CHAPITRE no
Uoe petite province, qui tonche à la Bohème et à
I laSaxe, et qui fut détachée de la première au temps
I (1) La Tto de Unliig t élé nuxuitée ptr «m frère, Ghaiks- Gatthdf. (Min^ i793-i7ML) Celte biographie est k MMVoe cipale de toutes celles qui Tout subie. Cependant^ M. Daniel (G. JB. LeiBing, t. Men, u, s. Werhe, 1850) a mis à profit des docomeals nonreaux. Son ouvrage^ d*uiie éradltioD wte et sâre, ne
I hiiie guère de rechefches à fttoe pois la pertie qu*ll a Indldes nnlbenreafeiEieQtoelim eittrès*ooiifttB.failecrompu par la mort de rauteur, fl a âë acberé par M. Guhrauer, avec beûicoup plus d*ordre et de netteté dans le style (1853). Enfln^ H. A. Stahr a Mi, àPaide des travaux de ses pr^écesseurs, un ouvrage plus sobre^ quoique complet^ et dont ia lecture serait encore plus agréable^ si rhistorien ne tournait trop souvent au panégyriste : (G. E. Lessing; i. L. u. s, W.y Berlin, 1850). Malgré la foi que méritent ces biographes dans les faits, il s'en faut de beaucoup que nous a joui
' toujours adopté leurs jugements, après i'exameu des pièces.
de la guerre de Trente ans, pour iHre réunie défmili- Tement à la seconde, la Haule-Lusace, a donné le jonrà Lewing.
Située entre la patrie de Jeau Uuss et eelle de Luther, elle a ressenti toutes les émotions de ces deux foyers de la réforme. Après avotr vu , pour ainsi dire, le protestantisme se former, elle vit encore éclater, en Saxe et en Bohême , les deux grandes sectes protestantes des piétistes et des frères moravcs. Elle en fut comme enveloppée. D'un côté, le piétisme, né vers la fin du xvir siècle à Leipsûg, remplissait' de ses adeptes l'université de Halle , tandis que son chef, Sponor, occupait la charge de prédicateur de cour à Dresde. De l'autre, les frères ^bohèmes, qui reçurent, en changeant de séjour, le nom do moraves^ prirent enfui leur établissement et leur nom définitif à Hermbut, dans la Haute- Lusace même, non loin de la patrie de Lessing, et peu d'années avant sa naissance.
L'esprit d'examen en religion éveille le besoin de ^ liberté politique. Dès le xf* siède, six villes de la Haute-Lusace s'étaient liguées pour arracher à leurs suzerains, rois de Bohème et empereurs d'AUemagne, des franchises semblables à edies dee villes impériales. L'une d'elles était Camenz, où naquit, le 22 janvier 1729, Gotthold-Êphraîm Lessing.
Sa famille, qui parait originaire de Saxe, sans être illustre, ne fut pourtant pas étrangère à l'histoire de la liberté religieuse. Un certain Gemens Lessigk, pasteur dans la Saxe électorale^ avait signé l'acte d'Union de 1580 ; depuis ce jour, le ministère i
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sacré fut presque héréditaire dans la iiamille, avec um vertu rare, lorsqu'elle eil fleeomiMgoée de iMe^
à savoir la tolérance religieuse. L'aïeul de Lessing soutint à Leipzig, en 1070, une thèse latine où il feeomnMiiilatt la toléranoe, iMm-aeuleinent enire les trois communions qui se partageaient officiellement l'Empire, mais encore entre toutes les religions de la terre. Un ûèele {dus lard , son petit«>fil6 réclama la même liberté pour les déistes. Il faut dire toutefois que ce tliéologien philosophe n'exerça pas le iDÎnirtëre ecdésÎMtiqiie. Mais le père de Lessii^ devint premier pa.9^e«r dans Camenz,sa ville natale ; et, quoique rigide théologien et pasteur sévère, ne renonça pas aiix principes de tolérance qui étaient comme le patrimoine de sa famille.
Avec un certain nombre de pasteurs, Lessing comptait dans ses anottres deux on trois bourgmestres : modeste illusiralion bourgeoise, dont il se montra toujours satisfait. Il eut, si Ton peut parier ainsi, Torgueil plébéien ; et, pendant tout le cours de sa vie, au lieu d'humilier en sa personne la bourgeoisie devant les grands, il entreprit de relever la classe moyenne dans la littérature, ne pouvant Té* lever dans la société.
L honorable et pieuse famille à laquelle il appartenait, se trouva mal partagée dn côté de la fortune. Lessing fut Taîné de dix fils, auxquels il faut ajouter deux sœurs. La pauvreté , croissant dans la maison paternelle avec le nombre des enisnts , devint un joug qui pesa sur l'écrivain pendant toute sa vie.
Sa mère, femme courageuse et dévouée, mais
d'un esprit borné, et qui ne concevait rien pour eU&mtaie an-dsimi du titre de fille ei femme de fNnewiefê pasiemm , n'aveit d'entre ambition pour ton fil» ainé que d'en faire le successeur de son père et de son époux. Elle lutta donc de toutes m fonei contre la ^roeation littéraire de ton fik, ob ta piété voyait d'effroyables dangers. Son père même, avec sa déf otion rigide et son caract^ absohiy combattit énergiquement les goéta du jeune faoïmne, quand il le vit se tourner vers ie théâtre. Malgré Topposition que la Yolonté de Lessii^ rencontra souvent ebez cetexcdlent père, il a pu s'écrier mrec Horace :
Nil me pœniteat sanum patris bafas.
« Quel éloge, dit-il, nè ferais-je pas de lui s'il
» n'était mon père ! »
Ce fut un savant théologieniqui pourtant mit Texerdce des vertus chrétiennes an-dessus de la métaphysique rchgieuse. 11 a laissé une histoire trèsestimable des églises de la ville de Camenz, et traduit bon nombre d'oinrra^es de reli^on de l'anglais et du français; entre autres, les écrits de Tillotson. Les écrivains allemands trouvent chez le père du meilleur prosateur de TAllemagne, les qualités de ce qu'ils appellent un styliste; c'est-à-dire apparemment, d'un homme qui sait écrire.
Tel fiit le premier nudtre du jeune liSssing. Les livres où l'enfant apprit à lire furent la Bible et le catéchisme. Les nombreux exercices de dévotion d'une pieuse famille protestante , et des cantiques religieux, que Ton chantait en commun, formèrent
le complément de cette première éducation. Il fut moite emifié à m précepteur particulier. Dès Tàge de huit ans, on l'envoya au collège de la TÎUe.
Là, une singulière rencontre appela déjà son attentioB sur le thèfttre. La reeteur du collège de Gamem était un jeune homme du nom deHeintlK, ardent propagateur du mouvement dramatique, dont Leipzig était «lors le centre, et Gottoehed le cM . Une sorte d'affiliation, répandue par knite rAHemagne, s'appliquait à répandre le goût du théâtre, afin de ra- ■iner la littérature allemande par la culture de la poésie dramatique. Le jeune recteur, échauRI d*un zèle intempestif, soutint, dans une leçon publique, celle propoMtioD assez paradoxale, que la scène est réoole de Véioquenee, c^esMhdire, que nul Heu n'est plus propre que le théâtre à former le prédicateur. Ce fut un grand scandale dans la petite ville de Camene. Le corps municipal et à sa tète le bom^ mestre, parent de Lessing, lancèrent contre le recteur une censure et un avertissement; le premier pssiaur, malgré son esprit de dwrilé, enit devoir flétrir en chaire le corrupteur de la jeunesse : Heinitz dut quitter la ville.
Cependant un étudiant de Leipzig, nomné Mylius, parent du jeune Lessing, s'avisa de venger le recteur de sa disgrâce. Ce personnage, qui plus tard «erça une grande îniliienee surnotre écrivain, était un esprit audacieux et mal réglé , prêt à tous les emportements d'esprit et de plume. U lança, en • forme d'adieux au recteur, une satire contre sa ville natale et contre le bourgmestre et le premier pas^
leur (1). Après ce méfait, il eut l'imprudence de venir à Gamenz pendant ia foire de Pâques : il Ait appréhendé an corps e4 Kwé au tribunal de Tuntversilé de WKtonberg, qui le condamna à faire amende boDarable, sana préjudice de la prison et des dépens.
Le jeune Lessing avait alors quatorze ans : le dur difttinieat infligé à k verve téméraire de Myliiit ne fut pas plus perdu pour lui que la leçon de Heiiiiti. Mais il avait déjà quitté depuis deux ans le collège de Camenz, pour entrer au Collège du Prince {FûrpteMchule)^ à Meisien.
Cette maison a pompeusement célébré, en 4 841, l'anniversaire séculaire de l'entrée de Leasing. L'élève dont ce collège devait être si fier plus lard, y fut admis gratuitement par la protection de la noble famille de Carlo^itz, qui disposait d'une place dans k BMÎson.
Le Collège du Princej fondé à l'époque de la Réforme par l'électeur Maurice de Saxe, dans l'ancien couvent de Sainte-Afra, et doté sur les biens de monastères supprimés, était destiné à élever des jeunes gens sans fortune et à former des défonseurs du protestantisme. Le pére de Leasing y avait envoyé son fils, dans l'espérance d'en faire un minisire de l'Ëvangile ou un profosseur d^ théologie ; et le . jeune écolier ne paraît^ avoir eu d'abord d'autre ambition.
Sous une sévère discipline, les élèves kisaieut de
(1) Ap. Danzel^fi.iS. • » *
{tries éludes religieuses et classiques. Après la prière êt l'explication de la Bible, le latin tenait la première place dans l'emploi du temps : ce n^étaient pa& seulemeiii des études de langue, loais de nombreux exercices de composition en prose et an vers, parfaitement propres à donner au (btur écrivain cette màle simplicité de style, que ridlemagae admim encore en hii, et dont elle regrette elle-même d'afoîr perdo le secret. Après le latin venait le grec, puis le françaisi admis en Allemagne au rang des langues dassiques, à une époque oii les unWersilés de France rm renseignaient pas eiicore (I). La langue «J4ea^«4e> tj^^ité^i comme la uôtre chez nous» ne tenait aucune place dans TenieigRemeiit. Les exercices de style en allemand étaient plutôt tolérés qu'imposés. La géographie et Thistoire, les . mathématiques et l'astronomie, et, dans les bautea classeï^ la logique et l'éthique avaient aussi leurs heures.
Un auteur allemand contemporain prétend que, dans le régime de YAfraneum, une grande place était réservée à Tactivité individuelle, et que les leçons éliii»t surtout destinées à montrer oà et comment la nourriture intellectuelle doit ètrecber^ chée et prise (2). Telle ne fut pas pourtant l'impression de Lesringy à en juger par ee passage d'une lettre qu'il écrivait quelques années plus tard h son, père :
(1) RoHin, Ti\ des EtiKies, 1. il, ch. i. ,
(2) Stibr, p. 20.
«Je sais bien que le moindre des soucis de M. le vice-rec- i » teur est de faire de ses subordonnés des gens raisonnables, ' » pourvu qu'il en fasse de zélés Fùrstenchuler ; c'est-àrdire » des gens qui croient aveuglément à la parole de leurs mai- i titres, sans regarder sik ne sont pas des pédants (i).» ^
U disait encore que :
< Dès Meiszen^ il avait conçu des études de cette maison a une opinion qam l'eiqiérïence avait ocmfirmée depuis : c'est I » qu'on y apprenait une foule de choses q«i n'étaient d'au- | » eun usage dans le monde {%). »
NéamBoins le jenne disciple embrasBa avec ar^ deur et même avec avidité ce cercle d'études. Tout lui était bon. Déjà, dans la maison paternelle, il I avait nMNdtré «ne torte de pasaion pour lee livres : là il révéla un goût très-prononcé pour l'étude de . Tautiquité prise en elle-même, sans préoccupation de carrière. S'agisaaitril de seianees exactes, il ira-* duisait Euclide ei entreprenait une histoire des ma- | thématiques chez les anciens. Chaque genre d'é- | tildes donnait miaianoe à des projets de travaux qui tous ensemUe lermentaieiit dans son esprit K em^ mença un poème sur la Pluralité des mondes, dont H oita Ini-mâme quelques fragments dans une de ses lettres (3). Il confesse que, quand il lut les dîa- i logues de Fontenelle sur le même sujet, il comprit oe qui {manquait à son ouvrage; ce n'était autre ehoae que la {loèsie. Mais Thunieur satirique et Ta- I
(1) L. du 8 fév. 4751.
(2) L. du 2 nov. 173(^
(3) Wittenberg, 1752. ,
Wiioa pour les Français n'y isûftaieni pas défaut* Uh Frtnçais» à renleodre^csont un peuple pbh giaire, qui se pare du savoir d' autrui, le dérobant au voiftin al tieure où il éclôt; » de mêoie, aioute-t-il, le peuple grec a dta>bé aux Egyptiens sea découdvertes astronomiques. Cette comparaison , à notre sens, sauve tout : qu'y a-t-il de plus glorieux que de dérober à la manière des Greeat Cependant ce reproche reviendra plus d'une fois sous la plume de Lessing ; dans rintérêt de ses compatriotes, il mettra rbemieur d'une învwlkm louvent doutenae audessus de celui d'une exécution classique. C'est le contre-pied des doctrines littéraires de BufTon (1).
Lea étaidea régulièrea de la maison ne suffiaaieni pas à l'activité du jeune écolier. C'était, disait le màmVf « un cheval qui demandait double cbarge. » Vivre en communion d'esprit a?ec leà savanta el avec l'antiquité paraissait aux plus estimés de ses condisciples le tout de l'écolier. Pour lui, il aspirait à se mêler au mouTement du siècle et aux panioiii de la société.
Un professeur de la maison (celui de mathéouH tiques) vint à son secours et Tiuitia à la littèralmre allemande contemporaine. La lecture de Haller lui inspira sans doute le dessein de sou poème astrono* mique* Maie, entre les omlemporaina, on lui fitlkn surtout Hagedorn et les poètes de Halle. Hagedorn, écrivain de noble naissance, grand partisan des Français, auxquds il associait quelques Latins et les
(1) Disc, sur k style.
plus sages des Anglais, cultivait avec l'épUre raorate et la fiible, ia poésie du vin et de famour (1). Ces petits poëmes lyriques (Lieder) consacrés au plaisir avaient déjà ce tour épigrammatique qu'on retrouve daiM ceux de Leasing. U n'est donc pas étonnant que •on jeune émule l'ait appelé quelques années plus tard le plus grand poëte du temps (2). '
A ce modèle de peu de gnmté pour un futur théologien, il en joignait de plus légers encore. Quelques jeunes gens, ses aînés d'une dizaine d'annéea, se trouvèrent ensemble k l'université de Ualle^ de 1730 à n40 : c'élait Gleim, Uz, Gôtz, elc. (3). Ils lisaient Anacréon en commun et se mirent à l'envi à composer des poésies anacréontiques. Que Finspiration et la grâce leur aient fait défaut, ce n'est pas la question, puisque le jeune écolier s'en éprit. Ce fut du reste en tout bien, tout honneur; il. ne pensait pas plus qu'eux à mal, et goûtait cette poésie candidement licencieuse avec un cœur tout cbrétien.
Le même désir de connaître la vie telle qu'elle est, le portait à rechercher, dans ses lectures antiques, les écrivains qui ont analysé ou mis en scène les passions. Ses auteurs de prédilection étaient Théophraste , Plante et Térence. 11 étudiait les hommes dans les livres, en attendant qu'il pàt les voir dans le monde. El déjà, poussé par son humeur mo-
(1) Gcrvinu!:. Gesch, d. deutsch, Dicht,, 1853^ t. iv^ p. 36-41.
(2) L. 28 avril 1747.
(3) Gerv., L iv, p. 82, suiv.
qBeuse, signalée dè& Ws par ses maîtres comme son seul dé£aul, il M-crojait capable de peindre les ori« ginaux qu'il avait pu observer, c'est-à-dire ses condisciples. Il commença dès le collège une comédie : /einme érudit^ dont il prit les penDonages autour de lui. Plus fard il «entit que, pour bien railler le pédautisme, il en faut être exempt; mais, « élevé, tdit-ilf au milieu de cette vermine (des pédants), » était-il étonnant qu'il eût tourné contre elle ses » premières armes? »
A ces derniers traits, qui ne croirait reconnaître une vocation dramatique déterminée; si en même temps dans l'écolier de quinze ans, on ne voyait déjà cette ciirioailé universelle, qui est bien philôt le si» gne du critique que du poëte ?
Plus de quatre années bieu employées s étaient écoulées depuis l'entrée de ce précoce entant au Collège du Prince, lorsque le silence de la paisible demeure fut soudain troublé par le canon de la bataiUe de Kessekdorf (1 ). Bientôt la ville de Meisien fut encombrée de blessés et de mourants : ils regorgèrent jusque dans l'enceinte studieuse de l'A/ranemm. Leasing fut pris d'horreur à la vue de ces débris mutilés. Obligé de descendre dans la ville pour complimenter son protecteur, le lieulenantcolonel de Garlowitz, il vit dans les rues k désordre de la guerre ; dans toutes les maisons, les Uessés entassés sans air et devenus un objet d'effroi. De retour dans le collège, il lui sembla que les mou-
(i) 1^ dcc 1745.
rants empiétaient sur les vivants; le réfectoire était iransformé en ambulance ; l'infection qui s'exhalait de tant de plaies moiaçaît de répandre partout la
peste (1).
Cette première image de la guerre lui en inspira pour toujours rtiorteur, bten qo*il ait aimé à Yîvre avec ceux qui la faisaient.
Il fut saisi d'un violent désir de se soustraire à cet afflreux spectacle. D'après les règlements de la maison, il devait encore suivre les cours pendant qoinse mois; mais il croyait n'avoir plus rien à gagner dans le cercle d'études du collège* Cependant il s'agissait de fléchir la volonté de son père, qui, par religion pour la règle y paraissait résolu à le tenir jusqu'au bout dans cette prison pestilentielle. Une lettre habilement écrite triompha de la résistance paternelle. Le congé fut obtenu du consistoire supérieur de Dresde. Le savant de dix-eept ans fit ses adieux au I Collège du Prince par un discours en latin : « De mathematica barbarorum (2). » Enfin, le 30 juin i 746, il quitta pour Tuniversité de Leipiig, cette maison qu'il ne paratt pas avoir beaucoup regrettée, au milieu même des plus rudes épreuves de sa vie.
(I) namely p. 49.