CHAPITRE III
EMWiw IlttérikireM de tmmi genre.
§ — LfiSSiMG A Berlin. — Foliaire. — Esiais dranuUiqim. — Débuts dans la criiique. —
GoUsched el les Suisses. — Klopslock,
Lewing comraençaif son odyssée. Ërrant détormais de ville eu ville, il devait chercher jusqu'à la fin de tes jonn la féiidence qui lui eonvenait* L'AI? iemagne n'a jamais eu dé véritable centre : nul séjour ne put donc retenir un homme qui aspirait à embrasser tout le mouvemeot de la vie aUemande^ Il se transporta suoeessivement aux lieux qu'il croyait les plus favmbles pour ^ desseins du momeiit, ei les quitta ^od il vit set espénunces défues.
Jamais rien ne Fattacha au sol, ni Thabitude, ni lamilié. Lui seul put savoir s'il lui eu coûtait de fampre des liens déjà formés ; nais ses départs il»* prévus, ou plutôt ses évasions soudaines, ne per-
mettaient jamais à personne de combattre ses projets* Dans la YÎlle même où il habitait, ses amis connaissaient rarement sa retraite. D aimait eependantleur société; mais il les rencontrait en quelque lieu banal de réunion, et cachait l'humble refuge où s'abritait son travail* Ainsi, même dans la yie intime, il fut jaloux de son indépendance ; aussi subit-il plus que personne^ malgré la forte trempe de son caractère et de sou talent, tous les désavantages de l'isolement.
Arrivé à Beriin, il éprouva d'abord les déeeptions qui attendent toat jeune homme pauvre et inconnu
dans une grande ville. 11 avait trop compté sur Mylius et sur ses relations avec des savants .de la capitale de la Prusse* D'ailleurs, où se présenter avec la livrée de la pauvreté? 11 réclamait de sa mère un habillement neuf, qu'on lui avait promis depuis un an. Ses parents, de leur côté, effrayés de le voir retombé sous le patronage de Mylius, et perdu dans la capitale de Tirréligion, le pressaient de retourner à la maison paternelle, ou à TuniversHé. Un jour, ftttigué sans doute de ses mécomptes, il se déclara près de quitter fieriin, mais ce ne serait pas, disait-il, pour la mai* 8ôn ni pour les universités : il irait à Vienne, à Hanovre ou à Hambourg. Pourquoi dans Tune de ces trois villes ? On le devine aisément, il songeait à demander au fhéfttre les moyens d'existence qn*il ne
trouvait pas ailleurs.
Ople voit en correspondance avec le baron Seiller, directeur général des théttres d'Autriche, et il le
pare aux yeux de son père de cette connaissance,'
qui, diUlf pourra lui tenrir amve mmi tongÉampu
Il traitait sans doute, avec ce noble correspondant, de quelque engagement envers le tbéàU» de Vienne, pour alimenter le répeitolre de pîèoet uouteUet, toit originales, soit traduites et retouchées (1). Les directions théâtrales cherchaieat alors, daoi leur iadt* gencie, à s'iMurer des approviftioiineaeiiki de ce genre. C'est ce qu'on lui demanda plus lard à Hambourg.
Quoi qu'il eu soit, il ne partit pas. Mytiua lui troum
quelques modiques ressources, et son infatigable iilume fouroii au reste de ses besoins, qui étaieal lieux- d'un* sage du Portique. U eut même une bonne fortune pour un érudit. Un certain Rûdiger, pro-* priélaire du Journal de Berlin^ dont Lessing devint Uentôt rédacteur, posaédait un^ riche biUiothàqte : chargé de la mettre en ordre, Lessing y gagna peu d'axgent, il est vrai, mais une grande science des livres. U Taugmenta peu d'années apiès en fouillant la bibliothèque de Funiversité de Wittenberg, qu'un de ses amis lui ouvrit. Pas un livre» ditr-il» n'y der* meure, qui n'eât passé par ses mains. Les lima le tentèrent toujours : il eut pour ami conslant un lu braire, Nicolaï ; dans ses éclairs de fortune, U acbe* Uit de» livres, comme i Breslau, où il se forma une magnifique bibliothèque. À Hambourg, il entreprît le commerce de la librairie, qui le ruina, et devait le ruiner; enâo ce fut dans une bibliothèque prineière que se fixa sa vie vagabonde, et ^esl là qu'il
(1) Devneuty t, Uj c. vx.
«MMinit. Gepefidant il a toujours aflédé 4e l'éloigné*
ment pour la vie enfermée d'iin bibliothécaire, mais c'eft ainsi cpie lea hommea méeomiaisBeat MMnreot lotir mattremê passion , et nient leur tocation ^ie. j Nul trailleurs n'a renfermé en lui-mém^ des aptitudes plus eontradictoires.
Leasing, né eritique, ¥Oulnt être poète, et le de> 1 vint. Comme il avait trop d'esprit pour prendre simplement ses modèles dans les livres, et n'imitar que j des imitations, il aspirirft k se laneer dans le tour- | billon du monde Ën quelque lieu qu'il pût être eutraîné» il Terrait toujours, pensait-il» qudfue eiioee d'original. A défaut d'aventures, il comptait au moins I observer des caractères. Berlin, comme toute grande | ville, n'en manquait pas.
Elle offirait d'ailleurs à cette époque un spectacle bleesant pour un jeune homme destiné à devenir le èbampion de l'indépendance littéraire de son pays, i La capitale de la Prusse était en proie à l'esprit étranger. Un Français, Maupertuis, présidait Taca* démie de Berlin ; un Français, Helvétios, dirigeait les douanes de la Prusse (1); d'Àrget, un autre Français, était le secrétaire du roi ; un autre encore, de la Meltf ie, lui servait de lecteur, de médeein et de bouffon. Frédéric n'avait d'oreilles que pour la langue française ; il avait adopté les opinions des philosophes français : fils du plus dévot des rois
(I) Pflfter, Hist dTAU., 1. n\, c. v. Ceci est contesté âmVBm. deFrédiric II, par M. Paganel (1847, t. ii, p. 24). Mais ce qui e«t œrtaio, c'est que la régie était remplie d ageuts français.
protottaotoy il oSml mÉtels, dons son palak,
à 8a table, un refuge à Tirréligion.
Le jeune Leasing prenait ses noies sur cette étrange sodélé, uns iad^atioo, imia avec un aang-froid ^ui n'est pas de la sympaUiie,
cDs la Mettrie^ dont Je toas ai déjà parlé quelquefois^ I éeriMt à son pèn {i), est ici médeein peraonnel du roi. Son
» écrit (Je V Homme-machine a fait beaucoup d'esclauiJre. J'ai » lu de lui un écrit qui a pour titre : A ntiaénèf/ue ou lesouve- » vain bien, et qui n'a été tiré qu'à douze exemplaires. Vous I pouvez vous faire une idée des horreurs qu'il renferme, par 1 ce fikit^ que le loi lui-même en a jeté dix exemplaires au tisii*»
Une singulière faveur de la fortune mit un moment le futur adversaire de la littérature française en commerce assidu avec le chef des philosophes et des poètes français. Malheureusement, les relations n'eu^ rent rien de littéraire, ni d'amical. Voltaire était alors engagé dans son fameux procès avec le juif Abraham Hirsch (1750) (2). L'aflaire était des plus embrouillées et des plus graves ; Thonneur de Voltaire était compromis, aussi rédigeait-il lui-même ' des mémoires pour ses juges, et il avait besoin d'une plume habile pour tes traduire en allemand. Son
I (I) Le 2 novembre 17M.
^] le ii*ai pu me procurer le compte-rendu original du procèt» ^ I qol se trouve daot Klein [Atmatm der QesHxgéimig, I. p. 215-
2S7).I^ fkère deLeering, renvoie à cells soore^ dtt que d*ap I KMd, Y^teire et SrRh pendeieient avoir «iHMi pearelMnrim I qne rantre. M. Staltf expose l'aflUreeeiet au leog, mais en met-
tant presque teus les torts sar le compte de YolNdre. il pandt y ' avoir beaneoaqp de partialtté dans ses ji^menti.
secrétaire, Richier de Louvain, -orninamait Leasing : il le lui présèuta. Le jeune étudiant en médecine (c'élail encore son litre officiel}* lut ioatallé dans l'appartement dn chambellan du roi, admia à aa table, et chargé de traduire ses mémoires. Lessing ne parle nulle part dea entretiens qu'il put avoir avec ce merveilleux esprit. Tout oe que noua atfons de leurs relations personnelles a pour unique source les diaoours de iÛchieri recueillis par le frère de Lessing (1). Il est probable que l'ami du grand roi donna peu d'aiteniion au pauvre étudiant, dont il s'était Âût un secrétaire provisoire . • .
Pour Lessing, il affecte de n'avoir retiré de ce commerce personnel avec le grand écrivain, qu'un mépris très-prononcé pour son caractère. H parait que dans ce temps-là le public de Berlin riait de Voltaire et de son procès. Le roi n'épargnait pas son ami, si bien qu'on lui attribua une méchante pièce de théâtre, Tantale en procès^ qui était la satire de Voltaire. Lessing voulut prendre part à cette curée que les beaux esprits allemands faisaient du favori étranger. Le procès ayant été terminé par une sorte de transaction aux dépens du juif, sans que la loyauté de son adversaire fût mise hors de doute (21 fév. 1751), notre jeune poète lança aussi son épigramme,
(i) 6. JS. Mmii p. U6.— «VoMie Finviliitt ta» » lesjoiinàialBU^pailiatdeytténtmstd^ » jom d*itt t4m si létervé et 0i gmve» 9» aea cattnfea avaM » d'iHHSJriofWftoraootiwtoBreipfftt. Yol^^ » «ne qa*avec les avaods. »
— saque nous ne croyons pas gâter en la traduisant, malgré les apparences.
m VoulMHrouB ùomj^nàxt pouxquoi la matice du juif n'a » pas eu de succès! Ecoutez cette réponse : M. de V*** était
» uii plus grand roue que lui. »
Ces sentimeiils peu bienveillants lurent encore envenimés par une offense que Lesting s'atlira peu de tempe aprèe par ta négKgenee. VoHaire, libre de son procès, venait d'achever à Polsdani le Siècle de Lomis XIV (déc. 4 751). Avantla publication de Tcih mrage, vingt-quatreexempkires devaient être distribués à la maison du roi. Lessing en surprit un dans ks mains du secrétaire de Tauieur, vcmlut voir ce que c'était, et à force d'importunitét, d>tint de Temporter pour deux ou trois jours, sous la prouK^sse aedenneile de garder le plus proiond secret* Ce fut le secret de la fiable. Voltaire apprit un dea premiers que son livre circulait. Qu'on juge de sa colère î il fit venir Richier, et tout d'abord réclama l'exem* piairè. Cehii-ei ooartdMZ Leasing : par malheur, il avait brusquement quitté Berlin pour Wittenberg avec le volume dans ses malles. Voltaire, emporté par aa fougue ordinaire, crut à un larcin : il avait été si souvent victime de fraudes dans la publication de ses ouvrages, qu'il accusa Richier et son ami de lui avoir dérobé un exemplaire pour faire imprimer le livre ou pour le traduire au détriment de l'auteur et de son libraire. Dans le feu de sa colère, il obligea Richier d'écrire sous sa dictée une lettre fort injurieuse pour Lessiug, puis il le chassa. La répouse
tirdtiit, il *emii de it propre main une secoode
lettre (1) très-menaçante sous un air doucereux, et bien faite pour enflammer un jeune bpmme irascible, qui ne veut pas plus être pris pour un sot que pour un \oleur. A la première lettre, Lessing avait répondu en français, comptant bien que sous le nom lie Richier, son ^rn eorrespondant était Voàtaîre. H avait essayé de railler et de badiner en face du maître de la plaisanterie, et par excès de présomption, il l'avait foulu fsire en françate (2). Peul-ètre s'aperçut-il que la partie n'était pas égale : la seconde lettre l'ayant fait sortir des gonds, il prépara uœ réponse, que, disait>il, c M. de Vollaire n'aurait pas envie d'afficher à sa fenêtre, » mais il dut l'écrire en latin. On ne sait pas s'il s'en est tenu à la menace. Qttoi qu'il en soit, il n'a jamais oublié ce différend, et sa haine personnelle pour Thomme perce dans tous ses jugements sur l'auteur.
Cette afiaife fit beaneoop de bruit à Berlin, i cause du nom de Voltaire. Mylius écrivait à Lessing : « Vous êtes plus connu depuis votre départ »q«e yfcm ne Této quand yous miei ici. nEI pourtant il n'avait pas cessé, durant les trois années de son séjour à Berlin, de travailler pour le public.
(i) Les pièces de cette conespoiidiiiice sont rapportées pv Ch. LesiiDg 0^MlS-t3S).TeiiltoiMtaecetleaflkireséldll^ kiiiiBttnuMcrttpsrles biognpta
(S) A «fait même empranlé on boa mot à Vollake Ini-niliiM^ sans le dire.
Depuis son premier succès au théâtre, il œ peniii janùiîs de we k scène. Moîm ptéoeeupé, à ee qà*û
Si inble, de sa propre gloire que de Tintérèt de la litiéraiure allemande, il s'était altaché au genre drib» matique, parce qo'il le voyait languir. Rien, aelen lui, n'est plus propre à caractériser le génie d'une nation que sa poésie dramatique. Or, qui aurait tonlu juger le génie allemand par le ttiMtre, n'y aurait trouvé qu'une facilité toute particulière à prendre le bon partout où il le trouvait* « Nous n'»» tfons, dil-il, que peu de pièces qui mut appariiez» »neni en propre, et encore y retrou ve-t-on presijue » toujours Télément étranger* >» Il aspirait donc à doter TAUemagne d*nn théâtre original; nais il fidlait commencer par iniitei* et emprunter, comme avaient fait successivement toutes les nations qui possédèrent jamais une littérature dramatique, à Teicep* lion des Grecs, modèles de tous leurs successeurs.
Déjà| pendant qu'il était étudiant à Leipzig, Leasing avait traduit avec Weisae des pièces françaieett telles que Vj4nnibal de Marivaux, le Joueur de Régnard et d'autres encore. En même temps, animés d'une noUe rivalité, les deux amis s'essayaient i composer des pièces originales : ils faisaient coneurremuient des plans sur les mêmes sojets : Leasing refiiisaît eeuK de Weisae et exerçait déjà sAr lui l'autorité d'un maître. A Berlin, il traduisit d'abord le Catilina de CrébiUon , et commença une
traduction d'une comédie de Galderon : la Vie est un songe. Bientôt il ne lui suffit plus de doQuer des traductions isolées ; il voulut puiser à pleines mains dans le trésor des répertoires étrangers et le révéler à l'ardeur d'emprunt de ses compatriotes*
Dtt ooneeri afêc Ifyliiis» il fonda un recueil périodique (1) destiné à faire connaître, au moyen d'analyses et de traductions partielles, les cbe£s« d'cBUfre des théâtres étrangers. Le ThéêAre de» Grecs du P. Bruraoy en avait inspiré l'idée; mais l'esprit corapréhensif du jeune érudit allemand aspirait d'abord à Tuniversalité. Dana la préface du recueil, les auteurs s'engageaient à mettre à contribution les anciens et les modernes, Grecs, Latins» Italiens, fiqpagnols. Anglais, Hollandais. Qymt aux Français, au dire des réformateurs, la faveur dont ils jouissaient n était déjà que trop grande. La mut-* titiide des traducUons da pièces françaises qu'on avait données au publie, avait introduit dans le théâtre allemand une unilormité qu'on aurait du éviter à tout prix. Néanmoins, on ne put se passer de puiser encore à cette source que Ton décriait ; mais en même temps on avançait une opinion que Lessing dotait soutrair le reste de Hàjie^ à savoir que si le génie allemand voulaitsuivre dans la poésie di'iunaUque sa voie naturelle, la scène allemande se rapprocherait des Anglais plus que des Français.
Cette revue promettait encore des articles historiques ^ critiques, apologétiques ^ dos analyses de
(t) B6âr%6s.iriM.ii.Ai^^MyMd«2«iaeint.
traités fameux chez les étrangers, des théories ohginak» sur Tart du poète et «iir celui du comédieii ;
elle préfendait enfin embrasser toutes les parties du tbé&tre : ambition toute juvénile et qui en même temps révèle la Yocation de Leasiiig pour la haute direction du théâtre. La publication du recueil fut abandonnée en 1750, par suite d'une querelle qui éclata entre le» deux principltux auleuia* Mais L» sing reprit tout seul, en 1754, son ancienne entre* prise, sous le nom de Bibliothèque théâtrale.
C'était peu, toutefoie, de dire ee qu'il Mlaii faire, si l'on ne doniiaii l'exemple; mais Lessing avait-il bien le temps, parmi ses occupations multiples, de méditer des créations poétiques?
Musae secessam scribentis et otia quœnmf^
écrit-il tristement à son père ; et néanmoins ii entas»
sait plan sur plan, ébauche sur ébauch e; il achetait dans une même année (1740) jusqu'à trois pièces entièrement nouées , dont une tragédie en ^ers et une comédie en cinq actes. Que dire des imitations, des pièces refaites et des essais de tout genre l Ou est peu rassuré par cette fécondité, mais on est curieux au moins d'apprendre quels germes d'avenir peuvent être renfermés dans ces hâtives productions»
L'ordre historique est difficile à suivre daus l'éni^^ niération de ces œuvres qui se pressent en si peu d'espace, et dont la plupart ne portent pas d& date précise* Suivons donc Tordre logique. Il semble naturel que l'esprit se forme et s*as80uplisse d'abord par.rimitatioa de modèles divers, pour s'enliardir
eoMiite a das créalioiift originales et donner enfin, dans la maturité du génie, des mod^ea noaireaux el
durables. Ainsi nous énumérerons d^abord les imitaliooBi et ensuite les oeuvres originales de ce dramaturge de vingt ans.
Guidé par son étonnante érudition , il court de l'anliquité aux temps modernes, rapproche tout, eombine tout, et feit du nouveau avec toute aorte d'éléments. Ainsi il ne recule pas devant une restauration de Ménandre, mais en lui empruntant le titre do Misogyne, il prend l'intrigue chez divers auteurs français. Il n'est pas moins libre envers Plaute, quoiqu'il trouve chez lui, non des titres avec quelques fragments, mais des pièces plus ou moins complètes.
Plante l avait frappé de bonne heure par le mouvement et la vie qui régnent dans son dialogue ; aussi rétndte-l-fl en tout sens : il le traduit, Timite, le relait. Il donne une traduction des Captifs; il entreprend de corriger le Pseudolus et de Tarranger à la moderne, tantôt en suivant le plan de IHaute, tantôt eu réduisant les cinq actes de la pièce latine en un seul ; il resserre le Trinummus et en (iiit un seul acte (te Trésor) ; il remanie le Stichus, qu'il intitule : les Femmes sont des Femmes [Weiber sind ïf eifcer); mais les cinq actes de Piaule lui paraissant/ comme toujours, un peu vides, il introduit dans la fable des éléments nouveaux en incidents et en personnages. En un mot, il traite les comédies de Piaule comme un sujet d'exercice pour lui-même, et comme une mine à exploiter pour la scène allemande.
Du théâtre antique, il passe au théâtre anglais,
objet de sa prédilection toujours croissanle. Une traduction fidèle du Jule^César de Shakspeure, avait révélé à r Aitewagne , an HM, catle tuanèm libre et néanmoins profonde, dontle grand tragique auglaii» interprète les sujets tirés de Tanliquité. Lewing a'exeree à imiter l'iroaie et k familiarilè
shakspearienncs dans deux projets de tragédies antiques : BnUus ou Uomt affranchie y elAldbiadem Pme. U ne néglige pas davantage les reiaooroes dhi théâtre comique des Anglais, que diverses traduc- ; tions suscitées par Gottsched commencent à faire conn^tre vers la même époque dans TAlleinagne du Nord.
Le tliéàtre icaoçais, que nous avons vu tlétrir par lui du reproche d'uniformité, ne dcvaitrii pas m
conséquence être exclu de la lisie de ses modèles? Cependant ou trouve de lui un plan de tragédie sur un sujet ottoman liréUde l'histoire de de Thon , et qui avait été déjà trailé en 1705 par le Français Bélin. Ce projet porte le titre de GianffiTf ou le I Trôme déiaigmé; c'est un des monuments de sa i rivalité avecWeisze, qui donna longtemps après I . une tragédie de Muêêapha et Zéangir^il^). Sans s'anpftter à une œuvre inachevée, <m reconnaît une foule d'idées et de scènes empruntées à nos auteurs daos la plupart de ses essais de couleurs diverses. U reste fkMe, dans ses ceuvres originales, à la forme et aux lois de notre tragédie; que dis-je? de notre alei^andrin , tant <lécrié plus tard f on sent, en un mol, l'éducation française paHout présente, malgré ses etforts pour s en dépouiller.
£Ue n'est pas dissimulée dans un curieux essai, qui est qndqu» cbote de {dos qu^uoe imilatioii. Le»sfîig voulul-il simplement s'exercer à écrire dans c«Ue langue irançaise, si fort à la mode à Berlin ; ou bien eiit^ rambîtion de ee proUYer qu'il n^éiail pas si difficile, après tout, de composer une comédie française? Quoi qu'il en soit, il a laissé un commenoamaiil de comédie en uo aete el en proee française, sous le tifara de Palmum {i 760). Il &ut avouer que le comique ne s'y trouve guère, à moins de le chereher dans les maladresses de style. et les fautes de langage qu'on peut attaidre d'un étranger; mais telle qu'elle est, elle peut passer pour un éclatant hominage rendu à cette comédie frsnçaise qui, dans sa déeadenoe, subjugmit enoore les plus rebelles esprits d outre-Rhin.
Au milieu de tant d'eisa^ Leising acbevait des SBums fraimeot originales. Le dernier séjour qu'il avait fait dans la maison paternelle, et les ressentimepts qu^il avait conçus de l'aigreur &natique et des persécutions étranges de sa sœur atnée, lui inspirèrent une comédie de la Vieille Fille ^ qui fut représentée par la troupe de la Neubar, mais qu'il ne fit point paraître dans les éditions qu'il donna de ses œuvres. Cette pièce ne s'éloignait pas encore de la manière du Jeame érudit. Lessing continoaii éprendre ses sujets dans le cercle limité de. son entourage.
Le Libre penseur {Dêr Freigeist), qui suivit, a
déjà une plus baute portée. Le jeune éorivaia s'attaque hardimeitf au vice le plus grave de la soeiéié
du xvur sitcle, el en particulier de la ville de Berlin,
rirréligioii. âee regards» oette foU, « t'éleiHleiil ptas
krin que le coffi de la fue qu'il habite, » pour em* ployer les expressions par lesquelles il caractérisera plus tard la me bornée des râtem eemiqiies aile* mndb. Cette pièee était, en partie, destinée à réoon* cîlier la religion avec le théâtre, et à prouver au reipoctable pasleur de Cameni, qu'un aatewr oomîqM petit être un bon chrétien, parce qu'il représente les vices sous leurs cùlés ridicules (1). Le Libre penseur fut remanié pour chacune des éditions qu'il donna de ses œmnres, mais il tôt aeke^ m i 74ft.
Non moins ennemi do Tintolérance eu matière de religion^ que de l'ailectation d'impiété, Leasing se hâta d'ajoaterè la satire des esprits forts l'apologie des juifs, opprimés et humiliés même à Berlin, sous le gouvernement du roi-philosophe. La comédie dea Juifs (1749) est le germe de Nuthun le Sage. Déjà le caractère de Lessingse dessine presque tout entier dans œi essai de jeunesse : indépendance d'opinions, qui le met en dehors de toutes les seetes ; hardiesse à se placer entre tous les extrêmes, pour frapper en se retournant les uns après les autres; ardeur désintéressée A réhabiKl^ les nctimes des erreurs traditionnelles, quelles qu'elles fussent; tendance à transformer le théàtreen tribune, en joumaU . en brochure de œntfOfene religieuse, ou en d'au* très termes, à resserrer la polémique sous forma dramatique» aiin de la rendre populaire*
^ureusement toutefois pour le théâtre allemandf
(i) L. ^8 avril 1749.
Lessing cultiva aussi la scène pour elle-même, et s'dfforça d'y proposer à ses compairioieft dcft modètes iû mi genre dmiiiiii|iie. Il prétendit même accroître l'intérêt en rapprochant les pemnnages et kê iiiiU du spectateur, en les rapprochant, dis-je, par k temps et ptr k cooditkw. Les héroe de k tragédie française lui paraissaient trop loin de nous. Il s'empara d'un épisode tragique de rhistoire con* lempoieme de k Suisse, pour eo kire monlar ks acteurs sur la scène, au lendemain même des événements. Ainsi naquit le drame de Henzi (1749), qn'on peut appekr une tragédie bourgeoise contemporaine.
La hardiesse de lentreprise paraîtra nioins gi:aude, quand on mura que k pièce ne fut pat représentée, ni peut-être même destinée à l'être. Lessing recula sans doute devant sa propre témérité. 11 publia son onmge par fragments quelques années plus tard (1753), dans une collection de lettres sur des matières diverses ; mais jamais il ne le soumit à l'épreuve périlleuse de la représentation.
liCs autres écrits dramatiques que nous avons mentionnés^ et nombi^e d'autres, que nous passons sous siknee^ demeurèrent de même plus on moins longtemps ensevelis dans le portefeuille, et ainsi n'agirent pas tout d'abord sur le public. Le Libre pen- $êÊir ne parait pas avoir été joué avant l'année 1 7ê7, où il fut représenté à Hambourg. Ces essais ne présentent donc d'intérêt que par rapport au développement du génie même de Lessing.
Sans mlerrompre oee Imaiix âramaturgiqiies, W jeune écrivain commençait à se faire conuaitrc en Allemagne par des essais de critique. Un imporlani organe de puMicilé s'était ouvert pourlui. Le Joêumtd de Berlin ayant passé par la mort du vieux Rudigefi à son gendre k libraire Vosk, dont il a gardé le oonii Leseing fut d'abord sollicité d*en prendre la rédao* tien politique, héritage de iMylius. 11 refusa. Il n'avail pas envie, dit-il, de perdre son temps à de pa» reillës futilités. En effet» sous le nom d'articles politiques, la censure ne laissait rien passer que les nouvelles du genre de nos fsUu diMiers* Quant à 1» profession de théoricien politique, il la trouvait fmt oiseuse. A son sens, il fallait abandonner Tart du gouvernement « à ceux que la Providence a élus » pour rexerc«r, et particulièrement, ajoutaiMI^ i » celui dont la nature a voulu faire en même temps » un philosophe, parce qu'elle Ta destiné à être le » modèle des rois, i» Ainsi le pouvoir absolu meroé par un roi philosophe, appuyé sur le droit divin, tel est ridéal politique de Lessing à cette époque ; son admiratbn passionnée pour Frédéric II ne lui permettait pas encore d'apercevoir les impcrlectioi^ d'un tel système de gouvernement.
Mais s'il dédaigna le rAle d'écrivain politique, il consentit sans peine à insérer chaque année dans le Journal de Vats^ une ode en I boniieur du roi, à l'occasioii du nouvel an. et une autre pour le jour de
M fête. La première pirut le 1« janvier 1752, quelques jours après le brusque départ de Lessing pour Wittenberg. 11 s'acquitta iidèlemeut de ce tribut quatre années de suite : c'était beaucoup pour lui. Au reste, la sincérité des louanges qu'il donne à son héros en fait à peu près tout le mérite*
Cet homiMRe périodique n'était qu'une partie ae^ cessoire des fonctions que Lessing avait acceptées dans le Journal de Berlin, Sa principale collabora* tion eoneistait dans la rédaction de VariioU mmud du journal, c'est-à-dire, dans le compte-rendu des livres nouveaux de tout geure. 11 se trouva donc appelé à donner son avis sur les opinions littéraires et religieuses qui partageaient alors l'Allemagne. Il le fit dans des articles courts^ et dont ses biographes eragitoent la portée, mais qui manifestrat pourtant me manière de penser personnelle et libre. On le voit prendre position dans la critique, dès l'âge de tinglHlettx ans, avec l'indépendance qu'il gardera 4otttesavie {\).
Il parle déjà des écrits de théologie en juge compétent et des théologiens en homme qui estime plus la discussion que les doctrines infleiibles. Dans l'exégèse, il loue les idées nouvellesy et trouve « qu'il s serait dimunage qu'un commentaire sur tel ou tel a passage ditlnt un assentiment unanime. » 11 sa montre encore bon luthérien, mais ce qui lui plait
(J) Celte Revue se continue d'nbord de fév. en dëc. iloi. Elle fui reprise, après son reloue de Witteubeig, en janv. 1753, etpotir-
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daoft les livm eanoniquet du luIhéraniiiBe, e*eil
que, pourvu qu'on s'enlende sur les points principaux, (c mille tétds diverses peuvent se trouver à l'aifte «ou» » le même chapeau.»» Avec cela,, une bienveUlanct générale pour toutes les religions et pour toutes les i6Cte& ; c'est plus que de la toléraoee» quoique ce oe soit pas absolument de l'indifféreuee. U aime la liberté religieuse, et s'il a une préférence pour la religion de Luther, c'est qu'elle n'est autre choseï lelon lui, que la liberté dans la foi. A Tégard des sectes dissidenles, il blâme le zèle des théologiens qui les dénoncent au pouvoir séculier. Sans prendre la défense des frèru moraves {Herrenhuêfêr)^ vio<* lemment incriminés, il demande à leurs adversaires religieux de n'être pas plus sévères pour eux, dans l'ocdre temporel^ que les noagistFala oivibu Dans l'ordre spirituel, il voudrait que leurs erreurs fuslent abandonnées à leur sort naturel Toutes ces pensées sont exprimées avec une mesure qu'on ne saurait trop louer chez uu si jeune écrivain.
Dans la critique littéraire^ ses jkaroles ne sont pas toi\jours aussi modérées, quoique ses opinions observent déjà un équilibre étonnant. Sa collaboration au Journal de Vosz commença dans un temps où la fameuse querelle de Gottscbed et des Suisses, engagée vers 1740, durait encore. Il n'y prit aucune part, se tenant au-dessus des deux coleries, entre lesqudles il distribuait ses épigrammes. Ni d'un côté
ni de Ftiitre, il ne trouvait rien qui pût le gagner. €k>tt8cbed prétendait faire des lettres une sorte de pitrinioiDeexdiwifdeshaiilMclaMesde la société: Leasing aspirait à les rendre populaires. Les Suisses ramenaîeut tout à k piété : Leasing avait prouvé^ fMor ses premiers essais poétiques, qu'il ne ftàmi pts de la poésie la servante delà religion.
La Poétique de Gottsched (i), compilation écrite par un homme sans goàt et sans talent, choquait les sentiments de Lessing par tous les points. Elle ne lui paraissait renfermer que des négations : négation de la liberté du géoie, asservi à des preseriptioos pédantesques; négation des droits de l'imagination, condamnée dans les œuvres de Milton, du Tasse, de Shakspeare. Une raison étroite, appliquée seulement à couper les ailes du poète, tel en était l'esprit. Par compensation, l'auteur prétendait qu'elle mettait un commençant en état d'eiécuter des œuvres irréprochables dans tous les genres.
La Poétique de Breitinger (2), manifeste de l'école' suisse, était moins courte de vues, et respectait davantage l'indépendance du génie. Elle était pleine d'idées justes, mais faiblement exprimées. Elle avait d'ailleurs le tort de réduire la poésie au pittoresque et au merveilleux, d'où il suivrait que, selon elle, les deux genres poétiques par excellence étaient la fable et l'épopéf (3). Quoique 1^ jeune Lessing n'eût
(1) KriMie DkMkmut, 1726-1737-1780.
(2) KrO. Bkhik., Ziiricb (1740).
Gervinut^ t IV, p. 6S-03.
peut-être pas encore à cette épofpie des opinions bien définies sur ces différents points, oa devine aisément combien ses sentiments étaient opposés à ceux des Suisses, lorsqu'on connait les œuvres qu'il donna plus tard.
Ainsi, l'assimilation de ht poésie et de la peintmv, si chère à Breilinger, est le contre-pied des doctrines du LaokooHf où l'auteur élève une infranchissable barrit entre les deux genres. Les doclrines des Suisses sur la fable, genre, à leur avis, propre à combiner le pittoresque avec le merveilleux, ont été combattues indirectement dans la collection de ses Fables, et directement dans les traités qu'il y joignit. Quant à Tépopée, malgré son admiration, très* limitée d'ailleurs, pour le Même de Klopstock, il n'a jamais regarde ce genre comme celui qui convenait au siècle, et s'est attaché de préférence au drame. Ainsi, sur tons les points, il se sépare des Suisses.
11 y avait peut-être au fond (1) une certaine conformité de vues entre Lessing et les Suisses, touchant rindépendance du génie. Mais Lessing est loin de l'avoir reconnue. Dans diverses pièces de poésie cntiqne, il n*e«t pa» moins dur poor les règles des Sviases que pour eelies de Goltscfaedv
f Âh^ pauvre poésie! s*écrie-t-il, au lieu de renthousiasme » et des dieux dans le cœur, les r^les avyourd'hui suffisent! » Encore un Bodmer seulement^ et les belles niaiseries rem- 1 plironl le cerveau du jeune poête^ à la place de nnspiration » et du feu poétique. »
(I) Y. Danid, p. iSS.
rêlé.
« Un esprit, dit-il, que la nature a destiné à devenir un » modèle, est ce qu'il est par lui-même; il devient grand » sans iTcles. Il va sûrement, quelque hardie que soit sa D marche^ sans qu'on lui montre le chemin. Jl crée de lui- B iDèmo. U te tient lieu d'école et de livxea» Ce qui I&touche, » émeut, ce qui lui plalt^ sait plaire. Son goût fortuné est le » goût de tout le monde... Et maintenant dites-moi de quoi 9 lui servent les régies serviles, qui, pour être solidement B appuyées^ s'appuient sur Texmple qu'il donne (l)f
Ce qui ne déplaisait pas moins à Lessing dans les
Suisses que dans Goltsched, c'était qu'il ne voyait de part et d'autre qu'une multitude de critiques, et pas une oeuvre de maître. Mais surtout il était choqué d'y trouver un esprit de coterie, qu'il a eu de tout temps en aversion. Dans une pièce sur le goût ac" iuêl en poésiCf il suppose un dialogue entre un Suisse, ardent adepte de la poésie myslique, et luimême. Cet enthousiaste lui fait la leçon sur la manière de penser et d'écrire en poésie : ce qu'on lui propose d'imiter n'est autre chose qu'un certain sublime confus, admiré par les disciples de Klopstock.
« Non^ dit Lessing, je ne suis pas assez fou pour mtHMttie » aux maios les chaînes que J'avais aux pieds^ et pour croire » que je ne les porte plus^ parce que ce n'est plus mon pied » qui les porte. — Eh bien! s'écrie l'adversaire en courroux,
1» et d'une voix de tonnerre^ que jamais aucun Suisse ne f ac-
» corde aucune louange I j)
(t) An4. ir. Marpwrg, â6tr d. Mig^kk, ilê> «