CHAPITRE
Auteurs et œuvre».
§ I. — 30BNB1LLB ET BAGINE.
Il apparlenait à Corneille, comme au père de la tragédie française, de subir le premier les coups de la critique. Ce n'est pas sans motif que Lessing rétablit contre lui toute la rigueur du sens d'Aristote : car si Corneille cherche à l'élargir, c'est pour jusiiflier ceux de ses ouvrages qui ne se trouvent pas d'accord avec la lettre des préceptes du philosophe.
« Il les énerve et les mutile, dit Lessing, les subtilise et les » anéantit; et pourquoi? pour n'être pas obligé de condam- » ner l)eaucoup de poôines, que nous avons vu, dit-il^ réussir )» sur DOS théâtres. La belle raison i b
Raison pourtant qui n'est pas à mépriser, puisqu'enfin les règles ne sont que des moyens de friaire.
£mouvoir^ étoooeo ravir un spectateur.
N'est-ce pas, en dernière analyse, le but suprême de l'art? Tous les raisonnements abstraits et toutes les ironies de Lessing ne prouveront pas que C!or-
oeille a manqué la \énlabie ùn de la tragédie^ parce qu'il aura fait pleurer sans exciter la crainte, ou fiait fritsonner sans exciter la pitié, ou élevé le spectaleur au-dessus de lui-même, sans émouvoir ni sa compassion ni ta crainte.
Il est souvent peu pathétique; ses personnages sont quelquefois trop fiers pour être touchants; ils raisonnent trop; ce sont là des points que nous ac<* coidous; mais ces critiques ne peuvent passer pour des découvertes du draôiaturge de Hambourg.
Aussi ne prétend-il pas à Thonneur de l'invention. Ucite ses autorités, telles qu'un certain Huron, eur {ermé à la Bastille (1) ; et l'auteur du Commeniaire
sur Corneille {2). En vérité, il pouvait mieux choisir. Soit que YoUaire fasse parier les héros de ses ro- Bans philosophiques, soît qu'il énonce ses jugements en son propre nom dans le fameux Commentaire, on peut douter de sa bienveillance à T^rd du grand Corneille. Lessing a soin pourtant de le présenter comme un admirateur passionné du poêle; et pour preuve» il allègue les hienlaits de Voltaire accumulés sur la petite-nièce du grand homme, et ce Commentaire, éa*it au profit de Tuoe et à la gloire de Tautre. Hais ignore-Ml que Voltaire, en secourant la nièce avec édat, se plaît assez à dénigrer à petit bruit les œuvres de l'cnele 1 Ne soupçonne-t-il pas cette envie, ou du moins cette rivalité secrète, qui porte Voltaire à multiplier les chicanes de grammairien, et à traiter
(1) L'Ingénu de Voltaire e, XH.
(2) A.XXXU.
avec une sévérité en apparence un peu légère, au fond pleim de perfidie (1), quelquee^imes des pins belles scènes de son auteur? Lessing a-t-îl été dupe de la malice de Voltaire 7 On serait tenté de le croire, à voir de quelle lourdeur il tombe dam le piège que Voltaire tend ici aux étrangers. C'est pour eux en effet que le malin commentateur prétend travailler, n n'a d*autre demeln: dit-il, que de lee prémunir contre les fautes où l'autorité de Corneille pourrait les entraîner. Et quel étranger, voyant Vdtaiie redresser presque à chaque pas le vieux poëte, ne s'imaginerait que celui-ci ne fait guère que broncher! CSomment s'expliquer autrement l'incroyable grossièrelé d'expression que Lessing croit pouvoir se permettre à Tégard du grand Corneille? Un ÂUemand se fttt-il avisé d'appeler Fauteur de Cinnm us bousilleur (2), s'il ne s'y était senti autorisé par la crasiire e^amée de Voltaire t ^
Au reste , Lessing a aussi sa stratégie. Quand il voit un Français attaqué par un Français, il lui parait de bonne guerre de compter à son bénéfice les coups que l'un porte à Tautre. Aussi proclame-t-il Diderot le meilleur des critiques français, parce qu'il se montre mal satisfait de tout ce qui a paru sur Is scène française a\ant le Fils naturel. Lessing accepte sans contrôle et cite tout au long les reproches qu'il a (du à IMderot d'accumuler contre b tragédie faUH
(1) Etudier en particulier les observations de Voltaire sur la scène I de l'acte ii de Cinna. Que de déloui's, que d'artiûcefl pour rabaisser même ce qu'il est forcé de louer 1