SchoUiDg, Denkmal der Schrift von den gôitlichen Dingen
Jacobi, adversaire absolu de la doctrine de Spinoza, fait le spinozlste un peu plus qu'il ne Tétait en réalité.
11 convient donc de réduire le spinozisme de Lessing^ à ses véritables proportions. Que lui, le défenseur et le sauveur des persécutés, des victimes de Tintolérance, des martyrs de la pensée, ait été sympathiquement attiré vers ce juif honni et méprisé ; qu'il ait admiré ce beau caractère ; qu'il ait été séduit par Timposante grandeur de sa doctrine, et que, par une réaction naturelle contre le dieu des woUiens et- des orthodoxes, il se BOit formé une conception plus large et plus haute, panthéiste si l'on veut, de Dieu et de ses rapports avec le monde, cela est certain, et voilà la part qu'il faut attribuer à Spinoza dans ses idées philosophiques. Mais elle est incontestablement plus faible que celle de Leibniz, comme l'ont fait voir les éminents penseurs qui dnt élucidé et décidé la question '. Quoique Lessing lui-même n'ait pas cherché à concilier ses deux maîtres, qui d'ailleurs ne s'excluent pas absolument, et se touchent par plus d'un point, on peut dire, avec im des meilleurs historiens de la philosophie moderne, que Lessing a été un panthéiste leibnizien^ ; ou plus explicitement dans le même sens ' avec un autre écrivain : « La philosophie de Lessing est un retour, avec l'aide de Spinoza, de la philosophie leibniz-wolfienne, aux
1. Zimmermano, Lessing und Leibniz^ dans les comptes rendus de rÀcndûmie de Vienne (1855). — RiUer, Lessings philosophiscJie und religiose Grundsàihe (Gôttingen, 1817). — Hcbler, Lessing Studien (Uern, 1863).
2. M. Kuno Fisclier, Geschichie der neuern Philosophie^ s'*» Buch, Cap. 8.
S. Hebler, p. 187.
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principes essentiels de la vraie doctrine de Leibiiix, et l'application de ces principes à la religion, à la morale, à Fart et à la littérature *. »
Les dernières années de la vie de Lessing furent attristées par les contre-coups de la lutte théologique qu'il avait soutenue avec tant d'ardeur et de vaillance. Sans doute, il avait été vainqueiur dans ce duel contre Gôze ; il avait mis de son côté les esprits indépendants et éclairés, les défenseurs de la liberté de croire et de penser. Mais les partisans de l'orthodoxie théologique et laïque, tout le parti nombreux encore dont Gôze était le chef, sans compter les timides et les peureux, qu'effrayaient les conclusions hardies de Lessing, étaient contre lui. Une hostilité sourde, plus dairgereuse encore que les attaques ouvertes, l'enveloppait. Auprès du peuple on était parvenu à le faire passer pour un homme suspect, un être dangereux qu'il fallait éviter. La calomnie faisait son œuvre. Un
1. Dans le cours de Tentretien entre Leasing et Jacobi, il est queslioQ du philosophe hollandais F. Hemsterhuls, Tami de Jacobi, de LavQler, de Gœthe, le familier de la princesse Galizin. Jacobi eommuniquo à Lessing un écrit d'Hemsterhuis : Aristée ou de la Divinùé, qui venait de paraître. Leasing en est enchanté; il veut le tradoirOt ot il afflrmo à Jacobi que c c*est du pur splnozisme i. Jacobi n*ea croit lien ; plus tard même il s'adressa à Hemsterhuis, pour lui de* mander des secours contre le spinozisme. Dans une Étude sur Frantoi* Uemsterhuiê (notre thôse de doctorat), publiée en 1866, nous avons essayé d'élucider cette question, et nous sommes arrivé à cette condasion, que Hemsterhuis, pas plus que Lessing, n*est tplnoziste dans le sous absolu du mot, mais que Spinoza n'a pas été sans influence sur sa conception de Dieu et du monde.
journal de Vienne rapporta que les juifs d'Amsterdam avaient fait remettre à Lessing une somme de mille ducats pour le remercier de la publication des FragmerUs et Tencourager à continuer *.
Si 6ôze avait ostensiblement quitté la partie, ses adhérents,. et même des théologiens qui n'étaient pas de son bord, continuaient la polémique contre les Fragments et leur éditeur.
L'un d'eux, le professeur Semmler, un des défenseurs du rationalisme, qui sur les points essentiels était d'accord avec Lessing, et qui même l'avait devancé dans sa critique savante et indépendante des évangiles, Semmler, qu'avait effrayé la publication des Fragments, qu'il trouvait trop hardis et dont il redoutait les conséquences, n'avait pas hésité à attaquer Lessing personnellement, avec méchanceté et acrimonie, dans un pamphlet sous forme de dialogue, dont la conclusion était que l'éditeur des Fragments était mûr pour l'hôpital des fous. Lessing, irrité de tant d'inintelligence et de mauvaise foi, avait commencé une réponse à l'adresse de cette « oie professorale », mais qui ne fut pas achevée.
L'autorité ecclésiastique, le Corpus Evanjelicorum de son côté, pressé par les orthodoxes, avait annoncé au duc de Brunswick, par son ambassadeur à la diète de Ratisbonne, qu'il avait l'intention de demander qu'ime pimition fût infligée à l'éditeur des FragmenUs, surtout
1. Ce boau-flls de Lessing, qui était alors à Vienne, adressa immédiatement un démenti au journal. Hais la censure n*en permit pas l'inserllon. Dans un écrit publié à part : Reelification plu$ précise du conte des 1000 dacnis ou Judas Ischarioi II, Lessing, car c*est lui qui en eak Tautour, quoique ce suit son fils qui signa, détruisit définitivement cette calomnie ôbonléo.
du dernier. Le prince héréditaire, qui venait de succéder à son père et qui, malgré Tinterdiction et la confiscation des publications thèologiques de Lessing, décrétée par son prédécesseiu', était bien disposé pour lui, ne se souciait pas de pousser les choses à Textréine. Il le fit venir, lui fit part dans les termes les plus bienveillants de ce dont il était menacé, en l'assurant en mérof' temps de sa haute protection. En effet, l'affaire n'eut pas de suite, et Lessing ne fut plus inquiété de ce côté. Mais les embarras d'argent, qui de tout temps avaient été le tom'ment, la plaie vive de son existence, recommençaient. Pour échapper au soupçon de léser dans leura intérêts les enfants de sa femme, il avait sacrifié
toute la fortune qu'il tenait d'elle, et n'avait rien vouln
garder pour lui. La publication par souscription de son Nathan devait lui procurer les ressources nécessaires pour vivre, et lui permettre aussi de subvenir aux besoins de sa Ffrur, restée seule à Camentz depuis la mort des parents.
L'existence à WolfenbiUtel devenait de plus en pln> triste et solitaire. Amalia Kônig, sa belle-fille, était, il est vrai, rt^stéc^ auprès de lui, et mettait de la gaîté et de raffection dans son foyer désert. Mais la calomnie, acharnée contre lui, avait trouvé moyen de suspecter même la pureté de ces relations.
Une lettre adressée à une amie toujours fidèle mai> lointaine, Elisa Reimarus, nous initie à ses souffrances intimes :
« Jo n'ai pas lui seul ami à qui je puisse me confier. Je suis assailli chaque jour par cent contrariétés... Je suis obligé de tout sacrifier pour échapper à im soupeou qui m'est intolérable. Souvent je suis tenté de maudia*
ridée que j'ai eue, de vouloir être aussi heureux que d'autres hommes »
Enfin, pour qu'aucune cause de tristesse ne lui fût épargnée, sa santé commença à s'altérer sensiblement. Sa vue s'affaiblit ; de fréquents accès de somnolence le surprenaient après table, au milieu d'une conversatîeu, môme intéressante.
Cependant un voyage à Hambourg, en septembre 1778, lui rendit pour un temps la santé et la gaîté, et c'est en ce moment qu'il travailla avec ardeur et plaisir à son Nathan.
Les alternatives de souffrance et de bien-être relatif se succèdent, et c'est pendant un de ces intervalles heiu'eux, qu'il reçoit la visite de Jacobi, avec lequel il s'entretient longuement, avec toute la vigueur et la vivacité de son intelligence, des plus hantes questions de la philosophie.
En outre, la passion du théâtre le reprend encore une fois, et à l'occasion d'im dernier voyage à Hambourg, il s'engage à foiu^nir deux pièces chaque année. Sa santé en ce moment ne lui donne plus aucune inquiétude. Il est même impatient de rentrer à Wolfenbiittel pour se remettre au travail.
Mais ce regain de santé et de force n'était qu'une illusion. Ses souffrances le reprennent plus aiguës et plus inquiétantes. Cependant il retourne à Braunschweig, où il séjournait le plus volontiers, dans un milieu d'amis et d'esprits sympathiques.
Le 3 février 1781, au retom* d'une soirée passée au Club, il fut frappé d'apoplexie. Il se remit assez promptement, et voulut même retourner à Wolfenbiittel. Mais on s'y opposa, et malgré lui, on appela
un médecin. Sa belle-fille arriva en toute hâte de Wolfenbûttel, et les soins les plus empressés furent prodigués au malade. Son entourage se reprenait à espérer. Lessing cependant ne paraissait se faire aucune illusion sur son état. Il attendait la mort avec calme et covrage. Il s'entretenait avec ses amis ; se faisait faire la lecture. Le 15 février il essaya de se lever et de quitter sa chambre. Mais à peine remis au lit, un étoufiement subit l'emporta, en pleine vigueur intellectuelle, à cinquante-deux ans. L'athlète infatigable, dont l'existence entière n'avait été qu'une lutte, mais une lutte féconde et salutaire poiur son pays et pour l'humanité pensante, entra dans l'éternel repos.
Notre Étude sur Lessing serait incomplète si nous n'essayions pas de résumer en une vue d'ensemble les idées, et les théories qui constituent son œuvre réformatrice ; si nous ne rappelions pas, grâce à quelles aptitudes et à quelles qualités d'esprit et de caractère, il a pu l'accomplir ; et si nous n'indiquions pas en même temps ce qu'il a laissé à faire à ses successeurs.
Ce qui frappe tout d'abord dans l'œuvre de Lessing, c'est sa variété et son universalité.
11 n'y a pas une partie du monde intellectuel, en dehors des sciences positives, qui n'ait sollicité sa curiosité, et qu'il n'ait parcourue. Littérature, poésie, art, théologie, philosophie, érudition archéologique et philologique, théorie et production dramatiques, il a tout étudié, tout abordé, tout exploré, non pas en amateur superficiel, mais avec la compétence et les aptitudes d'un spécialiste professionnel *, et non seulement pour savoir, pour apprendre, maïs par un impérieux besoin de combattre les errem^s accréditées, les préjugés invétérés, consacrés par la paresse ou la faiblesse d'esprit, par la docile soumission aux traditions établies. , Partout où a pénétré son esprit curieux et avide de vérité, il juge, il discute, il soulève des problèmes.
* répand des idées iiouyelles, des feiments de coiinalssances, des semences fécondes de découvertes et de progrès futurs ; il y introduit Tair et la lumière et ouvre de nouveaux horizons.
Grâce à celte universalité d'études et d'aptitudes, Lessing a pu réformer, émanciper, non seulement la littérature allemande, mais Tesprit alleujand lui-même.
S'il s'était enfermé dans une science spéciale, il l'aurait à coup sûr renouvelée. Mais son action eût été limitée ; sa réforme eût été partielle ; elle n'eût pas embrassé la vie intellectuelle de l'Allemagne, à la fois dans son fond et dans la variété de ses manifestations. En Allemagne, d'ailleurs, tout se tient, dans le domaine de l'esprit. La littérature, l'art, la religion et la philosophie sont solidaires et forment un tout. L'imité que l'Allemagne a longtemps et vainement poursuivie dans l'ordre social et politique, s'est établie de bonne heure dans l'ordi-e des idées.
Tous les grands esprits : Leibniz, Herder, Schiller, Goethe, pour ne citer que ceux-là, ont été à la fois savants, philosophes, littérateurs, et même théologiens. Lessing en cela leur ressemble ; et c'est pourquoi la réfoniie à laquelle il a attaché son nom, a été si puissante, si efficace et si durable.
L'instrument de cette réforme a été la critique, entendue dans le sens le plus large, le plus élevé ; la critique, qui n'est que l'application de la philosophie aux questions littéraires, esthétiques et religieuses, aux œuvres de la pensée et de l'imagination.
Cette science et cet art de la critique, Lessing les possède et les pratique avec une maîtrise qui n'a jamais été contestée, et qui justifie l'éloge que lui décerne Ma-
caulay, en rappelant le prince des critiques. Lorsqu'à la fin de sa Dramaturgie il fait Téloge et Tapologie de la critique, avouant qu'il lui doit « quelque chose qui approche de près du génie », on peut le croire sur parole ; il a livré là le secret de sa force et de son succès.
L'essence de la critique, l'étymologie du mot l'indique, c'est la faculté d'analyser, de distinguer les éléments d'une idée ou d'une question, d'en déteiminer la nature, d'en donner la définition ; en môme temps de découvrir et d'extirper l'erreur, qui résulte presque toujours d'mie vue incomplète des choses, et de la confusion d'éléments hétérogènes.
C'est à l'application persévérante et rigoureuse de cette méthode d'analyse et de distinction, qu'il faut rapporter les résultats de la réforme, accomplie par Lessing.
Dans toutes les parties de la littérature, dans la poésie et surtout dans le drame, il a distingué tout d'abord ce qui, dans les règles, est essentiel, indiscutable, absolument vrai, et ce qui n'est que de tradition et de convention ; ce qu'il faut garder et ce qu'on peut rejeter. Il a ainsi combattu efficacement le culte inintelligent et l'imitation servile des modèles français.
En sépai'ant nettement le domaine de la poésie et celui des arts plastiques, Lessing a discrédité à jamais la poésie faussement descriptive, qui, voulant ressembler à la peinture, n'était plus de la poésie. En môme temps il a fixé le caractère propre et le véritable objet de la poésie, et Ta remise dans la vraie voie, d'où elle s'était trop écartée.
Dans la théologie, en distinguant la Bible, qui est la lettre, de la religion, qui est l'esprit; et dans la Bible
elle-même, ce qui est essentiel, étemel, de ce qui est accidentel, cx)ntingent, purement historique, il a ruiné la bibliolâtrie avec ses conséquences, destructives de toute liberté d'examen et de recherche. De ces distinctions nettement établies, Lessing a tiré, par voie de raisonnement, avec une logique rigom'euse, sa doctrine Uttéraire, dramatique, esthétique et théologique.
Mais Ta logique entre les mains de Lessing n'est pas seulement un instrument de précision et de découverte ; c'est aussi une arme de combat. En cherchant la vérité, il rencontre sur son chemin Terreur, qui en obstrue l'accès, et qu'il s'agit tout d'abord d'extirper. Il excelle dans la discussion et la réfutation des fausses doctrines, et c'est même en les discutant que ses propres idées jaillissent et se précisent; c'est à travers Terreur d'autrui qu'il arrive à la vérité.
Son talent de discussion, sa virtuosité de polémiste, se montrent dans tout leur éclat, lorsqu'il a en face de lui non plus seulement une idée, une théorie abstraite, mais un advei*saire, une personne. Alors il s'excite, sa verve s'allume; sa logique s'anime et se passionne; Tironie, la raillerie, aiguisent et colorent le raisonnement ; son talent dramatique vient en aide à son talent critique, et donne à ses polémiques savantes, tout l'intérêt et le mouvement d'un petit drame. Seulement, dans ses œuvres dramatiques, et ce n'est pas à leur avantage, l'esprit critique à son tour s'introduit. Ses personnages discutent, dissertent plus qu'ils n'agissent; leur dialogue n'est trop souvent qu'un échange d'arguments, une joute logique.
Chaque étape de la carrière de Lessing est marquée par une campagne, et chaque campagne se ter-
mine par une victoire et une conquête pour Tesprit allemand.
L'ignorance présomptueuse des gâcheurs littéraires, des traducteurs, qui défigurent et travestissent leurs modèles, et massacrent leur propre langue, sont exécutés dans la personne du pasteur Lange, le maladroit et malheureux traducteur d'Horace. Le charlatanisme scientifique, qui trompe le public, qui arrive à la réputation par des moyens illicites, est démasqué dans Klotz et sa clique. La fausse poésie, qui s'évapore et se perd dans les nuages, qui n'ofEre aucune prise à la pensée, a été fustigée sur le dos des poètes bibliques, les mauvais imitateurs de Klopstock, et parfois, sur le dos du maître loi-méme; le mélange équivoque de religiosiléet de bel esprit, de christianisme et de philosophie, a valu de mordantes railleries au jeune Wieland et aux rédacteurs du Censeur du Nord. En achevant de démolir Gottsched, il a détruit l'abus de la réglementation, la tyrannie du pédantisme et du formalisme littéraire. En accablant le pasteur Gôze sous les coups de son argumentation serrée et de sa cruelle ironie, il a en môme temps ruiné les prétentions de l'absolutisme religieux et de l'intransigeance luthérienne.
Dans toutes ces polémiques brillantes et victorieuses, Lessing s'est montré dialecticien de premier ordre, stratégiste et tacticien consommé. Ses adversaires ont succombé ; le vainqueur, c en les tuant, les a rendus inrniortels ».
Sans doute, cette passion de la dialectique, chez Lessijig, a ses inconvénients et ses excès. L'ardeur de la lutte l'entraîne parfois au delà du but ; il n'est pas toujours juste envers ses aàversaires ; il n'a pas toujours
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raison contre eux. Il s'obstine dans son idée, et croirait faiblir s'il faisait des concessions.
Il aime la discussion pour elle-même, indépendamment du sujet. Il aime, il Taroue lui-même, construire des hypothèses, pour avoir ensuite le plaisir de les démolir. Toute occasion, même la plus insignifiante, lui est bonne pour déployer et faire manœuvrer son appareil logique. Il met autant d'ardeur, de persévérance, à discuter et à réfuter une erreur de détail, im point secondaire d'érudition, que les plus hautes questions de théorie littéraire ou esthétique ; semblable au chasseur, qui aime la chasse pour elle-même, quelle que soit la qualité du gibier qu'il poursuit. Le travail et refforl l'intéressent plus que le résultat obtenu. Il s'écoute volontiers penser, et jouit en artiste, de la virtuosité de son jeu et de la perfection de son instrument.
Mais ce logicien raisonne trop souvent dans l'abstrait, et discute plus volontiers les théories que les œuvres. Il se soucie peu de vérifier la justesse de ses conclusions, en les mettant en rapport avec les faits. Une vérité déduite de ses prémisses a pour lui une absolue certitude. Ainsi, dans sa polémique contre la tragédie française, il s'attaque au système dramatique de nos poètes, au lien de les juger dans leur originalité individuelle et intime, et par rapport à leur époque et à leur milieu.
Sa critique est plus logique que psychologique et historique. Il est plus subtil raisonneur qu'observatenr sagace. lia l'esprit géométrique, mais n'a pas au même degré l'esprit de finesse. La raison domine et absorbe, chez lui, les facultés de sentiment et d'intuition spontanée ; et dans les questions où le sentiment décide plutôt que le raisonnement, il est très souvent en défaut.
En poésie, tout ce qui dépasse l'ordre des conceptions neltes et précises : la rêverie sentimentale, le vague et le clair-obscur ; toute la partie intime et mystérieuse de l'âme lui échappe. La passion n'a jamais eu de prise sur lui, et n'a pas troublé sa vie. Certaines délicatesses de sentiment lui sont étrangères. Lessing est une nature stoïque, toute de raison et de volonté ; un caractère plus antique que moderne ; mais non pas, tant s'en faut, une âme sèche et froide. Il aimait les siens et sa sollicitude les suivait partout. On sait quelle cruelle blessure lui causa la mort de son fils et de sa femme. Il avait de solides amitiés, et loa actes de dévouement et de générosité ne sont pas rares dans sa vie. Seulement, la sensibilité chez lui n'éclate pas, ne déborde pas. Elle est atténuée et comme tamisée par la réflexion. Ses énnotions sont plutôt pensées que vivement senties et exprimées. Les personnages de ses pièces sont faits à son image ; on ne découvre pas chez eux les profondeurs de l'âme d'où jaillit la passion. Tout chez Lessing est tourné à la réflexion, à la discussion, à la lutte des idées, à l'activité intellectuelle. Les contemplations oisives, les vagues mélancolies, les souffrances et les folies tragiques de l'amour; tout le lyrisme moderne dans la poésie, dans le roman et dans le drame, ne provoquent chez lui qu une dédaigneuse et railleuse pitié ' . Néanmoins tel qu'il est, par la nature de son esprit, Lessing était l'homme en quelque sorte prédestiné
1. Témoin la lettre qu'il écrit à un ami au sujet de Werther, qui venait de paraître, et dont le suicide lui parait un crime contre la na« tare et d*un dangereux exemple pour la jeunesse, il adjure Gœthe d*y ajouter comme correctif « un petit ciiapitre, et plus il sera cynique, mieux cela vaudra i. {Œuvres, t. 20. Éd. H.)
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pour l'œuvre qu'il fallait accomplir, et ses défauts même y ont servi. Les sévérités exagérées et les violen* ces quelquefois injustes de sa polémique étaient nécessaires pour combattre efficacement l'esprit de servilité et de routine, le pédantisme et le formalisme, tout ce qui paralysait le génie allemand ; pour faire triompher en toutes choses les droits de la raison et du libre examen, le respect et l'amour de la vérité. Son bon sens ferme et lucide, que ni les mirages de l'imagination, ni les suggestions du sentiment ne pouvaient troubler, était merveilleusement propre à dissiper les fausses doctrines, les ^uivoques, les sophismes qui égaraient les esprits, et à ramener sur terre et dans le droit chemin la poésie qui se perdait dans les nuages et ne gardait aucun contact avec le monde et la vie. D'ailleurs si par ses polémiques Lessing a tué des gens qui ne méritaient pas de vivre, il en a fait revivre d'autres qui étaient ensevelis dans un oubli injuste, et dont il a réhabilité la mémoire flétrie et calomniée.
Il a été le réformateur et le libérateur de l'esprit allemand, encore aliéné de lui-même, malgré les efforts déjà tentés et les progrès accomplis ; étranger dans sa propre patrie, esclave dans son propre domaine, vivant sur les idées d*autrui. Il lui a donné, ou plutôt il lui a rendu la conscience, la possession de lui-même ; et grâce à Lessing il a pu dire : c Je pense, donc je suis. >
Mais si Lessing a émancipé l'esprit allemand du joug de la routine et des règles arbitraires, c'est pour le placer aussitôt sous l'autorité indiscutable des principes éternels, qui gouvernent toute œuvre intellectuelle, toute production d'art et de poésie. Il n'est pas seulement libérateur, mais législateur. Ces règles ne
détruisent ni n'entravent la libre originalité du ^éiiie poétique, car elles sont fondées sur la raison, sur les loi» raéflies de notre nature, comme les prescriptions de la morale et les commandements de la religion. Elles sont en nous ; elles sont une partie de nous-mêmes ; elles constituent comme une sorte de conscience intime, à laquelle le poète et l'artiste obéissent librement, de même que Thonnôte homme obéit librement aux lois de sa conscience morale et religieuse.
A la connaissance des principes et des règles, qui éclairent et guident Tinspiration du poète, Lessing veut qu'il ajoute l'étude et l'imitation intelligente des maîtres anciens et modernes, qui les ont le plus complètement et comme spontanément réalisées dans leurs œuvres : Homère, Sophocle, Shakespeare, Molière. Lui-même, joignant la pratique à la théorie, a donné, dans ses pièces, des modèles au théâtre allemand.
A tous les mérites du critique, Lessing joint ceux de l'écrivain. Après Luther, il est un des réformateurs et des rénovateurs de l'idiome national, un des maîtres du style allemand.
On ne trouve plus chez lui la phraséologie lourde et compliquée que l'imitation latine et les habitudes de la chancellerie avaient introduite. Sa langue n'a pas davantage l'élégance artificielle et empruntée, la raideur académique, l'impersonnalité, qui caractérisent celle de Gottsched et de son école.
La langue de Lessing est véritablement allemande ; elle a le goût du terroir; elle sort du fonds commun et national. Elle est la langue littéraire et déjà classique ; mais qui ne dédaigne pas de s'enrichir de locutions expressives, empruntées au dialecte provincial.
Elle est en même temps originale et personnelle; elle est la langue de Lessing, l'expression ûdèle de sa nature. Elle n'est pas empi*untée à d'autres, traduite de l'étranger, appliquée laborieusement sur sa pensée; elle fait corps avec elle ; elle en est la forme visible et vivante. Elle laisse voir, conmie à travers une enveloppe de verre, le mécanisme, le mouvement, le jeu dialectique de ses facultés intellectuelles. Elle a la lucidité, la transparence, la précision logique, la plénitude substantielle : toutes les qualités de l'esprit de I^ssing. Elle est l'instrument que l'artiste lui-même a fabriqué pour son usage et qui répond merveilleusement à ses besoins et à ses intentions '.
« Le style de Lessing, a dit Herder, est celui d un poète, c'est-à-dire d'un poète qui n'a pas /aii, mais qui fait ; qui ne nous donne pas sa pensée achevée, mais qui pense devant nous. Nous voyons son œuvre devenir sous nos yeux, comme le bouclier d'Achille chez Homère. Il met en quelque sorte sous nos yeux la cause occasionnelle de chacune de ses réflexions ; il la démonte pièce par pièce et puis la* recompose. Le ressort part ; la roue tourne ; une idée, une conséquence en amène une autre ; la conclusion finale approche, et voilà le produit de la méditation*. »
Le mot de BufTon, dit Henri Heine, n'est applicable à personne plus qu'à Lessing. Son style est connue sos
1. Nous ne pouvons donner ici que des indications générales. Val< pour les détails de la langue do Lessing, nous renvoyons au chapitre très étendu, très savant, de l'ouvrage de M. Erich Schmidt (vol. «. chap. V). On peut consulter aussi avec fruit le livre de M. Lefamaiio, Forscfiungen iiber Letting't Sprache, Braunschweig, 1875.