A. LXXVIII
(3) A. LXXXl, suiv.
La ingèim wm plaee entra ces deux excès de
parf et d'autre. Mais peut-elle opérer la purgation de la pitié sans celle de la craiate : ou mieux, peutelle parger une' de ees passions sans exdler rentre? Non ; car chez une personne insensible, par exemple, elle éveiUert la pitié par la crainte, en lui fusant redouter pour elte-ttème les naox qui derraient exciter sa compassion chez les autres. Ën effet, suiymà la définition qu' Aristote donne à ces deux passions, ce que l'on craint pour soi-même, on le prend en compassion daps autrui. De même, comme ou craint ponr soi ce qui excite notre pilié chez les autres, la pitié qu'éveille la tragédie nous inspirera, en dépit de nou^mêmes, une crainte salutaire* D'autre part, l'excès de la crainte sera tempéré par ia pitié, l'excès de la pitié par la crainte (1).
Mous sommes obligés de sup]^éer un peu aux développenents qui manquent diez Leasing, soit qu'il ait cru cette ingénieuse théorie si lumineuse qu'elle n'eût pas besoin d'édairdsseoients, seit qu'il . ait trouvé prudent' de laisser dans un demi-jour des affirmatious qui peuvent redouter la lumière. Car d'abord noua ne sommes pas bien certains que ce soit là le vrai sens d'Àristote, et en second lieu, si Lessing ne {>e trompe pas, il peut se faire qu' Aristote IttÎHDdéme se soit payé d'une symétrie imaginaire. Quant à son vrai sens, nous croyons que, par la purgation des passions, il n'euteudait rien autre chose qu*une sorte d'épanchemeut procuré à leur
(1) A. Lxxvm.
eicèft par la tragédie, et qui laisse Tàme soulagée (1). Il m parie pas de rfioilrABie opposé, cfui Mirait 1*111* sensibilité, ni de la purgation de l'une des deux passîoBft par l'autre, quoique eu ofiet, dans la Poé* Hque^ il les exige toujours toutes les deun, eomim condiliofis essentielles de la tragédie. S*il en est ainsi, toute la symétrie que Leasing «herche à établir se» mit de son in'vention.
Mais quand il serait vrai que Lessiog interprète eiaeleiiimt la pensée d'Arislole, qu'en pour»it*-on conclure contre Corneille? Qu'il a nrial entendu le philosophe grec? Soit. Corneille aurait donc eu tort de inuldr plier la PeMpte à justifier les innovations qu'il avait hasardées dans son théâtre. Mais $*ensuit- Û qu'il ait fait fiune route dans la pratique^ pour n'avoir pas bien entendu le sens d'un passage, après tout fort sujet à controverse? C'est une autre question. Lui-même^ malgré son respect pour Arislole, répond péremptoirement à ce genre de critique : à savoir, que le succès a justifié beaucoup de pièces ou eertainei rè^ ne sent pas observées.
{{) « La passion, violente dans quelques âmes, se trouve dans
» toutes, mais k des degrés différents ; ainsi la pitié, la crainte, » l'enthousiasme. En ell'et, quelques-uns sont vraiment entraînés » par l'enthousiasuie; mais lorsqu'ils viennent d'écouter une mu- » sique sacrée, oîi l'on s'es-l servi des chants qui jettent l'ànie dans » un religieux délire, ih en ressentent une sorte de calme, qui est » comme la guérison et la purgation de l'àme. 11 en est nécessûi* » rement de même des hommes sujets à la pitié, à la crainte, et » en général, à quelque passion ; il en est de même des autres » hommes dans la mesure de leiu- caractère. Tous sont purgés et » «SvMisaMBt Mvkgés. » (MMfiM» trad. 4e U. B. Bgssr*)
Non-seulement Corneille sépiire 9mt succès les àmx ressorts tragiques , qu'Arisiote réunit d'une ■ïamèM iadiMohible; mais eneore U en iotrodiiil un nouveau, l'admiration. Voilà ce que Lessing ne peut souiirir, par deux raisons. La première est que k théûm d'Ariêtote, qui m iMonnalt que deux ressorls de la tragédie, est complète, absolument vraie, el eotièremeut opposée à Tintroduction d'un troi- Même ressort. La seeonde est tirée de sou propre sentimeuU appuyé encore sur les priucipes de la Pêéiiquê.
Nous ne dirons qu'un mot de la première : c'est que, malgré Tadmiration que nous professons pour le piodigieux géiiie d'Aristote, ooui ne croyons pas ses théories plus sûres que l'expérience. Si Corneille a su trouver un ressort nouveau, nous regrettons feHlement qu'Anslote m Tait pat connu.
La seconde raison, dépourvue de tout appareil d'érudiUon et de raisonuemeni, se réduit à soutenir en bit que' l'admiratioii n'est pas un ressort ataes attachant. Car de dire, pai: exemple, qu'elle n'est pas un ressort tragique, parée qu'elle ne produit pas les mêmes effets que la crainte et la compassion, ce serait ne rien dire et faire une pétition de principe. Si Leesiog échappe à cé paralogisme, c'est qu'avec une apparence de rigueur dans les mois, il ne déduit pas ses idées, et se dérobe à tout moment par des dîgrMsiona'et des détours, ok la diseusaion se paid.
Et pourtant, dans sa correspondance avec Mendelssohn, il s'efforce de donner la compassion pour principe à l'attandrisfieinent que Tadmiratioii peut
produire; tant il est prévenu de celle idée» que Tad- Blinitkm n'«ft pas par eU64iitaie mm aowDe de
larmes! Son argumentation est assez étrange pour que DOW la ra(^riioas dans iea termes mêmes de y antam*. .
Mendelssobn, qui comprenait beaucoup mieux que hemA^lg la paiMroce de radmîratuNi, avait élé
frappé de cette anecdote qu'on rapporte du grand Condé, qui aurait pleuré en entendant sortir de la
uni [Ml
Uhonnéte philosophe demande à son ami, sans lequel il ose à peine penser» s'il croit que la grandeur d'àme poisse arraeber des krmes, quand il ne s'y
mêle aucune pitié.
c Non^ répond Leasing; eependant Je efols qu'il y a des B gens qui pleurent au Soyam mm$, Cima , parce que ce » passage ne me paraît pas dénué de tout motif de corapas- » sion. Un pardon magnanime peut souvent être un chàti- » ment des plus durs, et si nous éprouvons de la compaaûon i poor ceux qui subisBcnt des châtiments, nous en pourrons » éprouver aussi pour ceux qoi subissent un pardon ex- » treordinaife. Tenei-vons pour tmpessiMe que GInna M* » même, à ces mots: « Soyons amis, » ait pleuré? Kt si » Cinna a pu pleurer, pourquoi pas d autres avec lui ? Les » laones de Çinna trahiraient en lui les plus douloureux sea- » tlments de remords, et ces sentiments doulouieux peuvent » exciter , ma compassion et me tirer des larmes* Dans ce » cas, ee serait Ginna qui exciterait en moi des pleurs de )> compassion. Pour certaines âmes, ce pourrait être Auguste B qui mérite la compassion... •
Nous nous arrêtons, malgré la singularité de ce qui suit. K'est ce pas se donner beaucoup de peine pour (Aseurcir les sentimeiils de la nature t Dus un
trait de grandeur d'âme, qui surprend et enlève, veut'Oû qudk specbUeur aille cfaercber des raisons étoignéeft pour pleurar? £1 Meut» qnaUaiB raîtm! JU» beau, le subliftie ne peuvent-ils nous émouvoir, sans que nous y ajoutions des coosidéraboiis lues^ quines , iot ruaeiilbkhlM m un moafMmt t C'est là une aberration d'un esprit prévenu, ou une ioMDsibiiité à Tégafd du sttbliiMf qui mrpcend cbtt lin esprit supérieur (4 ).
Fautril expliquer par le caractère personnel du critique son peu d'estime pour le reesoit de Tadmi-
ration ? Nous savons en effet qu'il n'est guère porté à i'entbousia&me, rni^s nous savons aussi que c'est un cœur généreux. Nous le vemm mène, dans m»
œuvres dramatiques, prodiguer aux personnages de son invention lea vertus héroïques qui sont les aoaraes du subliiiie, lorsqu'elles aont traitée» d'une certaine façon, dont le génie possède le secret.
L'admiration n'a donc d'autre tort à ses jeux, que d'avoir été élevée par les Français au rang de troisième ressort de la tragédie. Il est loin de condamner remploi de ee teoliment au théâtre : il l'a prouvé par l'usage qu'il en a fait lui-même. Mais il le regarde comme le contraire d'un ressort. L'admiration, dit-il, est le point de repos de la passion. Lors- «
(i) Leasings qui partage si souvent les senUments de Diderot, «imlt pu apprendre dans ce passage ce que cfM ^'les Isims d*admiraliôa : « Lorsque j*entends Agamemnon dire à Iphigénie ; « Vous y serez, ma fille ! » je suis touché ; mais lorsque j'entends » Auguste dire à un peiiide : « Soyons amis, Cinna^ » mes yeux » se reiqpUsâeal de larmes. » (Sé^^^u^, eic).
<f<i*un personnage éprouvé par des malheurs dignes de pitié, se met par sa grandeur d'àme au-dessus des rigoeun de k dMinée, la compiMioii qne nous Msentions de ses maux se change en admiration, L'émotioo douloureuse s'apaise, et laisse le calme se rétablir dans l'ània dn specitteiir* Un personnage que nous admirons ne peut nous paraître très-malheuiwix. U y attooe là un repos. S'il se pjndiongeait, il n*y aurait plus de tragédie. 11 faut donc que des passions plus fortes viennent de nouveau troubler ce calme momentané ; et ce sont ces passions énergi-* ques qui sont proprement les ressorts de la tragédie.
Dans ces termes, nous ne saurions rien répondre à sa théorie, sinon qu*il est juste d'apprécier les œuvres en elles-mêmes, indépendamment des doctrines abstraites qu'on peut se faire sur tel ou tel genre. La tragédie, telle que Corneille l'a créée, n'est pas sans doute le modèle du tragique proprement dit; mais le propre du génie est de varier les types d'un genre. Les tragédies de Sophoele sont conçues d'après un autre idéal que celles d'Eschyle on d'JËuripide ; et la tragédie ehea Corneille est animée d'un autre esprit que ebez les tragiques grecs. Lorsque Aristote proclamait Euripide le plus tragique des poètes, il n'entendait pas par là eondam- * ner la manière de Sophocle ou d'Eschyle. Parce que Corneille esi moins tragique que Sh^dtspeare, il ne a'enaait pas que ses poéines Aramatiqnes ne soient pas des tragédies.
U est donc temps d'examiner si Lessing se montre plus indulgant ponr k théâtre ëe Gomeflle et des
— fit - r
Français en général que pour knra fliéories. IfaK
tout au coutraire, il ne cherche à ruiner les ibéories, qa'ea vue 4e TapplicBtîoo qu'en ont &ite nos {Méta. Il leur ferait grâce sur leurs enseignements, à son avis, leurs créations rachetaient leurs préceptes. U faut dooo savoir ce qu'il refmdie à œa éeiivainf qae nous appelons nos maîtres, et à ces ouvrages que nous avons l'habitude de considérer comme des chefa-d'cBum.
Avant d'aller plus loin, jetons un regard en arrière pour contempler les ruines accumulées par sa cri* lique, si l'on en croit bon nombre d'éerivaina allemands. 11 ne nous semble pas que le résultat de la guerre soit proportionné à tant d'efforts.
Il a prouvé) il ert vrai, qu'il «itendait mieux que Dacier le texte d'Aristote^ qu*il Tinterprétait plus fidèlement que Corneille , et qu'il le oonnaissait mieux que les critiques français de son temps. Il y avait peut-être quelque chose de piquant à prouver aux Allemands qne ces fameuses règles d'Aristote^ dont la critique française se prévalait contre les • étrangers, n'étaient conformes ni à la lettre ni à l'esprit d'Arislote* U y avait de l'originalité à soutenir que, pour créer un théâtre nouveau, il était né- ^ cessaire de revenir aux préosptes de la toétAfÊe^ et que c'était la voie la plus sûre pour bmmer le dos aux modèles français.
Mais est-41 vrai que les Français se soient écartés
sur tous les points du sens et de l'esprit du maitre? J'admets qu'ils se soient mépris sur la manière dont
la tragédie purge les passions, qu'ils aient eu tort de iradunre phobos par terreur; qu'ils n'aient pas tu à qui se rapporte celte passion suivant Aristole; et entin qu'ils aient attribué une importance exagérée aux règles de temps et de lieu.
Mais enfin toute la Poétique est-elle renfermée dans ce petit nombre de difficultés? Autant vaudrait dire qu'elle se compose en majeure partie d'énigmes ou de réticences, et que son principal enseignement se trouve dans d'autres livres , puisqu'il faut aller chercher le sens du texte dans la Politique ou dans la Rhétorique. Mon ; il y avait dans ce petit manuel tronqué, qui nous reste de la PoMque d' Aristole, une multitude d'observations et de préceptes d'un sens plus sûr et d'une (dus haute importance pour la pratique du théfttre. Conieille les a étudiés et discutés, dans ses discours sur le poème dramatique, avec la bonne foi du plus candide des grands hommes, et l'autorité d'un génie exercé par cinquante années de travaux pour la scène. Voltaire, si dénigrant, si perfide même à l'égard du grand Corneille, admirait avec quelle profondeur il avait étudié tous les secrets de son art. Mais Lessing n'en veut rien voir : il n'a* perçoit que quelques erreurs de commenfateur sur des points obscurs, et encore les exagère-t-il ; et encore met-il sur le compte de Corneille toutes celles qu'ont pu commettre d'autres Français, ou sur le compte des Français en général toutes celles qui sont particulières à Corneille.
fit quand il serait absoiomeot vrai que Corneille et tous les Français eussent méeonnu tous les principes d'Ârisiote, sViisuivrâit-il nécessaire tuent que toutes les règles du théâtre français soient fausses;
et que le génie humain doive s'enfermer h lout jamais dans la praUque d'une sorte d évangile, qui serait contenu dans quelques pages obscures, déh» des méditations d'un philosophe grec? Silène»! ainsi, une assertion si forte demandait bien quelques pages de discussion : il ne suffisait pas d'affirmer. Avec quel intérêt ne lirions-nous pas un traité où Ton ctiercherait à prouver, d'une part, qu'Arisiot^ n a rien omis ni rien pu omettre de ce que le génie peut trouvcfr ; de 1 autre, que ces tragédies françaises qui ont charmé, rafvi tant de générations en France, qui sont devenues à certains moments des modèles pour tous les pays étrangers, ne reposent que sur des principes faux, et sur Tignorance absolue des vrais caractères de la tragédie? Voilà ce que nous espérions trouver dans la lhamaiurqiej et ce que nous n'y trouvons pas. Nous aurions alors essayé de défendre suivant nos forces le système de notre tragédie classique : mais par où repousser des coups qui ne portent pasT
Cependant Lessing a vu et indiqué, mais trop rapidement, le véritable vice de la tragédie française, vice qui n'est pas particuUer à ce genre de poésie, mais que nous portons en toute chose, T excès des règles, et cette manie que uou^ avons de substituer partout les prévisions de la loi aux inspirations libres du mérite individuel. De là, une certaine uui-
fornuitë eitérieureau moins, qui peut parfois coûter, quelque chose au vrai taleut. Cependant il eût été juste d'avouer que le génie en France a su le plus souvent ou se plier aux règles avec grâce, ou faire absoudre la hardiesse de ses innovations. Mais la t&che entreprise par Lessing n'était pas de signaler les vérités avantageuses à l'honneur des lettres françaises. Ne lui demandons --pas autre chose que ce qu'il a voulu faire. Et maintenant, voyons s'il sera plus heureux à rabaisser nos poètes dramatiques en particulier et dans leurs oeuvresi qu'en général et dans leurs théories.