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Laoeaon, chap

CRITIQUK ESTHÉTIQUE. 171

Cette divergence sera donc le point de départ de la théorie de Lessing, sur la nature propre des ai*ts plastiques et les différences qui les séparent de la Poésie.

Si le Laocoon du groupe ne crie pas, le Laocoon, dans le récit de Virgile, au II' livre de VÉnéide, comme le fait remarquer Winkelmanu lui-même, pousse des clameurs terribles :

Clamores simtd horrendos ad sidéra toUit,

Laocoon, dit encore Winkelmann, souffre comme Philoctëte. Mais Philoctëte, dans la tragédie de Sophocle, crie, remplit de ses gémissements douloureux l'île de Lemnos, où il a été abandonné par Néoplolème. Les deux poètes, en faisant ce que le statuaire n'a pas jugé à propos de faire, ont-ils donc ignoré ou violé ime loi essentielle de leur ai-t ? Ces deux personnages nous paraissent-ils moins intéressants, pour avoir laissé un libre cours à leurs douleurs? Ce n'est sans doute pas pour les diminuer à nos yeux, que Virgile et Sophocle nous les ont présentés ainsi !

Mais non, le cri, la franche expression des mouve*ments môme les plus violents de l'âme, n'est pas un signe de faiblesse morale; n'est nullement incompatible avec le coui*age et avec l'héroïsme. Précisément, les Grecs eux-mêmes en sont la preuve. Les héros d'Homère, les dieux même, crient lorsqu'ils sont blessés. Mars, atteint par la lance de Diomède, pousse des cris terribles < comme si dix mille guemers furieux criaient tous ensemble " » .

J. Ckap. I. — 8. HorJer souîienl contre Leasing que les guerriers

Leasing cite encore d'autres passagts d'Homère , qui prouvent, selon lui, que les Grecs ne rougissaient point, comme d'une faiblesse, des manifestations naturelles et spontanées de la douleur, et que chez eux le courage, le sentiment du devoir, la force morale n'en souffraient aucunement. Dans cette prétendue vertu qui nous fait étouffer nos cris ou nos larmes, il ne veut voir qu'un faux héroïsme, un orgueil déplacé, une pose théâtrale, (jui fait violence à la natiu*e, et dont aiment à faire parade les Barbares du Nord, les gladiateurs mourants'. Sur la sbéne, elle ne saurait produire qu'une froide admiration ; mais non cette pitié humaine et sympathique, qui nous fait éprouver à nous-mêmes, en quelque sorte, les soufflrances de Laocobn et de ses fils, les douleurs et les tourments de Philoctète.

Quoi qu'il en soit de la valeur historique et psychologique de cette thèse, Lessing en tire cette conclusion : Puisque crier se concilie très bien, dans l'idée des Grecs, avec la grandeur et la force d'âme, il n'est pas exact de dire que si l'artiste grec n'a pas représenté le Laocoon criant, comme l'a fait Virgile, c'est parce que cette manifestation bruyante dé la douleur est contraire à cet héroïsme moral qui , selon Winkelmann, est le caractère distinctif des œuvres de la sculptui'e grecque. C*est un autre motif qui à déterminé l'artiste à ne pas faire ce qu'a fait le poète latin, dans son récit du sup^

il*Homére tombent très rarement, presque jaraois en criant. [KriiiteSe Wâlder. Brtte$ Wdldchen, chap. i.) OEuores complètes, vol. il.

1. Herder (/oc. cù,) prétend qu'il n'est pas exact d*opposer les Grccâ aux Barbares, quant à Texpressioa naturelle et humaine de la douleur. Il prouve par des exemples que les anciens Celtes, lesScotes, les 1res, ns durèrent on rien dos Grecs sous ce rapport, c Ce qui est humain s^ ro:rouve chez tout être humain. »

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pli ce de Laocoon. Ce motif n'est pas d'ordre moral, mais d'ordre esthétique. Il faut le chercher dans la nature propre dé l'art plastique, dans le principe qui en inspire toutes les manifestations. Ce principe, c'est la Beauté, but unique, loi absolue de l'art grec ; là Beauté sous sa forme ]a plus parfaite, celle du corps humain, la seule que l'artiste jugeât digne de son ciseau ou de son pinceau, et qu'il s'attachait à reproduire exclusivement, à moins que les exigences du culte religieux auquel l'art grec était subordonné, ne l'obligeassent à en faire le sacrifice \

Sauf ce cas, c'est la seule perfection de l'objet représenté, qui devait ravir le spectateur de l'œuvre; et ce n'est qu'accidentellement et accessoirement, que l'artiste, pour s'exercer ou pour se reposer, se laissait aller i reproduire la beauté vulgaire des espèces inférieures.

Quant aux artistes qui, dans l'antiquité déjà, avaient pour spécialité la reproduction de la réalité laide ou vulgaire, qui, comme Pauson', s'attachaient de préférence aux difformités de la figure humaine, ou, comme Pyreikus', descendant plus bas encore, se plaisaient à peindre des boutiques de barbier, des ateliers, des ânes, des herbes potagères, avec le réalisme minutieux des peintres modernes de l'école hollandaise, Lessing a pour eux le môme mépris que leurs contemporains qui, à l'en

1. La dislincliou ûlablie par Leasings dans Tart grec entre les œuvres d*un caractère purement esthétique et celles inspirées par la religion est beaucoup trop absolue, et démentie par Thistoire deTart. V. Feuerbach : Der Vaticanische ApoHo.

i. Peintre grec, contemporain d*Aristophane.

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