CHAPITRE Vni
§L '^Mûnagedê Lesting. — Trémn de la bMkh
ihêqne de WolfenbûtteL — - Emilia GaloUi. ^ La génération nouvelle.
La petite cour de Brunswick, (icrc encore de l'éclat qu'avait répandu sur la maison régnante le grand Leibniz, son bibliothécaire, son conseiller et son bistorieuy aspirait à la gloire de devenir un centre pour les lettres alleinandes. ïà présidait une princesse dont les exemples avaient formé l'illuslre duchesse Amélie : celle-ci ne fit que transporter à Weimar les goûts élevés qu'elle devait à sa mère Philippine-Charlotte ; mais elle eut le bonheur de rencontrer Wieland et Goethe pour former et présider sa cour littéraire (1). Brunswick ne rassem-
(1) Gervumi, U IV^ p. 493, w.
blait pas d'aussi grand» ooois. Ga^iner, ZaebariaB, Kbert y représentaient la poésie, Jérusalem et Cion-
rad Sclunid la théologie. Jérusalem était le personnage le plus révéré de cette réunion d'honunea de lettres : fondateur du Collegium Carolinum , anle do ces esprits divers, ancien précepteur de la duchesse Amélie, théologien sage et libéral il méritait restime universelle dont il était environné. Lessing lui a rendu ce témoignage en publiant les écrits posthumes de son iSls, de ce jeune Jérusalem dont la fin tragique a founii une eondusioo au roman de Werther.
En prenant possession de sa bibliothèque, Lesaing ei|Mima le dessein, aucpiel il demeura trop fidtie, de rester étranger à la cour, dont sa résidence le tenait d'ailleurs éloigné. Le prince Ferdinand lui fit cependant de grandes avances, mais son humeur sauvage l'emporta. 11 s'ensuivit ce qu'on en devait prévoir : absent, il fut oublié et négligé. Peu à peu, il s'aigrit à Wolfenbûttel, comme partout. On lui fit attendre longtemps la réalisation incomplète de certaines promesses qui lui avaient d'abord iait accepter, puis supporter Texiguïté de son traitement Au joug de la pauvreté s'â\)0utait, pour la première fois, celui de la dépendance. Il songeait d'ailleurs qu'il ne se-* rait bientôt plus seul à souffrir ; son exaspération s'accroissait d'autant. 11 maudissait dans sou cœur une cour fastueuse pour ses plaisirs, et parcimonieuse à 1 égard de Técrivain dont elle voulait se parer. U
(l)StalirAII«P« 36-37.
iroufait sa rèsideDGe malsaine; sa bibliolbèqQe lui paraissait une prison ou un tombeau. La solitude
l'accablait ; en vain faisait-il de temps en temps des excnnicos à Brunswick, pour trouver à qui parier,
pour voir ses amis Ehert, Zacharise, Eschenburg, pour assister à quelques représentations dramatiques. La maladie renouvelait fréquemment ses attaques; son hypocondrie faisait des progrès; le désespoir le prit; il lui passa des désirs d'abréger ses jours (I).
Ces épreuves durèrent six longues années, c'està-dire le temps qu'il fallut pour mener à bonne fin le projet de mariage de Lessing avec M"' Eva Kœnig. Cette femme remarquable, la seule qui lui eût jamais inspiré le désir d'une union stable, était la veuve d'un riche commerçanl de Hambourg. Kœnig avait été l'ami de Lessing, et rinclination que celui-K^i ressentit pour la femme de son ami fut sans doute Tune des causes qui inspirèrent son vif désir de quitter rMlemagne, quand Fenireprise de Uambouif échoua. Mais la mort soudaine de Kœnig à Venise, au milieu d'un voyage d'atiaires (été de 1769), changea tous ses desseins. Son ami lui avait recommandé ses enftuils; il était le parrain du dernier, et sa veuve lui tenait au cœur. Dans Tespérance d'obtenir une
(1) « Je n'ai rien Tait de tout rhiver, et suis très-contait d'avoir » mené à fin seulement le grand tniTidl de philosoi^ (011 de pol- » troDnerie), de vivre encore. Qae Oieu continue de m'assister » dans ce nobk travail, qui mérite bien que your c^ on maog» » et boive tous les jours! » (L. du SO avril 1774).
union qui devint l'objet de ses vœux passiouués, il accepta la bibliothèque de Wolfenbûttel (4).
Mais Kœnig avait laissé à sa veuve les affaires les plus embarrassées : tout le bien de ses enfants menaçait de s*y engloutir. La courageuse mère entreprit de grands voyages, et fit deux longs séjours à Vienne pour sauver les débris de cette fortune compromise. Dévoré d'inquiétudes, Lessing fut encore frappé d'un coup cruel par la mort de sou père. Le digne pasteur laissait des dettes, dont son fils se chargea pieusement, quoique presque sans ressources, et une famille dans un état voisin de l'indigence, qu'il fallut encoi^ assister. H demanda de nouveau à sa plume le travail qu'exigeait la nécessité.
Sa bibliothèque Tint à son aide. Un fonds qu'il
évalue à cent mille volumes, et des trésors de manuscrits encore inexplorés étaient à sa disposition* Chargé par ses fondions de la mettre en ordre, il y fit des découvertes dont il forma un recueil de publications, sous le titre de : Documents kistoriquei et littéraires tirés des trésors de la bibliothèque ducale de WolfenbiUteL La théologie, Tarchéologie et la poésie s'y mêlèrent. Sans faire une revue de pièces diverses, qui, dans leur isolement, manquent d'intérêt, nous signalerons en temps et lieu les plus importantes de ces publications.
A ces travaux de sa charge, il joignit une édition nouYelle de ses ceuvres, qu'il enrichit de remarques
(1) Stahr, UU,p.4S-S7.
curieuses sur VEpigramme et mr quel^m^uns des
meilleurs épigrammatistes (i774). Un jugement sévère sur ses œuvres ancieanes précédait cette édition. L'auteur reconnaissait que « le public grandis- ))sait tous les jours en pénétration cl en goùl; et mal- »heur, ajoutait-il> à l'écrivain qui ne s'aperçoit pas » qu'il est resté en arrière, et qui est assez vain pour » compter encore sur raccueil qu'il a pu espéré' » vingt ans auparavant 1 » S'il publiait de nouveau ses œuvres, c'était pour déjouer les calculs de la contrefaçouy dout il avait été trop souvent victime.
La bibliothèque ducale de Wolfenbûttel était particulièrement riche en manuscrits théologiijues. A peine Lessing en commençait-il la revue^ qu'il y lit une découverte, qui probablement décida du reste de sa carrière littéraire. A pari quelques épisodes, nous ne le verrons plus guère occupé que de discussions sur la religion. Il affecte d'abord de mépriser les controverses théologiques ; mais il y est entraîné de plus en plus et finit par s'y ensevelir.
Nous passerons avec une grande rapidité sur cette partie de ses travaux, quelle qu'en soit 1 importance. Il s'agit seulement pour nous de compléter Vesr quisse de la vie et des idées de notre auteur, et non d'engager la discussion sur de pareilles matières. Nous nous appliquerons à n'en parler qu'en histo-* rien exact et impartial.
Aux yeux de ses contemporains, Lessing parut
une sorte de partisan dans la guerre théologique* Des déeoofertes faites dam une bibliothèque ne semblaient pas un titre suffisant pour venir troubler la paix des consciences et le repos de l'Eglise clablie. Mais Lessing n'avait jamais eu besoin de titre officiel pour faire la guerre. Attaquer toutes les idées régnantes, qui s'endorment dans la sécurité, est une misrion qu'il tient de luinnéme et de son esprit critique. Si ses écrits de jeunesse, du temps de son flêfwt à Witteobeigy avaient été tous puUiés ou lus avec attention, le public n'aurait pas été surpris de la campagne qu'il engagea dans la dernière période de sa vie contre les théologiens. On Taurait vu seulement devenir d'une part plus hardi dans ses négations, de l'autre plus explicite dans ses principes positifs. Hais au fond, on aurait reconnu toujours le même homme, avec des connaissances accrues et des <^nions mûries.
Soô dessein peut être résumé en deux mots : substituer à l'immobilité des doctrines religieuses le progrès continu, aux négations radicales et légères des philosophes, la gravité de la critique historique. 11 se prononce avec les derniers pour le libre exa* men, mais il le veut érudit : pour la tolérance, mais inspirée par la charité. 11 ne rompt pas avec la religion, mais il Tentend autrement que les théologiens, c'est-à-dire progressive ; et le progrès à ses yeux consiste dans l'abandon successif des formes ext&neures. Que si les théologiens autorisés rési»* tent à son impulsion, il ne craindra pas d'inquiéter
les consciences pieuses en ébranlant les bases mêmes
de la foi : par là, du moias, il obligera les dct'eiimm de Toribodoxie à sortir de leur r^o» pour les rtffennir ; il faudra bien alors qu'on diseute les fondemeuls des croyauces, et la discussion, c'esl toujours le progrès.
Aussi le voil-on ravi, dès ses premières recherches dans sa bibliothèque, d'avoir mis la main sur un ouvrage inconnu de Bérenger de Tours. Un hérésiar» que du xi' siècle, dont les œuvres ont été brûlées, lâifouiesi el qui réparait à k lumière, voilà une véritable bonne fortune ! Mais peut-être rintérèt pro* testant est-ii la source de cette joie? Nullement^ Luther a condamné après Borne la doctrine de Bérenger sur la transsubstantiation. Ce sont donc deux Ëglises à la fois, à qui cette publication inattendue porte un défi.
Mais le plaisir de provoquer une grande discus-
sk)n n'est pas la seule cause de la saiislaction de
Lessing. Bérenger de Tours lui parait une victime de
l'oppression à réhabiliter.
< Mais quoi, lui dtt-(m, un hérétique, et qui pis est^ oa » hérétique relaps I » — ' « €e qu'on appelle un hérétique^
» répond-il, a un bon côté. C'est au moins un homme qui » veut voir avec ses propres yeux. La question est donc de » savoir si c'est avec de bons ou de mauvais yeux. Oui, dans » certains siècles, le nom d'hérétique est la plus grande res ammiandation qui puisse aeeempagner un savant devant » ht postérité. »
On a prétendu d'ailleurs que Bérenger, accablé par la force des arguments de Lanfiranc, son principal adversaire, n'avait pas pu répondre, et s'était humilié devant la vérité. Invraisemblance et men-
songe ! Un homme comme Bérenger, qui a consacré sa ifîe à k rocherche de la vérité, et qui, dans la maturité de l'âge, a soutenu ce qu'il croyait vrai an mépris de tous les dangers, ne se soumet pas avec la &ibles6e d'un enfiint. « Un Bérenger meurt comme ni a enseigné, et ainsi meurent tous ceux qui ont » enseigné avec autant de loyauté et de gravité que »luî (1). » Il est faux, enfin, qu'il n'ait pas répondu ; car récrit aujourd'hui publié est précisément une apologie adressée à Lanfranc, et oii Bérenger lui réplique point par point. Heureuse occasion pour convaincre d'erreur les savants bénédictins français, qui o*ont pas connu ce livre (2).
Ainsi, cette réhabilitation de Bérenger de Tours fut pour Lessing presque une affaire personnelle : on le sent à la passion avec laquelle il défend la mémoire de cet écrivain. L'homme qui brave TËglise et son siède est le pareil de Lessing, quelles que soient les opinions qu'il professe.
Après avoir kneé ce brand<m dans le camp des théologiens (i770), Lessing fit trêve quelque temps aux questions théologiques. Il y revint trois ans plus tard, dans aes Tréêm de la bibUoikiqye ducale, en publiant deux petits morceaux de Leibniz, l'un sur les peines étemelles^ l'autre mr le dogme de la frir nUé. Fort épris du génb de ce grand homme, il recueillait avec ardeur les moindres fragments dus à sa
(2) Hi$t. mt. de la France, t. VUI, p. 208-312, citée |»ar Lesain^.
plume. Quoique Leibniz fût demeuré toujours en paix atec l'Eglise établie, Lessing trouvait daos k
nouveauté des liypotbèsesconciiiâlricesdu philosophe quelque chose qui lai en disait aimer Torltiodoisie, quelque peu suspecte. Tant il est vrai qu'il cherchait bien plus à remuer les esprits qu'à nuire à la religion!
Cependant cette passion pour la nouveauté finit par Tentrainer hors des dernières limites de la prudence. Dans le temps quMI rédigeait sa Dmmaltirgie, mourut à Hambourg un professeur de langues orientales an gymnase de cj^tte ville, nommé Samuel Reimarus. Ce savant était arrivé par la voie de la critique historique à rejeter les fondements mêmes du christianisme, et à se borner à la rdigîon naturelle. Il avait rassemblé ses objections contre la tradition religieuse dans un ouvrage qui fut déposé manuscrit à la bibliothèque de Hambourg, en 1815, par son fils, et qui portait le litre significatif d'A/?ologie pour les aâùraâewts Dieu mtivmiê im httnières de la raiêon. Sa fille, Elise Reimarus, amie de Lessing, lui remit une première esquisse de cet ouvrage, où celui-^ aperçut tout d'abord une machine de guerre contre les théologiens. Quoique Fauteur eut pris ses précautions pour que son ouvrage dememÂt secret. Leasing ne se sentit point de repos qu'il ne l'eut publié. 11 profita de la franchise de censure dont jouissaient les publications tirées de sa bibliothèque, et y inséra les parties les plus importantes du manuscrit, qu'il fit passer pour une
plècè do fonds de WolCenbûttel. Ainsi parurent les
fameux Fragments tirés da papiers d'un anonyme (1).
Cette publication, commencée en 1774, fut poursuivie en 1777 et 1778. Lessing mil une sorte de gradation dans le choix des fragments, qui devinrent de plus en plus hardis, jusqu'à ce qu'enfin les théologiens alarmés courussent à ia défense de la doctrine de la révélation menacée. Alors s^engagea une mémorable querelle, que nous raconterons dans la seconde partie de ce chapitre.
En attendant I^eftet que produiraient ses audacieuses provocations, Lessing accumulait des publications de genres divers. On est confondu de l'étendue et de la précision de ses connaissances dans toutes les parties de la philologie, de l'archéologie, de rhistoire de l'érudition. Il rend des services aux lettres antiques, non-seulement par les travaux qu'il exécute lui-même, mais encore par le concours qu'il prMe, et comme érudtt, et comme bibliothécaire, aux Reiske, aux Heyne, ces lumières de la philologie allemande, k Eschenburg, son futur éditeur, alora attaché au Carolinum, et qu'il voulait s'adjoindre dans sa bibliothèque.
Ckmtinuant de remettre en lumière Taneienne poésie germanique, il publiait de remarquables morceaux d'un poète silésien, contemporain d'Opitz, AndfM» Scult«tu8. Il remontait jusqu'aux Jf Inné*
(1) Schwariz, Lessing als Thoelog, ch. IV. — Stahr^ t. H, p.
iinger, qui avaient attiré déjà l'atlention des Suisses, et donnait une édition meilleure de bbles de cette époque. Reprendre possession des œuvres du vieux génie germanique, c'était encore une manière de protester contre le goût de rimitation étrangère.
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Cependant, au milieu de ces travaux d'érudit, qui ne le satisfaisaient pas, il avait lait une infidélité à ses fonctions de bibliothécaire. U se souvenait d'avoir été poêle, et il lui arrivait de jeter un regard douloureux sur tant de poèmes dramatiques ébaudiés et qui attendaient la dernière main. Après plus d'un an de soins donnés à la collection de Wolfènbuttel, fatigué de vieux livres, et ranimé par un voyage à Berlin, où il avait revu ses anciens amis, il reprit son projet favori, sa Virginie bourgeoise. C'est dans l'automne de 1771 qu'il entreprit d'achever, presque en secret, sa tragédie d'Mmilia GaloUi. U prit son frère seul pour confident et pour juge.
La pièce ne devait paraiU'e qu'imprimée dans la nouvelle édition de ses couvres ; mais dès qu'on sut à Berlin que Lessing préparait une tragédie nouvelle, la troupe dramatique de Koch, qui jouait alors dans cette ville, s^empressa de la demander, Tobtînl, et la mit en répétition avant qu'elle fût achevée. Toutefois, elle fut représentée d'abord à Brunswick, à Toccasion de la fête de la duchesse douairière (mars 1 772), par la troupe de Doebellin. Lessing ne pouvait se résoudre à remettre les derniers feuillets : son travail,
si bùiif daiis d'autres genres, devenait circoa&pecl et inquirt lorsqu'il s'agissait du théâtre, et» eu particH- Ker, d'une œuvre à laquelle il attachait tant de prix. Enfin, Emilia GaloUi parut devant la cour. L'aut^r reçut de ses amis des éloges pleins d^entbousiasme : Ëbert le saluait de Tépilhète de Shakspeare-Lessing.
Pour lui, il se teuait sagement eu défiance, ludèpendamment de la réser?e d'un auteur clairvoyant sur lui-même, on sent dans sa correspondance un certaÎD embarras ; la représentation de son ouvrage devant une cour dont il dépendait, le mettait mal à l'aise.
Emilia GakaH excita qudques rumeOra.à Brun»*
wick. La malveillance s empara de certains traits de la pièce, et les tourna en intentions à l'égard de la cour. Il n'est guère vraisemblable que Lessîng se ffti proposé de diffamer la maison régnante devant le pnUic et devant eUennème. Néanmoins, dans la comtesse Orsina, maîtresse du prince de Guastalla, on croyait reconnaître la marquise Branconi, maitresse du duc de Brunswick. La petite cour italienne de la pièce offrait peut-être quelque ressemblance avee la petite cour allemande oii elle était représentée; peut-être même Lessing avait-il pris sinr le vif quelques traits d'incurie princière qui font partie du caractère de son odieux Hettore Gonzaga. Quoi qu'il en soit, le prince héréditaire, qui surveilla en personne la répétition de la pièce, fit bonne contenance, et ainsi imposa silence aux interprétations malveillantes. Cependant l'auteur ne parul pas une seule fois à Bninsvvick durant les répétitions et les
représentations à'Emilia Galoiii. U semblait presque par là garder Tanonyme (1 ).
Emilia Galotli fit bientôt le tour (Je T Allemagne, Partout le succès fut grand, ou du moins la curiosité. A Berlin, ce fat révénement du jenr : on en parlait comme d'un chef-d'œuvre qui défiait tous les théâtres étrangers. Cependant Nicolaî, plus ealme, arertisiait Lessing que telle scène, dont il avait espéré un grand effet, avait paru froide à la représentation. — C'était la fonte des acteurs, disait LeMng* — A Vienne, ce fut bien pis. M"* Kœnig, qui se trouvait alors dans cette capitale, écrivit à Lessing que Temperewr Joseph déclarait a que jamais il n'ar vait tant ri à une tragédie. » C'était, ajoutait-elle, Teffei général que produisaient les acteurs. On n'en estimait pas moins Tonvrage, mais il était roalfaenreux pour l'auteur d ètre servi par de tels interprètes. Cest là sans doute le cMtiment de son sy^ème dra-* matiqne. Nous avons dit qu'il travaillait toujours en vue de Tacteur : procédé peut-être excellent pour la scène, quand d'habiles comédiens secondent l'écrivain, mais funeste, quand ces auxiliaires lui manquent, et toujours nuisible au mérite littéraire de Vœnvre, qui compte trop, pour se soutenir, sur le concours d'un art inférieur.
Au reste, les sévérités de la critique, qui n'épargne jamais même les obefs-d'oeavre, ne manquèrent pas à Emilia Galotli (2). L'ouvrage fut discuté dans
{{) V. G. E. Lessimi, par Guhrauer,I]> p. 36. (2) Gubraner, p. 44, ss.
tous les seos et dans le dernier détail, comme un de cet écrits sur lesqueh nul ne peut rester indiffikent.
Mais aussi ses mérites furent-ils hautement appréciés par des écrivains tels que Uerder et Goethe.
« une pièee, ôH ee dernier, qui témoigne d'une pfiH ï) digiense culture intellectuelle, au regard de laquelle nous » sommes déjà presque retombés dans la baril)ari6« £Ul toui • temps, elle paraîtra nouvelle. »
Aussi , malgré l'antipathie de Schiller pour le théâtre de Lessing, Goethe maintint -il toujours Emilia GahUi dans le répertoire de Weimar.
Malgré le succès extraordinaire de son dernier ouvrage, Lessing ne veut plus, dès cette époque i entendre parler du théâtre. Apparemment ses ill»-* sious sur la création d'une scène allemande sont tombées. Quand M*' Kœnig lui Tante les succès dont Sonnenfels se targue dans sa direction du théâtre de Vienne, il témoigne la plus grande incrédulité : il en juge par sa propre histoire à Hambourg. C'est en vain que de nouvelles propositions lui sont adressée de la part de l'empereur, il n'en tient compte que pour se ménager un moyen de forcer la main à la parcimonie du duc de Brunswick} du reste, jamais il ne les prend au sérieux.
Cependant il fait un voyage à Vienne, avec le congé de son prince. Mais son dessôn élait moinf *
de discuter les offres qu'il avait reçues, que de revoir sa fiancée. Là, toutefois, de grandes avances lui
{lireat faites, ei même par Marie-Thérèse ea personne. Il n'y répondit que d'une manière émi?e. Du moins, il eut la douceur de jouir de sa gloire. AecueiUi atec eonsidération par le puUic, par le monde et par les deux souverains, il assista cette fois à ia représentation à'Emilia GaloUi, qui lut donnée en son honneur sur le théâtre impérial. U eut deux
audiences de l'impéralrice, et probablement il ne tint qu'à lui de devenir l'arbitre ofticiei du goui dans eette ville (1). Mais il ne se sentait aucune vocation pour ce rôle, et n'avait plus de confiance dans les bonnes intentions des princes.
Son séjour à Vienne- fut de peu de jours. Le prince Léopold, fils du duc de Brunswick, était venu voir Finip^trice, sa parente, qui désira se l'attacher. Pour quelque motif politique, le jeune prince dut faire une courte promenade en Italie, n invita I^essing à l'accompagner. A prière de prince on ne résiste guère ; et puis c'était au moins un avant-goût de cette Italie qu'il avait toujours espéré visiter. Il -fallut dire adieu à H** Kœnig. On partit le 15 avril H 75. Lessing emportait une recommandation écrite de la propre main de l'impératrice, pour le comte Firmian, gouverneur impérial de Lombardie.
Mais il fallut voyager à la guise du prince, qui n'avait lui-même d autre dessein que d'user le temps et de se teilirprét à revenir. On visita la Uaule-Itaiie, Rome, la Toscane^ la Corse, Gènes. Le dernier éd^
(\) Stator^ I. p. 98. — Gobrauer^ t. p. aê7.
teur de Lessiiig (I) a publié sou journal de voyago. Ce sont des notes froides, pleines de mioces rensei'* gnements d'éradîtioD, sans un seul mot poor let ar(s ni pour la beauté de Tltalie. On y retrouve rhomme des controverses minutieuses^ qui fait partoiitprovision de petits faits inconnus et indifférents, pour écraser des adversaùes moins bien armés ; I mais rien ne trahit l'tiomme d^magination et de goât.
I Ce voyage tel quel occupa presque tout le reste de I Tannée» Au mois de décembre, on rentra en Aile» magne : à Munich, on se sépara. M"" Kœnig avait quitté Vienne. Leasing revint par I^esde et Berlin à WolfenMitte], plus résigné que jamais à se confiner daos cette petite ville, pourvy qu'on lui donnât les moyens d'y subsister. Le prince héréditaire lui fit i encore attendre plusieurs mois l'efTet des ouvertures et des promesses les plus formelles. Enfin, le titre de conseiller de cour, avec une &ibie augmentation de traitement, calma son cœur exaspéré et lui permit d'accomplir ce mariage si longtemps ajourné (8 ocp Mm 1776). n épousa la veoTe de Kœnig à Himibourg, et ramena sa femme à Wolfenbûttel. Il était lui-même âgé de près de quarantorhuit ans.
Il crut enfin toucher au repos : son cœur était satisfait, et le calme rentrait dans son âme. Tous les
(1) GBuvres de l&aiog, éd. deMattzahD^ t. Xl^ %, p. 2iH»d.
bienft, d'ordinam, fienMot à la fois. L'éleeteir
|Mdatin Cbarles-TIléodore lui ofib-it uoe pension anmieUe de emt louis d'or, en le nommaot mmbra de l'Académie des sciences, récemment fondée à Manoheim. Les obligations qu'on lui imposait de* iraient, diiaifc-oo, n'être qu'un jeu pour lui.
11 ne tarda pas à se convaincre que celte munificence princière n'était qu'un leurre. Â cette époque^ toutes les cours d'Allemagne, piquées d'émulation, aspiraient à se faire centres du mouvement littéraiie, qui se répandait partout. Conformément aux idées que Lessing ayaît fait préTaloir, on croyait que la fondation d'un théâtre national était le graud ouvrage réservé au siècle. Mannheim voulait donc aussi avoir son théâtre national. On avait jeté les yeux sur Lessing pour l'organiser, sans lui demander ce service buvertement. U fit cependant un voyage à Mannheim, sans autre but que d'exprimer au prince palatin sa reconnaissance. C'est alors qu'on sollicita ses bons offices pour le théâtre. Il les promit, mais ne voulut pas s'engager de nouveau dans le rôle de dramaturge. De retour dans sa résidence, il s'occupa d'attirer des acteurs à Mannheim, et d'envoyer des projets pour constituer le tliéâtre en académie dramatique. Ce fut tout ce qu'il fit. On feignit alors de croire qu'en renonçant aux fonctions de dramaturge, il avait renoncé à cette pension qu'on lui avait offerte sans conditions. Le ministre die Hompesch ie remercia de son désistement, et la pension ne fut jamais payée. Lessing, indigné de cette superclierie d'un ministre tout-puissant à l'égard d'un homme
de ieitras qui n'avait riea demandé, eiprima yerte*
ment à iM. de Hompesch ce qu'il en pensait; et a eut plus qu'à joindre celte iliuuoH détruite aux précédentes.
Il rentra dans sa solitude. Depuis plusieurs années, ii demeurait étranger à la jeune école poiétique^ 4^1 avait fait son entrée dans le inonde avec un grand bruit. Il counaissait peu les personnes, et ne goûtait ' guère leurs idées ; ajoutons qu'en général il n'est J point aimé de la gcnéralion nouvelle. Dans ce siècle, , où tous les gens de lettres se distribuent en groupes, par amitié ou par coterie, Lessing recherdie l'isole* j ment : aussi n'est-il d'accord avec personne. Il agit , énergiquement sur son siècle, et le sièdo se détache de lui.
, Sou esprit précis et sans poésie est ennemi de tous les enthousiasmes et de toutes les idolâtries. U cherche à faire prévaloir le bon sens antique ; ii est . . malgré lui pénétré de cet esprit tempéré de la litté- [ rature française, qu'il a tant dénigrée ; on reconnaît 1 même en lui une sorte de paganisme, ou tout au I moins de stoïcisme, très-opposé à tout développe^ ment exagéré de la sensibilité, de Fimagination, de la rêverie, de tout ce qu'on a représenté depuis I comme la marque du christianisme dans la poésie^ et qui est tout au moins celle de l'esprit moderne.
La géuération nouvelle, de même que Klopstock, contemporain de Lessing, mais en même temps son opposé, est et veut être enthousiaste; elle ne reconnaît aucune loi supérieure au génie j elle adore le génie en elle-»méme, et veut être entourée d*ado*
rations; elle aspire constamment au sublime et à la profondeur ; le bon sens tout simple, la pensée claire et précise sont déjà pour elle petitesse d'esprit^ mé* diocrité bourgeoise. Lie m' siècle commence.
Lessing, homme du xvm* siècle, aperçoit du fond de sa solitude ces signes du temps, et en manifeste son humeur. Il crible de ses sarcasmes le modèle et ses imitateurs, les personnes et les oeuvres. C'est d'abord Klopstock, qui paraît à Hambourg au moment 011 Lessing vient de disparaître, et se laisse déifier par les dames pendant que le critique se morfond à Woifenbûttel ; puis c'est le jeune Goethe, devenu en un moment le poète favori de F Allemagne.
A peine Lessing a-t-il donné Emilia Galotti, que Gôtz de Berlichingen parait sur la scène de Berlin. L'enthousiasme que cette pièce excite dans le publie fait, au dire de Lessing, « aussi peu d'honneur à - » l'auteur qu'aux spectateurs. Ceux-ci, dit-il, ne s'a- • perçoivent pas qu'ils s^enthousiasment pour des » costumes. Le théâtre retourne à la barbarie. » Le dramaturge émérite prend la scène en dégoût. Quant au jeune poète, « qu'y a-t-il de plus insupportable Dque ce génie dont il se largue? » Le mot même de génie» dont la nouvelle école fait un si étrange abus, devient odieux au critique aigri.
Lorsque Werther survient, un an après Gôtz, c'est bien pis. Lessing ne saurait goûter la sensibilité maladive et orgueilleuse du héros, ni cette exallation de l'amour tranrformé en vertu, ni euiiu toute cette morale nouvelle qui, parée des grâces de la poésie, n'est autre chose que la négation de la mo-
raie, n entrevoit les ravages que vont Taire dans les
àuies ces molles idées, qui conduisent l'esprit, par l'exagération d'un idéalisme impuissant, au d^oût de la vie et au suicido. Quelque brutale que soit la forme du jugeraenl de Lessing sur Werther^ c'est celui d'un esprit Terme et d'un caractère TÎril, mais aussi, il faut bieu l'avouer, d'un franc païen (1). Il conçut le projet d'une comédie de Werther corrigé^ dont il n'existe malheureusement qu'un commencement de plan, où l'on ne peut voir ce qu'il se proposait de faire.
Lessing n'eut jamais de rapports personnels avec
(1) « Pour qii'mie prododioo si brûlante ne fiuae pas plus de » mal qpe de Men^ne pensei-voas pi^s qu*il y fondrait «jouter une »paaiecendaiiflniafraicfalsaante?l)eaiontr^ » snr la nanièie dont Wertlier est arrivé à im caractère si roma-
1» nesque; et comment un autre jeune homme à qui la nature
» aurait donné de semblables dispositions^ aurait à se tenir en » garde contre ces excès. Car un pareil naturel pourrait bien » prendre la beauté poétique pour la beauté morale, et croire » qu'un personnage qui a su si fortement émouvoir noire intérêt, » n'a pu manquer d'èlrc bon. Et pourtant il ne l'était pas en vé- » rite ; et si l'esprit de notre J[érusalem,] avait été absolument dans » cet état, je me verrais presque obligé, oui, de le mépriser. Croyez- » vous que jamais un jeune homme Romain ou Grec se soit arra- » cbé la vie ainsi, et pour cette cause? Certainement non. Ceux-là » savaient se mettre autrement à Tabri des égarements deFamour; v et au tamfps de Socrale, on aurait à peine pardonné à une jeune » fille une pareille Ipwtoc xatox^ ^li porte à TtTbX|(tfv««fè » fijatv. Produire de pareils originaux^ si petits dans lâur gnn^ » deur, si mëprisalfles dans leur ezaltatioD, était lésenré i Féduc»- » tion cbrétienne, qui sait transformer si magnifl^pieniflat m he^ » soin ph)f sique en perfection monde* Ainsi, cher Goethe, encore » un petit chapitre de conclusion, et plus il sera cynique, meilkor » il sera. » (L. à Eschenburg, 26 oct. 1774].
Goethe. Au (einpe de hDramaiurgie^ il fit un voyage
à Leipzig : Goethe, alors âgé de dix-neuf ans, éludiait à Tuaiversité de cette ville. ^
a Je ne sais, écril-il dans ses Mémoires, ce que nous avions » en tète dans ce temps-là; il nous parut bon de ne rien » faire qui pût lui être agréable» et même d'éviter les lieux B où il allait, vraiBembkJ[>lement, parce que nous nous trou- » viens trop d'importance pour nous tenir à distance ; et que » nous ne pouvions nullement prétendre à entrer de près en » relation avec lui. Cette sutti^-c niouientanée fut punie dans » la suite, puisque je n'ai jamais pu voir de mes yeux cel 0 homme supérieur, et pour qui je professe une si haute s estime (1). »
Nous avons déjà dit que Schiller n'aimait pas le tour d'esprit de Lessiog, ni sa manière d'entendre le draine : antipathie naturelle, puisque l'un est la personnitication de l'enthousiasme, et l'autre de la critique. Au reste, plein d'estime pour la Dramorturgie et pour le lackoon^ Schiller n'en put connaître personnellement l'auteur, dont la carrière se terminait au moment où il commença la sienne.
Herder, seul des trois coryphées de la poésie nouvelle, vit Lessing : il eut une entrevue avec lui au moment où celui-ci quittait Hambourg. Lessing se montre très-content de llcrder, et pense avoir fait sur lui la même impression. Le jeune théologien philosophe garda en effet le meilleur sou^eoir de ses entretiens avec Lessing. Plus tard, il applaudit à la publication des FragmenU d'un anonyme^ travailla à répandre Nalhan le Sage^ épousa les idées
(i) Attf m. Leben,i. l, p. 4i5.
des Entretiens sur la franc-maçonnerie* Sur deux pointe, il le tint dan» le plus parfnil accord atec
Lessing : comme lui, il voulait la lumière à tout prii, et la plus pariaile liberté de discussion sur les doctrines religieuses, qu'il avait mission de défendre; comme lui, il pensait que le temps du peuple était venu, et que k littérature, sous toutes ses for-» mes, devait se mettre au service du plus grand nombre (1).
Parmi les contemporains illustres^ nous dirons
encore un mot de Wieland, et de ses relations avec Lessing. Depuis que Tancien disciple des Suisses avait dépouillé sa dévotion d'emprunt, et que, re^ nonçant au rôle d'écrivain édifiant, il s'était fait franchement le poëte du plaisir et le pbilosoptie du seeptîoîsme, ^Lessing l'avait pris au nombre de ses amis. La Dramaturgie renferme un très-vif éloge du roman fort peu moral à'Agathan* Wieland crut pouvoir demander pom son Mefcwtê le concours de la plume de Lessiug. Mais c'était le temps où le critique s'aigrissait de jour en jour; il répcmdit <{ue cette feuille était « le (fomaine exclusif des génies, et de génies tels, qu'il ne voulait pas se trouver un seul moment dans la même voie qu'eux, s
Ainsi, il refusait d'entrer dans le mouvement de la littérature nouvelle \ se sentant dépassé, il abdiquait le rèle de guide. Désormais il devait porter l'activité de sou esprit critique du côté^des doctrines
(1) Guhrauer^ 6. £• Lasing, psMÎmi pièces rMmWéc» pai* Daniel.