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LA LUSSE DU GRAIN NOUVEAU

Pendant plusieurs semaines, Marguerite ne re- Tit pas son sauvage amoureux ; seulement, si elle y avait pris garde, elle l'aurait aperçu dans un sentier voisin, la dévorant des yeux lorsqu'elle travaillait assise devant la porte du couvent.

Mais elle ne songeait guère à lui ; l'espoir du retour prochain de Maurice remplissait son âme : un officier du fort avait annoncé que l'expédition dont ce dernier faisait partie était en marche pour arriver à la fin du mois d'août.

Son temps se passait à inspecter le contenu

de sa malle, à compléter son trousseau,... à se

faire la blanche robe d'épousée...!

Cependant un changement s'opéra dans son existence ; les Ursulines quittèrent l'habitation qu'elles avaient transformée en couvent: elles se rendirent à la Nouvelle- Orléans, pour y remplir leur pieux devoir de Sœurs -Hospitalières. Les nouveaux hôtes de Marguerite furent deux époux.

respectables négociants qui lui promirent tous leurs soins jusqu'au moment où son fiancé viendrait la réclamer.

La petite colonie qui habitait le Fort-Rosalie et ses environs n'était pas complètement privée des

distractions de la vie, mais les distractions étaient rares. L'habitude d'une existence périlleuse, pleine de privations, rendait plus vif l'attrait du plaisir. Pendant le dernier hiver, plus d'un bal avait été joyeusement improvisé ; durant les chaleurs de l'été, de pareilles réjouissances étant impraticables, on faisait des repas champêtres et desexcur-

sions au clair de lune, on ne craignait pas, même, d'assister aux fêtes Indiennes du voisinage.

Les Natchez, dont le village était à peine distant de deux milles, entretenaient avec les Blancs de très - amicales relations. Marguerite avait beaucoup entendu parler de cette peuplade intelligente, la plus considérable de la contrée : elle fut donc bien empressée de se joindre à une petite caravane organisée dans le but d'aller au village du Grand-Soleil, pour assister aux solemnités sauvages célébrées en l'honneur de la Lune du Grain Nouveau.

On partit donc, de grand matin, le premier jour des fêtes, et on se rendit à la tente dressée pour la cérémonie, dans le principal village. Le Grain Sacré avait été d'abord semé en grande pompe, par les plus braves guerriers, dans un sol .vierge; à .sa maturité , on l'avait cueilli, "porté soigneusement dans la tente qui l'attendait ; (ensuite le Grand- Soleil, chef religieux et militai-

re de la tribu, avait été informé que le grain était prêt.

Quand les Visages Pâtes arrivèrent, toute la peuplade, était assemblée; le grand- chef avait été transporté sur un trône jusqu'à la tente; le grain, cou sacré par diverses cérémonies entremêlées d'acclamations, avait été mis sur le feu, on faisait la procession de la cuisson.

Les visiteurs furent honorablement reçus et placés parmi les guerriers nobles qui entouraient le Soleil. Au milieu d'eux, Marguerite reconnut aussitôt Rattlesnake dont les yeux cherchaient les siens avec ardeur.

Le grain étant apprêté, deux plats furent présentés au grand-chef, qui en fit offrande aux quatre coins du monde puis, appelant un de ses guerriers, il lui ordonna d'en manger : toute l'assistance suivit cet exemple. Les plus braves commencèrent, ensuite les jeunes gens et les enfants ; enfin les femmes et les jeunes filles prirent part au festin.

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Les Indiens traitèrent leurs hôtes Faces-Pâles avec la plus grande courtoisie, car ils leur offrirent le grain en même temps qu'aux guerriers :

chaque Français goûta donc de ce plat, qui en

réalité était excellent ; d'ailleurs, un refus de leur

part eût été considéré comme un. sanglant auront.

Le repas fini, les guerriers se formèrent en grou-

pes.de chaque côté d'un carré tracé pour la circonstance et pendant une demi-heure chantèrent alternativement des chants de guerre.

Le Grand Chef mit fin au concert en frappant de son tomahawk un poteau rouge placé au milieu de l'enceinte, c'était le Poteau du Guerrier : puis, commencèrent de pompeux discours prononcés successivement par les plus braves.

Avec toutes les exagérations de l'éloquence indienne, chacun parla de ses exploits, rappelant le nombre des ennemis qu'il avait tués : en terminant sa harangue , l'orateur en appelait au

témoignage des auditeurs, qui appuyaient par

de longs hurlements leur réponse affirmative.

Marguerite éprouvait à voir cette scène un

attrait pénible, ressemblant à la fascination

exercée sur un oiseau par un serpent. Un long

frisson s'empara d'elle. Lorsque ces sauvages énergumènes hurlaient le récit de leurs exploits meurtriers, brandissant leur tomahawk, roulant

des yeux de flamme, redressant leurs grands corps peints en rouge sanglant, la jeune Française saisie d'une terreur vertigineuse, croyait sentir une main froide et crochue s'ahattre sur elle et

fouiller jusqu'à son cœur pour en arracher des lambeaux. Il lui semblait se voir, avec toute la petite colonie, emportée comme une plume par l'ouragan... elle croyait être en proie à la fureur de ces démons sauvages, maJ gré les efforts impuissants du commaudant Glopart qui gouvernait le Fort. Bientôt, sous l'impression d'une sorte de

délire, elle crût voir le Fort, les soldats, les colons lancés au fond d'un abîme, tournoyer en l'air, au

milieu des convulsions de l'agonie; elle ne comprenait plus les explications qu'un officier Français lui donnait sur tous ces terribles discours; ses oreilles, comme ses yeux, étaient assaillies d'affreux cauchemars.

Rattlesnake parla à son tour; il fut le plus mrieux et le plus effrayant des orateurs; il. fut aussi le plus applaudi. Il semblait à Marguerite, — et ce n'était pas une illusion cette fois — que tout ce feu d'éloquence s'élançait vers elle seule : en effet, le jeune chef sentait son cœur rompre sa poitrine pour bondir jusqu'à la jeune Française; ses élans d'orgueil, son exaltation ne connurent plus de bornes, il magnétisa son rouge auditoire. La timide Face-Pâle tremblait devant ses regards acérés : une Indienne se serait sentie toute glorieuse d'être aimée par un aussi Tedoutable guerrier.

Parmi les jeunes filles de la tribu, il en était une qui aspirait à longs traits l'enivrante' élo-

Ai

quence du Petit- Soleil. Toute occupée à saisir au vol un rayon partant de. ses yeux noirs, la iiile des bois ne regardait que lui, n'entendait que

lui. A peine avait-elle donné aux visiteurs Lianes un simple regard de curiosité; son âme était ailleurs. Mais, vovant Rattlesnake tourner sans cesse son visage enflammé vers la place qu'occupait Marguerite, elle fut éclairée par l'instinct de la jalousie, et devina tout. Dès ce moment, il n'y eût pour elle ni fête, ni orateurs, ni applaudissements; comme un nuage qui assombrit le jour, la tristesse se répandit sur son joyeux visage : chacun put lire dans ses traits expressifs les cruelles émotions qui agitaient son cœur.

Tree-la-lu — le Petit-Oiseau — aimaitRattlesnake depuis plusieurs mois. Dans le cours de l'été, elle avait plusieurs fois cherché à le rencontrer et à iixer son attention : le jeune chef avait accepté d'elle un collier de perles, et depuis lors elle avait chaque jour attendu la visite de sa mère ;

L ESPRIT BLANG

mais son espoir fut déçu, Petit Soleil avait jeté le

yeux sur Marguerite. Ses allures étaient devenues glaciales et embarrassées, il né portait plus le

collier de perles : la jeune Indienne, d'abord, le

crût malade ou préoccupé d'une expédition de

guerre ; ensuite elle chercha à savoir si quelque

autre beauté de la peuplade était devenue sa

rivale, Ses recherches furent vaines : l'apparition

même des splendides mocassins ne lui apprit

rien ; elle pensa qu'il les avait achetés chez les Français. ,

Pourtant elle s'était faite bien belle, pour les fêtes, dans l'espoir de ramener l'infidèle à ses pieds: au bas de sa robe écarlate étinçelait et babillait une guirlande de petites sonnettes r — objet d'envie et d'admiration pour toute la

population féminine de la tribu.

Cette quin-

caillerie apportée par les commerçants Européens, étant- fort recherchée des sauvages, la jeune Indienne avait compté sur la douce

harmonie de Fa toilette pour toucher -le cœur de son bien-aimé. On peut juger de son désespoir lorsqu'elle se vit complètement dédaignée et in aperçue.

Rattlesnake ne s'aperçut point de l'orage qui soulevait la poitrine de la jeune Tree-la-lu. Peutêtre, s'il y eût pris garde, aurait-il veillé davantage sur ses actions ; car un guerrier tel que lui eût rougi d'être considéré comme subjugué par une femme. Mais ses yeux ne quittaient pas Marguerite, et son exaltation toujours croissante se traduisit en élans tels que la fin de son discours fut saluée par un tonnerre réitéré de hurlements. Au comble de l'orgueil et de la joie, il regagna majestueusement sa place, convaincu d'avoir produit une ineffaçable impression dans le cœur d'Yeux-Riants.

Mais cette dernière, pâle et mourante, se soutenait à peine, et elle évitait ses regards : au lieu des sourires qu'il e?pérait, Rattlesnake ne re-

cueillit que le silence de rabattement et ne vit

que des yeux baissés.

Il ne s'approcha des Français que vers la fin d e la soirée ; accompagné de deux serviteurs qui portaient un plat de grains bouillis, il offrit à ses hôtes dés rafraîchissements, et présenta lui-même sa portion à Marguerite.

— Vous l'ayez vu, dit-il à voix basse, lès Sages de ma nation estiment très-haut la bravoure de

Rattlesnake : pourtant sa maison est solitaire, on

n'y entend que lé cri du hibou ; même pendant le j our elle est sombre. Yeux-Riants n'y vbudrar t-elle pas venir ? Elle sera princesse et femme d'un guerrier.

Ses par oies exprimaient une dignité emphati-^

que, comme s'il eût voulu s'excuser luirmême de Pacte d'humilité qu'il commettait en demandànt deux fois la main de la jeune fille ; mais ses

ardents désirs se révélaient dans sa voix et toute

sa personne.

LES DRAMES DU NOUVEÀU-W NDE

— Je ne puis vous faire d'autre réponse que

celle adressée à votre mère ; je ne suis pas libre

d'accepter votre ofBfe, je suis promise à un autre ainsi que je l'ai dit, rêplitpia Marguerite d'un ton

fèrmeetle regardant fixement dansles yeux ; car, malgré son inexpérience et sa timidité, la jeune fille comprenait l'urgence de mettre fin à cette désagréable affaire dont elle aurait voulu qu'il ne

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fût plus question.

Tous deux étaient seuls en ce moment. Mais lorsque Marguerite tourna le dos à l'Indien, une

jeune fllîe Natchëz, en lui serrant là main, lui

donna un collier de charmants petits coquillages, * et disparut avant même qu'elle eut pu lui sourire

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en remerciénient Lé murmure argentin des sonnettes qui ëtincelâiënt dans l'ombre trahit la fugitive : c'était Tree-la-Iu qui venait ainsi de

sacrifier sa parure favorite afin d'avoir un pré-

texte pour s'approcher de son hien-aimé et en-, tendre ce qu'il disait à la Face-Pâle. Rattlesnake

l'esprï't BLANC 49

n'avait point pris garde à elle, pendant que, dans l'ombre, elle épiait la demande et la réplique défavorable qui l'accueillait Elle devina le sens de la réponse de Marguerite, plutôt à l'air sombre du jeune chef qu'aux paroles dont le sens ne parvint pas jusqu'à elle.

Marguerite, effrayée et chagrine des poursuites du sauvage, pressa ses compagnes départir avant que la nuit fût plus profonde : mais les joyeux Français, ravis de trouver cette occasion de charmer un peu la monotonie de leur existence, manifestèrent le désir de rester pour voir les danses aux flambeaux.

Au crépuscule, plusieurs centaines de torches furent allumées : la musique commença; elle était produite par une calebasse à demi pleine d'eau, et sur laquelle était tendue une peau de daim : au son de ce farouche instrument, sur lequel un vigoureux Indien frappait à tour de bras, les danses s'organisèrent. Les femmes se

placèrent en rond, à quelque distance les unes des autres, portant aux poignets des bracelets de plumes mouvantes qu'elles faisaient rapidement tourner ; elles se mirent à tourner en silence de gauche à droite. Les hommes formèrent tin autre cercle extérieur, se tenant à six pieds environ l'un de l'autre ; chacun d'eux tenait une gourde creuse remplie de petits cailloux, qu'il agitait en dansant. Ils se dirigèrent de droite à gauche, c'est-à-dire à l'opposé des femmes.

Ces gambades échevelées, accompagnées d'un concert diabolique, au milieu des torches brillantes, ces visages aux traits rudes et enflammés, ces costumes étranges aux couleurs hardies, tout cela

formait un spectacle étrange, monotone, mais empreint d'une originalité particulière qui intéressa vivement les spectateurs Européens.

La jeune Indienne abandonnée déploya pendant la danse autant d'efforts et d'artifices pour ramener à elle son amoureux, que celui-ci en avait

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mis en œuvre pour fasciner Marguerite. S'approchant de lui pendant la danse, elle se balançait

moëlleusement en cadence, secouait les joyeuses clochettes de sa robe, et agitait avec une grâce languissante ses bracelets de plume ; toujours ses yeux noirs restaient fixés sur ceux de son amant, et lorsque leurs regards se rencontraient, une flamme semblait éclairer son visage, un soupir de bonheur gonflait sa poitrine.

Tree-la-lu avait des traits assez réguliers, une figure fraîche et intelligente ; mais sa beauté un peu rude, sa personne incivilisée, ne pouvaient lutter avec les grâces d'une Européenne. Néanmoins elle était la beauté du village Indien. Nobles et guerriers avaient aspiré à son alliance ; et lorsqu'on sut dans la peuplade qu'elle avait donné ses préférences au Petit-Soleil, personne ne put croire que ses bonnes grâces le trouveraient, un jour, insensible. Elle se sentait doublement malheureuse de voir son amour méconnu

et ses attraits éclipsés par une rivale étrangère. La haine et l'admiration se disputaient son âme : à ses yeux naïfs, Marguerite apparaissait comme une beauté surnaturelle, digne des préférences de Rattlesnake ; pour cela même, elle la détestait

comme lui ayant ravi celui qu'elle aimait.

Gependant elle éprouvait quelque consolation à penser qu' Yeux-Riants repoussait le jeune chef; cette pensée ranimait ses espérances, et adoucissait un peu sa haine contre sa rivale : mais, pendant la danse, ses yeux vigilants remarquèrent que l'attention et l'âme entière de Rattlesnake

étaient vouées à la jeune fille blanche ; son ardeur à les épier augmenta.

Après avoir contemplé les danses pendant une

heure ou deux, la petite colonie française, trèssatisfaite de sa soirée, fit ses compliments et ses adieux aux notables de l'assemblée, puis on reprit gaiement la route du Fort. Cette course, longue à peine de deux ou trois milles, fut faite aux lueurs

argentées de là nouvelle lune qui se couchait dans les brumes du lointain Ouest; les causeries joyeuses et animées firent passer le temps bien vite. Seule, Marguerite était triste et silencieuse, elle, l'âme des gaies parties !

; Ces scènes sauvages , ces pantomimes furieuses , ces hurlements farouches et les discours emportés des chefs, avaient fait sur elle une terrible impression. Nouvellement arrivée dans ces contrées étranges, elle n'avait pas encore eu le temps de

se familiariser avec les mœurs indiennes : sa na-

ture impressionnable et délicate n'avait pu supporter sans effroi la pensée que cette frêle colonie, isolée sur la frontière du désert, se trouvait exposée sans- protection ni refuge, aux emportements et aux convoitises de ces indomptables

enfants des bois. L'appréhension d'une catastrophé planait sur elle comme unnuage sombre.

La fraîcheur de la nuit et son calme serein lui rendirent peu à peu la tranquillité ; elle se prit à

songer à Maurice, à son fortuné retour, au bonheur de vivre à deux, de revoir la belle France. Ces douces pensées lui apparaissaient comme un lointain mirage qui faisait fuir les sombres visions.

— Marguerite est devenue amoureuse de quelque héros Natcbez, dit en plaisantant un jeune homme qui connaissait bien son attachement pour Maurice.

— Oh ! non ! dit-elle en tressaillant, j'ai le mal du pays ce soir, pour la première fois depuis que j'ai quitté Paris. Je voudrais que Maurice fut ici ; vous voyez combien je suis solitaire ici, sans

parents ni famille.

— Nous vous verrons heureuse, mignonne ! et ce sera pour tous un jour de fête*, car vous n'oublierez pas les amis ; répondirent en chœur ses compagnons en la quittant successivement après

lui avoir souhaité « bonne nuit. »

A ce moment, où , tranquilles à l'abri des palis-

sades, chaque mère embrassait son enfant, chaque jeune iille donnait le bout de ses doigts à baiser à son amoureux, personne ne remarqua un rôdeur nocturne qui les avait suivis dans l'ombre depuis le village indien.

C'étaitRattlesnake, qui, espionnant chaque mot, chaque geste, cherchait à. savoir ce que dirait Marguerite et surtout quelles nouvelles on avait dti retour de Maurice.

LE GOUVERNEUR CLOPART

LE GOUVERNEUR CLOPART

Pendant que Marguerite brodait mélancoliquement et soupirait après le retour de Maurice, Glopart, le commandant du fort, jetait le trouble dans toute la colonie, par ses manières hautaines, brutales et tyranniques. Pour les Indiens il était

insolent et cruel. Les Natchez, avec leur caractère fier et indomptable, pouvaient bien, pendant quelque temps, prendre patience avec une feinte soumission ; mais l'orage grondait sourdement, et le jour où il devait éclater s'approchait sans cesse. On n'aurait pu, du reste, trouver une peu-

plade plus bienveillante et plus civilisée. Ils trai-

taiént les Français avec la plus extrême déférence,

cachant ainsi leur colère croissante, et paraissant

courber la tête sous le joug.

Là réception qu'ils firent aux blancs lors des

fêtes rie pouvait être plus gracieuse etplus cordiale.

Pourtant, huit jours à j peine après cette courtoise marque d'hospitalité, Clppart se conduisit envers les Natchéz avec une brutalité qui fit trembler

pour la colonie tous les esprits sages et pré-

H manda en sa présence le Grand-Soleil, chef suprême de cette peuplade, et lui auihoneà que, par ordre de Pêrier, gouverneur général de la

pos-

NôUvèlle-Qrlëans, il se disposait à

session du ; Pominier-iBlanc,

six milles du fort, où se trouvaient de bellesplan-

tâtiôns et des édifices considérables, formant la

résideiicé fàyorite dès Natchez.

Son but unique était de refouler cette peuplade

loin de son ancien territoire. Il enjoignit donc au

chef de vider les lieux et de se retirer, avec sa tribu, dans quelque forêt où il ne pût incommoder les Français. Gel* ordre inhumain fut signifié d'un ton qui le rendait plus cruel encore.

— Sans doute, mon frère blanc ne parle pas sérieusement ? il veut mettre à l'épreuve le cou. rage des hommes rouges ? répondit le chef : mon frère blanc ne sait-il pas que les Natchez ont vécu dans ce village pendant bien des années, plus nombreuses que les cheveux des scalps qui entourent ma ceinture.

— Folie barbare ! s'écria le commandant d'un ton de mépris, quelle fraternité aperçois-tu entre ma race et la tienne? Je n'ai ni explication ni apologie à présenter à un être comme toi. Il te

suffit de savoir que j'obéis à des ordres supérieurs : obéis aux miens.

L'empire habituel avec lequel les Indiens savent immobiliser leur visage fut impuissant à

retenu l'éclair gûi s'alluma dans les yeux dû ■chef./ ■■" ■ '.-;"■' V- ■: '

Ses lèvres frémissaient en faisant une îéponse pleine de douceur .:'."

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-;— Mon frère oublie que nous n'ayons point mérité un semblable traitement : jamais lss JFfcan-

çâis rie nous ont rien pris par la fprçë ; ce (pl'ils possèdent, nous le leur avons librement çlonné. Mon désir est de vivre en paix: avec ta nation ^ je te dis : « Il nous reste d'autres terrés qui peuvërit

se partager ; prends-les. » Éouvons-nous faire

davantage ? Mais laisse aux mains des Natchez leur village du Poriimièr-Blanc ; là, sput nos

-■"■'.. * ■ i-i i iii.

temples ; là, les os de nos pères dormekteiiiatten^ dant notre arrivée cnez le Père des Eaux;

Gèttë touchante Réponse n'obtint de (Mopatt (ju'un ricanement de mépris : --"/

sauvage, dit-il, je ne fe^aipàs

assaut de sentiments ; avec toi. Ëcbùtè bien mes

, et retiens-les, car elles s ? exécutérônt A la

fin de novembre prochain* j'attends un navire de la Nouvelle^hiéans r si, à son arrivée, le village du Pommier-Blanc ne m'est pas remis, je vous ferai prendre, enchaîner, et conduire à notre grand-chef dans son grand village à Tembouchure du fleuve, Tu le vois, j'aurai bientôt fait. Va-t-en. ■.

^- Bon! je comprends, répliqua ilndien; je retourne chez moi, et* je soumettrai cette affaire aux vieillards et aux sages de mon peuple.

.Quelques officiers, présents à cette entrevue, essayèrent de faire à leur supérieur quelques remontrances sur la rigueur inutile et dangereuse dont il venait de faire preuve : mais Glopart entra contre eux dans une telle fureur qu'ils furent obligés de se retirer au plus vite; Le bruit de cette scène se répandit bien vite dans la colonie, et personne ne douta que lés Indiens ne cherchas-

sent à se venger ; néanmoins on se tranquillisa en songeant qu'ils ne seraient pas les plus forts.

64 LES OttAMES DU NOUVEAU MOXDE

fcM IM I «^ — T^

Le Grand-Soleil, aussitôt de retour, se hâta de convoquer tous les guerriers de son grand-conseil : chacun d'eux savait d'avance de quoi il s'agissait; comme un éclair ou une traînée de poudre, le ieu de la colère avait fait le tour de la peuplade. Lorsque la communication officielle de cette nouvelle leur fut faite par le chef, une explo • sion d'indignation fit bondir rassemblée, et aussitôt fit place à un profond silence.

Le chef du Pommier-Blanc venait de se lever pour parler. C'était un des plus nobles guerriers, un des plus sages et des plus fameux après le Grand-Soleil : son éloquence était renommée.

S'animant à la pensée du péril que courait son

village, il se répandit en paroles brûlantes qui enflammèrent ses auditeurs : l'exaltation des jeunes guerriers fut telle qu'ils s'élancèrent de leurs sièges, et, proférant de terribles menaces, choquèrent avec fureur leurs tomahawks. Un regard sévère de l'orateur ramena le calme dans

l'assemblée ; il continua son discours avec cette chaude éloquence naturelle aux Indiens. Il fit appel à tous les sentiments, à toutes les passions ; à la vénératïqnpiëuse pour les ossements de leurs ancêtres et pour leurs temples où ils reposaient ;

à la jalousie contre ces étrangers à « langue d'ar^ gent, » qui « tournaient la tête à leurs femmes, » jusqu'à ce que « ; le sang des Natchez rat vicié « dans sa source; » à leur orgueil de braves, qui ne devait souffrir aucun maître ; à leur courage

ii +

qui devait les faire combattre jusqu'à la mort pour repousser un peuple ennemi.

Rattlesnàkè était au nombre des jeunes guerriers : il, se contenta d'être observateur attentif,

mais muet et immobile. Un sourire de trioinpne

illumina ses traits basanés lorsque le tumultueux cri de guerre annonça dans rassemblée là résolution de ; résister à la tyrannie des Français. A ce

moment, il pensait moins à venger l'honneur de

son peuple outragé qu'à profiter de la circons-

tance pour se rendre maître dé la jeune Màrgue-

rite, objet de sa passion brûlante. L'idée qu'elle

ne l'aimait pas ne se présentait pas même a son

esprit : chez les peuplades sauvages, les femmes

sont des esclaves, sans droits, sans privilèges^ n'ayant rien à elles, pas même la volonté. Rattles-

nake trouvait donc tout naturel de s'emparer de

- .. I , ■ -il -,i

la ï rêle ;Facé-Pâie ; pour lui c'était un Oiseau rare à mettre en cage, à soigner, à admirer, à bien nourrir ; mais il était loin de s'arrêter à voir si là pauvre fille serait nëûrèùse ou malhéurëuse. ■■ ' '■* ; ■ '." . .- : ' ~- ■':■■■;" >: "■■'■ - -\ -".-. -: . ; ■' ■■ ' ":■■: - L ;; '

Au travers des scellés Rémérés que lui pré^ sentait la lumultueuse assemblée; iljoyaitYe^ux-

Biànts en son pouvoir ; il voyait surtout le fiancé européen * ce rival ^détestéji couçlië danslâ poussière, atteint d'une balle au coeur ; il voyait par-

tout le triomphe de ses passions sauvages. Elle

avait

raison j la pauvre Marguerite; de trembler dans sa petite chambre où elle brodait

solitaire ; la foudre et l'orage grondaient contre elle dans cette poitrine farouche.

Au début de l'assemblée, il fut résolu par les Natchez de résister furieusement à l'invasion de Glopart, et en même temps de tirer vengeance

de toutes ses insultes. Des messagers furent en-

voyés aux Yazoos, aux Chicasaws, auxChoctaws, et autres peuplades qui, ayant souffert de l'in-

vasion des Français, devaient être tout disposées à entrer dans la ligue que leur proposaient les Natchez.

Pouf assurer l'exécution simultanée de l'expédition, on convint d'adresser à chaque tribu un faisceau de branches, composé du même nombre de brins : chaque jour un brin devait être arraché, et au dernier, toutes les forces réunies des sauva ges

devaient commencer l'attaque du fort : les Français écrasés par 1 enombre seraien f facilement anéantis. Mais il fallait le temps nécessaire pour organiser ce plan : à cet efîet, il fut décidé que le

grand- chef entrerait en négociation auprès du « Loup affamé. Français ati cœur de Crocodile, » l'endormirait par de belles paroles, par des présents, et obtiendrait de lui des délais suffisants pour la maturité du complot.

A la fin de la séance, le chef duPommier-Elanc rappela que le secret le plus rigoureux devait être gardé sur leur projet, et que, par conséquent, nul ne devait en parler dans son intérieur.

— Les femmes, dit-il, sont indiscrètes et parleuses, elles ne peuvent pas garder un secret mieux qu'un tamis contenir l'eau. Plusieurs d'entre nos femmes nous trahiraient par amour pour les Français. Jurons , avant de nous séparer, que pas un seul mot de nos résolutions

ne sera révélé à nos femmes.

Le serment fut fait solennellement. Parmi les ambassadeurs choisis pour se rendre dans les tribus voisines, était Rattlesnake : il devait porter le message et le faisceau de branches chez les

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Ghicasaws. Sa légèreté à la course, son habileté à bien parler rayaient désigné pour cette mission

importante.

Il aurait reçu avec ardeur cette marque de di s-

tinction, s ? il n'en fût résulté l'obligation de s'é-

loigoer du Fort pendant quelque temps. Dans son aveugle passion pour Marguerite, il redoutait l'arrivée de Maurice et se sentait atteint d'une jalousie féroce contre tout nomme <nii chercherait à s'approcher de la jeune fille : négligeant la chasse et ses occupations habituelles i il ne cessait de rôder autour du Fort, moins pour réjouir ses yeux de la vue de celle qu'il: aimait que pour épier le retour d'un rival détesté. Agité par ces pensées jalouses, il aurait refusé la mission qu'on

lui confiait s'il n'eût craint de se rendre suspect ;

il accepta sans mot dire et fit aussitôt ses préparatifs de voyage. ^ ; ; ^ '■ Le lendemain, le grand-chef des Natchez se-

rendit au fort pour mettre. en œuvre la ruse pré-

LES DRAMES DU N0UVEÂ0-M0 NDE

méditée envers le commandant Clopàr t. Il lui représenta humblement que la peuplade exilée ne pourrait se déplacer sans avoir préparé un nouveau domicile ; par d'habiles supplications, il obtint un délai qui prolongeait jusqu'à la fin de décembre l'exécution des ordres de Clopart

Mais cette indulgence dut être payée chèrement : un baril de grains, un lot de gibier, une

peau d'ours et un pot de graissé, -telle fut la contribution imposée à chaque cabane du village le

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Pommier-Blanc. Le produit en devait être considérable, cette tribu ne comptant pas moins

de qjiiatre-vingts tentes.

Lés deux négociateurs se quittèrent satisfaite: l'un avait assouvi son avare cupidité, l'autre avait préparé les voies à sa vengeant

Cependant rémotion inusitée dés guerriers, le départ des messagers, et les bruits échappés de

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la tente du grand-conseil j avaient vivement sur^ rexcité la curiosité féniinime de la tribu. Avec

leur finesse intinctive, elles devinèrent une bonne partie du secret ; mais, grâce au silence impénétrable gardé par leurs maris , elles ne purent savoir le fond des choses et demeurèrent incertaines, à leur grand regret.

Une d'entre elles, toutefois, s'était juré de découvrir le mystère : Tree-la-lu — lé Petit Oiseau — était mue par des motifs plus sérieux que la simple curiosité. Cachant sous une apparente indifférence le chagrin mortel qui la dévorait depuis qu'elle avait découvert la passion de Rattlesnake

pour la jeune Française, elle épiait jour et nuit ses moindres actions ; tâche facile, car l'amoureux sauvage avait oublié toute précaution.

Lorsqu'elle vit le chef partir pour sonmessage, Tree-la-lu se dit qu'il fallait un motif bien impérieux pour l'éloigner de son idole. La jeune Indienne était aussi perspicace que rusée ; oreille fine, démarche légère comme la rosée silencieuse qui tombe sur 3e gazon sans le faire ployer, ré-

solution invincible, elle avait tout pour réussir

dans ses recherches. Elle devina sans peine que ces mouvements secrets, ces courses mystérieuses des guerriers, cachaient des projets de guerre contre le Fort ; puis, avec la claire logique de la jalousie, elle comprit que Rattlesnake chercherait à profiter de l'occasion pour s'emparer d'Yeux- Riants et en faire sa femme, même malgré elle.

A chaque instant cette pensée qu'elle creusait sans relâche lui apparaissait plus claire et plus proche de la vérité : sûre de son fait, tout en s'occupant de ses travaux ordinaires, elle attendit impatiemment le retour successif des messagers, et surtout celui du Petit-Soleil. Un grand conseil fut décidé pour entendre le récit des envoyés, et prendre quelques dernières résolutions.

L'assemblée devait avoir lieu vers minuit. Tree-

la-lu, à force de ruse, parvint à le savoir ; déter-

miuée à tout risquer pour pénétrer le secret, elle s'échappa de sa cabane environ deux heures d'à-

Tancé, et, par un sentier détourné, se rendit auprès dé la tente du grand-conseil.

Les habitations des Natchez étaient de vraies maisons, construites en troncs d'arbres maçonnés avec du mortier, confortablement aménagées et

contenant mlelquefbis plusieurs pièces.

La salle du conseil était proche du Temple ; construite solidement en madriers équarris, et

élevée par d'énormes poteaux à un pied au-dessus du sol. Tree-la-lu, avec un vif battement de cœur, mais sans crainte, s'approcha de 1-édiiïce. Quoique là huit fût sombre et épaisse, ses yeux, perçants comme ceux d'un animal nocturne, pénétraient l'obscurité profonde. Avec des précautions félines, elle rampa jusqu'à un point > qu'elle avait marqué pendant le jour, où se trouvait une fente permettant de voir dans l'intérieur : là, elle attendit impatiemment l'arrivée des guerriers.

Sa témérité fut couronnée d'un plein succès ; non seulement elle pût voir l'assemblée toute en-

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tièré, mais encore eUe entendit tout ce qxu fut dit, et fut ainçi initiée à tous les sec-rets du

complot formé contre les P'rançaisi Elle apprit que toutes les tribus voisines avaient accepté la

ligue, et reçu un faisceau de branches d'artees. celui des Nàtchez, pour plus de sûreté, restail dé-

posé dans le Temple, et tous les jours, un guer-

rter aussi sage que courageux, devait venir en

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arracïier un rameau.

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L'assemblée terminée, Tree-la-lu attendit le départ dU dernier dés ^assistants ; puis elle revint

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sans bruit à sa cabane où elle rentra inapeicue* La jalousie subtile de cette jeune fille avait déjoué tout les calculs des plus prudents de sa peuplade

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