CHAPITRE IV
i7IS3-n58.
§4. ~ Deuxième séjour ▲ Berlin. — PuUflicatioii des œuvres de Lessing. — NiooUu et Mendelssohn.
— Etudes de littérature anglaise. — Misz Sara Sampsoo.
Écrivain assez obscur quand il avait quitté Berlin, Lessing n'était guère plus connu quand il y rentra* Mats sa réputation ne tarda pas à grandir* A peine de retour, il reprit sa place dans \e Journal de Vosz. Presque aussitôt il commença la publication des ouvrages qu'il avait amassés dans son portefeuille.
La première et la seconde partie de ses œuvres parurent en 1753, les deux suivantes en 1754. Ces recueils se composent des écrits dont nous avons raconté plus haut l'origine, et de ses fables et contes en vers, dont nous n'avons rien dit encore.
L'attention des gens de lettres fut d'abord al-
tirée sur lui par sa querelle avec le pasteur Lange. La célébrité dont jouissait le poète trafiucteur d'Ho* race jeta de l'édat sur son adrersaire. Toute l'Ai* lemagne savante prit parti. Lange avait beaucoup d amis, mais la vérité et le talent étaient du côté de Lessing.
Il entraîna tout le monde : le Journal savant d'Iéna lit une vaine campagne en faveur de Lange et rendit les annes» Gdui de Gcettingiie s'était prononcé tout d'abord pour Lessing , et lui demeura fidèle dans la personne de Michaelis (4). On voit par la correspondance de Lessing le prix qn*il attachait à cette dernière conquête (2). Par sa profonde connaissance de la littérature anglaise, Michaelis devait être un des soutiens de la réforme littéraire que Lessing allait entreprendre.
La diversité des œuvres que le jeune poiygraphe mettait au jour lui assurait des litres pote prendre place à la fois dans plusieurs groupes d'écrivains. Ses poésies légères. Chansons^ Odes^ Epigrammes^ lui assignaient un rang parmi les poètes qu'on pourrait appeler d'action, par opposition' aux poètes rêveurs et religieux de 1 école de KlopstocL A la tète de cette pléiade peu poétique, il est mi, mais nimée dépassions patriotiques, auxquelles Frédéric H allait donner satisfaction, il faut nommer les deux poètes de la Prusse, Gleim et Ramier, et un vaillant officier, Ewald de Kleist, dont Texemi^ releva la poésie aux
(f) Danzel, p. 250-251.
(2) 10 fév., 16 oct. 1754.
yeux de rarmée prussienne. Gleim est le lieo de
celte société de poètes, etLessâng leur ami commun.
lia autxe groupe poétique fort consrdérable.à celle époque , est celui des fabulistes. La laUe jouit eu Allemagne d'une faveur singulière dans la première moitié du xvui' siècle. Breilioger en rédigea la théorie avec une complaisance marquée : tout le monde se mêla de la pratique. Pendant un quart de siècle, les fabk s éclosenl par milliers dans ce concours de toute r Allemagne (1). La mode en menait de France. On se proposait pour modèles la Fontaine et la Motte, qu'on mettait au même rang. Entre tant d'imitateurs des fabulistes fnuic^is, nous citerons Hagedom, dont M. Germinus veut &ire un la Foulaiiie allemand ; et Gellert, qui par sa candeur ingénieuse et le naturel de son style, est resté le meilleur des fabulistes germaniques, et a suacité lui-môme des imitateurs.
C'est à côté de ces poètes que Lessing .vint prendre place avec ses Fables et Contes en vers. Il ne veut pas cependant qu'on le tienne pour uu imitateur de la Fontaine :
«J'aurais dû, dit-il, suivre la manière du poète français, si • j'avais voulu me conformer à la mode. Mais j'ai trouvé s qu'unejnultitude d'écrivains^ pour ravoir imité sans talent^ » sont tombés dans de telles ineptiés, qu'on les prendrait » plutôt pour de vieilles femmes que pour des moialisles; Je » voyais qu'il n'est donné qa*à un Gellert de marcher 9 iieureusement sûr ses traces (2).
(1) Gerrinus, U IV> p. Sl> is.
(2) asmm, V et 2* part Fr^.
Malgré qu'il en ail, on sent l'influence qu*a exercée sur lui la FoaUioe. Elle se traduit par des digrearioas qui Vmmi à la bonhomie, par une recherche de naïveté contre son naturel, par des inlentions satiriquee à Fadresse des femmes et du mariage. Maia toutes ces imitations (involontaires, si Ton veut), lui ont été funestes.
Il n'est pas plus heureux lorsqu'il affecte de redresser la Fontaine et de lui donner des leçons dans son art, soit qu'il se vante de ne traiter que des sujets de sa propre inv^tion , soit qu'il réunisse en un même genre la fable et le conte, en relevant des contes licencieux par de graves leçons de morale. La Fontaine ne lui a jamais porté bonheur, ni quand il Ta imité comme malgré lui, ni quand il Ta rabaissé comme par ressentiment. U ne parait guère que ses contemporains l'aient mieux compris que lui, malgré leur engouement. Lessing avait suivi la mode en écrivant ses fables et oontes en vers ; plus tard, pour réagir contre Tenlraînement général, il composa ses fablss en prose et ses théories mr la fahle.
Les écrits rassemblés par Lessing dans les premières parties de ses obuvres, annonçaient à la fois un po^e^ un dramaturge, un érudit et un critique; De tous ces personnages, celui qui frappa le plus Tattention, fut le critique : c'était aussi le plus mûr. Des lettres éeritea k dea amis ; et qu'il inséra dans
son recueil, manifesUieni un jugement fermé sur le poème de Klopsloek (1). Or, le «entiment qu'on avait sur cet ouvrage était alors la pierre de touche des opinions littéraires. Ënlre les sectateurs de KIopstock et ses adversaires, il semblait qu'il n'y eût pas 4e parti moyen. Cependant Lessing n'entrait * dans aucun des deux earops« Les Suisses avaient Toeil sur lui : des correspondances nous apprennent qu'il paraissait douteux, et qu ou le regardait comme assez important pour vouloir le gagner (2). fom lui, il ne se livrait pas, quoiiiu'il cherchât des relations. Il voulait tout connaître et ne dépendre de personne. Il ne put même jamais jouer le rdle de chef de secte : dès qu il avait transmis ses idées, il courait à d'autres, laissant derrière lui ceux qui les avaient adoptées.
A Berlin il fit connaissance de bon nombre de personnages qui jouaient alors un certain rôle dans les lettres. Mais il se lia surtout d'amilié avec deux jeunes gens de son âge, dont il eût pu se faire des disciples, s'il l'eût voulu. GeA le libraire Frèdâric Nicolaï et le juif Moses Mendeissohn. Le premier lui plut par son jugement sain, exempt de toute prévention; Tauti^e, par sa qualité de Juif, non moins que par son esprit philosophique et parla douceur de son caractère. L'amitié de Nioolai lui fut précieuse autant que peut Tètre celle d'un libraire riche, dé^ ' voué aux lettres, pour un écrivain pauvre et toujours
(1) Il s'était même amusé à en traduira le cammencemaat m ▼ei's I itins, avec son firère Thiéophile.
(2) Danael» p. iSS.
en quête de nouveaux moyens d'action. Si Lessing
est le plus grand journaliste de rAlleniagne, Nicolaï est r homme qui contribua le plus de son argent et de sa plume aux progrès du journalisme dans son pays. Quant à Mendelssohn^ il demeura le plus tendre ami de Lessing^ comme il fut réellement son œuvre.
On sait que, même sous le règne du plus incrédule des rois, les Juifs ne furent jamais considérés en Prusse comme les égaux des autres ciloyens. Les lois ne leur étaient pas moins hostiles que les mœurs. Sous le poids de la haine et du mépris publics, un caractère aussi humble (|ue Mendelssohn, encore abattu par la pauvreté, se serait toujours tenu dans Tombre, sans une main doucement violente, qui 1 attira presque malgré lui à la lumière. Lessing, ami commun des déshérités, et qui faisait Tolontiers sa société de tontes les victimes des préjugés, recherchait les Juifs, comme les comédiens (1). Celui-ci lui fut présenté comme habile joueur d'échecs, et probablement par un autre Juif, le docteur Gumpertz, successivement secrétaire du marquis d'Argens et de Mauperiuis. Us se lièrent étroitement. Lessing découvril en Mendelssohn un philosophe, le força d'écrire» et fit imprimer son premier écrit sans Ten ' prévenir. Ce fut le commencement d'un patronage qui dura autant que la vie de Lessing (2). De leurs
(1) U est piquant de voir Mendelssohn reprocher à LessiDgde fréquenter des comédiens. (L. 7 déc. 1755).
(2) Quand MendeiBioiMi te twafe à bout de peittéesy il s'admie
causeries quotidienne» sortirent les Entretiens du malin de Mendeissohn, et &Qé LeUres sur les setisation$0 Meodelisobn, plein de reconnaissaiiee et de
tendresse, ne vécut que par Lessing, et mourut d'un excès de zèle pour la mémoire de soa ami défunt (1).
Lessing de son côté fut souvent modéré dans les excès de son humeur paradoxale par les objections modestes, mais pleines de sens, de son ami : leur correspondance en fait foi (2). Peut-être aussi, sans ses entretiens de tous les jours avec un homme très* nourri de philosophie, n'eût-il pas étudié aussi profondément qu'il Ta fait Wolffet l^ibniz; peut-être n'eût-il jamais lu Spinoza, que Mendelssohn lui fit connaître. Mais surtout il est certain que son zèle pour les Juifs s'accrut de son amitié pour un des plus honorables représentants de cette nation. Si, dans son drame des Juifs (écrit en 1749, et publié en 1754)y il attribue déjà les plus touchantes vertus à un homme de cette race, qu'il ne connaissait encore que par le ducieur GumpertZ| que sera-ce trente ans plus tard, lorsqu'il semblera rendre, dans le personnage du sage Nathan, un public hommage aux vertus de son cher Mendelssolm?
à LafiîBg. € Mon esprit, faii ëciit-il> est prifé de toat mouvement
» quand tops n'wi fait a» jmi»r Uêl vaa^Mrim. rumm^wn^ fw* h
» matière qu'il tous plaira Je vouimto avec plaisir. » (L. 10 dée. 4760).
(I) Schwarti, Iming aU Thêol., p. 94, note.
Puiliiée par €31. Leiang à Bradaiiy m nH.
Nicolaï et Mendeissohn étaient tous deux des lecteurs assidus et de zélés partisans de la littérature anglaise. Avec eux, Lessing s'affermit dans sa prédilectioa pour les œuvres du génie britaDoique. Aussi peut-on considérer cette époque comme décisive dans sa carrière de réformateur littéraire. Il est vrai que dès ses débute, il avait manifesté une sorle de dépit contre le goût français qui régnait en Allemagne; mais il y avait sacrifié, comme malgré lui» et n'avait pas encore attaqué le génie de la littérature française. D'autre part, il avait indiqué les modèles anglais à l'imitation allemande, mais il n'avait pas encore expliqué ce qu'il leur fallait emprunter. Désormais ses idées prennent plus de précision, quoiqu'il n'en fasse nulle part une profession expresse. Il est si difficile, même aux esprits les plus clair-* voyants, d'aller jusqu*au bout de leurs pensées, et de formuler nettement les sentiments qui les poussent 1
Au fond, ce que Lessing reproche à la littérature française, c'est son génie dogmatique, songout pour les règles, ses théories absolues des genres, ses préceptes de bienséance. C'est aussi ce que lui avaient emprunté les Gollsched et même les Breilioger. Que le premier eût le jugement plus court, le second l'esprit plus original, il importait assez peu à Lessing : de part et d'autre, il apercevait des règles arbitraires, des entraves pour la liberté du génie. C'était toujours
la manière française. Au contraire^ dans le génie
anglais, ce qui lui paraissait dè bon exemple, c'élait rindépendance de récrivain, atTranchi du joug des r^les. Encore fallait-il faire une distinction dans la littérature anglaise ; car depuis la restauration des StuartSy le goût français avait fait école en Angleterre. On pouvait donc, en imitant certains modèles anglais, relonnber indirectement sous l'influence française. Or, c'était précisément ce qu'on ayait &it en Allemagne, dans la première moitié du xvm^* siè^ cle. Lessing et ses amis n'étaient pas les premiers qui eussent étudié la poésie anglake, mais ce qu*on en connaissait généralement n'était pas ce qu'elle avait de plus original. Hormis Bodmer, qui avait traduit Milton (1 732), et par là donné l'éveil au gtoie épique et chrétien de Klopstock, la plupart des critiques et des poètes de T Allemagne s'étaient attachés de préférence à ceux des poètes anglais qui se rapprochaient le plus du goùl du siècle de Louis XIV. C'était le même génie sous deux formes ditlérentes : aussi rien n'était-il plus naturel que d'imiter à la fois Boileau et Pope, comme avait fait Halier;Pope et la Fontaine, comme Hagedorn; Boileau et Addison, coTime Ootisched.
bln suivant ces modèles, la poésie allemande ne sortait pas des conventions chères aux gens de lettres • et à la haute société : elle ne se rajeunissait pas ; elle prenait d'autant moins de vie, que les conventions qu'elle s'imposait étaient des conventions d'empnint. Lessing , pour amener l'Allemagne à s'inspirer de son propre génie, entreprit de ruiner les théories
françaises parla critique et d'instruire ses compa» triotes par des exemples à imiter ki liberté anglaise.
Cette liberté, il la chercha d une part, en remontant àShakspeare; de l'autre, en descendant Téchellc des ocmditioDS soeiales. Les gens de lettres de l'Allémagne se piquaient de n'écrire que pour les classes élevées, et en ce point le génie créateur de Klopstocks^accordaitaYec l'esprit pédantesque de GottSched. Lessing demanda de préférence à la littérature anglaise des inspirations plébéiennes. C'était encourager les écrivains allemands à chercher ches eux leurs modèles, car si les mœurs élégantes étaient d'importation , au moins la vie domestique de la classe moyenne offrait des caraetèrés originaux.
Ainsi, détruire par une critique persévérante et passionnée l'estime des Allemands pour l'esprit fitançats ; proposer ponr modèle à l'esprit allemand la liberté anglaise , chercher l'inspiration originale dims Tétude de ia classe moyenne, tel est le j^n de conduite que suit Lessing, ou de parti pris ou d'instinct. Dans la multiplicité et ia variété étonnante de ses travaux t et dans les brusques retours de son esprit, cette tactique paraît souvent se confondre ; mais à regarder l'ensemble, elle est facile ù saisir.
Sam nous arrêter donc an détail de ses études et
de ses écrits, commandés souvent par les nécessités de la vie» comme ses traductions d'ouvrages français, anglais et espagnols, ni même à sa Mibiiùthique
théâtrale (4), nous le verrons entrer résolument * dans M ¥016 noinreUe par le draoïe de Jf tfs Sara Sampson , fruit d'une sorte de retraite monastique
qu'il fit à Postdam pendant les premiers mois de 1765 (2). Le titre aeul de la pièce et les noms des
personnages, ainsi que le lieu de la scène, annoncent assez la source de l'inspiration. C'est en effet un drame bourgeois à la maoiàre anglaise.
Lessingtransportaitl'iulérêtdrainiitiquedes classes supérieures à la bourgeoisie, et forçait le cadre contenu du genre tragique. En même temps il substituait au noble et lourd alexandrin, le langage libre et animé de la prose. C'était une révolution dans le théâtre allemand.
Malheureusement, s'il était possible d'écrire uu drame allemand en PrusseV il n'était pas aussi facile de l'y faire représenter. Il n'y avait pas alors dans tout le royaume de théâtre allemand. Des troupes de plissage donnaient de tille en ville quelques représentations peu suivies du public. Lessing se vit obligé d'aller avec ses acteurs chercher un auditoire à FrancfoH-sur-rOder. Là sa pièce fut jouée avec uo grand succès de larmes (juillet 1755) (3). Mais quel maigre triomphe^ que d'obtenir une fois ou deux les honneurs de la scène dans une foire 1 La passion de Lessing pour le théâtre, ranimée par ce nouveau succès y lui fit sentir la nécessité d'un séjour plus favorable que Berlin pour ses entrq[irises drama-
(1) W vol., oct. 1754.
(2) Œuvres, V% VI« pai-t., Pâques 1755.
(3) Danzel, p. 313.
tiques. Saoft prendre donc congé de M ami», sui- Tantcon bflbitiide, il alla i^élaUirk Leipzig, théfttre de ses premiers succès dans ce genre (octobre 1 755).
§• II. — Deuxiémb séjour a Lbip21G. — Etudes mr le théâire. — PuHicaîione périodiques. — VÀ^
cadémie de Berlin. — Essai de voyage : la guerre. — Poésie pairioiique en Prusse. — Frédéric II et les lettres allemandes. — Im Jouraal Étranger.
Leipzig était alors la seule ville d'Allemagne où roa pût troam, avec une troupe tfaeteurs quelque
peu stable, un public capable de s'inléresser à desœuvres sérieuses écrites en allemand. Il en faut faire honneur en grande partie à Gotlsched et à son école. Nous avons déjà dit que les critiques de Leipzig avaient toujours mis la poésie dramatique au premier rang des genres littéraires. Gottscbed avait essayé de créer le lliéàtri' allemand, et cela, par les moyens mêmes qu'employa Lessing après lui, en stimulant les imaginations germaniques, en créanf un répertoire de traductions, d'imitations et de pièces originales, enfin en formant des acteurs, tels que la Neuber. Aussi, le théfttre allemand jouissait-il à Leipzig d'une considération (|u'oii lui refusait partout ailleurs. L'université même prêchait d'exemple* Comme le doyen Ck>ttsched9 le pieux professeur Gel*
I«rt anit <rmûUé pwr le théâtre. Trat ee qui a»-
pirait à se iaire un Dam au moyen de la scène, s'effovcail de fenir à Leipiig : ceUe ville était donc le ?rai centre dramatique de TAlIemagne.
Lessing y trouva la troupe de Koch, successeur de k Neiitier, et le poète dramatique Weifixe, eoo ami. Koeh joua Misz Sara Sampson, abrégée par Weisze. Pendant ce temps, Lessixig vivait £amilièrement avec dea acteurs» pour apprendre d*eux les exigences de la scène, en même temps qu'il leur enseignait Tart du comédien. Il ne perdait pas pour cda de vue sa Biblioêhèque théâtrale^ dont il préparait le quatrième volume, destiné à faire connaître en Allemagne le théâtre de Goldoni. Ainsi, il poursuivait son dessein de mettre des matteiaux de toute origine à la disposition des dramaturges allt inands. Il y puisait lui-même, et refaisait à sa manière YBmrmtte hériBUre dé CMdoui, pour la soumet*tre à répreuve de la scène (1).
11 ne négligeait aucun moyen de former son esprit pour le genre dramatique. Tout en étudiant sur place à Leipzig la pratique du théâtre, il endisculdit la théorie dans sa correspondance avec Mendelssobn. Celui-ci, habitué à penser avee Lessing, tournait ses méditations philosophiques du coté qui intéressait le plus son ami. U lisait les philosophes anglais et écossais, entre autre», Shaflesbury, Hutchesoo ; et s'attachait particuhèrement ^ dans leurs analyses psychologiques, aux observations de. nature àédai-
rer Vmrime drtmitiqne. Il profittait son am et" te»
doutes : une controverse épistolaire s engageait entre l6i deux amis sur les causes du rira, ousurlespifrsionsqui soui les ressorts du drame. Anm Lessing
façonnait son génie par des études philosophiques» SHiTtnt le précepte d'Uoreee :
R6m tibi Socratic» potenmt ostendere chartœ.
NicoLaï se joignit à Mendelssohu. Tous deux arrêtaient eusemhle leurs opinions ; ce dernier tenait la
plume ; Lessing combattait contre eux. Rien peutêtre n'a plus contribué que cette controverse amicale à fixer les principes dramatiques de Lessing : aussi devrons- nous y revenir» quand nous discuterons les principes de la DromUmtgiê de Mambourf.
Nous savons déjà que Lessing était rarement occupé d'une seule chose à la fois. L'activité, qu'il déployait dans ses études dramaturgiques ne Tempè-^
chait pas de former et d'exécuter maint projet de genre diiTérent. L'une de ses principales préoccupations était de se créer un organe à lui. Aussi le voyons-nous sans cesse en mouvement pour la fondation de quelque recueil périodique. On se perd dans la variété de ses tentatives souvent avortes. Mais il aime en général à se tracer des cadres où il puisse parler de tout à propos de tout. C'est toujours Tesprit de Bayle qui domine en lui. Ainsi, il publia un recueil qui avait pour titre : <iLe meilleur qu on
p m im$ ewêmitê dê mmmnh /iwvt (i). » Il «onnneii-
çait à èire connu pour ie& euireprises de ce genre et iKHur son hmnemr satirique. Amn, dès i|ii*ub
recueil nouveau paraissait, pour peu qu'il fût trouvé hardi ou aggressif, oo Tattribuait à Lessing.
Ces suppositione, sourent fautiet, D'étaieote»pendant pas sans fondement. La malice de Lessing u'épargoait personne, et s'ailaquail de préférence aux lépQtaikNM les plus autorisées. Nous ne reriendrons pas sur la guerre qu'il conliniiait à faire au dictateur de la littérature saxonne, Gottscbed, et à son lieutenant Schonaich (2). Mais il aTait osé tourner en ridicule même l'Académie de Berlin et sou président de Maupertuis, dans un temps oh personne n*avait encore oublié les malheurs que Voltaire s'était attirés par sa polémique avec ce savant (3).
L'Académie, sous l'influence de Blauperluis, mit au concours l'examen du système philosophique de Pope, et la comparaison de son optimisme avec celui de Leibnis. Il paraît, à en juger par Téerit auquel le prix fui donne, que le vœu de Maupertuis était d'obtenir une réfutation de la doctrine de Leibniz. Hais Lessing trouva ridicule, de la part de TAcadémie, de prendre un poète pour matière d'un débat philosophique. De concert avec Mendeissohn, il entreprit
(1) Dos Bestê otis ichkM. Bûcher, 1755.
(iq V. Uamel, p. 280.
(3) (Twt le 24 dée. n52,qa»Firédérieatbrûier parlaniabiài bouneau, la diaMbe du docteur ÂJtakia, et c*e8t en jaln 1753» que Voltaire flit retena prisonnier à Francfort-siiHe-MeiD^ par les onta du rérident pnuiien.
de donner une leçon à ce corps savant* Tous deux ensemble composèrent un écrit, sous forme de piàee
de concours, mais qui n'était qu'un persiflage raisonné de la question proposée. par l'Académie.
Vraisemblablement, Mendeissobn y apporta ses connaissances philosophiques, et Lessiug son style. L'ouvrage ainsi exécuté ne fut pas soumis au concours, mais h\ré h l'impression sous ce titre ironique : Pope un métaphysicien l (1755) (i).
L'Académie sentit si bien le coup, que personne ne voulait avoir lu récril. Les deux auteurs ne s'étaient pas nommés , mais on les soupçonnait, et il est manifeste qu'on chercbait & faire -parler Meiidelssohn, qui était resté à Berlin. 11 ne servait guère à Lessing de ne pas reconnaître publiquement Touvrage qu'il avait écrit, puisqu'on lui imputait même ceux qui n'étaient pas de lui.
S'attaquer à l'Académie était une témérité d'au tant plus grande à lui, que son protecteur le plus influent, Snlter, en faisait partie, et pouvait se trouver personnellement blessé par la brochure. Néanmoins, il continua de s'employer pour tirer Lessing de la situation précaire et bornée qu'il se faisait par le travail de sa plume. Mais on ne pouvait songer aux favMTs du roi pour un homme si indépendant» Las
{i) Danzei^ p. 276. — Gorresp. de Lessing et de Meadelssobn» ih fé\., IS nov* im.
d'dtre toujours iacertain du lendemain, Lessing fui gur lepoint d'accepter une chaireà Moscou. Soudain, des propositions très-séduisantes lui furent adressées par un jeune Saxon, nommé Winckler, «homme tout ft fait indépendant, » remarque Lessing. Us devaient ensemble faire un voyage de trois ans, en commençant par l'Angleterre. Voir des hommes divers et des choses nouyelles fut toujours un de ses plus vifs désirs : il s'empressa d'accepter.
Les voyageurs partirent au printemps de Tan-* née 1756. Nous ne signalerons, parmi les incidents de ce voyage, que la rencontre que Lessing fit à Hambourg de Clonrad Eckoff, qui devait être le plus grand acteur de rAUemagne. Là commença une liaison qui devait être aussi utile à Tun qu'à l'autre.
Au moment où les deux: voyageurs allaient passer en Angleterre, la guerre de Sept ans venait d'éclater. Frédéric avait de nouveau envahi la Saxe : un général prussien occupait la maison de Winckler à Leipzig. Il fallait revenir en toute hâte : il y allait de la tète, dit Lessiog. Ainsi finit son voyage.
11 demeura le commensal de Winckler, espérant toujours reprendre le pro^^et interrompu, mais il ne tarda pas à se brouiller avec son hôte. Frédéric était maudit à Leipzig, où l'on subissait tous les inconvéaientsde la guerre. Lessing prenait souvent sa défense; il était avec des officiers p mooims ; il avait pour intime ami le major Kleist. Winckler, qui partageait toutes les passions saxonnes, tioit par perdre patience, et interdit à Lessing sa maison, eo dépit
de leurs conventions. Ce fut la matière d'un procès que Lessing gagua au bout de sept ao».
Cbasfié de cet asile oomme partisan do ipoi de Prusse, il n'en fut pas moins accusé d'avoir écrit une brochure contre le parti prussien. Il est vrai qu'<Hi lui en imputa en même temps une autre, écrite contre l'intérêt saxon. Suspect de toutes parts, et sans ressources, il ne savait plus de quel o6té se tourner. Le théâtre même avait, succombé par suite des maux de la guerre. U ne lui restait plus que sou in&tigaUe plume et son invincible courage.
Il fit des traductions de Hyres de morale et de piété, dus à des écrivains anglais, Hutcheson, Richardson, Law. .11 ajouta une préface à la traduction des tragédies de J. Thomson, et en prit occasion d'élever le théâtre anglais au-dessus du nôtre. Ainsi, même dans ces tra^x de mercenaire, il ne perdait pas de vue son principal dessein.
U y revenait encore par d'autres voies., Nicolaï ayant fondé la Bibliothique des Belles-Leitresy avait transporté la publication de ce recueil de Berlin à Leipzig. Là, Lessing en dirigeait l'impression, sans contribuer à la rédaction. Nicola! ouvrit sa Bibliothèque par un traité sur la tragédie. Non-seulement ce fut le point de départ d'une importante correspondance entre les trois amis sur la poésie dramatique, mais encore Nicolaï, faisant le Mécène en même temps que le journaliste, proposa «i prix à décerner
âu meilleur ouvrage du genre tragique. Lessing fol le principal jugedu concours. Une tragédie de Codrmj du Jeune de Gronegk^ obtint le prix ; le seeond rang fut accordé à un drame du jeune de Brawe, le Libre pemeur Par une singulière coïncidence, ces deux poâes presque «doleseentoy tous deux de noble race, moururent l'un avant le jugement, et l'autre peu 'de temps après. Le tbéàlre allemand jouait de malheur. Leasing qui, airee un noble désintéressement avait voulu encourager ces deux génies naissants, songea pour lui-même à entrer en lice dans un nouveau concours. Il se mit à Tœuvre secrètement, et commença son Emilia Galotti (2), qu'une vie agitée et souiirante l'empèclia d'abord d'achever, et qui ne fut terminée et jouée que quinze ans (dus tard, en t772. C'était un nouvel essai pour naturaliser en Allemagne le goût anglais, substituer la liberté aux règlesy-et la tragédie bourgeoise à la tragédie noble.
Pendant que Lessing s'appliquait péniblement, par la critique et par l'exemple, à faire naître une littérature allemande qui ne fût pas imitée de la littérature française , Frédéric II, par une voie en apparence indirecte, affranchissait d'une iàçon plus
(1) On se rappelle çue Lessing avait écrit une pièce sous ce
titre.
(2) L. à ^UmIm, »â jMiv, usa.
efficace l'esprit allemaDd. Il créait par la guerre une Datkm : rAUemagiie s'admirait eUe-méme dam la Prusse, et le prestige guerrier de la France était détruit dans la journée de Aoszbach. Quand une nation se sent grandir aux yeux de Tunirers, son génie s'élève; et à moins qu'elle ne soit dépourvue d'imaginatioD, il est impossible qu'elle n'entante pas une littéfatore nouvelie. C'est ainsi que le héros prussien, qui ne parlait pas allemand, donna cependant la plus énergique impulsion à l'esprit germanique (1 )• Le bruit des Tictoires de Frédéric allait exeifer jusque dans Francfort-sur le-Mein, occupé par les Français, 1 imagination de Goethe encore enfant (2). Quels transports ne devaient-elles pas exciter au sein de la génération virile et dans la région même de la Prusse 1
La gloire des armées prussiennes pendant la guerre de Sept ans suscita ua nouveau Tyrtée dans la per- . sonne de deim. Lessiog eut l'honneur de porter le premier à la connaissance de l'Allemagne les Chants éTun grenadier prussien^ qu'il fit insérer dans la Biblioiheque des Belles-Leitres (1757). Il en publia launée suivante un recueil avec une prélace, où il comiMiraîi l'autour au chantre de la guerre de Messène, aux scaldes du Nord, et aux bardes germaniques. Il le louait surtout d'être un poète populaire, en tout opposé à la manière française, qui seule avait
({) Biedennami, Frédér. d. Qntte VerhUwkt. EHtmUMmg d.
Deutsch. Geiste)'lebens 1859.
(2) Goihe. Aus tmn Leben W. u. D. (t. p. 24).
le don de plaire aux classes arislocrati(]ues de rAUemagne. Il paraît que ce fut une sorte de scandale aux yeux de bien des gens, qu'nn obscur grenadier se méconnût au point de se faire le chantre de l'armée. Lessing écrit plaisamment à Gletm qu'en publiant les deux premiers chants du grenadier |)russien, il se serait mis bien des afiEaires sur les bras, si le major Kleist n'eût pris sons sa protection le simple soldat et son éditeur. A Berlin, Nicolaï, par son admiration pour ces petits poèmes trop démocratiques, s'attira un écrit satirique d'un certain Lieberkùhn. Pour l'honneur de la hiérarchie, Lieberkûhn opposa les Cluutls de guerre d'tm officier iUr pirieur à ceux du grenadier (1)*
Jamais Lessing ne parut plus joyeux et plus triomphant qu'à cette époque ; sa correspondance aTCC Gleimest pleine d'allégresse. Dequelles epigrammes ne poursuit-il pas les Français tiumiliés! Leur renommée de bravoure, si tristement démentie, leur réputation d'esprit, dont il est jaloux, lui inspirent des railleries sans âu.
« Que vous êtes heureux, écrit-il à Gleira, d'avoir près de 9 VOUS toutes ces tètes spirituelles 1 Ou plutôt, heureuses ees 9 tètes ^liiitueUes, de pouvoir une fi^ eonTerseravaeoneage 9 aUemandl liais, je tous en prie en grèoe^ montn»-¥oas à
» eux en véritable allemand. Cachez tout l'esprit que vous
» avez; ne leur faites entendre que des paroles de raison, » employez celle-ci de préférence à rendre cehii-là niéprisa- » l)le. C'est la seule vengeance que vous puissiez mainteuaal > tirer de vos ennemis. »
(1) L. 21 wBfiUilfl.
n lui recommande surtout d*a(fecter Tignorance à i égard des écrivains français à la mode, Gre2>set, Piron, MarÎYaux, etc.; de leur opposer les noms des
plus méchants écri?ains allemands, de feindre de ne rien savoir même de Fontenelle, sinon qu'il a vécu presque un siècle ; rien de Voltaire, « sinon ses mauvais tours et ses fourberies. C'est là, dit-il, le rôle que je me propose de jouer avec tous les Français qui viendront à Leipzig (i). »
Lessing prétendait prendre une revanche de malice contre les Français. Ce qui l'indisposait le plus était leur ignorance à l'égard des écrivains allemands, qu'il croyait niïectée. Rien pourtant de plus sincère. 11 avait beau s'en fâcher; il lisait, et l'AUemagae con* naissait les moindres de nos écrivains, tandis que les plus fameux de ses compatriotes étaient à peu près inconnus en France.
Cependant nne revue des littératures étrangères
se soutenait en France depuis quelques années, sous le nom de Journal étranger (2). On y essayait de
(1) L. 2 oct. 1757.
(2) Ce recueil parut pour la première fois en avril 4754. L'abbé Prévost en prit la direction au mois de janvier 1755, et la transmit au mois d'août à Fréron, qui plus d'un an après, ne pouvant mener de front cette publication et &on Année littéraire, abandonna le Journal (oct. 1751). Les propriétaires du privilège organisèrent alors une correspondance régulière dans les pays étrangers. Pour l'Allemagne, ils citent, à Dresde M. de Hagedom, à Gœttingue • M. Kfiisner^ à Leipsig un bienfaiteur, qui ne veut pas que son
guérir les Français de leur mépris préconçu pour la littératore allemande; on y encourageait les auteurs allemands à s'affranchir de rimitation IVancaise. Rien ne pouvait être plus agréable à Lessing que Tesprit de cette revue, bienveillante pour ses compatriotes, sévère pour la fatuité française, malveillante en particulier pour l'homme de génie que haïssait Lessing. n est vrai que Tennemi de Voltaire, Fréron, fnt un des directeurs du Journal étranger. Sans être personnellement en relation avec lui, Lessing lui envoie un jour certain paquet sous le nom de Nicola! (i). Néanmoins, il n'est guère fait mention de notre auteur dans cette revue avant le mois de mars i7â7«
nom soit public. — 11 y a quelque vraisemblance que ce modeste himfaiteur n'était ^aulrc que le bon Gcllert, qui déjà auparavant entretenait une certaine correspondance mystérieuse avec Paris, et probablement avec Fréron, sous le couvert de Nicolaï ( L. de Lessing, 28 m, 1756), et qui se montrait étrangementpréoccupé du mal qu'on pouYait dire de lui à Paris (L. de Lessing, 1 1 déc. 1755). Ajoutons que nul écrivain allemand n*esl mieux traité que loi dans le Journal éirmger, surtout durant les années 1755-1756, sous la direction de Fréron. Quoi qu'il en siât^ à dater de la réorganisation du jotimol, la rédaction est roeum de plusieurs mains, sans signatures. Quelques articles pourtant portent le nom d'auteurs allemands, mais sans qu*ll soit dit si ce sont des originaux ou des traductions. L*amiëe 1760 est inaugurée par un nouveau rédacteur, Fabbé Arnaud^ qui annonce, comme collaborateurs allemands, deux Suisses, MM. Tschameret Scbmidt, de Berne. Au milieu de tous ces changements de rédaction, on ne suit aucun plan, aucune doctrine littéraire. Le point de vue change selon que les correspondants sont de Leipzig ou de Berne; mais les articles sont totyours courts, et se bornent à quelque mention sèche, à quelque brève analyse ou citation, accompagnée d'une critique superficielle.
(1) L. 28 avrU 1756.
Mais a cette époque, en annonçant sa Bibliothèque des Théâtres^ le Journal rappelle ses œuvres dr^Kr* I matiques de jeunesse, et ajoute « qu*il a fait une » tragédie dans le goût anglais, Misz Sara Samp^on^ » a reçu des applaudissemeuts universels. Un w » cueil formé, dit-on encore, par un homme d'un D goût aussi recouau, ne peut qu'exciter la curiosilé I > du public. Aussi a-t-on ressenti beaucoup de re- » grets de voir cet ouvrage interrompu par un voyage B de l'auteur, et l'on attend son retour avec impa- » tience. »Ce n'est toutefois qu'au mois de septembre 1701, dans un essai sur la littérature allemande, r|ue i \<à Journal étranger entre presque eutièremeut daus tes sentiments de Lessing L'article parait être d'un correspondant bernois. Goltsched y est mis à néant : I Bodmer et Breitinger sont largement loués ; les amis de Lessing, notamment Hendelssohn et Nicolai, s'y trouvent des mieux traités ; lui-même y est déclaré «le poète favori de T Allemagne, et un génie original, »dont nos derniers neveux seront encore fiers. » En tin il aurait certainement signé ce jugement de Técrivain allemand :
ff La plupart de nos podtes peuvent être comparés aveo les » poètes tonals, mais ils sont fort au-deseous de la haute t perfection des anciens et des Anglais,.. En général, je ne » sais que penser des tragédies françaises, et je ne comprends » rien aux éloges et aux applaudissements qu'on leur ao- 0 corde. »
A partir de ce jour, Lc^ssing occupe la première place entre ses compatriotes dans le/otirtia2 étranger^ qui sans doute le paie ainsi de la guerre qu'il fait au
— toi
nom français. Car nous Favons dit, dès les premières Tidoires de la Prusse dam la guerre de Sept ans, son patriotisme s'est enfiammé, et sa plume brûle de venir en aide à Tépée de Frédéric II. U n'écrit pins, pour ainsi dire, une page qui ne renferme quelque attaque directe ou indirecte , générale ou particulière, contre quelque adversaire français.
vn.
U semble que le roi de Prusse aurait dû se montarer reconnaissant envers un allié si plein de zèle ; car Lessing n'étant pas né son sujet, ne lui devait rien. Mais Frédéric le Grand, quoiqu'il fît la guerre au roi de France, n'en était pas moins tout Français par l'esprit. Ce n'était pas un moyen de lui plaire, que de combattre ce qu'il prenait pour le goût par excellence. Il était peu sensible au réveil de l'originalité germanique, qu'il n'apercevait pas. 11 jugeait de l'esprit allemand par Gottsched, qu'il avait entretenu deux fois à Lcipzi^;. Après Tavoir misau défi de traduire élégammenl des poètes français, il le gratifia d'une tabatière d or, probablement en haus> sant les épaules (1). Il ne connaissait même pas le poëte prussien par excellence , l'auteur des Chants
(1) y. lâ lettre que Gottsched adresse au Journal étranger (avr. 1758) et où il raconte avec la plus parfaite assurance ses entrevues avec le roi. La tabatière dont il est si lier, lui attira une cpigranmic de Lessing, plus méritée peut-être que fine : « Elle était pleine, devinez de quoi? non de ducats, mais d'ellébore. » (V. aussi Biedernmm, Fried. d. G, eic, p. 10^ ss.)
d'un grenadier. Cependant, quel que fût à ses yeux le mérite littéraire des écrivains germaniques, un gésaie aussi vaste que le sien aurait dû tenir compte de la force morale que pouvait lui prêter, dans la guerre terrible où il était engagé, le concours sincère* des esprits supérieurs de l'Allemagne. Mais Frédéric ne comptait guère pour vaincre que sur la discipline militaire et sur la tactique ; et s'il lui prenait fantaisie de ménager la puissance de Tcsprit, c'était dans la personne de Voltaire et des philosophes français*
Vainement donc les amis de Lessîng se flattaient de pouvoir appeler sur lui Tatlention du roi. Quand même Frédéric eût daigné jeter ses regards sur un écrivain allemand, Lessing aurait trouvé, entre le roi et lui, TAcadémie oifensée, et jamais il n'eût su se plier aux concessions qui sont le prix des faveurs. Il sentait bien que Frédéric lui devait quelque chose, mais il n'en espérait rien et il avait le bon goùî d'en plaisanter. Une lettre qu'il écrivit à Ramier (4 ) sur ce sujet, nous semble un des plus heureux badinages qui soient sortis de sa plume.
Cependant la dnrée de la guerre avait rendu Leipzig inhabitable pour lui : le spectacle des malades et des blessés lui était insuppoilable ; il u^n* quait de moyens d'existence, ses amis étaient dispersés; à peine « pouvait-il dire tout bas que le roi » de Prusse était un grand roi. » U quitta pour la dernière fois cette ville oii il avait trop souffert, et retourna auprès de ses amis à Berlin (4 mai 1758).
(i) 18 juin 1758.
— iOé
cm/unTRE y.
lift 0 umrw de Sept mmm.
§ I. — TaoïaiÈME SÉJOUR a Berun, 17â8-i760.
— ùureB mr la Utiéraiure. — FobUm. ~ Phi^ lotos. — Famt.
Ce changement de séjour de Leasing est une date dans l'histoire de la littérature aliemande. Avec lui la suprématie littéraire passe de Leipzig à Berlin.
L'école de Leipzig n'avait rien créé. Considérant les lettres seulement comme un plaisir de Fesprit, plut(M que comme l'expression élevée de sentiments réels, elle n'avait cherché la nouveauté que dans la variété des modèles imités. Gottsched se piqua, il est vrai, de fonder une littérature nationale; mais il en demanda les Mémento à la liltérature fram^aiseï combinée avec les écrits des poâes allemands de l'école silésienne, et avec ceux des poètes anglais de Técole dite classique , c'est-à-dire avec ce qui se rapprochait le plus du goût français. Gellert, disciple affranchi de Gottsched, avec un vrai lalent,
n'était guère plus original , non plus que Rabener et les autres poêles de la Saxe. U manquait à ces éetiwmoêj d'aîUeor» agitebles, une iiupiratioa tirée de leur \ie personnelle ou des qualités propres au caracière geriiMaiique. Ils a'avaient pas su puiser à la source toiijmm wre^ lotyoun nnoère de iaclaMe moyenne.
Et pourtant Técole de Leipzig, à l'envi de l'école miee, prépara raffranchÎMemeiit du génie allemand;
foutes deux rendirentde grands services à la langue, qu'elles anooplirent et purifièrent dee emprunts étrangers. Tontes deux furent possédées du zèle de la gloire nationale, et ce zèle fut fécond, à défaut de leurs théories. L'une ouvrit le champ à Klopstock et l'autre à Lessing. Chez l'un le génie allemand prend possession de lui-même dans la poésie religieuse et mystique ; chez l'autre, dans la poésie dramatique et dans la critique. Tous deux sont animés d'une égale ardeur pour la création d'une littérature ori«ginale; mais l'un dberdie son inspiration dans le monde intérieur, l'autre dans le monde extérieur; l'un dans les idées les plus élevées, l'autre dans les idées moyennes.
Lessing est plus qu'il ne le croit un disciple de réoole de Leipzig, quoiqu'il eût contribué plus que personne à ruiner la réputation de Gottsched. Né Saxon, il fit ses études à Meiszeo, à Leipzig, à Witteiiberg. Gomment n'aurait- il pas subi dans ses plus tendres années l'autorité des doctrines qui régnaient dans la Saxe ? Continuateur de Go&tocbed, mais avec les kunièras et le talent qui manquaient à son pré-
4éeeneQr, il a fobkxàé ce qw Gotliched «fiit tenté
confusément. C'est qu'il a su tirer parti des plus \ifs seotimeoU du tempe et mêler la littérature a la vie d'un peuple. Ausâ fallaiWl pour cela qu'il y eAt quelque part en Àtlemagne un peuple qui ressentit les agilatiooB de la vie collective. Avant le règne de Frédéric II , im l'aurait trouvé difteilement ; mais enfin, grâce à ce grand roi^ un tel peuple existait.
Lessing sentit que la Prusse allait devenir le centre d'un raouvemènt inieBectuel ; il s'y rendit. De même que Gottscbedy né en Prusse, s'était transporté à Leipzig» siège principal de la vie littéraire de ce temps-là, Lessing, né en Saxe, alla s'établir à Berlin, foyer de Tcsprit nouveau.
La Prusee était alors possédée de passions guerrières. Lessing, qui n'aimait point la guerre, et ne partageait pas le patriotisme borné des Prussiens, parut néanmoins entrer dans les sentiments du peupie au milieu duquel il vivait. Ses écrits, durant la période que nous parcourons, en sont tout remplis. S'il compose des drames, pour ses hén» il choisit des soldais; sa polémique littéraire semble placée sous l'invocation d'un nom militaire. Ce n'est pas de sa part le firoid calcul d'un écrivain qui sait prendre le vent de la laveur publique. Sincèrement ému des vertus que développe la guerre, frappé des caractères vigour^x qu'elle met en lumière, il en ressent môme dans son cœur les agitations, parce qu'entre les héros de l'armée prussienne, il compte un véritable ami. Jusque dans les matières ks plus étrangères à la guerre, il porte quelque chose de
hardi, de résolu, où l'on reconnaît une inspiration beUiqwiHe, qui devait Aire dam l'esprit général du fempa.
On peut considéi'er comme un manifeste de guerre liltéraobre les LeUre» emêeermaU la liuéruêmre m»**
iemparaine. Ce n'était pas moins qu'une révolution dans la critique.
Gomine Lemng s'entretenait fréqoemmoiit avec
Nicolaï sur la littérature contemporaine, la pensée leur vint à tous deux qu'il serait bon d écrire ce qu'ils dînieat; e'estnà-dire d'aiMmdonner la critique théo* rique et abstraite, les froides annonces de livres, les compliments obligés, qui jusqu'alors avaient lormé le fond des publications périodiques; d'eiaminer librement, et avec la franchise de la conversation, les ouvrages contemporains, et de prendre les auteurs corps à corps, sans leur demander autre chose . que ce qu'ils avaient voulu faire et ce qu'ils avaient fait. Pour se mettre à Taise dans la forme même de la publication, ils devaient donner une suite de lettres, sans aucune règle de périodicité, selon le besoin des sujets. On reconnaît là l'inspiration de Lessing* Les trots amis prirent part à l'œuvre, mais toujours sous le voile de l'anonvme. Nous n'avons à nous occuper que du contingent de notre auteur.
La première lettre parut dans les premiers jours de l'année 1759. Cette correspondance, prétenduit- 00, n'avait d'autre objet ()ue de divertir un officier
malade. C'était à Kleist que Lessing l'adressait dans sa pensée. Mais lorsque le oiajor fut tombé sur le champ de bataille de Kunendorf, au mois d'aoât de cette môme année, la publication des lettres n'en fut pas interrompue.
On ne voulait pas, dÎMit-oo, remmiter au ddà des débuts de la présente guerre; mais pour cent noms de héros qu'elle avait iUustréa^ on ne pouvait pa& citer un seul génie nouvean : même de la plume dea écrivains connus antérieurement, on ne trouvait que fort peu d'ouvrages dignes d'attirer l'attention de la postérité. Des traductions, surtout d'auteurs anglais, voilà ce qu'on apercevait partout ; mais quelles traductions! Des hommes qui ne savaient pas la langue entreprenaient de traduire des écrivains dont le principal mérite consistait dans le style ! Lessing relevait en détail les butes de goût de ces traducteurs et leurs bévues, avec une impitoyable sévérité.
Ce début annonçait une critique sans égards ; elle fut inflexible. Toute réclamation attirait une réplique plus rude que la première attaque. C'est ainsi que Lessing maltraita, pour ne citer que les noms les plus fameux, Gottsched, Wieland^ Cramer et Basedow. Il nia les services rendus au théfttre allemand par Gottscbed, qui, disait-il, en prétendant fonder un théâtre nouveau, n'avait su donner à rAllemagne qu'un théâtre à la française. Jamais il ne parie de lui que pour l'accuser d'ignorance, de charlatanisme ou de sottise (1)-
(i) V. les lettres ^, il, ZO, 91. — là dernière Mi
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A Tégard de Wieland, il se montra encore plus^ acerbe. A Tàge de viogUroig ans, tout Dourri des Mées des Suisses, pmai lesquels il vivait, ce jeune écrivain s'était montré presque fanatique de morale et de religioQ dans la littérature ; il éerîtait des plans d'éducation édifiante, et damnait charitablement tes poésies de et de ses amis. Lessing, qui se trouvait atteint, puisqu'il avait sacrifié au genre anacréontique, donna une rude leçon à Wieland, lui prouva que son rigorisme était d'emprunt, et l'engagea à rentrer dans la voie de la nature. On sait que ce conseil ne fut que trop bien écouté par Wiekady et qu'il serait difticile de reconnaître dans l'au-
piquante. On se rappelle que Voltaire avait annoncé son roman (le Candide, comme « traduit de l'alleLiiand du docteur Ualpli. » Quelque plaisant d'outre-Rhin publia une lettre supposée, oii un certain G. de L. reven(ii«iuait la propriété de Candide, et se plaignait amèrement des mauvais procédés de Voltaire, qui non-seulement, disait-il, avait traduit son ouvrage a comme messieurs les Fiançais se permettent communément de traduire les écrits allemands, » mais encore avait substitué le nom du docteur Ralph au vrai nom de Tauteur^ qu'il connaissait aussi bien que le sien. Gottsched fut eflnrjfé <Ui scandale que pouvait produire cette lettre. A lire les initiales, qui ne croirait que la savant doyen de Leipzig^ le continuateur de Wolff et de Leibnis, se vantait d'avoir écrit un livre où l'optimisnie et Leibnix étaient tournés en ridicule Y n se défendit soleniielteiiieot d'étve raufeor de eamdâd». G*en était mm pour tomber soos la nfllerie dea auteurs des LeMtm Hais il fit pis encote. Pour appuyer ses jugements dénigrants sur Bfiltoi^ il s*était avisé de citer un passage de Voltaire; et ce passage n'était antre que la satire ,de rantenr dn fat&âti perdu par le sénateor iteoenrante (Candide, c- xxv). On peut deviner avee qnd evoel persiflage Lessing s'empara de cette bévue de GoUsched ; il loi prouva que les idées de Candide étaient les siennes, et que s'il Q était pas l'auteur du roman, peu s'en fallait.
leur A'A(jath9im le moraliste et le chrétien brouehe
de ses jeuiies années. Lessing se montra plus £avo* riUe pour sa tragédie de Jtm firoy ; encore le oonirainqui(-il de plagiat envers le poète anglais Rowe.
Sa polémique acliarnée couire Cramer et Baseduw offire quelque analo(pe avee ses àUaques contre Wie» land. U Inspecteur du Nord, feuille rédigée par ces deux écrivains sous la présidence de Klopstock« était animé d'un zèle dévot qui ne connaissait pas ks ménageraents. La poésie, au sens de ces hommes pieux, mais intolérants, devait être l'auxiliaire de la chaire, et la critique toumar en inquisition» Lessing avait plus d'une raison pour repousser de telles doctrines; aussi Cramer, et surtout Basedow furent- . ils tellement malmenés par lui, que leur feuitle ne s'en releva pas. C'en était fait de la critique subordonnée à la morale et à la religion : désormais la poésie fut indépendante en Allemagne; on n'osa plus demander au poète quelles croyances il professait : Lessing avait préparé les voies à l'indifférence de Gœthe.
Si le hardi critique détruisait sans pitié tout ce qui lui paraissait faire obstacle au libre développement du génie germanique, il n'hésitait pas à mettre en lumière les œuvres vraiment allemandes. Quôiqu il goûtât peu la poésie religieuse^ et surtout les odes de KIopstock et de son école, il rendit, même contre ses amis, une justice éclatante aux progrès que la versification et la langue allemande avaient faits, grftce au chantre du Mesiie. Il signalait avec soin les poètes dramatiques d'un vrai méritei comme
Elias Schlegel et Woisze. Il continuait son patronage à la muse du grenadier prussien ; il vantait les poésies de Kleist. Il reinonfait même jusqu'aux vieux poètes allemands, plutôt que de sacrifier quelqu'un des titres poétiques de la Germanie. Il ne dédaignait pas flans Sachs, et admirait le poète silésien Frédéric de Logau, dont il publiait, de concert avec Ramier, les épigrammes, accompagnées d'un savant dictionnaire de sa langue.
Ce qui Tirritait partout et toujours, c'était de voir le génie allemand rabaissé au-dessous du génie français, n ne pouvait pardonner à Leibniz d'avoir, dans un compliment banal, accordé aux Français la supériorité de Tesprit, et réservé aux Allemands seulement celle de l'application (i). Cette pensée le blesse, il en exprime son ressentiment dans des épigrammes, dans des fables, partout. Ët cependant il ne trouve autour de lui qu'écrivains qui montrent aux Allemands la perfection française comme un objet d'envie. U commence déjà à la nier dans la poésie dramatique : il refuse à nos poètes raction, «
(l) « Et qxiid aliud exspectes à Germano, mi nationi inter animi » dotes sola laboriositas relicta esf?» C'est ainsi que Leibniz écrivait à Uuet, qui rayait prié de se charger d'un auteur pour la coUec^ tion Ad utnm Belphini. « Ët qu'on s'étonne maintenant, s'écrie Lessing^ que les Français fassent si peu de cas d'un saTant allemand^ quand les meiUeurea tétas de l'Allemagne rabaissent teUe»ment au-desioiis d'eux teurs omnpatnotes, et cela seolement pour qu'on ne pmsse pas le«r refbser la politesse et le savoir-vivre ! Car il ne finit pas s'imaginer que cette nation^ faite de eompUmenU, tienne aussi pour compliments ce qui peat à quelque degré servir à rabaisser ses voisins. » (L. 71.)
le style poétique, que sais-je (i)? Il prélude à cette grande guerre contre le tfaéftlre frtneaiiif qui porlc le nom de Drammtrjjfte de Hamimiitg.
Mais en même temps que les Lettres sur la littérature, il pubtiaît un autre ouvrage plus particulièrement dirigé contre le goût français. Je veux parler de la collection de ses Fables en prose, et des Disstations sur la #toWe(4789) qu'il y joignit, et sans lesquelles on ne doit pas, dit-i), juger des pre* mières.
Bfous avons déjà dît que la fable jouissait d'une grande faveur en Allemagne, depuis le comaiencement du mii* siècle. Le goût inné de la nation pour les symboles et les allégories la portait naturellement vers ce genre, où le dessein de l'auteur est presque toujours enveloppé des voiles de la fiction. Cependant l'Allemagne n'avait pas su par ellemême retrouver l'inspiration du roman satirique du moyen âge, comme fit Goethe plus tard, ou créer un genre nouveau d'allégorie. Elle s'était contentée de suivre des modèles étraugers : d'abord Esope et Phèdre, qui furent traduits et imités en cent façons; puis (comme on en venait toujours là), les poêles français. Une fois à l'œuvre, on alla vite : l'Allemagne crut voir paraître à la fois un la Motte et un la Fontaine dans les personnes de Stoppe et de Ha-
gedoru (1738); et, comme dit malicieusement M. Ger- YinuSy c on triompha de ce qu'une seule foire de Leipzig avait donné au pays ce que la France avait mis tant d'années à produire. » Dès lors, les imifaleura des fiEdmlistes français s'appelèrent légion, dit le même auteur.
Vers le même temps, les critiques des deux écoles ennemies de Leipzig et de Zurich exposèrent la théorie du genre. Breitinger trouvait que la fable réunissait, mieux qu'aucun autre genre, sauf Tépopée, les conditions essentielles de la poésie, la vérité et le merveilleux. La fable élail à ses yeux une épopée en raccourci, Tépopée uue fable étendue. Golèsched, au contraire, ramenait ce genre à la leçon morale toute nue, et n y admirait que la brièveté ésopique. Celui-ci n'eut guère d'autre disciple que Lessing, tandis que la doctrine des Suisses fut adoptée et pratiquée par les auteurs des fameux Articles de Brème (4), où parurent les fables de Gellert; puis
I (i) Bremer Beitraege. Le vrai tilrc de ctîlte feuille est Nouveaux wrtùskêpomr le plaisir de la raison et de l'esprit. Elle commença I h paraître, en 4744, sous la riibnque de Brème et Leipzig. Les plus I illustres rédacteurs sont Klopstock, Gellert, Cramer, Adolphe et I Elias Schlegel, Rabener, Zacharise, etc. Us formaient une pléiade de j JeaBSB poêtef défoU, pour la pli^ait e ccMalÉitiqoes, dont Klopstock étiiîtrâiiie« etfolprofeuaientenire euuiieaiBlliéwfiliqôe. 1 Cette petite égBw» issue des doctrines des Suisses, anit adopté ' poor oljet de son cnheU poésie leligieiise et morale sous toottt ses fàfom. A eM des odes nystiqiaes de KkipstodE, éite donnait les épopées coudqoes de ZacliariaB, les satires de Rabener et les fsbles de Gellert Zélée pour la UA, effrayée des progrès de riné» ligion, que les tradnetions des libKS penseurs anglais vinrent encom-ager ven 1749» eUe voua à combattre rincrédiilité. Usper-
par Liobtwer (1748), Gleiin{l755), et la plupart de»
fabulistes allemauds postérieurs, tels que Pfeffel (1).
Lessiag lui-même avait, quoi qu'il i<& dise» sacritié à ce goât général ou à cette mode, dans les FoMct et Contes en vers. Mais dès ce temps-là, son patriotisme se révoltait contre le joug de rimitaiioa fran-* çaîse, et il commençait à composer des fitUes conçues d'après des théories tout opposées (2). Il les écrivait en prose et en retranchait les ornementa du récit Le premier point était un progrès pour la littérature aliemande; car, suivant le jugement de M. Gervinus, beaucoup de ses contemporaine étaient capables d'écrire en mauvais vers, et pas un en bonne prose. Quant à sou système de composition, il l'expliqua lui-même dans ses DissertatUm mtr la Fable*
Ce qui frappe tout d'abord dans ces petits traités, c'est une aversion systématique pour tout ce qui vieut de France ; et il n'est pas sans intérêt d'y obérer déjà la tactique à laquelle Lessing restera désoruiais fidèle contre la littérature française. En général, c'est une guerre de définitions qu'il fait à nos auteurs : il entreprend de leur prouver qu'ils n'ont pas connu le genre qu'ils ont cultivé ; d'où suit que leurs règles sont fausses et leur pratique erronée. A cette argumentation scolastique, il ajoute quelques épigrammes sur la légèreté et Tignorance des Français,
séc par les circonstances, elle domeuia fidèle à ses débutji et à ses vœux. Lessing la reconnut dans ï ltisj)ecteur du sSord,
(1) Gerv., Gesch. d. deutsch. Dichtung,{. IV, p. 1)1 -99.
(2) Il en avait un recueil tout prêt dès le milieu de l'année i7$7. V. Coix. av. Mendelss. juiL, S août 1757.
B pour rainer par le ridicule une natiou qui se «cri
i.i tant de celle arme contre ses voisios.
t Cette exécuiioa faite^ il faut proposer d'autres mo-
b dèles aux Âlieroands, qu'on pri?e de ceux qui leur etaicDt l'ai)iilicrs. Nous avoos \u depuis longtemps
t' Lesang iadiquer les Anglais ; mais il est d'autres modèles qu'il préfère, et qui ne manquent dans aucun genre : ce sont les anciens. L'imitation de i'an->
i tiquité bien comprise, tel est au vrai l'idéal de
^\ Lessing.
ê| ËQÛa, pour donner l'exemple des réformes qu'il f propose, il écrit luinonéme des ouvrages d'après ses Ibéorics. 11 a la modestie de ne point les considérer comme des chefa^'œuvre, mais simplement comme I' des spécimens; il ne s'attribue point le génie; il ;i déciare avec une admirable franchise que la critique est ht source de ses inspiraticNm; et néûimoins il lui arrive ainsi d'écrire des œuvres qui n'ont pas été déj passées dans son pays.
I On Tient de lire, sous une forme générale, le ré-
r| sumé des travaux de Lessing sur la fable. Au fond, c'est une déclaration d'hostilité contre ce geim litté-
i| raire, qu'il veut éliminer dn domaine de la poésie. 11 n'a pas entrepris cette campagne sans de mûres
j réflexions ; car il n'y avait point de genre de poéues, dit-il lui-même, sur lequel il se fût si longtemps
I attardé. 11 avait lu à peu près tous les fabulistes an- • àem et modernes, et tous les éorils théoriques sur la fable. Son opinion définitive élait « que les mondernes avaient abandonné la véritable voie^ celle » d'Esope, pour les petils chemins fleuris où se corn»
» plaît le talent babillard de conter. » A ses yeux, la iable marque « le confia de la poésie et de la morale. » Son «nique objet est d'enseigner nne Térifé morale : riuventioii poétique y consiste uniquement à trouver on exemple qui soit la traduction figurée, mais stricte, de cette vérité. L'utilité est sa seule raison d^ètre.
La fable devait déchoir de son haut rang par cela seul qu'on la considérait comme un moyen de perfectionnement moral; ou plutôt, il fallait la séparer d'un genre naturellement ditlérent. Rendre à chaque genre ce qui lui appartient, telle est la mission que se donne en général la crili(iue de Lessing. Isoler la poésie de tout ce qui n'est pas elle, tel est le principal smice qu'il s'applique à lui rendre. Ici, il l'affranchit du joug de la morale ; dans le Laocoon, il l'affraochira de celui de la peinture. Et déjà, dans ses dissertations sur la fable, on aperi^t quelques germes de la distinction qu'il établira plus tard entre les arts représentatifs et la poésie.
Les distinctions se précisent au moyen de définitions : aussi Lessing ue s'y épargne-t-il pas. 11 passe en reme les définitions de la £able données par les criti([ucs français, la Motte, Richer, Batteux, le Bossu, qui sont identiques à cçlle de Breitinger: il prétend prouver aux Français, par l'aualyse et par l'autorité de Wollî, de Quintilien, d'Aristote, de Théon et d'Aphtfaonius. qu'ils ne savent ce que c'est que fable, allégorie, action, et enfin qu*ils n'entendent même pas les termes dont ils se servent. Nous n'aurons garde de le suivre dans ces développements pédantesques, mMés de paradoxes et d'idées ingé-
nieuses, et dont la conclusion pratique serai! qu'on a tort de trouver du plaisir et du fruit à la lecUiro des Fables de la Footaiiie.
C'est en eiïet la renommée de la Fontaine qu'il s'agit de détruire, et contre laquelle Lessing entasse tout cet appareil d'érudition et de termes philoso* phiques. Il n'en proteste pas moins « qu'il n'a rieo )»cootre ia Fontaine, mais eontre ses imitateurs, »eontre ses aveugles adorateurs ! »
«i La Fontaine, continue-t«il^ connaissait trop bien les an- » eiens ponr ne pas saToir ce que denuuidaient les modèles » antiques et la nature pour fiûre une iàble parfaite. Il savait 0 que la brièveté est Tâme de la fable; il avouait que son
« plus bel ornement est de n'en point avoir. Il reconnaissait » avec une aimable loyauté (in'on ne trouverait pas «laiis ses » fables l'élégance ni rextrème brièveté qui rendeul Phèdre » recomniandable^ que c'étaient des qualités où sa langue j» Tavait empêché en partie d'atteindre^ et qu'uniquemeuf > par cette raison, qu'il ne pouvait imiter Pbèdre en cela, » il avait cru qu'il fallait en récompense égayer l'ofwrage » plus que Phèdre n'a fait, — Quel aveu! s'écrie l.essing. Â » mes yeux cet aveu lui fait plus d'honneur que toutes ses » fables. Mais de quelle étran^^e façon ne fut-il [tas reçu ywv A le public français! Ou crut que la Fontaine voulait faire là )» un simple complimmi, et Ton estima la compensation inû* » niment au-dessus du dommage. Q ne pouvait guère en » être autrement; car cette compensation était trop séduisante » pour des Français, qui ne voient rien au-dessus de la » gaité. lîne de leurs tètes spirituelles, qui depuis a eu le 0 malheur de rester spirituelle pendant cent ans, prétendait » que si la Fontaine s'était mis au-dessous de Phèdre, » c'était par pure bêtise ; et là-dessus la Motte s'écriait : «Mot » plaisant, mais solide! »
Voilà donc comment un des esprits les plus lins de l'Allemagne comprenait la touchante, mais trop
candide humilité de la Fontaine, et la piquante justesee du mol dé FonteneUel Goimnent s'étonner,
après cela, que toute la poésie des fables, que toutes leurs gràœs naïves, que toute leur innocente malice n'aient été poor Lessing qu'un insipide iMrvardagel Je ne suis pas surpris qu'un Gottschtd ait reproché a Gellert d'abandonner le naturel d'Ësope pour le numiéri de la Fontaine ; mais j'attendais mieux de Lessing. Il faut ici déposer toute illusion : Lessing n'a jamais su apprécier un seul écrivain français; il n'a pas plus compris Racine que la Fontaine, Molière que Corneille. S'il lui arrive de louer un de nos auteurs^ c'est à coup sûr un auteur de second ordre. Les mérites du style français sont lettre close pour lui. Loin de mpi la pensée de le lui reprocher, s'il n'avait été si dur pour nos plus grands maîtres I Mais puisqu'il se croyait en droit de nous juger, puisque ses jugements font encore autorité près de ses biographes allemands, il faut bien le dire, Lessing n'a jamais eu le sens des beautés de la littérature française. YalaiMl mieux faire comme ses compatriotes, qui s'éprenaient de modèles qu'ils n'entendaient pas davantage? Non, il a eu du moins le mérite de rtjeter ce qui ne convenail pas au génie allemand ; et quoique par de mauvaises raisons, il a bien fait de blâmer un engouement funeste à l'originalité nationale.
Quant à sa théorie delà fable, elle est jugée (^). Nous n'avons pas besoin de discuter ses définitions : quelque sagacité, quelque érudition qu'il puisse dé-
. (I) H. Taille, Essai sur les fables de la Fontaine, ch.
ipdopper dans le détail , déclarer au génie qu'il n'a pas le droit de fifeonder un genre par l'invention
poétique, c*esl se déiiicnlir soi-même, quand on proclame la liberté du génie. Ramener la lable à Ésope, après qu'elle a été traitée par la Fontaine, c est condamner les arts pour èlrc sortis de leur berceau. Tout au plus pouvait-on dire qu'après la Fontaine il fallait renoncer à ce genre, on se borner à l'ambition modeste d'écrire de petits poèmes amusants et instrnctiis pour les enfants. C'est ce que Geilert a réussi à faire ; aussi ses fables sont-elles demeurées classiques en Allemagne.
Celles de Lessing partagent le même avantage, mais grâce au style, qui en est exquis, plutôt qu'au dessein , qui eu est raremeni irréprochable. Des moralités subtiles, paradoxales » ambiguës , des distinclions perpétuelles; des épigraniiiies iioiiiinalives déparent trop souvent ce recueil. Cependant on y peut &ire un choix : les observations fines et les vérités solides n y manquent pas, mais on y sent trop la recbercbe d'un esprit rafiiné, qui veut à tout prix être neuf, et qui Test trop souvent aux dépens de la simplicité qu'exige la fable (1).
(1) Lessing est surtout malheureux quant il TOat corriger les CiUes de la Fontaine. Je D'en citerai que deni eimxfittB,
r (Uv.ll, f. i^,L*à3oarBi cf. kF. 1. vr, t «î^nete serais » j»asserri de ton trésor^ ditle voisin : figure-toi donc tp» fa i^erre » est toD trésor, et que ta n'es pas plos pturn qu'auparavant.— » Quand je ne aacais pas {dus pauvre» répliqua l'avare ; un autre >n*est41pas pfa» liehe d'autant t J*«d pàdrai la raison! s
Voilà qui s'appelle enchérir hmausementl Ce n'était pas aases que l'awe fût wme, U fallait encore qu'il Mt envieux ! C'est
Quant à ton ttyk, quelque simple qu'il soil, ii
porte encore trop la Iî?rée de la poésie, s'il prétend à la nudité ésopique; et il est trop sec, s'il veut être poétique (1). Enfin nous ne croirons jamais que le profit moral qu'on peut tirer des fables soit assez grand pour compenser la perte du plaisir que donne un petit poème achevé.
Pour résumer nos jugements sur les fables de Lessing, nous ne saurions mieux £ure que de reproduire celui qu'en porta dans ce temps -Ut le Joumcd étranger (2) :
ftinsi que Lessing cherche presque tot^oim le nouveau, en nuiltipliant les intentions, dont ii surcharge son principal dessein.
2* L. 11^ f. i^,Le Benard et le Corbeau, Je rémuoe, car malgré ses prétentioiis à la Mèvetë éiopique, heÊâia^ woffire ici rësiimé.
Un çorbeau emportait dans ses serres un morceau de viande empoisonnée^ qa*il afiit ismassé par basaid. Le rensrdj le saluant do titre d'Oiseau de Jouter, loi dit : N'esta pds ma nouniture de tous les jours, que tu m'importes T Le corbeau, diarmé d*ètre pris pour un aigle, laisse tomber la viande. Le renard en crève. « Puissies-vous, damn^ flatteurs, n'obtenir que du poison pour prix de vos louanges ! »
La moralité n'uA qu'un vœu ; c'est avouer que la punttioa infligée au flatteur n'est pas conforme à la réalité. 2" Cette punition n'est qu'un cflet du hasard ; or le hasai d ne renferme auc un enseignement. 3" Comment le corbeau peut-il croire que l'oiseau de Jupiter est le poui'voyeur du renard?
Froide invention, enseignement nul, telle est cette fable eu deux mots. Cela ne valait pas la peine de corriger la Fontaine.
(1) 11 ne parle pas lui-môme de ses fables sur un ton trop élevé : <( J'ai eu, écrit-il à Gleinà, à tenuiiier mes fadaises*.. Ce sont des tables, cher ami, et je puis prévoir que ni mes ftdUes, ni mes traités sui* la fable, n'obtiendront l'assealimeut d*im poëte» et par conséquent ie vôtre. » L. 23 oct. 1759.
(2) Nov. i Titrait.
» FTen dépiaisdà M. LetBing, ternies Mt ofewrfilioiit toiit
» plus ingénieuses que vraies : la précision qu*il affecte^ et » qu'il voudrait mal à propos confondre avec la siraplicilé, ne » s'accorde nullement avec le caractère de la fable. Leprinci-
• pal objet de cette sorte de pofime est de couvrir le précepte; » •tlMlUitedeM.LeMiDgont^s'UeetpiniiiâdeB'expr^^ » aliMi, la eeotenee gmée sur la iront. S^ilne ifagiMilqiie » de nous oondfûre tout droit à la Yérité, on se passerait de la » fable clie-mème. Du reste, il y a beaucoup d'esprit, de fi- » nesse, de profondeur et de philosophie dans les fables de » M. Leasing; cet auteur est un des plus heureux génies de
• l'AUemagne. »
I Le dessein de Lessiog avait été surtout négatif. A l'égard de nos fabulistes, sa critique doit être coorsidérce comme non avenue ; mais à l'égard de l'Almagne, elle fut décisive : la fable retomba du rang trop élevé où elle avait été placée ; en perdant les ornements poétiques, elle perdit son importance.
Chemin faisant, Lessing avait semé dam ses
dissertations quelques pens4!es importantes sur Tac- I lion en général, et en particulier sur celtè de répq[ié6
et du drame. Il voulut les mettre en exemple dans I une œuvre dramatique ; et comme il était à cette I époque épris de la brièveté, autant qu'indisposé ^ contre la poésie (l), il écrivit son drame en prose et
I (1) Il écrivait à Mendelssohn (nov. 1157) : « Vous avez raison : » les belles-lettres ne devraient Doas prandie çi'une partie de » notre jeunesse : nous avons à nous eiercer dsiis d^ cWwCi » plnsimportantes^ avaot de moorir, 9
en un acte, n'y voulant mettre que l'action toute nue* Telle est la tragédie de Phihtas.
L'honneur militaire esl l'unique ressort dramatique de cette pièce (1). Un fils de roi, lait priaonoier dûas m combat, ae donne la mort pour mifer aen père des dures condilions que le vainqueur pourrait lui imposer. Qui ne reconnaîtrait ici un souvenir des méditations du grand Frédéric, à la veille de la bataille de Roszbach ? Cette tragédie , remplie des ^ sentiments héroïques du temps, pouvait tirer des drconslances un intérêt particulier; mais un siècle après, la critique n'a plus à considérer que le mérite dramatique de Touvrage. Sans le juger en détail, nous dirons (|ue Lcssing ici, comme dans ses fal)k's. ressemble au philosophe scythe ; à force de ramener la création poétique à l'essentiel, il ne laisse qu'un tronc privé de vie.
Cette étude était, au moins par l'intention» un retour vers la manière antique, et formait un contraste avec les tragédies d imitation française. Lcssing préparait à cette époque la ^ie de Sophocle (2). 11 s'inspira sans doute du Philoctète pour composer cette tragédie sans amour, sans épisode, sans péripéties, oii tout le nœud consiste dans Topiniàtreté du héros.
Cependant il sentait bien que T imitation des an-
(i) Lessing avait Fongc à développer la même passion dans un , Codrus. La trag(^die .du jciine de Cronegk sous ce litre ayant pi'juc ion émulation, il jeta un plan sur le papier^ l'envoya à Mendelspohn, et l'abandonna.
i2) L. àGieim^ 28 fëv. im
ciaM ne rtjeuainii pas la poésie aUemande, m l'on ne savait, comme les Greet evx^èmes, trouver des
sujets dans rhistoiré et dans les traditions natioiiake. ShakBpeare loi paraissait le modèle à sànrre,
à cause surtout du caractère moderne et patriotique d une grande partie de son théâtre. Aussi voulut-il iaire un essai dans la manière du grand tragique anglais. Il remania la légende du Docteur Faust^ personnage £avori des AHemauds, mais qui n'était phis joué que sur les théâtres de marionnettes. D I écrivit quelques scènes, qu'il communiqua au public, dans les Isiiren sur la litêéraêurey comme fragmenta d'une ancienne pièce «où il reconnaît beaucoup du ^caractère anglais, et nombre de scènes dont un gé- ! >nie sbakspearien était seul capable (1)» U se proposait de faire représenter sa tragédie à Berlin, mais { il ne l'acheva probablement jamais, et nous n'en possédons que des plans et des débris. On n'en doit pas moins remarquer que cet esprit, qui concevait beaucoup plus qu'il n'exécutait^ a plus d'une fois rêvé les œuvres que Gcethe devait accomplir. Il avait songé à remanier le roman satirique de Reineke if uchs (2), comme il a enlrepris de traiter Famt* I Un plus puissant génie réalisa ces idées qui avaient traversé son esprit : peut-être, sans Lessiiig, Goethe
(1)16 fév. hSd. — Marlowe, l'un des prédécesseurs de Shakspeare, avait en effet traité la vie et la mort du clortmr Faustm [Shakspeare, par M. Alf. Mésières^ p. i^)', peut-être Usaiog s'en inspira-t-il.
ii'eiii--il pas soogé à iondre eDsemble le vieux géoie germtniqiie et le nouveau.
Au reste, Lessing n'interrompait pas ses énormes (mvaui dramalurgiques : il ne ceasaii d'accumuler des trésors pour une seène alleinande qui n'eiistait pas. «J'écris jour et nuit, dit-il à son ami Gleim, »et ma plus mince ambition est aujourd'hui 4e faire »att moins trois fois autant de pièrasde théâtre que wLope de Véga(l). » Pourtant il ne fit guère, dans icette période, que des projets et des esquisses, qui se sont retrouirés en paHie dans ses papiers. Mais il faut signaler une Iraductiou de grande importance dans sa carrière de dramaturge : c'est cdle du MÛf tre de DUeroi (2). Il a lui-même témoigné plus tard avec une noble franchise, « sa reconnaissance envers »un homme qui avait eu une si grande part à la fornmafion de son goût (3). »Ii affirme que, depuis Aristote, jamais esprit plus philosophique ne sCsl occupé du théâtre. C'est une satisfaction pour lui de penser que peut-être Diderot obtiendra-t-il plus de faveur en Allemague qu en France, et qu'ainsi pour cette fois, les Allemands échapperont au ridicule de n'imiter les auteurs français que quand ceux-ci commencent à passer de mode dans leur pays.
Nous reviendrons ailleurs sur la comparaison des idées de Lessing et de Diderot, et nous verrons à quelles conditions un écrivain français a pu trouver
(1) L. S iaiL I75S.
(2) Beriin^ Voti; 1760-1761.
(3) Wf. de la éd., 17S1.
grioe devant Tadvenaire paMooiié du goût français.
Il avait beau travailler jour et nuit, et produire saus cesse, le joug de la pauvreté ne s'allégeait pas: unïaibie envoi d'argent de Kleist(l); que dis-jef un de ces humbles cadeaux qu'une mère seule peut faire, une paire de bas (2), étaient des bonnes fortunes pour Tinfatigable écrivain. Cependant son courage et su bonne humeur avaient tenu boa contre son mauvais sort. Mais la mort de son héroïque ami Kleist, qui succomba prisonnier des Russes, Taccabla. La maladie survint ; la guerre le poursuivit jus^ que dans Berlin. Il vit les Russes entrer en vainqueurs dans la capitale de la Prusse ; il vit deux journalistes, dont Tua était son successeur au journal de Yosz^fouettés par les soldats en place publique (3). Il tomba dans la plus noire trislesse. La société même de ses amis ne pouvait plus Tégayer^ il s'imaginait qu'il leur était à charge. Ses sentiments d'ailleurs ne s'accordaient pas entièrement avec les leurs. C'étaient des Prussiens exclusifs ; il se disait citoyen du monde. Tout en saluant la grandeur de la Prusse, comme un réveil de rÂUemagne^ son esprit, trop dégagé de toutes les opinions communes, ne se trouvait satisfaiX de rien de ce qu'il voyait ou entendait.
(1) L. 6 août I7S8.
[t) L. 3 avr. 1760.
(3)8taluvt. l^p.ioa.
Tout lui paraisnit borné. U éUii de eef mtoret
épuisent vite les joies dv ce monde, et qui ne se sauvent du dégoût que par le changement. D'ailleurs, n'ayait-il pas assez longtemps subi les épreuves d'une vie précaire, n'était-il pas temps qu'il se fit place dans la société? On lui promettait toujours quelque emploi : il attendait, sans vouloir aller andevant, trop fier pour solliciter. Enfin, il lui seml)Ia que la fortune venait s'otlrir à lui, sous un visage assez étrange, il est vrai. Mais il n'avait pas le choix : la tentai ion le prit de s'enrichir en peu de temps pour s'assurer l'indépendance.
Le général de Tauentzien , illustré par une héroïque défense de Breslau, avait été nommé par Frédéric gouverneur de cette place, et directeur général des monnaies. I/» finances du roi ayant été épuisées par la guerre, il lui fallait à tout prix de Targeut. Il eut recours à des refontes successives de monnaies, c'est-à dire, à une sorte de banqueroute progressive. Tauentzien, chargé de ces opérations suspectesy avait besoin d'un secrétaire capable et sans importance personnelle. Des propositions avantageuses furent faites à Lessing, qui les accepta tète baissée. U s'en alla donc battre monnaie à Breslau, sous le général Tauentzien. Il s'enfuit de Berlin, comme toujours, sans rien d ire à ses amis (nov. 4760). , A peine arrivé à Breslau, il apprit par les journaux qu'il venait d'être proclamé membre étranger de l'Académie de Berlin (i). Cet tionoeur le laissa par-
(i) Y. Mémoim de l'Académie de Berlin, 1772.
.ju,^c6 by GoogI
faitemeut froid, il lui paraissait iiidifférent de dé* pendre d'un président d'académie ou d'un général ;
encore préférait-il Tauentzien à Maupertuis (1).
§ 2. — Séioto a Breslau (1760-1764). — Vie militaire. — Minna de Barnhelm*
Quand Lessing vit de près à quelles conditions on pouvait faire fortune à Breslau, sa conscience se révolta» Possédant le secret de toutes les opérations de son général, il lui était facile de se livrer sans rien risquer à des opéralions lucratives. Il n'avait qu'à ' imiter son chef, qui s'enrichit en peu de temps de 150,000 thaiers. Les tentateurs ne lui manquaient pas : un certain Juif, trop fameux par les bénéfices qu'il fit dans ces opérations , le sollicitait d'entrer dans la complicité de ses gains par certaines complaisances, et tâchait d*y intéresser aussi son coreligionnaire Mendelssohn, probablement pour triompher plus aisément de la résistance de Lessing. Mais celui-ci , averti par la voix sévère de l'honnête Moses, autant que par celle de son cœur, se tint en garde contre les pièges qu'on lui tendait (2). Il fallait donc renoncer à s enrichir, tout en voyant la fortune publique fondre sous ses yeux. « ûdssez-nous
(1) L. 7 iéc. 1760.
» encore battre monnaie pendant trois ans, écrit-il ( 1 ), »et les richesses les plus senables deiiendrral des
» imaginations pures. »
Cependant il jouissait pour lui d'une opulence rcîlaiive : éclair de faveur de la fortune dans une vie de privations. Il put satisfaire sa grande passion pour les livres; mais avec son incurie naturelle , il jetait l'argenl à pleines mains. Il avait d'ailleurs à répondre aux exigences sans cesse renouvelées de sa nécessiteuse famille. Il jouait beaucoup , au grand désf'spoir de son ami Moses. Et que faire dans une société d'ofiiciers ? Ën détinitivc, après cinq ans de séjour à la source des richesses, il partit aussi pauvre qu'il était venu (2).
Son temps s'en allait comme son argent, au moins à ce qu'il dit. On n'aurait pas de peine à le croire, d'après les occupations de sa charge et la vie qu'il menait, s'il ne restait des preuves de ses études de ce temps-là. Selon toute apparence, il profita des ressources que lui offraient des bibliothèques de monastères pour accroître ses connaissances théolologiques, qui devaient éclater phis tard d'une manière si imprévue (3) D'autre part, excité et conduit par Hendeksohn , il étudia la philosophie de Spinoza. Il s'en montre è cette époque très-peu satisfait. Son maitre est Leibniz, et c'est pai* les principes de
(I) L. tt ocL nit.
(S) 0 noaaç^ mène à m petit hânlage^ legs tondianl d'an amour maDieiiraiiE... (L. dn ao mai I7SS).
(3) Vie de Lessing, (>ar sod Crère, t \, p. 243.
ce pbikNK^e qu'il ootnbai ie ipinoEigme de Meodelmohn. Il accuse familièremeoi son ami d'être
a un petit sophiste » , et s'étonne de ne voir personne défendre Leibniz contre lui. Nous insistons sur ce pdnt, parée qu'on verra plua tard Lesaing accusé à
son tour de spiiiozisme (1).
Cependant il n'était pas venu à Breslau pour étudier en homme d'école. La force de rhabitude te ramenait aux recherches savantes; mais l'homme de mouvement extérieur, qu^ vivait en lui à côté de l'autre, et qui Pavait lancé dans l'équipée de Breslau, ne demeurait pas oisif. 11 se jetait dans le tourbillon de ce monde mêlé et bizarre que la vie guerrière suscite et anime* Nul n'y paraissait plus à son aise que hii. Il n'observait pas cette société irrégulière en spectateur, mais en acteur. Il n'était pas diiiicile, nous l'av ona dit, en fait de société. 11 fréquentait, à celte époque, une troupe dramatique de bas étage; celle de Franz Schuch, qui jouait des arlequinades et des fiiroes populaires. Aussi facile pour le théâtre que pour les gens, pourvu qli'il y trouvai du naturel, il préférait ces pièces grosaières, mais nationales, à la tragédie noble et exotique dans la manière de Gottsciied.
 ces observations sur la vie de garnison et sur l'administration militaire et financière, il put joindre un aperçu de la guerre. 11 suivit son général au siège de Sehmidnitz, qui dura plusieurs mois, puis à PMsdam, prèa du roi, éi enfin revint à Breslatf
(I) L. 17 afr. 1753. ,
avec Taueotzien, nommé gouverneur de toute la
provioce de Silésie. .
Pendant ce tempa, la paix a?ait éàé «ignée à Hu-
bertsburg. Le roi s'empressa de soulager ses finances par de nombreux licenciements. Une partie de ses troupes était composée d'aventuriers de toute eapèce et de tous pays, parmi lesquels se trouvaient mêlés quelques honnêtes gens, qui, après avoir servi le roi de leur sang et de leur fortune , reçurent un congé pour remerciement*
Lessing vit dans ces infortunes inunéritées la ma* tière d'un drame original, où il pourrait rassembler ses observations faites sur le vif de la vie militaire. Il composa Minna de Barnhelm ou la tortum du Soldai. Pour la première fois, depuis les essais de sa jeunesse, il entreprenait d'écrire un ouvrage dramatique, sans préoccupation ni de modèle, ni de théorie. Aussi cette pièce est-elle douée d'une vie qui manque trop souvent au théâtre de Lessing. Ou sent qu'il a vu ce qu'il a peint, et quelques faits curieusement rassemblés par ses biographes confirment ce sentiment L'imagination et T art n'ont lait que travailler sur des éléments recueilUs par Texpérience. On peut même dire qu'il s'est peint lui-mèrae dans quelques traits de son héros. Sou défunt ami, Kleist, a sans doute fourni le reste du caraotère.
(i) Daflzel, p. 470-474.
Le seul pctnomiage qni forme un contraste dans -
la pièce, au milieu d'une édifiante collection de caractères magnanimes, est un de nos compatriotes. Un aigrefin» lieutenant à son dire, escroc de profession, au demeurant Thomme le plus poli du monde, représente ici le nom français. Il paraît que la haine de Lesstng pour tout ce qui le portait n'était pas sur ce point sans fondement. Des aventuriers de toute sorte passaient le Rhin dans ce temps-là, et il n'en mani)uait pas dans Tarniée. On ne saurait blâmer Lessing d'avoir livré au ridicule une classe de gens si méprisables. La friponnerie et la fatuité de ces chetaliers d'industrie devaient également blesser l'hon- Dèleté allemande.
Goethe (1) prête à l'auteur, dans la composition des caractères de cette pièce, une intention politique délicate et généreuse. La guerre avait laissé dans les cœurs saxons de graves ressentiments contre les Prussiens, dont Torgueil et la raideur, même après la paix, ravivaient sans cesse le souvenir des maux de la guerre. Dans l'œuvre de Lessing, la Saxe offre l'oubli à son vainqueur, et l'apprivoise par ses grâces. La Jeune saxonne Minna, noble et riche, se met à la poursuite du a^|or prussien mutilé, congédié et pauvre, et se donne à lui presque malgré lui. Ainsi, Lessing s'offrait au héros prussien qui n'avait pas d'yeux pour son mérite.
La comédie de Mimm de Bamhelm est un hommage à Frédéric 11, dont le nom se trouve inscrit
(I) Am. m. Lèbm, 1. 1, p. 3S6.
sur ce premier moaumeot de la «cèm alleoMuide > affranchie. On trouva même hardi, et presque téméraire, d'avoir désigné le souveraiu réguanl dans un ounage de théâtre. Cette iuoovatioD n^était pourtaal ! pas plus audacieufle que rjnteryention de Louis XIV dans la fable du Tartuffe, Mais les Allemands u o- ' saient se hasarder à faire du théâtre l'image pré-- ' cise delà société contemporaine. Lessin^r leur donoait ua salutaire exemple, qui iut vite oublié, ne fût-ce que par lui-même. Aussi o'a-t-il jamais rencontré une inspiration aussi heurtiuse : et le théâtre allemand o'a jamais été plus natioual. U sentait luimême le mérite singulier de ee drame; car il écrit | à Ramier, qu'il prenait pour sou juge avec une | grande déférence : « Si cette pièce n*est pas meilleure 1 »que tous mes ouvrages dramatiques antérieurs, je [ »suis fermement résolu à ne plus rieu faire pour le ; » théâtre. » '
Minna de Barnhelm est le seul ouvrage que Lossing ait achevé pendant son séjour à Breslau (i). U y prépara, cependant U Laoko&nj mais la maladie \inl le surprendre au moment où il se trouvait, ditil, plus en train de travailler qu'il ne l'avait jamais été. il demeura longtemps languissant, et dans cet état, m des rédexions piquantes sur la maladie. Si aux yeux de Pascal, la souffrance du corps est le
20 août 1764.
véritable élat du christianisme, aux yeux de Lessing, c'est le véritable état du génie*
« Souhaitez-moi donc la santé^ écrit-il à Hamler, iDais au-
• tant que possible, avec nn petit avertissement, avec an petit
• pieu dans la chair, qui iiaflte sentir de temps en temps au » poète ta fragilité de l'homme, et rappelle à son esprit que » tous les tragiques n'atteignent pas comme Sophocleà90 ans, t et quand même ils y paiTiendraient, que Sophocle a fait » environ quatre-vingt-dix tragédies^ et que je n'en ai encore 0 fait qu\inel Quatre-vingt-dix tragédies I Cela me donne le B vertige (i). »
11 était donc repris de sa passion pour le théâtre, ou plutôt elle ne l'avait jamais quitté au milieu des occupations les plus étrangères à ce genre et à toute espècH' de poésie. Aussi ne voulul-il pas rester enchaîné à l'administration militaire. C'est en vain que sa famille le f)riait de ne quitter son poste que pour UQ emploi assuré. Il ne voulait, à aucun prix, renoncer à son ancien plan de vie, ni prendre auenn souci deVavcînir. Quant aux cvénemonts imprévus, il s'en rapportait à la Providence, et il avait, disait-il, des amis (2).
Aussi, après avoir passe; près de cinq ans à Brcslau, il mit ses papiers en ordre et dit adieu au général Tauentzien , à peu près sans argent, et sans préoccupation du lenrleniain. Il parlil pour Berlin, (avril 1 765), où iJ s(î promettait de ne rester que trèspeu de temps, mais il ne s'expliquait pas eur ce qu'il y comptait l'aire.
(1) L. 5 août 1764.
(2) L. 13 juin 1764.