‹ LessingChapitre 100 sur 233 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Dramaturgie. — Introduclioa.

La Dramaturgie, l'œurre capitale et définitive de critique dramatique de Lessing, doit son origine à la création du Théâtre national de Hambourg et à la nomination de Lessing comme critique et censeur littéraire de la nouvelle institution.

Avant de raconter les circonstances qui Font amené à Hambourg, où il a séjourné de 1767 à 1770, et de faire coimattre la trop courte histoire de cette entreprise théâtrale, nous croyons utile d'établir d'abord le bilan des travaux dramatiques de Lessing, jusqu'au moment où il commence ses nouvelles fonctions.

Si nous suivons Lessing à travers les différentes étapes de sa vie littéraire, nous avons constaté que, parmi les études, les occupations variées qui sollicitent sa curiosité et absorbent son activité, le théâtre tient hi première place. Lessing a commencé sa carrière par le théâtre. C'est aussi par le théâtre qu'il la terminera. Son œuvre suprême, qui est comme son testament phi-

losophiqiie et littéraire, c'est le poème dramatique : Nathan le Sage.

De bomie heurte déjà, encore sur les bancs de l'école de Sainte- Afra, Lessing s'était senti l'ambition et lavocation du théâtre, comme le prouvent ses lectures favorites et quelques ébauches de pièces. Ses années d'Université à Leipzig, qui devaient être consacrées à la théologie, ont été en réalité ses années d'apprentissage dramatique. Le hasard l'avait bien servi. Leipzig était alors la capitale théâtrale de l'Allemagne, grâce à l'habile directrice, M"* Neuber, secondée par le dictateur de la littérature allemande, le savant professeur Gottsched, qui trouvait en elle une précieuse auxiliaire pour sa réforme du théâtre. Conseillée par lui, elle avait installée définitivement sur la scène, à la place des spectacles extravagants et orduriers dont s'alimentaient encore les troupes nomades qui sillonnaient l'Allemagne, le répertoire français tragique et comique, traduit, imité par les soins de son protecteur académique, de sa femme et de ses disciples.

Sa troupe, bien organisée, bien gouvernée, comptait de bons artistes, parmi lesquels brillait au premier rang Koch, qui, plus tard, directeur lui-m?me, continua les traditions de M"* Neuber et forma une des meilleures troupes de l'Allemagne.

Lessing sut profiter de ces avantages exceptionnels. Il suivit assidûment les représentations. On le voyait plus souvent au théâtre qu'à l'Académie. Le théâtre fut sa véritable université ; Molière, Marivaux, Destouches, ses maîtres préférés. Grâce à Mylius, qui avait ses entrées partout, il put passer de la salle sur la scène et dans les coulisses, et c'est là, dans le commerce des ac^

leurs, qu'il consulte et qu'à son tour il conseille, que Lessing a pu étudier, mieux que dans les livres, les conditions matérielles du théâtre, l'optique de la scène, l'art du comédien, choses essentielles pour l'auteur dramatique, et que les dramaturges allemands, même les maîtres comme Gœthe et Schiller, ont connues trop tai'd'. C'est dans ce milieu suggestif que Lessing compose ses premières pièces : DamoUy ou la Vraie amitié (déjà commencée à Sainte- Afra), la Vieille Fille, le Misogyne, le Jeune Savant (commencé également à l'école), représenté à Leipzig en 1748; les Juifs, le Libre Penseur, achevés Tannée suivante à Berlin; le Trésor, achevé en 1750. Il avait trouvé un confrère et un émule en art dramatique dans le jeune Chr. F. Weisse, comme lui étudiant à rUniversité, comme lui épris du théâtre et s'essayant à la production dramatique, où il devait trouver plus tard, sinon la gloire, et un solide renom, au moins le succès et une facile popularité. Leur amitié fut solide et durable, et résista aux critiques assez vives que Lessing eut l'occasion d'adresser à son ancien compagnon d'études et de travaux*. En attendant, ils s'essayent au métier dramatique, se communiquent leurs jjlans de

1. Karl Lessing, dans la biographie qu'il a doantîe de son frdro, nous apprend que celui-ci avait étudié Tart du comédien avec autant d'ardeur que si une chaire spéciale avait dû être créée pour lui à rUoiversité de Leipzig. Les acteurs lui demandaient conseil pour leurs rôles. Lui-même, poratl-il, aurait voulu monter sur les planches et jouer ses pièces. Même il avait un instant l*idée d'aller, avec quelques amis, à Hambourg s'engager dans la troupo de Schœnemanu. (Karl Lessing, G. Ephraim Letiing't Leben.) Plus tard encore, à son retour de Breslau, il est de nouveau hanté par Tidée de former une troupe avec laquelle il aurait parcouru l'Ai le magne pour représenter ses pièces.

2. Voy. Dramaturgie, n»* 78 et 74 et plus luin,ch. \l(Criii(]ue dramatique) .

pièces^ traitent les mêmes sujets chacun de son côté, s'excitant par une émulation réciproque. C'est ainsi que Lessing entreprend (mais jusqu'au 3* acte seulement) une tragédie : Giangir ou le Trôiie dédaigné, suggérée par une composition analogue de Weisse ; ensuite une comédie en un acte : la Matrone d'Éphèse, sur un sujet également traité par son ami qui, après avoir pris con. naissance de Tœuvre de Lessing, youlut jeter la sienne au feu. Mais son rival généreusement la sauva de la destruction. Enfin une comédie de Weisse, le Crédule (der Leichtglaûbige)j excita encore l'émulation de Lessing, qui ébaucha une pièce sur le même sujet.

Ces premières productions (nous ne parlons que de celles qui furent achevées) ne sont, comme on peut le croire, que des œuvres de débutant qui s'exerce au métier en étudiant et en imitant les maîtres. Correctes, régulières, composées dans le goût du jour, c'est-à-dire conformément à la poétique ]du théâtre français et aux modèles que Lessing avait sous les yeux, elles ne présentent encore rien de saillant ni d'original. Toutefois, si ces pièces sont presque françaises encore par la composition, par l'allure et le ton du dialogue, et même par le nom des personnages, si l'invention est faible, les caractères artificiels, d'une psychologie superficielle, certaines qualités, certaines tendances d'esprit, propres à Lessing et qui dominent dans ses productions ultérieures, se révèlent déjà dans celles-ci.

Les sujets de quelques-unes, et des meilleures, sont empruntés soit au milieu local et à des circonstances réelles, comme le Jeune Savant\ soit aux préoccupation

1. I Un jeuDe savant, c^otait la seule espèce (l*orlginaux qui ne pou

philosophiques ou religieuses de Tépoque, comme le Libre Penseur et les Juifs, Ces deux dernières, dont Tune combat les exagérations dangereuses de Tindifférence religieuse, et dont Tautre défend la cause de la tolérance et de rhumanité, contieiment en germe les polémiques ardentes des dernières années de Lessing. Les

Juifs annoncent déjà Nathan le Sage.

L'esprit de discussion, Tart de la dialectique qu'on rencontre môme avec excès quelquefois dans les meilleures productions dramatiques de Lessing, paraît déjà dans ses premières comédies. Ses personnages discutent plus qu'ils ne causent et surtout plus qu'ils n'agissent.

En 1748, Lessing quitte Leipzig pour Berlin, et tout en se vouant, pour vivre, au dur labeur de joiu^naliste et de critique, il poursuit son œuvre dramatique et rêve, comme il l'écrit à son père, « de devenir le Molière de l'Allemagne ». Mais Berlin ne lui offrait pas les mêmes avantages et les mêmes ressources que Leipzig. Berlin, à ce moment, n'avait pas encore de théâtre allemand. Des troupes françaises jouaient sur le théâtre de Potsdam et de Sans-Souci. L'art indigène était représenté par les arlequinades de Schuch, jouées dans une misérable baraque, sur la GensdarmenmarkL Ce spectacle amusait cependant Lessing, qui déjà, par opposition au classicisme français, montre mi faible pour le théâtre populaire, et qui plus tard devait réclamer le retour du pauvre Hansvmrst, impitoyablement banni de la scène par le sévère et académique Gottsched.

vait pas demeurer Inconnue pour moi. J*avais grandi au milieu de celle vermine. Rien d*ëtonuanl que je dirige couire elle les premiers traits de ma satire. » Préface au 8* vol. de ses Klcine Sçhrifien (1754), ÛFmitm, vol. V. Ed. H.

270 LKSSING.

II entrevoyait déjà là une source de rajeunissement pour Fart dramatique allemand. Mais à ce moment, il ne chëi*cliait qu'une distraction et nonam objet d'étude. En attendant, tout en achevant quelques pièces commencées à Leipzig, il s'enfonce dans l'étude théorique et historique du théâtre. C'est par la critique, par la connaissance des règles et des modèles, suivant en cela la tendance naturelle de son esprit, qu'il veut continuer son apprentissage. C'est aussi à la critique, à l'étude des mattres de l'art dramatique, anciens et modernes, qu'il demandera le secret du génie créateur. Tout ce qu'il aura produit, c'est à la critique qu'il en sera redevable et qu'il en rapportera l'honneur ^ En même temps qu'il travaillera pour lui-même, il travaillera pour le théâtre allemand, qu'il médite déjà maintenant d'affranchir de la tutelle trop despotique du théâtre français. Il i*éve de lui donner à la fois une législation plus large, plus libre, et des modèles nouveaux, plus conformes à la nature et aux tendances du génie national. Il commence à réaliser ce programme par la publication d'une revue : BeUrâge zur Historié und Aufnahme des Theaters (Matériaux pour servir à l'histoire et à PinteUi" ge^xce du théâtre)^ en collaboration avec son ami Mylius, avec lequel il avait déjà travaillé à Leipzig, et qui l'avait précédé à Berlin.

Pour justifier le titre de leur publication, pour aider au relèvement et aux progrès de l'art dramatique, beaucoup trop négligé par les revues périodiques, les rédacteurs annoncent qu'ils réuniront tout ce que les meil-

1. Voy. daoa la Dramaturgie, a*^ 100-10 1, Tapologie qu*U fait de la critique.

leurs critiques anciens et modernes ont écrit sur le théâtre. Les questions les plus intéressantes de l'esthétique dramatique seront développées, mais sans pousser jusqu'aux principes fondamentaux « qui, comme la règle des unités, sont connues de tout le monde^». Cette restriction mérite d'être notée. Elle prouve qu'à ce moment Lessing accepte encore le code dramatique de Boileau imposé à l'Allemagne par Gottsched. Mais les règles ne suffisent pas. Il faut des modèles pour exciter les futurs auteiu*s à la production, et c'est dans le choix de ces modèles qu'on peut voir de quel côté inclinent , déjà les préférences de Lessing. Outre les maîtres anciens, dont on donnera des traductions, qu'on comparera entre eux, ainsi qu'avec leurs imitateurs modernes, ou s'occupera aussi des autem^s modernes et particulièrement des Espagnols et des Anglais, peu connus encore, et dont on espère beaucoup pour l'avenir du théâtre allemand : Lope de Vega, Augustin Moreto, Antonio de Mendoza, Shakespeare, Dryden, Wicherley, Vanbrugh, Cibber, Congrève. Les Français ne seront pas exclus, pas plus que les Italiens et les Hollandais. Mais on laissera de côté les pièces déjà connues, traduites et représentées. On recherchera seulement ce qu'il y a chez eux de régulier et d'original. Par là on pourra détenniner ce que le théâtre de chaque nation offre de meilleur et ce qui le distingue des autres. « Car rien ne sert mieux que le théâtre à déterminer le caractère d'ime nation. La nôtre ne fait pas exception eu ceci. Nous avons trop peu de pièces originales, et encore la plupart de ces pièces ont un caractère exotique. On

Page 1