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CHAPITRE V

La tragi-comédie. — Lope de Vega.

S'il fallait une nouvelle preuve de l'indépendance de Lessing vis-à-vis des doctrines dramatiques de Diderot, et de l'esprit d'éclectisme qui leguide dans ses jugements sur le théâtre, aussi bien que dans ses propices pièces, nous trouverions cette preuve dans l'appréciation qa'il fait, dans la Dramaturgie, du théâtre espagnol et des théories de son plus illustre représentant, Lope de Vega.

De bonne heure déjà, dans ses premières publications sur l'art dramatique, nous voyons Lessing s'intéresser au théâtre étranger, anglais, italien et espagnol, et préoccupé d'y chercher des éléments propres à fécon* der et à renouveler celui de son pays.

Pendant son premier séjour à Berlin, il avait étudié l'espagnol avec son ami et collaborateur Mylius. En 1752 il publie la traduction de V Examen de Ingenios para las sciencias, de Jean Huart (Examen des crânes pour l'étude des sciences). En 1754, dans la Tiieatralisehe Bibliolhek (n® 1) figure l'extrait d'une tragédie espagnole : la Virginia, d'un auteur contemporain, Don Augustiuo de Montano. Les deux traductions sont précédées chacune d'une préface.

La littérature espagnole était très peu connue alors en Allemagne, et Lessing a le mérite d'y avoir, un des X)remiers, intéressé ses compatriotes. A Hambourg pen-

daut son séjour, il continua de s'en occuper. Cette ville, cosmopolite par ses relations commerciales avec les pays étrangers, particulièrement avec TEspagne, par mer, lui offrait de nombreuses occasions d'acheter et de collectionner des ouvrages espagnols, surtout des comédies, « car, dit-il dans une lettre, rarement un Hambourgeois qui a fait fortune à Cadix, en est revenu sans rapporter quelques comédies. »

Il devait donc naturellement éprouver la tentation de parler du théâtre espagnol dans sa Dramaturgie. Mais aucune pièce espagnole n'était représentée sur la scène de Hambourg. Ce n'était pas une raison de s'en abstenir, surtout dans la seconde partie de la Dramaturgie, où Lessing ne s'occupe plus guère des pièces représentées, que pour y rattacher des considérations et des dissertations théoriques. Le prétexte ne fut pas difficile à trouver. Une médiocre tragédie de Thomas Corneille, le Comte Essex, l'avait amené à établir im parallèle avec la tragédie similaire de l'Anglais Banks. Cette tragédie, à son tour, le conduit à une pièce espagnole d'un auteur inconnu * : Dar la vida por su donna, e el Conde de Sex (Mourir pour sa dame ou le comte d'Ëssex). Lessing, qui ne lâche pas de sitôt un sujet qui l'intéresse, consacre huit numéros à l'analyse de cette pièce, qui n'est pas plus intéressante que beaucoup d'autres du même

1. Lossiiig et plusieurs critiques après lui ont cliercliiS l'auteur de celte pièce anonymo, et Tont attribuée lus uns au Portugais don Juan de Noirtos Fragaso, qui vivait au milieu dnxvii* siècle, d'autres même au roi i'Iiilippe IV. Miiis do nos jours un historien de la littérature è9[iagnolo qui fait outorilé eu la matière, M. de Scliack, dans sou ou* vrage : Getchichte der dramatischen Literatur und Kunsi in Spanien (>845-i84G), a établi que l'autour en question est Antonio Coello ou CuoUo, mort en 1652. {Dramalurgie. Ed. Schrœter et Thiele, p. 351.)

genre. Il constate lui-même que les Traies pièces espagnôles ressemblent tout i fait à celle-ci. On y troare les mêmes beautés et les mêmes défautSi et les défauts sont bien pins visibles que les beautés, qui consistent dans Toriginalité de la feible, dans Tingéniosité de l'intrigue, dans de nombreux coups de théâtre toujours nouveaux, dans des situations peu ordinaires, des carac^ tères bien posés et conservés jusqu'au bout, et souvent dans la dignité et la force de l'expression. On peut trouver que ce n'est pas peu de chose; mais pour Lessing ces qualités ne sont pas les plus hautes. D'ailleurs, dit-il, « elles s'exagèrent facilement dans toutes les pièces espagnoles, jusqu'au romanesque, jusqu'à l'aventureux et le faux » .

* S'il en est ainsi, ce ne serait pas la peine d'avoir donné une si longue et minutieuse analyse d'une pièce si médiocre. Mais Lessing ne s'arrête pas à cette considération. Cette pièce n'est eûcore pour lui qu'un prétexte pour parler du théâtre espagnol en général, et pour dire son mot sur un de ses éléments caractéristiques, savoir : le mélange du comique et du tragique.

Avant d'aborder celle question, il ne peut s'empêcher de dauber en passant sur la tragédie française, qu'il a toujours en vue, même lorsqu'il parle du théâtre étranger.

Ces beautés, ou plutôt ces défauts, qu'il signale dans les pièces espagnoles, sont à ses yeux ceux des pièces françaises, « qui n'ont pour elles que d*étre plus régulières. Elles ont encore pour elles, dira-t-on, les convenances (Anstnndigkeii) ! Oui, sans doute, leurs intrigues sont plus convenables, mais plus uniformes ; leurs coups de théâtre plus convenables, mais plus usés ; leurs situa-

tiong plus convenables, mais plus forcées. Toujours les convenances*. »

Nous rencontrons ici et ailleurs encore, quand Lessing attaquera de front la. tragédie française, cette tactique qui consiste à envelopper dans un jugement général et à coxidamner en bloc toutes les tragédies françaises, sans distinguer entre les chefs-d^œuvre des maîtres et les médiocres productions de leurs imitateurs ; entre celles où domine l'influencé espagnole, 'et celles que Tantiquité a inspirées. Mais ce n'est là qu^in coup de griffe donné en passant. La question importante à laquelle Lessing veut arriver, c'est le mélange du tragique et du comiqiie, ce dernier représenté par le bouffon, le Gracioso, par Cosme, TArlequin espagnol. Si ce mélange péchait seulement contre les convenances théâtrales, « contre cette étiquette et ce cérémonial hypocrite qui doit faire ci^ire à la majorité des hommes qu'un petit nombre d'entre eux est d'essence supérieure, certes, il accepterait volontiers la succession la plus absurde de grandeur et de bassesse, de sérieux et de déi'aison, de noir Bt de blanc, plutôt que cette froide uniformité qui, au nom du bon ton, du beau monde, des usages de cour et d'autres pauvi*etés, nous endort infailliblement' ». Mais il ne s'agit pas de cela. La question doit être examinée sérieusement, philosophiquement.

Lope de Vega, le véritable créateur du théâtre espagnol, trouvait déjà établi, consacré par l'usage et la tradition, ce mélange du comique et du tragique. Il ne l'approuvait aucunement. Dans sou poème didac-

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tique: l'Art nouveau de faire des comédies*^ il reconnatt « que le tragique mêlé au comique, Sénèque fondu arec Térence, produit un monstre semblable au Minotaure de Pasiphaé ». Mais il s'y résigne, par la raison que le public ne se platt qu'aux pièces qui sont à moitié sérieuses, à moitié comiques. La nature d'ailleurs ne nous enseigne-t-elle pas cette variété, d'où elle tire une partie de sa beauté'?

C'est ici que Lessing entame la discussion : Est-il vrai que la nature nous offre le modèle de ce mélange du sublime et du trivial, du sérieux et du bouffon, de la tristesse et de la gaîté ? Dans ce cas, ce ne serait plus là un défaut qu'on doive chercher à excuser ou à atténuer. Ce serait au contraire une qualité qu'il faut conserver et louer ; car imiter la nature n'est jamais un défaut •.

La même opinion sur la rencontre, dans une même pièce, de l'élément tragique et de l'élément comique, est soutenue également par un des plus célèbres et des plus populaires écrivains allemands, dont le souple génie a su se plier à tous les genres et suivre toutes les évolutions de la littérature du xviii* siècle, par Wieland.

A ses débuts, Lessiug, alors à Berlin, l'avait d'abord assez malmené dans les Lettres sur la littérature, mais avait ensuite salué avec joie sa conversion à des idées plus saines^. Depuis, Wieland était devenu un des plus brillants écrivains de T Allemagne. Traducteur de Shakespeare qu*il a le premier fait connaître à TAUema-

1. Himoê con el nuevo arle de hazer comedias (Madrid, I6i9*ist9|.

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