‹ LessingChapitre 151 sur 233 · Dramaturgie, n · texte numérisé non relu

Dramaturgie, n

La question des caractères dans la tragédie amène une autre question connexe, d'un intérêt toujours actuel, qui a plus d'une fois divisé les auteurs et les théoriciens dramatiques, et que Lessing à sou tour a dlscu* tée : c'est la question des droits du poète dramatique à l'égard de l'histoire, des limites que la vérité et Fexactitude historiques imposent à la liberté de rinspiratlon et de rinvention poétiques.

La tragédie classique, antique et moderne, aussi l)ien que le drame shakespearien et romantique, choisissent de préférence leurs sujets dans Thistoii^e. Aris* tote, nous Tavons vu plus haut, explique ce choix par la disposition du spectateur à ajouter foi au fait historique, à ce qui est arrivé, comme étant pour cette raison même vraisemblable et possible. Mais la nature même de la tragédie l'impose également au poète.

La tragédie en effet, quelle qu'en soit la forme, est la représentation d'une action grande, importante, hé* roïque. Elle nous donne le spectacle des passions, dont l'explosion et le choc amènent des malheurs, des catastrophes, non seulement individuelles, mais sociales; elle nous montre à la fois les grandeurs et les misères, les sommets et les bas-fonds de la nature humaine. Or, seul le passé historique fournit des événements, des situations, des pei*sonnages qui conviennent à la tragédie. La vie privée, la société bourgeoise et contemporaine, régulièrement et savamment administrée et policée, où tout est prévu, réglé, codifié, ne comporte guère les actions héroïques, les situations exception-

nelles, les caractères hors du commun, au-dessus des lois, qui n'obéissent qu'à eux-mâmes, et qui disposent de la vie et du bonheur de leurs semblables. Ces personnages ne se produisent que sur la grande scène de l'histoire.

Gomment le poète tragique peut-il, doit-il user des matériaux que lui livre Thistoire ? Est-il tenu de respecter absolument les faits historiques, ou peut-il s'en servir à son gré et selon sa fantaisie ?

La distinction entre l'Histoire et la Poésie, que Lessing emprunte à Aristote pom* Topposer à Diderot, et là prééminence accordée à celle-ci, nous laissent déjà deviner ce qu'il pense sur cette question. Une comédie, Soliman ou les Trois StUtanes de Favart; ensuite deux tragédies, le Comte Essex de Thomas Corneille et la Rodogune de Pierre Corneille, lui fourniront l'occasion de s'expliquer sur la question de l'histoire au théâtre '.

La comédie de Favart est tirée d'un roman de Marmontel et adaptée à la scène. Lessing loue et recommande aux jeunes auteurs, comme un modèle, cette transformation ingénieuse et habile d'un récit en pièce de théâtre, selon les conditions différentes des deux genres. Mais il blâme Favart d'avoir trop bien suivi Marmontel, etfaussé complètement le caractère des deux personnages principaux, de Soliman et de I^oxelane, tels que les donne l'histoire ; d'avoir fait de l'héroïque sultan turc un souverain frivole et misérable, abruti par les voluptés du sérail, et qui devient la proie d'une coquette intrigante. Celle-ci, non plus, ne ressemble en rien à la Roxelane de l'histoire ; et Lessing se range tout à fait à

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