Dramaturgie, préface
Le directeur effectif, Lœwen, avait une situation difficile qui devint bientôt insoutenable. Les comédiens étaient peu disposés à recevoir des ordres, ni môme des conseils, d'un littérateur qui n'était pas du métier, qui ne connaissait le théâtre que théoriquement, et qui probablement les traitait de haut, en subordonnés. On s'entendit pour lui rendre l'existence insupportable. Au lieu de lui tourner le dos et de refuser de l'écouter, on fit tout le contraire: on l'importunait, on l'accablait de questions, pour les moindres détails^ Chacun et chacune voulut savoir comment il faut entrer et sortir, s'asseoir, se tenir en scène, et le malheureux, qui ignorait ces détails techniques, embarrassé, ahm*i, ne savait que répondre et où donner de la tête. On s'amusait de son embarras et on fit si bien, qu'à la fin, exténué, exaspéré, il quitta la partie et renonça à une besogne devenue impossible.
Lessing aussi eut sa part de désagréments. Il s'était engagé pour remplir dans toute leur étendue ses fonctions de critique, à s'occuper non seulement des pièces, mais aussi des acteurs ; de les juger, de les louer, mais aussi au besoin de les blâmer'; d'être pour eux à la fois un juge, un guide et un conseiller.
Mais les comédiens, au rebours de la sage recommandation de Boileau, souffrent volontiers qu'on les loue, mais non qpi'on les conseille. Plusieurs, les femmes naturellement, se montrèrent mécontents des observations, très discrètes cependant, très bienveillantes et surtout très justes, de Lessing. Une actrice de mérite d'ailleurs, et qui n'avait rien à craindre d'une critique aussi éclairée que celle de Lessing, M"* Mécoiu*, avait même dès le début et avant de paraître devant le public,
lilipulé dans son engagement qu'il ne serait jamais question d'elle, ni en bien ni en mal. On eut la faiblesse d'accéder à son désir.
Une autre, la fameuse Hensel, reine de théâtre dans ]a plus entière acception du mot, que Lessing admirait d'ailleurs de bonne foi, à qui il avait accordé des éloges très flatteurs, avec, il est Ti-ai, une restriction mais qui iitait encore un éloge, M*' Hensel se plaignit vivement et d'autres firent comme elle. Lessing ne jugea pas digne de lui de s'obstiner dans de mesquines querelles. Tout simplement, il cessa, à partir de ce moment, de s'occuper dans ses comptes rendus du jeu des acteurs; son silence fut la punition la plus sensible qu'il pût infliger à ces prétentions excessives. Être critiqué par Lessiug, même pour des artistes de valeur, était plus flatteur que d'être entièrement passé sous silence. Il faut avouer cependant que, dans mie certaine mesure, et sans même tenir compte de la vanité professionnelle, les plaintes des comédiens blessés n'étaient pas absolument dénuées de fondement. Lessing était le critique officiel et attitré du théâtre, appointé par l'administration qui faisait également les frais de la Dramaturgie. Sa position visà-vis des altistes n'était pas tout à fait indépendante, el ceux-ci pouvaient n'être pas très contents d'être jugés défavorablement par quelqu'un qui était « de la maison ». En définitive, c'étaient les artistes qui alimentaient la caisse et faisaient les appointements du critique. Ils trouvaient sans doute qn'ils n'eu avaient pas pour leur argent.
On reprochait en outre à Lessing de n'être pas assidu aux représentations , de ne faire que de courtes apparitions dans la salle, et de passer des heures en-
tières au bufiet, par conséquent de juger souvent sans avoir vu*.
Au milieu de toutes ces divisions intestines, Tentre*» prise allait à la dérive. Dès le mois de septembre de la même année, les capitaux engagés étaient dévorés. Le public, malgré le talent incontestable et reconnu des artistes, le public ne témoignait pas un goût très vif poiur ce répertoire épuré, exclusivement littéraire, qu'on lui offrait. Pom* gagner de Targent, on fut obligé de faire au goût dépravé de ce public récalcitrant, d'hmniliantes concessions.
On introduisit de nouveau les arlequinades qu'on avait bannies, et pour lesquelles on sait que Lessing avait un faible. On appela des danseurs, des acrobates, ce que Lessing, s'il avait été le maître, n'eût jamais toléré. Il lui était réservé de voir, le 20 novembre 1767, après la représentation de sa Minna de Bamhelm, des artistes de ce genre se produire sur la scène, où le même soir avaient joué Eckhof, Ackermann et M"" Hensel,
Mais le plus mde coup, et le plus humiliant, porté au théâtre nouveau, ce fut l'arrivée à Hambourg d'une troupe française, qui lui enleva encore une partie des spectateurs. Décidément le public allemand n'était pas mûr pour la réforme qu'on s'était flatté de faire triompher!
A l'entrée de l'hiver, on se vit obligé de quitter Hambourg et de donner des représentations à Hanovre. On revint en mai. Mais les affaires allèrent de mal en pis. Le soir des représentations, la caisse était assié-
1. Voy. Dramaturgie de Letiinj, éd. Sclirœdor et Thielé. Introduction.
gée, non par des spectateurs, mais par des créanciers impatients. Les acteurs étaient irrégulièrement payés, Lessing sans doute aussi. Si bien qu'en septembre le comité, aux abois, conclut, mais en sens inverse, im nouveau traité avec Âckermann, lui cédant le théâtre à partir de Pâques 1769.
Ainsi finit, ainsi devait fatalement finir, cette entreprise, inspirée sans doute (à part les motifs d'ordre inférieur) par une vue juste des vices du système théâtral alors dominant et des moyens d'y mettre fin, mais qui péchait elle-même par mie organisation défectueuse, par une gestion inhabile et indécise, sans unité et sans énergie, et surtout par défaut d'empressement de la part du public.
Cet avortement, dont les signes précurseurs s'étaient manifestés de bonne heure, fut surtout sensible à Lessing, qui croyait avoir trouvé là im milieu favorable à son activité dramatique, à la réalisation de ce rêve, longtemps caressé par lui, d'un théâtre vi'aiment littéraire et vraiment national.
De bonne heure, cependant, il s'était rendu compte de cet état des choses. La composition delà Dramaturgie devait se ressentir de l'efiFondrement progressif de cette entreprise et des espérances que Lessing^ avait conçues. Le découragement le saisit bientôt, et c'est avec ennui et comme à contre-cœur, qu'il continue cette publication, commencée avec une si confiante ardeur. Il écrit à Nicolaï (4 août 1767) : « Que je n'éprouve aucun plaisir à barbouiller ce torchon {diesen Wisch xu sehmieren)^ vous vous en apercevrez bien vous-même. Je sais bien que cela ne vaut rien, et je veux vous faire grâce à vous et à Moïse (Mendelssohn) de vous l'apprendre. »
Il coutiuue cependant le travail commencé, et pouf oublier les tracasseries et les misères au milieu desquelles il est obligé de vivre, il s'intéresse, dans ses comptes rendus, aux questions générales de théorie et d'esthétique dramatique, plus qu'aux détails des représentations elles-mêmes. De là une certaine iiTégularité dans la publication de la Dramaturgie, Conformément à l'annonce faite au début, deux numéros devaient paraître chaque semaine. Mais comme Lessing, dominé par ses préoccupations théoriques, s'étend quelquefois assez longuement sur une pièce et lui consacre plusieurs numéros, le compte rendu est bientôt en retard sur la représentation.
Ainsi de la représentation du 4 mai, il n'est rendu compte que le 12 juin ; de celle du 9 juillet, le 27 octobre; et cet écart s'élargit de plus en plus, à mesure que Lessing, en avançant, s'étend davantage sur les questions générales.
La Dramaturgie, du reste, ne s'occupe que des pièces jouées depuis l'ouvertm^e du théâtre, en avril 1767, jusqu'au mois d'août de la même année*. D'abord pâmes séparément, on décida, à la suite d'une contrefaçon imprimée à Leipzig, que les livraisons à partir du n" 32 paraîtraient en voliune. Mais une nouvelle contrefaçon, publiée à Hambourg même, fit renoncer les éditeurs à ce mode de publication, et la Dramaturgie parut de nouveau en livraisons séparées, mais avec des dates fictives. Il résulta de ces interruptions et de ces changements de nouveaux retards, de nouvelles lenteurs dans la publication, qui ne fut complète qu'à
1. Le Nachlaiê coutienl des nolos pour los représeolatioas ultériouros.
Pâques 1769, alors qiie déjà le théâtre était de nouveau passé aux mains d'Âckermann. D'autres causes encore ont retardé et ralenti la composition et la publication de la Dramaturgie. Toujours en quête d'occasions pour exercer son activité et aussi avec l'espoir de s'enrichir par surcroît, Lessing, avec un associé, Bode, avait fondé une imprimerie qui devait non seulement leur procurer un gain, mais délivrer de l'exploitation des libraires les auteurs dont ils éditeraient les ouvrages. Cette entreprise, où Lessing avait engagé une assex forte somme empruntée ailleurs, n'apporta que soucis et déceptions de toute sorte aux deux associés, ignorants et inexpérimentés en affaires commerciales.
Enfin, la Dramaturgie n'était pas encore terminée qu'un nouveau travail, ou plutôt, ce qui pour Lessing était la même chose, une nouvelle campagne le sollicite. Il s'agit de la polémique qu'il engagea contre le professeur KIotz, de Halle, et qui donna naissance aux Lettres archéologiques. Nous en avons parlé à la suite du Laocoon, auquel elles se rapportent par l'analogie des matières traitées.
Ce travail paraît l'intéresser beaucoup plus que la Dramaturgie, dont il parle à peine, en passant, dans sa coiTespondance, tandis qu'il y est fréquemment question des Lettres. Il avoue même à Nicolaï qu'il préfère y travailler plutôt qu'à la Dramaturgie (lettre du 28 septembre 1768). Au même, il annonce froidement, comme s'il s'agissait d'une chose indifférente, que le théâtre doit fermer ses portes à Pâques et que c'est Ackermann qui reprend la direction. Il n'ajoute que ceci : c Ainsi voilà encore une affaire enterrée. » {Damit wàre es also auch vorbei.)
Son humeur se ressent de ces préoccupations, des soucis et des contrariétés de toute sorte qui les accompagnent et dont la plus douloureuse est de ne pouvoir venir en aide à son père qui lui adresse des appels réitérés : « Je succombé sous le travail et les soucis, lui écrit-il ; tout mon avoir est engagé dans l'entreprise (riniprimerie) et pour laquelle j'ai dû emprunter de l'argent au dehors. Je suis ici plus étranger qu'en aucun endroit où j'ai été. Je ne puis me confier qu'à une ou deux personnes, de l'aide desquelles j'ai déjà abusé et dont les ressources ne vont pas loin. »
Il trouve cependant une consolation relative, au milieu de ses ennuis, à faire des projets d'avenir, à bâtir des châteaux en Espagne. Il se pi-opose de lâcher tout et d'aller en Italie, où il espère vivre plus économiquement que partout ailleurs, sans autre préoccupation que l'étude. Son imagination, toujours en trîivail, va plus loin encore. L'Italie même ne lui suffit plus : « Venez vite à Hambourg, écrit-il à un ami de Berlin, Ramier, qui relevait alors de maladie, nous nous embarquerons et nous vagabonderons bien loin, à quelque mille lieues. Je vous en donne ma parole, nous reviendrons mieux portants ou nous ne reviendrons pas du tout, ce qui revient au même. Je ne pense pas que je me plairai à Rome plus longtemps qu'en aucun lieu du monde. Si alors le collège de propaganda fide cheixhe quelqu'un pour l'envoyer là où un jésuite môme ne veut aller, c'est moi qui irai là. Et si dans vingt ans nous nous revoyons, que n'aurai-je pas à vous raconter ! Vous me rappellerez alors notre théâtre d'ici, et si je n'ai pas oublié alors cette misère, je vous en raconterai l'histoire dans le moindre détail. Vous. saurez tout ce qui n'a pas
pu s'écrire dnns la DramatargU. Et si alors encore houn n'avoua pas de ihéàlre, je pourrai par expéPiepce tous indiquer les moyens les plus sûrs pour n'en pas avoir pour l'élernité'. »
Nous avons voulu montrer par le détail au milieu de quels emba'-ras, de quels soucis, de quelles préoccupations divei-ses, a été continuée el achevée la Dramalurjie, avec le Laocoon l'Œuvre la plus importante de Lessing. On peut mieux s'expliquer ainsi la composition un peu hachée et lâchée de cette production, et poui-quoi l'auteur, bientôt dégoûté des hommes et des choses qui l'eutoui-eiit, s'est réfugié dans la théorie et a remplacé par la dissertation les comptes rendus des pièces représentées. Il suivait aussi, il faut le dire, en ceci, son goi\t nalm-el, qui le poussait toujours vers les principes et les discussions d'idées. Le reportage n'était pas son fait. Il ne s'en défend pas. Au contraire, il plaint les lecteurs qui ont espéré trouver dans cette feuille une gazette thé;llrale, au^si variée, aussi amusante que peut l'être une gazette théâtrale.
« Au lieu du contenu des pièces en vogue ici, présenté sous forme de ramans gais ou toucliauts ; au lieu de détails biographiques sur des êtres bizarres, originaux, étranges, comme doiveutétre les auteurs de comédies; au lieu d'anecdotes piquantes, peut-être tant soit peu scandaleuses, sur les acteurs et surtout sur les actrices; au lieu de ces jolis petits riens qu'ils attendaient, on leur donne de longues, sérieuses et sèches ci'itiques de vieilles pièces connues, de lourdes dissertations sur ce |ue doit contenir ou ne pas conlenirune tragédie; par-
fois même des commentaires sur Âristote. Et voilà ce qu'on les condamne à lire! Je le répète, je les plains, car ils sont joliment attrapés. Mais, entre nous, j'aime encore mieux que ce soit eux que moi. Et je le serais, si leur attente «devait être une loi pour moi. Non qu'il me serait difiRcile de répondre à leur attente. Je le trouverais très commode, au contraire, si seulement cela s'accordait mieux avec mes desseins* .
Cette prédominance presque exclusive de la partie théorique a enlevé sans doute à l'œuvre de Lessing l'intérêt, le piqpiant d'actualité que les contemporains comptaient y trouver. Mais nous, la postérité, nous sommes loin de le regretter. Ce qui a paru un défaut aux lecteurs auxquels était destinée la Dramaturgie, lui donne, à nous, un intérêt durable, celui d'une Poétique et d'une Esthétique dramatiques, faites pour tout le monde et pour tous les temps, et c'est à ce point de vue cpie nous devons la juger et l'apprécier.
Donner une analyse méthodique, claire et bien suivie de la Dramaturgie, est chose presque impossible, car les matières ne s'enchaînent pas dans un ordre logique, et ne forment pas un ensemble systématique. Si la Dramaturgie est un véritable traité par l'importance des questions qu'elle soulève et la critique approfondie que rauteiu* y apporte, elle ne l'est pas par la forme. Les jugements sur les auteurs, sur les acteura et sur les pièces, ainsi que les discussions théoriques, se mêlent, se suivent, sans s'enchatner, subordonnés aux hasards du répertoire.
Et cependant un certain classement est indispensable.
Mais'alors les difficultés commencent. Si on prend pomprincipe de dirisioii les questions théorictues, les caractères, la composition, le style, chacune de ces qiiestions ramèneralea mêmes noms d'auteurs et les mêmes pièces, pai- de fastidieuses répétitions, et l'on n'aura riea gagné.
Même inconvénient si l'on classe d'api-ès les auteurs. Ce seront alors les mêmes questions générales qui reparaîtront à différentes reprises. L'exposition péchera toujours par le même défaut de clarté et de simplicité. Nous avons essayé de résoudre approximativenient ce difficile problème, en ruhriquant sous les diiTéreuts genres : comédie, drame bourgeois, tragédie classique, les appréciations critiques des pièces et des auteurs, ainsi que les questions multiples qui s'y rattachent. Nous commencerons par ce qui concerne les acteurs. Ensuite, la comédie nous fera connaître les jugements de Lessing sur les auteurs comiques allemands et français, particulièrement sur Molière. Le drame bourgeois nous montrera l'influence des théories de Diderot sur Lessing, ce qu'il lui a emprunté et ce qui l'en sépare. Enfin la tragédie nous fera assister à la polémique instituée par Lessing contre le système tragique français, représenté par Voltaii-e et par Corneille; et cette polémique, qui est la partie importante de la Dramaturgie, nous donnera comme conclusion de l'œuvre entière la tliéorie propre de Lessing sur la tragédie.
Nous n'osons nous flatter d'avoir évité les répétitions et d'avoir suivi partout l'ordre le plus rigoureux, "e serait vouloii- l'impossible. Mais nous croyons du noiiis que la division que nous avons adoptée échappe (lus que toute autre à ces inconvénients.