‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 2 sur 33 · CHAPITRE rw · texte numérisé non relu

CHAPITRE rw

Son pays, sa famille^ son éducation.

Une petite province, qui touche à la Bohême et à la Saxe, et qui fut détachée de la première au temps

(1) La vie de Lessing a été racontée par son frère, Charles- Gotthelf. (Berlin, 1793-1795.) Cette biographie est la source principale de toutes celles qui l'ont suivie. Cependant, M. Danzel (G. E, Lessing, s, Leben, u, s. Werke, 1850) a mis à profit des documents nouveaux. Son ouvrage, d'une érudition vaste et sûre, ne laisse guère de recherches à faire pour la partie qu'il a traitée : malheureusement ce livre est très-confus. Interrotùpu par la mort de Fauteur, il a été achevé par M. Guhrauer, avec beaucoup plus d'ordre et de netteté dans le style (1853). Enfin, M. A. Stahr a fait, à Faide des travaux de ses prédécesseurs, un ouvrage plus sobre, quoique complet, et dont la lecture serait encore plus agréable, si l'historien ne tournait trop souvent au panégyriste : (G. E, Lessing; s, L. u, s. W., Berlin, 1859). Malgré la foi que méritent ces biographes dans les faits, il s'en faut de beaucoup que nous ayons toiyours adopté leurs jugements^ après Fexamen des pièces.

de la guerre de Trenlc ans, pour être réunie définitivement à la seconde, la Haule-Lusace, a donné le jour à Lessing.

Située entre la pairie de Jean Huss et celle de Luther, elle a ressenti toutes les émotions de ces deux foyers de la réforme. Après avoir vu , pour ainsi dire, le protestantisme se former, elle vit encore éclater, en Saxe et en Bohème , les deux grandes sectes protestantes des piétistes et des frères moraves. Elle en fut comme enveloppée. D'un côté, le piétisme , né vers la fin du xvir siècle à Leipzig , remplissait de ses adeptes l'université de Halle, tandis que son chef, Spener, occupait la charge de prédicateur de cour à Dresde. De l'autre, les frères bohèmes, qui reçurent, en changeant de séjour, le nom de moraves^ prirent enfin leur établissement et leur nom définitif à Hermhut, dans la Haute- Lusace même, non loin de la patrie de Lessing, et peu d'années avant sa naissance.

L'esprit d'examen en religion éveille le besoin de liberté politique. Dès le xv* siècle, six villes de la Haute-Lusace s'étaient liguées pour arracher à leurs suzerains, rois de Bohême et empereurs d'Allemagne, des franchises semblables à celles des villes impériales. L'une d'elles était Camenz, où naquit, le 22 janvier 1729, Gotfhold-Éphraïm Lessing.

Sa famille , qui parait originaire de Saxe , sans être illustre, ne fut pourtant pas étrangère à l'histoire de la liberté religieuse. Un certain Glemens Lessigk, pasteur dans la Saxe électorale, avait signé l'acte d'Union de 1580 ; depâjs ce jour, le ministère

sacré fut presque héréditaire dans la famille, avec une vertu rare, lorsqu'elle est accompagnée de zèle, à savoir la tolérance religieuse. L'aïeul de Lessing soutint à Leipzig, en 1670, une thèse latine où il recommandait la tolérance, non-seulement entre les trois communions qui se partageaient officiellement l'Empire, mais encore ^entre toutes les religions de la terre. Un siècle plus tard , son petit-fils réclama la même liberté pour les déistes. Il faut dire toutefois que ce théologien philosophe n'exerça pas le ministère ecclésiastique. Mais le père de Lessing devint premier pasteur ddiVis Camenz, sa ville natale ; et, quoique rigide théologien et pasteur sévère, ne renonça pas aux principes de tolérance qui étaient comme le patrimoine de sa famille.

Avec un certain nombre de pasteurs, Lessing comptait dans ses ancêtres deux ou trois bourgmestres : modeste illustration bourgeoise, dont il se montra toujours satisfait. Il eut, si l'on peut parler ainsi, l'orgueil plébéien ; et, pendant tout le cours de sa vie, au lieu d'humilier en sa personne la bourgeoisie devant les grands, il entreprit de relever la classe moyenne dans la littérature, ne pouvant l'élever dans la société.

L'honorable et pieuse famille à laquelle il appartenait, se trouva mal partagée du côté de la fortune. Lessing fut l'aîné de dix fils, auxquels il faut ajouter deux sœurs. La pauvreté , croissant dans la maison paternelle avec le nombre des enfants, devint un joug qui pesa sur l'écrivain pendant toute sa vie.

Sa mère, femme courageuse et dévouée, mais

d'un esprit borné, et qui ne concevait rien pour ellemême au-dessus du titre de fille et femme de premiers pasteurs , n'avait d'autre ambition pour son fils atné que d'^en faire le successeur de son père et de son époux. Elle lutta donc de toutes ses forces contre la vocation littéraire de son fils , oii sa piété voyait d'effroyables dangers. Son père même, avec sa dévotion rigide et son caractère absolu, combattit énergiquement les goûts du jeune homme, quand il le vit se tourner vers le théâtre. Malgré l'opposition que la volonté de Lessing rencontra souvent chez cet excellent père, il a pu s'écrier avec Horace :

Nil me pœniteat sanum patris hujus.

« Quel éloge, dit-il, né ferais-je pas de lui s'il » n'était mon père ! »

Ce fut un savant théologien, qui pourtant mit l'exercice des vertus chrétiennes au-dessus de la métaphysique religieuse. Il a laissé une histoire trèsestimable des églises de la ville de Camenz, et traduit bon nombre d'ouvrages de religion de l'anglais et du français ; entre autres, les écrits de Tillotson. Les écrivains allemands trouvent chez le père du meilleur prosateur de l'Allemagne, les qualités de ce qu'ils appellent un styliste; c'est-à-dire apparemment, d'un homme qui sait écrire.

Tel fut le premier maître du jeune Lessing. Les livres où l'enfant apprit à hre furent la Bible et le catéchisme. Les nombreux exercices de dévotion d'une pieuse famille protestante , et des cantiques religieux, que l'on chantait en commun, formèrent

le complément de cette première éducation. Il fut ensuite confié à un précepteur particulier. Dès Tâge de huit ans, on l'envoya au collège de la ville.

Là, une singulière rencontre appela déjà son attention sur le théâtre. Le recteur du collège de Camenz était un jeune homme du nom de Heinitz, ardent propagateur du mouvement dramatique, dont Leipzig était alors le centre, et Gottsched le chef. Une sorte d'affihation, répandue par toute l'Allemagne, s'appliquait à répandre le goût du théâtre, afin de ranimer la littérature allemande par la culture de la poésie dramatique. Le jeune recteur, échauffé d'un zèle intempestif, soutint, dans une leçon publique, cette proposition assez paradoxale, que la scène est l'école de l'éloquence, c'est-à-dire, que nul lieu n'est plus propre que le théâtre à former le prédicateur. Ce fut un grand scandale dans la petite ville de Camenz. Le corps municipal el à sa tête le bourgmestre, parent de Lessing, lancèrent contre le recteur une censure et un avertissement; le premier pasteur, malgré son esprit de charité, crut devoir flétrir en chaire le corrupteur de la jeunesse : Heinitz dut quitter la ville.

Cependant un étudiant de Leipzig, nommé Mylius, parent du jeune Lessing, s'avisa de venger le recteur de sa disgrâce. Ce personnage, qui plus tard exerça une grande influence sur notre écrivain, était un esprit audacieux et mal réglé , prêt à tous les emportements d'esprit et déplume. H' lança, en forme d'adieux au recteur, une satire contre sa ville natale et contre le bourgmestre el le premier pas-

teur (1). Après ce méfait, il eut l'imprudence de venir à Camcnz pendant la foire de Pâques : il fut appréhendé au corps et livré au tribunal de l'université de Wiltonberg, qui le condamna à faire amende honorable, sans préjudice de la prison et des dépens.

Le jeune Lessing avait alors quatorze ans : le dur châtiment infligé à la verve téméraire de Mylius ne fut pas plus perdu pour lui que la leçon de Heinitz. Mais il avait déjà quitté depuis deux ans le collège de Camenz, pour entrer au Collège du Prince {Fûrstenschule), à Meiszen.

Cette maison a pompeusement célébré, en 1 841 , l'anniversaire séculaire de l'entrée de Lessing. L'élève dont ce collège devait être si fier plus tard, y fut admis gratuitement par la protection de la noble famille de Carlowitz, qui disposait d'une place dans la maison.

Le Collège du Prince, fondé à l'époque de la Réforme par l'électeur Maurice de Saxe, dans l'ancien couvent de Sainte-Âfra, et doté sur les biens de monastères supprimés, était destiné à élever des jeunes gens sans fortune et à former des défenseurs du protestantisme. Le père de Lessing y avait envoyé son fils, dans l'espérance d'en faire un ministre de l'Evangile ou un professeur de théologie ; et le jeune écolier ne paraît pas avoir eu d'abord d'autre ambition.

Sous une sévère discipline, les élèves faisaient de

(1) Ap. Danzel^p.iS,

fortes études religieuses et classiques. Après la prière et l'explication de la Bible, le latin tenait la première place dans l'emploi du temps : ce n'étaient pas seulement des études de langue, mais de nombreux exercices de composition en prose et en vers, parfaitement propres à donner au futur écrivain cette mâle simplicité de style, que l'Allemagne admire encore en lui, et dont elle regrette elle-même d'avoir perdu le secret. Après le latin venait le grec, puis le français, admis en Allemagne au rang des langues classiques, à une époque où les universités de France ne renseignaient pas encore (1). La langue allemande, traitée comme la nôtre chez nous, ne tenait aucune place dans l'enseignement. Les exercices de style en allemand étaient plutôt tolérés qu'imposés. La géographie et l'histoire, les mathématiques et l'astronomie, et, dans les hautes classes, la logique et l'éthique avaient aussi leurs heures.

Un auteur allemand contemporain prétend que, dans le régime de YAfraneuniy une grande place était réservée à l'activité individuelle, et que les leçons étaient surtout destinées à montrer du et comment la nourriture intellectuelle doit être cherchée et prise (2). Telle ne fut pas pourtant l'impression de Lessing, à en juger par ce passage d'une lettre qu'il écrivait quelques années plus tard h son père :

(1) RoUin^ Tr. des Ehules, 1. ii^ ch. i.

(2) Stihr, p. 20.

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a Je sais bien que le moindre des soucis de M. le vice*recs> teur est de faire de ses subordonnés des gens raisonnables^ » pourvu qu'il en fasse de zélés Fûrstenchuler ; c'est-à-dire » des gens qui croient aveuglément à la parole de leurs mal- » tres^ sans regarder s'ils ne sont pas des pédants (1). »

U disait encore que :

a Dès Meiszen^ il avait conçu des études de cette maison » une opinion que l'expérience avait confirmée depuis : c'est » qu'on y apprenait une foule de choses qui n'étaient d*au- » cun usage dans le monde (2). »

Néanoioins le jeune disciple embrassa avec ardeur et même avec avidité ce cercle d'études. Tout lui était bon. Déjà, dans la maison paternelle, il avait montré une sorte de passion pour les livres : là il révéla un goût très-prononcé pour Tétude de l'antiquité prise en elle-même, sans préoccupation de carrière. S'agissait-il de sciences exactes, il traduisait Ëuclide et entreprenait une histoire des mathématiques chez les anciens. Chaque genre d'études donnait naissance à des projets de travaux qui tous ensemble fermentaient dans son esprit. Il commença un poème sur la Pluralité des mondes^ dont il cite lui-même quelques fragments dans une de ses lettres (8). Il confesse que, quand il lut les dialogues de Fontenelle sur le même sujet, il comprit ce qui manquait à son ouvrage; ce n'était autre chose que la poésie. Mais l'humeur satirique et l'a-

(1)L. du 8fév. 1751.

(2) L. du 2 nov. 1750.

(3) Wittenberg, 1752.

version pour les Français n'y faisaient pas défaut. Les Français , à l'entendre , « sont un peuple plagiaire, qui se pare du savoir d' autrui, le dérobant au voisin à l'heure où il éclôt ; » de même, ajoute-t-il, le peuple grec a dérobé aux Egyptiens ses découvertes astronomiques. Cette comparaison , à notre sens, sauve tout : qu'y a-t-il de plus glorieux que de dérober à la manière des Grecs ? Cependant ce reproche reviendra plus d'une fois sous la plume de Lessing ; dans l'intérêt de ses compatriotes, il mettra l'honneur d'une invention souvent douteuse audessus de celui d'une exécution classique. C'est le contre-pied des doctrines littéraires de Buffon (1).

Les études régulières de la maison ne suffisaient pas à l'activité du jeune écolier. C'était , disait le recteur, « un cheval qui demandait double charge. » Vivre en communion d'esprit avec les savants et avec l'antiquité paraissait aux plus estimés de ses condisciples le tout de l'écolier. Pour lui, il aspirait à se mêler au mouvement du siècle et aux passions de la société.

Un professeur de la maison (celui de mathématiques) vint à son secours et l'initia à la littérature allemande contemporaine. La lecture de Haller lui inspira sans doute le dessein de son poëme astronomique. Mais, entre les contemporains, on lui fit lire surtout Hagedorn et les poètes de Halle. Hagedorn, écrivain de noble naissance, grand partisan des Français, auxquels il associait quelques Latins et les

(1) Disc, sur le style.

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plus sages des Anglais, cultivait avec l'épitre morale et la fable, la poésie du vin et de l'amour (1). Ces petils poèmes lyriques {Lieder) consacrés au plaisir avaient déjà ce tour épigrammatique qu'on retrouve dans ceux de Lessing. Il n'est donc pas étonnant que son jeune émule Tait appelé quelques années plus tard le plus grand poète du temps (2).

A ce modèle de peu de gravité pour un futur théologien, il en joignait de plus légers encore. Quelques jeunes gens, ses aines d'une dizaine d'années, se trouvèrent ensemble à l'nniversité de Halle, dé 1730 à n40 : c'était Gleim, Uz, Gôtz, etc. (3), Ils lisaient Anacréon en commun et se mirent à Tenvi à composer des poésies anacréontiques. Que l'inspiration et la grâce leur aient fait défaut, ce n'est pas la question, puisque le jeune écolier s'en éprit. Ce fut du reste en tout bien, tout honneur; il ne pensait pas plus qu'eux à mal, et goûtait cette poésie candidement licencieuse avec un cœur tout chrétien.

Le même désir de connaître la vie telle qu'elle est, le portait à rechercher, dans ses lectures antiques, les écrivains qui ont analysé ou mis en scène les passions. Ses auteurs de prédilection étaient Théophraste , Plante et Térence. Il étudiait les hommes dans les livres, en attendant qu'il pût les voir dans le monde. Et déjà, poussé par son humeur mo-

(1) Gervinup. Gesch. d. deutsch, Dicht, 1853, t. iv, p. 36-41.

(2) L. 28 avril 1747.

(3) Gerv., t. iv, p. 82, suiv.

queuse^ signalée dès lors par ses maîtres comme son seul défaut, il se croyait capable de peindre les originaux qu'il avait pu observer, c'est-à-dire ses condisciples. Il commença dès le collège une comédie : le Jeune érudit^ dont il prit les personnages autour de lui. Plus tard il sentit que, pour bien railler le pédantisrae, il en faut être exempt; mais, <i élevé, »dit-il, au milieu de cette vermine (des pédants), » était-il étonnant qu'il eût tourné contre elle ses » premières armes? »

A ces derniers traits, qui ne croirait reconnaître une vocation dramatique déterminée; si en même temps dans l'écolier de quinze ans, on ne voyait déjà cette curiosité universelle, qui est bien plutôt le signe du critique que du poète ? "

Plus de quatre années bien employées s'étaient écoulées depuis l'entrée de ce précoce enfant au Collège du Prince^ lorsque le silence de la paisible demeure fut soudain troublé par le canon de la bataille de Kesselsdorf (1). Bientôt la ville de Meiszea fut encombrée de blessés et de mourants : ils regorgèrent jusque dans l'enceinte studieuse de l'A/raneum. Lessing fut pris d'horreur à la vue de ces débris mutilés. Obligé de descendre dans la ville pour complimenter son protecteur, le lieutenantcolonel de Carlowitz, il vit dans les rues le désordre de la guerre ; dans toutes les maisons, les blessés entassés sans air et devenus un objet d'effroi. De retour dans le collège, il lui sembla que les mou- Ci) 15 dcc. 1745.

rants empiétaient sur les vivants; le réfectoire était transformé en ambulance ; l'infection qui s'exhalait de tant de plaies menaçait de répandre partout la peste (1 ).

Cette première image de la guerre lui en inspira pour toujours l'horreur, bien qu'il ait aimé à vivre avec ceux qui la faisaient.

Il fut saisi d'un violent désir de se soustraire à cet affreux spectacle. D'après les règlements de la maison, il devait encore suivre les cours pendant quinze mois ; mais il croyait n'avoir plus rien à gagner dans le cercle d'études du collège. Cependant il s'agissait de fléchir la volonté de son père, qui, par religion pour la règle , paraissait résolu à le tenir jusqu'au bout dans cette prison pestilentielle. Une lettre habilement écrite triompha de la résistance paternelle. Le congé fut obtenu du consistoire supérieur de Dresde. Le savant de dix-sept ans fit ses adieux au Collège du Prince par un discours en latin : « De mathemaiica barbarorum (2). » Enfin, le 30 juin i 746, il quitta pour l'université de Leipzig, cette maison qu'il ne paraît pas avoir beaucoup regrettée, au miheu même des plus rudes épreuves de sa vie.

0) L. 1" fév. 1746.

(2) Danzel, p. 49.

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