CONCLUSION
Nous avons expliqué par quels moyens Lessing a combattu rinflnence de l'esprit français en Allemagne. Il ne s'agit pas seulement pour lui de faire prévaloir une doctrine sur une autre dans un genre particulier : c'est le génie allemand qu'il veut affranchir du joug d'une littérature étrangère. Irrité de voir que dans son ]pays on s'applique à copier tout ce qui vient de France, par une réaction naturelle, mais regreltable, il déclare une guerre acharnée au goût français, et fait trop souvent passer le patriotisme avant la justice dans la critique. Il n'est pas nécessaire d'être Français pour juger qu'il a manqué de mesure dans ses attaques contre la littérature de notre pays, puisque Goethe, un peu plus tard, pensait qu'il était sage d'y revenir, quoique avec discrétion.
Le moyen le plus sûr de triompher du goût régnant, lorsqu'il n'est pas le bon, est de produire de vrais chefs-d'œuvre, qui finissent toujours par éclip- ^r les chefs-d'œuvre de la mode. Mais l'esprit d'une nation ne passe guère de l'imitation à l'originalité
' théâtre ; il n'a troîTvé chez nous que goût aristocratique, vanité, et servitude à Végard de conventiom contraires à.la nature.
Ses théories géQ&raies, copime se$ apprécialioBS particulières, sont conçues dans un esprit d'hostilité à l'égard de la poésie française. Il procède pourtant à la manière des "philosophes, et en particulier (i'Aristote. Il définit les genres, et.déduit des principes de ses définitions. Ses définitions sont généralement justes, et ses principes solides. Mais il s'afrête tct^ lôLret tire de ses raisonnemepts d«*. CQiicJ.,usionft troj
absolues en poésie. Les œuvres de l'imagination échappent souyent«à la rigueur des classifications. Lessing^ qui reconnaît cette vérité au profit des autres nations, réserve toute la rigidité de ses doctrines pour les Français. H prouve, par la définition de la fable, que la Fontaine a gâté ce genre, et par la théorie du poème dramatique, que les Français n'ont pas de théâtre tragique. Ainsi , en combattant les règles françaises, qu'il juge avec raison trop exclusives, il se montre tout aussi exclusif que nos auteurs, mais à leurs dépens.
U applique à la critique des arts la même méthode. 11 définit les genres, et leur assigne leurs domaines respectifs, d'où il leur défend de sortir. Ainsi, il «h tribue aux arts du dessin pour unique objet le beau physique, et leur retranche les ressources de l'allégorie. U bannit de la poésie le genre descriptif et di* daetiqitte, sans songer que les Géorgiques de Virgile sont enveloppées dans Farrèt de proscripHon. Des règles précieuses à recueillir se trouvent ainsi compromises par des conséquences abusives.
Cependant, lorsque l'ardeur de la pdiémique ne l'entraîne pas, Lessing est un génie de tempérament et d'équilibre. Il déteste également le pédantfsme des règles, lorsqu'elles prétendent limiter l'essor du g^e , et la témérité des novateurs, qui foulent aux pieds les règles essentielles des genres. Dans la théorie, il prend les questicms d'assez haut pour pouvoir tenir la balance entre les excès opposés.
L'élévation de son esprit ne> nous parait nulle pari plus remarquable que dans les questïeœ religieuses.
l'honoeur de l'Allemagne.
Dans ce siècle des philosophes, nul n'esl plus digne que lui du tilrede philosophe. C'est par la hauteur et l'impadialilÊ de l'esprit philosophique qu'il a renouvelé la critique, aussi bien dans les malins religieuses que dans les matières d'art el de littérature. Son érudition vaste et silre esl un instrument qu'il emploie trop souvent à de petits usages, mais qu'il sait aussi faire servir à de plus hauts desseins. En réunissant l'éruditiou avec ta philosophie, il a moutré à l'Allemagne qu'il y avait quelque chose de plus grand que de faire une guerre de détail et de sarcasmes aux croyances religieuses, que de débattre
des questions particulières de goût dans les arts, ou de mesurer toutes les œuvres de la poésie d'après des règles minutieuses. C'est ainsi qu'il a réellement fait sortir le génie germanique des voies étroites de la critique française.
Mais ni la critique négative ni la théorie philosophique des genres ne suffisent pour donner le jour à une littérature originale. 11 faut donner des exemples. Lessing, avant d'en produire lui-même, en cherche chez les nations étrangères et dans l'antiquité. D'abord, il essaie d'ensevelir, en quelque sorte, les écrivains français, ces uniques modèles de l'imitation allemande, sous la multitude des auteurs de tous les temps et de tous les pays. L'universalité dans l'imitation lui parait déjà un affranchissement. Peu à peu, ses idées se limitent. Il reconnaît dans le génie anglais une parenté avec le génie allemand. C'est de ce côté qu'il dirige lesregardsde ses compatriotes.
L'Allemagne ne l'avait pas attendu pour faire des emprunts, ou demander des inspirations à la poésie anglaise. Les deux écoles rivales de Leipzig et de Zurich, malgré leur antagonisme, puisaient déjà à cette source commune. Mais chacune d'elles le faisait suivant ses prédilections. Gottsched, disciple des Français, et promoteur ardent du geiiie dramatique, concentrait ses emprunts sur le théâtre, et n'estimait du théâtre anglais que la tragédie classique àrla manière d'Addison, c'est-à-dire soumise aux règles françaises. Bodmer et les Suisses, ses amis, plus jaloux
prodigieux génie dramatique des temps modernes. Dès qu'il connut Shakspeare, il sut ce qu'il fallait empruntejf à la poésie anglaise. C'était, si l'on pouvait y atteindre, la variété , l'originalilé profonde, la puissance créatrice, le pathétique et l'esprit médilalif du grand contemporain d'Elisabeth. Combien les tragédies françaises lui paraissaient pâles et uniformes auprès des siennes ; combien leurs règl«e lui semblaient mesquines ! Les véritables règles, c^était Sbakspeare [qui les avait observées; il prît envie à Lessing de comparer son théâtre avec la Poétique d'Aristote, et il trouva que rien ne s'accordait mieux
ensemble. Les Français, qui invoquaient si souvent Arislote, ne le comprenaient pas ; Sbakspeare, qui ne l'avait pas connu , l'avait deviné.
Les Allemands, à la suite de Lessing^ se prirent d'enthousiasme pour Sbakspeare : ils crurent l'imiter. Ils tombèrent dans la confusion et dans la grossièreté de la barbarie. Leurs imitations inspirèrent du dégoût à un bomme pénétré de l'esprit de l'antiquité. Us s'étaient jetés de la servitude des règles dans une licence effrénée ; du roman dans l'arcbéologie. L'équilibre que le savant critique aurait voulu établir entre la liberté et les règles, entre la poésie et l'histoire dans le drame, se trouvait encore rompu.
Cependant une nouvelle forme du drame s'était montrée en Angleterre dans ce siècle même. La tragédie héroïque avait fait place à la tragédie bourgeoise. Le Marchand de Londres de Lillo révélait les ressources du genre nouveau. Peu après, les romans de Richardson mirent en pleine lumière l'intérêt qui peut s'attacher aux drames de la vie domestique. Lessing sentit que l'Angleterre donnait des exemples précieux à l'Allemagne, où la vie de famille est si puissante. Ses sentiments plébéiens furent flattés de voir le drame descendre à la hauteur de la classe moyenne. Il trouva même que la tragédie bourgeoise satisfaisait plus que tout autre genre à un précepte d'Aristote, qui veut que les héros tragiques soient nos semblables. Il conçut donc avec chaleur l'idée d'un genre dramatique, où l'on combinerait ensemble le roman à la manière de Ri-
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c'est avec eux qu'il apprit à penser et à écrire, ou avec leurs imitateurs.
luorsqu'il se détache des croyances que lui avait inculquées sa pieuse famille , c'est au milieu des disciples des philosophes français. Quand il s'essaie dans l'histoire des opinions religieuses, c'est en copiste de Bayle. Ses plaidoyers pour la liberté illimitée de la critique historique ne sont qu'une conséquence rigoureuse des principes du sceptique français. C'est de lui qu'il apprend à porter la controverse religieuse sur le terrain des origines du christianisme. Vers la fin de sa carrière , lorsqu'il soutiendra cette éclatante polémique contre les partisans de l'immutabilité du luthéranisme, c'est à l'école de Voltaire qu'il apprendra ces artifices de composition qui transforment une controverse théologique en une amusante comédie.
Dans la critique des arts, il doit beaucoup d'idées de détail à l'abbé Du Bos ; et au comte de Caylus, qu'il maltraite, sa distinction capitale entre l'imitation poétique et l'imitation des arts du dessin. Il a transformé en une théorie philosophique une observation fugitive du critique français, je le reconnais ; mais c'est quelque chose que d'en avoir conçu la première idée, même en passant.
Dans la critique littéraire, que d'obligations n'at-il pas envers nos auteurs? Je ne veux rappeler que les principales. Il fait la gueiTe au goût français avec des jugements d'écrivains français. Se» sévérités les mieux motivées à l'égard de Corneille sont extraites du Commentaire de VoUa^ire. Unç
Si nous descendoDS enfin dans le détail de ses œuvres, combien d'emprunts faits à des auteurs dra> matiques de noire pa^s? Combien ne doit-il pas à Destouches, combien à Marivaux, combien à Voltaire? Il modifie ce qu'il emprunte, ir y ajoute des idées et des intentions nouvelles, je l'accorde; mais il reste l'obligé de cette littérature française qu'il a tant décriée.
En disant ce qu'il doit aux Français, nous avons déjà rappelé son mode d'invention poétique. Il met l« monde entier à contribution. L'art d'emprunter et de transformer est une partie importante de son génie dramatique.- Il compose d'ailleurs pitr mé^
thode. Suivant un précepte d'Âristote, il conçoit d'abord son dessein d'une manière abstraite, puis il ajoute les noms et les circonstances. Ce froid procédé d'invention n'est que trop sensible dans son théâtre^ où les intentions de l'auteur rassortent le plus souvent ou-dessus même de l'intérêt dramatique. Cependant il a composé deux œuvres à la fois originales et vivantes, Minna de Barnhelm et Emi- Ua Galotti, une comédie et une tragédie. Quant à Siisz Sara Sampson et à Nathan le Sage , quoique ces deux pièces renferment de véritables beautés dï'amatiques l'une doit trop à Lillo et % Richardson ; l'autre, sans parler des emprunts faits à Boccace et à Voltaire, est trop remplie d'intentions étrangères à * l'objet propre du théâtre.
Ses Fables, d'ailleurs ingénieuses et d'un tour élé^ gant, nous paraissent souvent gâtées par un parti pris de brièveté ésopique et par une prétention d'innover et de raffiner en morale. Ses Epigrarmnes sont plus mordantes qu'aisées; ses petites poésies lyriques ne sont guère que des exercices d'écolier.
Entre tous ses écrits, nous donnerions volontiers la préférence au Laokoon, quoique cet ouvrage manque de plan et soit demeuré inachevé. Mai» c'est là qu'à peu près exempt de passion , il a déposé le plus de vérités complètes et durables ; c'est là qu'on trouve réunis dans la plus heureuse alliance l'esprit philosophique et l'érudition.
La Dramaturgie de Hambourg étincelle d'idées neuves et ingénieuses ; elle est pleine d'enseignements précieux ; mais l'auteur écrit au jour le jour,
cependant il a provoqué le réveil de Toriginalité germanique. Mais il est surpris et déconcerté lorsqu'il la voit se dresser devant lui : elle ne répond point à son idéal. Aussi reste-t-il isolé dans son pays, et meurt-il désespéré au milieu de sa victoire.
Lossing est d'ailleurs un écrivain plus original par son tour d'esprit que par ses doctrines; plus grand par le mouvement qu'il excita que par l'expression de ses pensées. Il ne fut réellement créateur que dans la critique; mais peu d'hommes ont plus que lui forcé les autres à réviser leurs opinions.
§ II. — LessiugàWilteiiberg. — Bajle.
— Travaux d'érudition. — Critique religieuse. — Littérature antique. — Horace
et Martial
)V, — Commencements de rérormes littéraires,
nS3-i758
§ I, — Deuïième séjour à Berlin. — Publication des Œuvres de Leasing. — Nicolaj et Mendelssohn. — Etudes de litl^ature anglaise. — Misi Sara Sampson . . . . ^
§ II. — Deuxième séjour i Leipzig. — Études sur le théAli-e. — Publications périodiques. — L'Académie de Berlin. — Essai de voyage : la guerre. — Poésie patriotique en Prusse. — Frédéric II et les lettres allemandes. — Le Journal étranger.
Pagts.