Dramaturgie, introduction
s. Voy. Critique dramatique, cli. I, iniroductiop.
314 LBSSING.
daires. C'est dans le jeu de Facteur que s'achève et se réalise la pensée du poète, qu'elle prend corps et vie, et devient visible et vraiment intelligible pour le public. Les personnages enfantés par son imagination ne sont pas destinés à vivre seulement sur le papier, dans le livre ; ils ne vivent réellement que lorsqu'ils s'incarnent dans la personne de l'acteur, lorsque le spectateur les voit devant lui en chair et en os, parlant, agissant comme dans la réalité. Sans l'acteur, l'œuvre du poète n'est encore qu'une œuvre littéraire ; ce n'est que par lui qu'elle devient véritablement une œuvre dramatique. L'acteur est l'instrument du poète, mais non pas un instrument passif, que le poète manie à son gré, comme fait le musicien, qui résonne et vibre sous sa main, et répond docilement à sa volonté. Cet instrument est une personne, une intelligence et une âme, qui s'assimile la pensée du poète, la fait sienne, la reproduit comme elle la comprend, plus ou moins fidèlement, plus ou moins heureusement, selon ses moyens, selon les ressources d'intelligence et d'expression dont elle dispose.
Bien qu'il ne subsiste pas par lui-même en quelque sorte, et ne crée rien à proprement pai'ler, puisqu'il reçoit du poète la pensée qu'il est chargé d'interpréter, l'art de l'acteur exige néanmoins des qualités de réflexion, de combinaison, de puissance inventive et expressive, d'imagination et d'inspiration, qui l'assimilent jusqu'à un certain point aux autres arts.
L'acteur, s'il veut être à la hauteur de son rôle, est obligé de refaire en lui-même, et pour son propre compte, l'œuvre du poète. Il doit, comme le dit très bien Lessing, « penser avec le poète, et souvent même penser pour lui » . Le personnage que le poète a conçu,
il faut qu'il le conçoive à son tour ; qu'il en fasse son œuvi*e à lui ; qu'il s'identifie avec lui, le vive et le transforme en 3a propre personnalité, pour le réaliser au dehors par la parole, par la physionomie et par l'action. S'il peut affaiblir la conception du poète, en la comprenant ou en l'interprétant mal, il peut aussi lui donner plus de relief et de force; la modifier heureusement, en faisant ressortir tel trait, en atténuant tel autre ; rajeunir même par une transformation originale tel caractère consacré et fixé par la tradition, et en faire comme lui peraonuage nouveau * .
Assurément cette variété d'aspects de la môme figure témoigne avant tout de la vie puissante et intense que le poète a su hii donner ; mais elle atteste aussi, chez l'acteur, une puissance de conception, une véritable faculté créatrice.
Cette interprétation que l'acteur donne de la pensée du poète, eu est aussi souvent le meilleur commentaire, le plus fidèle et le plus éloquent. On ne comprend vraiment Corneille et Shakespeare que lorsqu'on les a vus interprétés sur la scène par de grands acteurs, qui nous en apprennent plus sur le génie des maîtres que les plus savants commentateurs.
Mais si l'acteur rend de tels services à l'auteur dramatique, l'auteur n'est pas en reste avec l'acteur. Si les bons acteurs font valoir les œuvres dramatiques, leur donnent par leur talent la réalité, la vie, le succès; ce talent, ils le doivent à l'étude, au commerce des bons auteurs. Ce sont eux qui forment l'acteur, qui lui enseignent son métier, qui lui donnent l'occasion d'exer-