CHAPITRE VI
Le Laokoott. .
Après deux mois d'excursions dans les domaines de quelques nobles amis, qu'il était assez fier de posséder, Lessing parvint à Berlin (mai 1765). Là, il acheva et publia l'ouvrage qui nous paraît être son chef-d*œuTre, le Laokaon (1 766).
Notre plan ne nous permet pas de toucher & toutes les questions que soulève un écrit d'une si haute importance. Nous nous proposons seulement de marquer la place que les études de ce genre tiennent dans la vie de Lessing, et de caraclériser le dessein du Laokoon^ la méthode du critique, et les principales conséquences de ses théories.
On se rappelle qu'à l'université de Leipzig, Lessing avait appris du professeur Christ l'usage qu'on peut faire des textes antiques pour l'étude des arts. Un esprit avide, comme il était, de tout genre de connaissances, et qui brûlait du désir de se mesurer
I avec toute espèce d'écrivains, ne pouvait laisser de cMé la eritique des arts. Tout l'y portait : son instinct
I de critique ouvert à tout, son érudition merveilleine sur les matières antiques, et la faveur générale
I du xviA* siècle pour les questions d'esthétique.
I Le plus grand caractère du siècle est d'avoir cherché en général à établir ses opinions sur des principes philosoptiiques. Qu'il se soit souvent trompé, qu'il se soit qin Iqucfois enfermé dans des principes trop étroits, c'est la condition de tout effort vers la vérité : du moins il a eu la nobla ambition de s'éclairer à ses risques et périls. Ainsi tii-il pour la science du goût, qu'il essaya de fonder, et dont il a inventé le nom. C'est un Allemand, Baumi^artrn, qui, au milieu même du siècle, en 1750, hasarda le prftmîer ce mot &EHhéiique, dont il a fait le titre de son livre. iMais avant lui déjà, combien d'ouvrages en France, en Angleterre, en Allemagae, traitent du goût, s'efforcent de le définir et de TassujetUr à des lois !
Une question qui, à première vue, peut paraître
bornée, devint le centre des discussions sur le goût. Quels sont les rapports de la poésie et de la peinture? Tel fut le problème qui donna naissance à YEsthétique, et dont la solution était réservée à Lessnig et au Laokcoon.
Déjà chez nous, dès les premières années du siècle, le pur, l'élégant Fénelon, ce disciple inspiré des anciens, avait comparé, mais sans aucune prétention didactique, la poésie à la peinture. L'expression de peindre revient sans cesse dans ses juge-
mente et daiis ses éloges à propos des plus grandB
poêles de l'antiquité. Il dit même en propres termes : « La poésie est une imitation et une peinture (1). Cependant Féaelon n'avait eu d'autre dessein que de faire sentir, à l'aiSe d'une comparaison naturelle, ies qualités qui lui paraissaient les plus éclatantes dans le stjle d*un Homère et d'un Virgile. On ne tarda pas à tirer de ce rapprochement, presque inéifitahie entre deux arts diflérents, une théorie de ces deui arts. Uabbé du Bos, dans ses Réfkxumê cri-tiques sur la poésie et la peinture (1719), prit pour épigraphe cet hémistiche d'Horace, abusivement in«* terprété : Ut piciura poeâis. Il semblait par là couvrir de l'autorité d'un poète ancien la confusion de ces deux genres. Pourtant il était encore loin de les confondre, puisqu'il blâmait, dans la peinture, la représentation énigmatique de la pensée sous forme d'allégorie, et attribuait à la poésie seule le privilège du sublime. Mais la confusion s'accrut après lui« grâce au progrès de l'esprit d'abstraction.
l<e XYU** siècle avait aimé la mythologie dans la poésie et dans les arts ; le xviu' y subsHtua rallé-* gorie. 11 n'y avait pas loin d'une mythologie d'emprunt, qui n'était qu'une sorte de travestissement des idées et des personnages contemporains, à d'autres fictions qui transformaient directement des êtres de raison en objets sensibles. De part et d'autre, c'était convention pure et froid symbolisme. Plus la philosophie gagnait, plus elle renversait toutes les
(!) L. $.lMOùit.de VAead., V.
images traditionnelles, qui ne lui présentaient plus aucun sens, pour élever à leur place des abstraclions
I %urée89. dam lesquelles Tiroagination n'était plus que l'humble servante de la raison. Il s'ensuivait une confusion inévitable des idées des diiïérents arts;
i ear pour flatter ce goût de raisonner qui s'emparait du siècle, tous devaient rivaliser d'intentions philosophique»; tous, d'un commun mouvement, devaient
j s'éloigner de la nature sensible, et prendre leurs objets d'imitations moins dans le monde physique, que dans le monde intellectuel. La poésie même, réduite à exprimer des idées plotAt que des sentiments et des actions, devait, pour oQrir des compensations à la sensibilité frustrée, se jeter dans le genre descriptif. Ainsi elle dessinait avec les mots, tandis que les arts du dessin raisonnaient avec le erayoo : efiTort contre nature des deux parts, et servie tude coraraune sous le joug de la philosophie, dont une philosophie meilleure devait tes alîrancbir.
La question des rapports de la poésie et de la peinlure fut résolue en sens divers par les critiques. Presque tous exagéraient les ressemblances des deux
j genres, nukis les uns voulaient que les peintres imi-
I lassent les poètes, et les autres, que les poètes imitassent les peintres : Bodmer et Breitinger, dans
I leurs Diseaur$ des Peinires (1721-1 722), suivant en ce point Àddisou, leur modèle (i), confoaduient 1 uu
' et l'autre genre, osais surtout au détriment de la poésie, que Breitinger, dans sa Poétique, foisait con*
(1) JMnHmmÊrkêméMllMi im.
«sier surtout dans l'art de décrire. Ualler, par son poème des Alpes, donnait gain de cause à leurs
théories. L'Italien Ludovic Dolce (1) proclamait de même que le bon poète est bmi peintre, et citait comme modèle le portrait d'Alcine dans TArioste. L'Anglais Joseph Spencer (2) portait au plus haut degré la confusion des genres. Son compatriote, Daniel Webb (3), représentait la poésie comme l'at- Uance du pouvoir de la musique avec celui de la peinture. Au contraire, le comte de Caylus, qui connaissait mieux la peinture que la poésie, voulait que le peintre prit ses sujets dans les poètes, et regardait comme le poète le plus parfait celui qui présentait des tableaux tout composés à Timitation du peintre (4).
Déjà, cependant, certains critiques cherchaient à établir quelques distinctions essentielles entre les
deux genres : ainsi, Winckelmana, dans ses Pensées 9ur VimUaiim des ouvrages grecs, etc. (â), regardait la [)lacidité du visage comme une condition essentielle de la beauté dans les ouvrages d'art; Christian-Louis Hagedorn, dans ses CensidénUims sur la peinture (6), bannissait le laid des arts représentatifs. G était les distinguer des ouvrages de la
(1) IHalûçpue sur îapeMwre, U3S, ap. Guhmuer^ 0> JB. Lessing, 1. 1, et ap. Lessing, Laohoùn.
(2) PolymeHs, Londres^ 1747^ ap. Lessing.
(3) EntnUnu sur le beau dans hipeintyre, ibid.
(4) Tableaux tirés de Vmade, etc. 1787.
(5) Gedamken ûbet die Nachahmimg dst griechischen Works in der MakreiundBildhawrltunst (1755).
I poésie, qui ne sMl pas enfannéB dam les ménieB liiuiles, et ne peuvent produire l'impression de la beauté visible. Mais Winckelmann (enail entare aux
doctrines des Suisses sur l'union de la peinture et de la poésie, et mettait au plus haut rang de l'art les nipréseutations allégoriques. Hagedorn admettait
comme uu axiome la similitude générale des deux I arte (4).
Td était Tétat de k question, lorsque Lessing entreprit de la résoudre d'une manière détinitive. Un gnuid nombre d'observations ingénieuses et d'idées vraies avaient été exprimées par les critiques précédents; mais aucun principe n'avait été établi d'une rnanî^ démonstrative. De longue main, Lessing s'était préparé à soutenir cette discussion. Rien ne lui est étranger de ce qu'on a écrit avant lui sur la matière; ses idées se forment peu à peu, el les germes de ses définitions apparaissent dans ses ouvrages antérieurs.
Il sortait à peine des universités, lorsque Mylius,
' son ami, donna au public allemand la traduction du fameux ouvrage du peintre anglais Hogarth, ÏAnaly$e de Im beauté (i754). Là, nulle métaphysique de l'art : la beauté réduite à la forme, la forme ramenée à ses éléments, les lignes : la ligne courbe,
' source de la beauté ; la ligne sinueuse, source de la
grâce. Lessing, charmé de cette tliéorie tout expé-
, rimentale du beau, recommanda l'ouvrage avec une
(1) Giibrauer^ (y. £. Lessing, L,l,çh^ u. Cf. (lenriuus^ t, lY*
ifisitteiice i^ilnordinnre. Il espémit sans doute que
la discussion allait s'emparer des idées de Hogarth, oi SsÀte sortir du choc des opinione la science du beau. Quant à VBiAétique de Bamif^iien, déjà publiée antérieurement, il ne parait pas y attacher une grande importance. Maie le philosophe llendeltaohn sVmparedes questions abitraitesdédiîgfiécs par lui, et discute à sa manière, avec plus de bon sens que d'originalité, non-eeulenient le» théories de Baumgarten, émanées de Técole de WolfT, mais encore celles de llulchesoQ etdcBurke. Incapable d'ailleurs, nous Tavons yu, de penser sans Lesaing, il hii sou-* met toutes ses idées, et lui fait partager le fruit de ses études. Celui-ci, entraîné par son ami, traduit, en i 758, ÏSmd mr Is beau ei h mMime de Burke, qui avait paru Tannée précédenle.
Mais Fouvrage qui exerce sur tous deux la plus grande influence, est celui de Winekelmann. liendelssohn en adopte les principes, et Lessing les combat. Le débat se trouva concentré sur la grande question du siècle, les rapports de la poésie et des arts représentatifs. Winckelmarni soutient qu une condition essentielle du t^u dans les arts est Timitation de la nature en repos^ parce que le calme est la roa^ que de la grandeur d àme. U fait donc dériver la beauté d'un principe tout spirituel. Mendeissohn s empare de cette théorie, et l'applique à la poésie, même dramatique. Une àme qui se possède dans les plus cruelles épreuves est, à son sens, le plus digne objet de la tragédie; 1 admiration est le ressort, la
grandeur d'àme e«t l'espèce de beauté qui convient par excellence à ce genre (1). Ainsi, de même que Winckelmann, il conclut à un principe unique du beau, et ce principe est tout moral, il soutient ces doctrines dans sa correspondance avec Leasing ; il les développe dans un écrit, sur les sources et l'al^ liaHce des beUe^'4eUres ei.des beaua^arU (i 757).
Rien de plus contraire aux opinions de Leesing ; celui-ci croit que chaque genre comporte une beauté qui iui est propre ; et, bien que son ami lui reproche de trop s'attacher à la distinction des genres, il n'aperçoit que là le salut de la poésie et des arts. Pour chacun des deux genres, chercher des beautés étran* gères, c'est manquer la vraie beauté. Sur la poésie, il a déjà indiqué son avis dans ses Di'.weria^ions sur la fatle. L'essence de la poésie est Faction : à chaque genre poétique appartient son genre d'action ; mais en général, une action est un changement ou une somoie de changements qui se suivent, et non qui se groupent côte à cMe, de sorte qu'une oeuvre poétique qui représenterait un tableau tout fait mentirait à son nonu
Telle est l'idée mère du tMltoon. Mais pour la développer, Lessing avait besoin d'un adversaire : car pour lui, toute théorie était une polémique. Nous avons nommé l'adversaire qu'il se choisit, c'est Wfnckelmann. Il n'en pouvait prendre un plus considérable. VHiêioire des arts dans taniiquUé n'avait pas encore paru quand il se mit à l'ceuvfe: die
(1) L. 20 nof . nSS.
fut publiée pendant qu'il écrivait son livre (1764), et il n'eo put tenir compte que dans ses derniers chapitres (1). Mais elle ne OKMlifia rien aux principes qu'il avait soutenus contre l'auteur des Réflexions $ur rUniUUwu deê Grecê datif la peinêure et la BcalphMre. L'avantage que gagnait sur hii Wtnekelniann par Tétude qu'il avait faite à Hume des chefsd'œuvres de l'ari antique^ était plus considérable que nouveau Déjà en Allemagne, le savant arcMo» logue, l'amateur passionné des beaux-arts, porté par une vocation irrésistible, avait vécu au milieu des œuvres d'art et des artistes, notamment à Dresde, et avait acquis des connaissances qui manquèrent toujours à Lessing. Mais qu'importait i un homme dont les idées toutes philosophiques trouvaient, il est vrai, dans les monuments de Tart, leur confirmation expérimentale, mais pouvaient^ à la rigueur, s'en passer ?
£a etïet, ce qu'il y a de décisif dans le Laokoon, ce sont les conséquences que Tauteur tire en quelque sorte de la définition même des arts. Une multitude de discussions accessoires de goût et d' érudition s'ymtrecroisenl. Sur ces points de détail, la découverte d'un monument nouveau de l'art ou d'un texte antique auparavant négligé, pouvait donner matière à des modifications d'omnion* Ibis le fond même de
la doctrine n'en pouvait souffrir : il reposait sur des vérités trop générales et trop absolues.
Si Lessing a donné pour titre à son ouvrage la
(i)V.§xxiy.
nom de Laokoon^ ce D'est pas qu'il prétende se borner à l'étode d'un seul groupe de sculpture. Mais comme son esprit n'aime point à procéder d'une manière synihétique, et ne s'élè?e aux idées générales que par l'analyse du particulier, il prend d'abord un exemple. Et quel exemple plus heureux pour son dessein , que le groupe de Laokoon ? La sculpture et la poésie avaient travaillé sur le inènie sujet : deux cliefs-d œuvre étaient sortis de cette rivalité. Où pourraitH>n mieux juger des différences et des ressemblances des deux arts? Winckelmann avait déjà institué la comparaison entre l'œuvre du poète et celle du sculpteur : il donnait Fatantage au dernier, en vertu de son principe d'eslhéUrj ne, que l'expression de la grandeur d'àme est plus belle que celle de la passion.
Lessing enlreprit de prouver sur le même exeraple, que les deux auteurs avaient dû chercher des beautés différâtes, en raison de la diffifcrence des genres, qu'il s'appliquait à mettre en lumière.
Le premier titre marquait le point de départ, et le second Folijet même du lim, à savoir : Des 2imiles de la poésie et de la peinture. Dans sa préface , Fauteur ne manquait pas d'avertir le lecteur que , sous le nom de féintwre , il entendait les arts représentatifs en général; comme aussi, sous le nom de poém , il ne s'intercUsait pas de jeter qudques coups d'œil sur les arts où l'imitation est successive.
C'était donc une nouvelle classification des arts qu'il apportait : d'après quelle méthode et quels principes? L'épigraphe le laissait deviner, la préface
la douoaU à cnleodre. C'était la métlioile el les priiicipas des ancien», dieom mien, d'Aristote, qiril ne nonimail pas. Lessiog trouvait qu(; les anciens, dont les définitioos sont toujours si exactes, ataient laissé là une lacune : il venait la combler. Mais conoment ? autant qu'il le pouvait, comme ils 1 auraient fait eui-mémcs.
Aristote « comme on sait , définit la poésie aitim que la peinture, une imitation (i). Quant auxdiSérents genres de poésie , il les détinit entre eui par • les différences de moyens, d'objet et de manière. C'est exactement ainsi que procède Lessing pour la peinture et la poésie. Toutes deut sont des imitstions, mais dles ditîèrent par les moyens, Tobjet et la manière. Tel est le sens de l'épigraphe du livre, emprunté à Plutarque , qui lui-même parle id à la manière d'Aristoie (2).
Que la poésie ai la peinture, et tous les arts qui leur resseôiblent soient des imitations, c'est un point que Lessing ne discute même pas, tant, disciple fidèle des anciens, il, le croit hors de contestation. Quant aux principes de différence qu'il aperçoit entre ces deux classes d'arls, nous allons les résumer, en suivapt Tordre d' Aristote, pom- être plus dâir et plus court C'est en effiot oelui qw nnt Lessing, sans le dire.
Moyens. « La peinture emploie, pour son imitajition, des figures et des couleurs dans l'espace; la
(1) Poet,, c. 1.
(2) ''YXii xai 'i^àizoïç ^i^-^ami Sta^é^ouai.
» poésie, des sons articulés dans le temps (1). j» Aria* tote avait dit : «i Les uns (les peintres) imitent en re~ •présentant les objets à Faide des couleurs et des » figures; les autres (les poètes) ioiitent à l'aide de »la parole {%). »
On yoii cfue l'originalité de Lessing consisie à introduire dans ses définitions les notions de temps et d'espace : innovation éminemment philosophiqae et féconde, d'oè tonte sa ttiéorie est déduite avec une parfaite rigueur (3). • /
Objets. Ën effet « des traik ordonnés les uns près •des autres, ne peuvent représenter que des objets •situés les uns près des autres, ou dont les parties •sont juxtaposées; » d'autre part, des signes € qui
• se suivenl les uns les autres ne peuvent aussi ex-
• primer que des objets qui se suivent, ou dont les
• parties se suivent. •
Des objets du premier genre « s'appellent des
• corps. Conséquemment des corps, avec leurs qua-
{{) Laoh., c. XVI.
(2) Poet., c. I.
(3) Le comte de Caylus avait entrevu cette théorie, mais confusément ; Lessing a tiré grand parti de ses observations, en lem* doDoant plus de précision: aLa Poésie^ dit le critique français, plus aacienoe que la peinture, a de grands avantages sur elle. Un choix keiiréhx «t juste de peu de mois, lui suffit pour rendre les plus grandes et les plus vastes idées, pour les lier à celles qui les précèdent et qui les suivent... Elle ûût plus^ elle pmU la suceetiion de$tBmp$} eUe exprime le nuNivement, les muoices passagères et rmehakimmd ân mftiom. La Peinliire^ plus bornée dans ses moyens... ne peut présenter aux yeux que twitant heunm d'une nature frappante, en réunissant tout cé qui peut concourir à la • rendre claiie à Tesi^, etc. (ToAtaMs m» âê riUade, Avert.)
jiliiés visibles, sont l£8 objets propres de la prâ* »ture. »
Des objets du second genre cs^appeUoDi ea gi*
»néral des actions. Conséquemmeot des actions sont «l'objet de la poésie. »
Manière. Cependant la peinture imite aussi des
actions; mais elle les imite en représentant les corps et la disposition des corps dans lesquels elles se passent. La poésie, de son o6té, imite aussi des corps, mais elle les imite en exposant par des traits successifs, les actions qu'ils a[coomplissent.
Le peintre, borné à un seul mouTemeot de Tac* tion, et ne pouvant exprimcrni ce ({ui le prépare i\\ ce qui le suit, doit choisir le moment le plus fécond {den praegnatUesien), c'est-à-dire celui d'où Tesprit aperçoit le mieux le précédent et le suivant.
De même le poète, dans ses imitatious successives , ne peut exprimer qu'une seule qualité deft corps, et doit choisir celle qui éveille l'image la plus sensible de l'objet sous le rapport du dessein qu'il se propose.
De là suit, pour le poëte, la règle de se borner à une seule épitbète pittoresque, et de ne tenter qu'avec discrétion de représenter des objets corporels (1).
Là-dessus, Lessing va au-devant d'une <Ajection inévitable :
Homère lui-même a souvent peint des objets corporels, quelquefois par une accumulation d*épi-*
^ (1) Laok., XVI.
thètes, quelquefois en décrivant toutes les parties d'un objet : il a £ut plus, il a décrit tonte une série de tableaux dans le Bouclier d'Achille.
La réponse est juste et ingénieose, en laissant de cMé quelques eieeplioiis qoi ne nuisent point à la théorie.
Homère y dit Lessii^, quand il décrit^ fait en '
sorte de raconter. Peint-il le char de Junon, c'est en rapportant successivement toutes les actions d'flébé, qui le construit : chaque partie du char, en parai»sant à son tour, reçoit l'épithète qui lui donne une iorme pour l'imagination. Si le poëie veut nous faire connaître le costume d' Agamemnon, îl raconte corn* ment le roi sliabille. Entîn, décrit-il le bouclier d'Achille, il nous montre Yulcain à l'oeuvre, et nous voyons le dienen composersuecessifèmentles figures et les tableaux. La théorie ne pouvait être mieux justifiée, à l'aide de Tobjection même.
Mais» d'après ces principes, que devient la poésie purement descriptive? Lessiog a contre elle une cèjection à laquelle je ne ?ois pas qa^on puisse répondre; c'est qu'avec la prétenlion de peindre, elle ne peint pas; en d'autres termes, que l'esprit ne voit pas Tobjet décrit. Ces! ici question d'expérience» Plus l'auteur accumule de traitspour représenter l'objst, plus l'image devient confuse* Ën rivalisant avec on art étranger, la poérie compromet sa puissance : qu'elle renonce donc à une lutte inégale, où l'on peut déployer beaucoup de talent d'expression, sans profit pour le lecteur.
Lessing fait une exception en faveur de la poésie
didacliquej mais, ajoute-t-il, ce n'est pas de la poésie.
Quoique nous ne cherebions pas à drocuter mr les
mots, nous voudrions bien savoir comment il qualifie ks GéQrgi^pêeM. C'e»i ici que {Mirait Técueil où coaduiseot ses cooelusions. Il aurait fallu foire des exceptions et expliquer comment de grands poètes ont pu échapper à force de génie aui ineoayéDÎents du genre descriptif. Sa théorie a donc quelque chose d'étroit, mais seulement par un excès de rigueur dans les déductions. Les csuTies de Tesprit se plient difficilement dans le détail aux classifications absolues.
Toutefois, c'était rendre en ce temps-tt un émi-
nent service à la peinture et à la poésie, que de séparer leurs domaiaeSy trop facilement confondus: Lessing ruina pour toujours la théorie fondée sur cette ingénieuse antithèse de Simonide, érigée en axiome : c La peinture est une poésie muette, et la «poésie une peinture parlante (1). »
La poésie allemande renonça peu à peu au genre descriptif, pour s'attacher à Tactiim, telle que la définissait Lessing, c'est-à-dire, l'expression des mouvements successifs de l'àme ou du corps. C'était pour elle la liberté : car Vimagination, dans la poésie des* criptive, est asservie à la nature extérieure, que le langage s'applique à copier avec tant d'efîort.
Mais si l'action est Tessence de la poésie, le genre dramatique en est le plus haut degré : conclusion
(1) V. PlutarqoB, dt te Itel tf. prîtes.
couforme à tous les principes de la poétique de Les^ ftÎDg, et qui devint, dans la dernière partie du rièdet ropinioM dominante en Allemagne.
L'influence du Laokoon sur les arts du dessin fut moins sensible. Là , le goAt du siècle pour les abstraclions figurées était soutenu par une aulorité plus compétente en matière d'^t que Lessing hii-méme. Lhisforien des arts dans Tantiquîté, l'illustre Winckeimann, tenait pour l'art allégorique (t).
On peut ajouta, sans se hasarder dans les questions d'esthétique fMnre , que la théorie de Lessing avait, par rapport aux arts, un côté défectueux. C'était iuen bit à lui de remarquer que les objets propresdeleuTBimitationssontles corps ; c'était mieux encore de leur donner pour fin propre la beauté. Mais d'où irie&t la beauté? Est-ce seulement des lignes, de la forme sensible P On risque, par cette doctrine, de tomber dans une sorte de matérialisme de i'ari. Lessing n'avait pas prévu ce danger : ce n'était pas son objet. Mais Winckelmann et ses disciples avaient lieu de trouver ses conclusions indignes de Tart, et c'est^vec raison qu'ils lui opposaient ce noble principe, que la beauté est l'expression de la grandeur morale.
Le Laokoon fit de Winckelmann un ennemi irréconciliable de Lessing. L'illustre historien de l'art ne pouvait supporter aucune contradiction , et son adversaire le harcelait sur le détail comme sur Fensemble, avec les armes du raisonnement et de Té-
(1) Genr., t. IV, p. m.
rudiiion. Il se vengea par des propos méprisants; homugf en rassemblant de nouveaux matériaux pour une ocmtinuation du iMhoam qui ne fut jamis achevée, mais où les pelites erreurs de Winckelmaoa élaidoi relevée avec cette mioulie pédanieMfue dont nous awns indiqué déjà quelques exemples.
Les critiques du temps se partagèrent entre ces deui esprits si opposés (1). Ce qu'il nous importe le plus de com]iaitre, c'est l'impression produite parie iM^sean sur la jeune génération, celie qui deiait
donner à r Allemagne ce qu'on appelle ses classiques.
tierder, alors âgé de \iogt-deux ans, fut frappé de la force de raisonnement et de l'érudition de Leasing : mais son goût s accordait davantage avec celui de Wiockelmann : on le ^oit s'etibrcer de tenir la baianee entre les deux critiques , mais avee vm prédilection marquée pour le plus spiritualiste.
Goethe, à peine s<Nrti de Tenfooce (2), mais atec eni esprit et ces connaissances d^une étendue déjà si prodigieuse^ se sentit frappé, à l'université de Leipag, comme d^un trait de lumière par l'apparitioa du Laokoon,
c n hxti être encore Jeune homme^ écrit-il dans sa Tieit-
» lesse, pour pouvoir se représenter Tirapression que ce livre » fit sur nous... La différence des ans du dessin et de ceux
» de la parole devenait sensil^e : les sommets des deux
(1) Gulmiiisr. 0. JL Lming, ï, p. 73-SS.
(2) na^à peaprès 17 au quand k line parut fpé Ie28 aoflkt 1749).
» gelures nous apparaissaient séparés , quelque rapprochées 9 que pussent être leurs bases. L'artiste du premier §um
I • devait se tenir dans les limites du beau ; bien que le second B genre, qui ne peut se passer d'exprimer le sens d'objets » de toute espèce, se fasse pardonner des excursions hors de
j » ces mêmes limites. Le premier travaille pour le sens exté- » rieur, que le beau seul satisfait; le second pour l'imagina- B tion^ qui peut encore trouver son compte avec le laid. • Toutes les suites de cette magnifique pensée brillèrent à 1 nos yeux comme dans un éclair (i). »
Que peul-on citer de plua eoacluaat sur l'iofliieiioe du iMkoenl Schiller aussi, quoique beaneoup plus
tard, reprenant pour uu autre dessein la campalaiaoo entre Virgfle et le sculpteur» rend hommage à la solidité des conclusions de Lessing sur la dis* tiuclion des deux arts (2).
Ce line opéra donc une révolution dans la erilique allemande, et conlribua à préparer la poésie nouvelle, par la fermeiUalion qu'il provoqua dans ces jeunes géniea* L'homme qui portail ainsi le flambeau de la critique devant la généralion naissante, l'avait allumé aux foyers antiques : il se couduîaait au travers dea idées modernes à la lumière des principes d'Aristote ; et c'est ainsi qu il montrait le chemin à l'AUefliagoe» en regardant vers 1 antiquité, et tournant le dos à la France.
On serait surpris de ne pas trouver dans le Laokoon des attaques nombreuses contre le goût Irançais. Nous ne nous arrêtons pas à les relever. Disons seulement, en un mol, qu'après Winckelmaun, l'ad-
(1) Aus, m. Uhcn, MF» B., t. I, p. 400.
(2) Vtbm' da$ Pathetitehe, t. X., p. 79.
wiaîra le ploi toofent hireeié par LMÎng. mà le
comte de Caylus, qui ne s'en doutait guère. Le Laokoon ne fut pas connu en France avant le commencement de ce siècle (1).
L'auteur eut cependant une étrange tentation, celle de le doonei* lui-môme à cette nation qui lui était M odieuse, en rscheroit pour elle. On a retrouvé la traduction qu'il fit de sa préface dans ce dessein : c'en est plus qu'il ne faut pour prouver qu*en d^ii de ses étonnantes ilhmons, on éoii le féliciter de s'en être tenu là (2).
Malgré radmiration excitée par le LaoktHm chez lesfutiirs génies de rAllemagne, Lessing ne reeoeîllif pas assez tôt les témoignages de l'estime publique pour y trouver le salaire de ses travaux. Découragé par la froideur de la critique autorisée, il songeait à quitter la Prusse et rAllemagne même. Depuis longtemps il désirait voyager en Italie et en Grèce, pour voir de ses yeux ces ouvrages de l'art antique, qu'il ne connaissait que par les livres. D'ailleurs, que faire en Allemagnet Son indépendance farooehe Técartait de tous les postes auxquels il pouvait prétendre. Une chaire à Kœnigsberg lui ayant été offerte, il la refusa, parce qu'il fidlait prononcer tous les ans un discours à la louange de ce même roi qu'il
(1) Tradnttpar YandertKHirg, en ISOt.
fkmimimtraaê mOem^ '
« le vais le rédiger de mmem, et d*en donner la suite aux • Français, cette langue m'étant dans ces matières tont au moins » ansri liumlière que l'autre. » {GEuvres, éd. de MalUahn, 1857, t. Xi, p. 196).
vaoiait «i votootien, à cooditmi de le laire sans salaire.
La place de bibliothécaire du roi devint Taeanle. Elle fût proposée à WinckelmanD, qui trouva le traitement indigne de lui. Les amis de Leasing le mirent alors en avant. Frédéric donna la préférence à m bénédictin franiçais, nommé Pernéty (i). Déci* dément, Tadmiraleur du grand roi devait toujours conserver le mérite du désintéressement.
Mais de quoi se serait-il plaint t N'avait-il pas tout récemment, dans une dernière lettre sur YEtat ac^ tuel de la littératêtre (2), proclamé que les protections princières sont plus nuisibles qu'utiles ; que les souverains protecteurs des lettres, fussent-ils des Louis ne font que substituer leur goût per^ sonnel au vrai goût, qui est celui du génie ; « tandie que celui-ci livré à lui-même^ s'ouvre, comme un torrent, son chemin à travers les plus gramlb obstacles? t U fallait, conformément à ces théories, se résifjaerà forcer les obstacles comme le iorreut, dûton n^avoir jaouûs de lit pour couler paisiblement»
Lessing était encore jeune; il avait encore la foi; nul lien de famille ne l'encbainait ; il tenta une d^ nièie fois de s'assurer le repos par sa propre énergie.
[1) Stahr, t. I, p. 237.
(2) N* 332^ 20 juin 1705.