LA MUSIQUE, LA DANSE ET L'ACTION THÉÂTRALE
I. La Musique; son importance chez les Grecs; sa place dans les écrits d'Aristote; manière dont il l'envisage. — Sa nature; origine du plaisir qu'elle procure; son moyen d'imitation et son objet propre; en quoi elle diffère des arts figuratifs. — Discussion à ce sujet. — Sa place dans l'Education; sa puissance morale; la Katharsis musicale. — Règles et préceptes d'Aristote. — H. La Bmise et la Mimique; ce qu'en dit Aristote. — L'Action théâtrale.
I. — On sait quel fut de tout temps le rôle de la Musique chez les Grecs. Elle a donné son nom aux Muses. Tous les arts de l'esprit, les sciences même, lui empruntent leur dénomination commune. Longtemps elle fut alliée à tous les genres de poésie. La poésie lyrique ne fut jamais séparée d'elle. Elle fait partie du drame par les chœurs et la mélopée ; l'épopée elle-même ne se conçoit pas sans elle ; le poète, dans Homère, est un chantre inspiré, un aède. Les rapsodes qui récitaient ses vers les chantaient en s'accompagnant de quelque instrument, de la cithare, etc.
Ces deux arts si étroitement associés ont, en effet, des liens d'étroite parenté qui devaient, dans la pensée du philosophe, les unir ou les rapprocher. Le même signe leur est commun : le son, articulé chez l'un, simplement soumis chez l'autre aux lois du nombre et de l'harmonie. Ce signe que l'ouïe perçoit, inétendu et successif (Aristote le reconnaît, infrâ), plus que les formes visibles, a la propriété de pénétrer dans l'âme et d'exprimer les mouvements de la vie
intérieure. Si l'un, comme art de la parole, traduit mieux la pensée et parle plus à l'esprit, l'autre remue l'âme dans ses profondeurs. C'est l'organe propre du sentiment.
Ces rapports n'ont pu échapper à l'auteur de la Poétique. Aussi, plusieurs des chapitres de sa Politique (liv. VIII, eh. i-vii) sont consacrés à la Musique. Mais c'est en homme d'État, en moraliste qu'il en parle, non en théoricien. C'est vainement, selon nous, qu'on a essayé, à l'ai Je de quelques textes ajoutés de la Poétique, de la Rhétorique, des Problèmes et de la Morale, de constituer une théorie précise servant de base en partie à celle de l'art tout entier (Millier, Doring). Le but que s'est proposé Aristote est, comme pour Platon, avec lequel il est ici tout à fait d'accord, uniquement l'éducation dans un État idéal, dont les institutions ont pour objet principal de former des hommes libres. La part qui doit être faite à la Musique, les règles auxquelles elle doit être soumise, tel est le sujet véritable. Toutefois, ce qui est dit, à ce propos et ailleurs, de l'art musical, de sa nature et de son objet, de sa puissance morale et de ses eflets, les préceptes qui s'y joignent, tout cela forme un ensemble d'un haut intérêt et qui doit avoir sa place dans ce qui peut s'appeler l'Esthétique d'Aristote. Nous l'exposerons brièvement.
II. — Sur la nature et la fin de la Musique, ce que dit Aristote est tout à fait conforme à ce que nous savons de l'art en général (p. 33). Comme tous les arts qui n'ont pas pour but l'utile ou le nécessaire, la Musique a sa fin principale dans le plaisir (^Sovrj) qu'elle procure, plaisir noble, libéral et pur, si elle-même est ce qu'elle doit être, conforme à ses règles, telle, en un mot, qu'elle convient à des hommes libres. Elle sert à l'homme à charmer ses loisirs : elle est un délassement, comme le sommeil, comme le jeu sont nécessaires dans les intervalles de repos, après le travail dont la durée continue épuiserait ses forces. « Il n'y a pas de plus
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noble emploi du loisir. » Mais une fin plus haute doit s'y ajouter, dont le plaisir lui-même n'est que le moyen : le but moral. Car elle est grande la puissance que la Musique exerce sur les âmes. C'est ce qui motive sa place légitime dans l'éducation ; par là, elle éveille la sollicitude du Législateur {Polit., VIII).
On le voit, c'est toujours Vhédonisme allié à Véthicîsme, unis et fondus ensemble, qui est le fond de cette théorie de l'art musical, comme il en est de la poésie et des autres arts.
Avant d'examiner le rôle réservé à la Musique dans l'éducation, il est bon de déterminer la nature du plaisir qui lui est propre et son origine première.
Ce qu'en dit Aristote, tout à fait d'accord avec sa théorie du beau, mérite d'être cité. La cause, c'est le sentiment inné de l'ordre ou de Vharmonie. Celle-ci, l'harmonie, est l'essence de la raison. Elle a une aâînité d'origine avec la nature de l'âme. L'ordre, la mesure, n'est-ce pas pour l'homme la loi qui doit présider à sa vie entière, régler tous ses mouvements et ses actes ? La musique en est l'expression ou l'imitation. Le langage d'Aristote est ici presque le même que celui de Platon (Cf. Lois, II).
« Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre des rhythmes ou « des chants modulés de toute espèce ? (Problèmes, XIX). c^ N'est-ce pas parce que l'ordre, dans les mouvements, est « plus familier à notre nature que ce qui est désordonné ? <f Cette parenté ou affinité se révèle partout dans la vie, « même dans les occupations les plus ordinaires. Nous tra- * vaillons, nous buvons, nous mangeons d'une façon ordon- « née. Par là, nous conservons nos forces. Tout ce que nous « faisons sans ordre déprave notre nature. Tout ce que nous « faisons avec ordre la maintient et la fortifie. Voilà pourfr quoi la symphonie nous réjouit, » guuvô-jm Se ;i^aipofi£v (Problèmes, XIX.) L'ordre, c'est la raison elle-même, ô f^èv oOv, À070J, TâHi? {Ibid. I).
On voit à quel point Testhéticien et le moraliste euxmêmes s'accordent et se correspondent (1).
III. — Comme tous les arts hédoniques ou d'agrément, la Musique à son principe dans l'imitation. Celle-ci est la cause efficiente du plaisir qu'elle procure. Mais en quoi la musique, art imitatif, difïère-t-elle sous ce rapport, des autres arts, qui, eux aussi, ont le même principe? Quel est le genre propre d'imitation qui la caractérise? Ce point est très important à examiner et à spécifier.
1° Elle en diffère d'abord par son moyen propre d'imitation qui est le son, les sons de la voix et des instruments.
Le rhythme et l'harmonie auxquels s'ajoute, dans le chant, la mélodie, règlent la succession des sons. C'est ici comme la forme (zlSoç) qui s'ajoutant à la matière la détermine et la régularise {Probl. XIX, 26). Le son, autrement, vague, indéterminé ne fait qae remplir l'oreille, il ne va pas jusqu'à l'àme, et ce n'est qu'un bruit confus, -Lôyoç (/&.)• La Musique a cela de commun avec la Poésie, qu'elle aussi se sert des sons ; en cela les deux arts se ressemblent. Ils diffèrent en ce que, dans la Poésie, les sons articulés de la parole, bien qu'ils soient soumis aussi au mètre et au rhythme, ne le sont pas nécessairement {Poét. I, § 10), mais obéissent à d'autres lois, celles de la grammaire et du discours : la Musique, qui peut se passer du discours, «vi-j /070U
■/.vX zt'vîîv Yt'j.y.i; -î-ay/zrywj. (Z6ù/). De ce langage on peut rapprocher celui de Platon dans le Timée: « L'harmonie a des révolutions analogues à celle;? de notre âme, et celui qui a un commerce avec les Muses ne croit pas qu'elle ne doive servir qu'à nous procurer un plaisir frivole, mais qu'elle nous a été donnée par les Muses comme un moyen de rétablir l'ordre et l'accord dans les révolutions irrégulières de notre âme. De même, nous avons reçu le rhythme comme un secours pour corriger les manières qui manquent de mesure et de grâce dans la plupart des hommes. » (Timée, 515).
108 L'ESTHÉTIQUE D'aRISTOTE.
[lù.oç (ProbL, XIX, 27), ne relève que des siennes propres, celles du nombre et de l'harmonie.
Ainsi, la Musique, déjà par la seule vertu du moyen qui lui est propre, l'emploi des sons que règlent le nombre et l'harmonie, accomplit sa fonction particulière parmi les arts. Son plaisir propre, otxna ^5ov»j, y a sa source. Cela seul déjà la distingue. Tout cela est clair dans Aristote, nettement formulé ou peut aisément s'inférer de ses paroles.
2° Mais ce qui est surtout à spécifier, c'est l'objet propre que cet art est appelé lui-même à imiter ou à exprimer. Ici encore la pensée d'Aristote paraît très claire. Ce que la Musique particulièrement imite ou exprime, nous dit-il, ce sont les états intérieurs de l'àme, les sentiments, les passions, les caractères, les affections ou dispositions morales (Polit. VIII). D'un seul mot, c'est surtout Vr.bôç que nous traduisons par le sentiment moral, qui est spécialement désigné dans le langage du philosophe. Le mot et la pensée reviennent sans cesse (Ibid. passim) (1). Ce serait là le domaine propre de la Musique, ce qui en particulier la distingue et la sépare des arts figuratifs qui, comme moyens d'imitation, se servent des couleurs et des formes ^^pw^ara
X3cl ayj,u.oi.xa. [Poél. I, § 3).
Et en efiet, ce qu'exprime ou imite surtout la musique, ce qui par là spécifiquement la distingue, c'est la propriété qu'elle a d'exprimer les sentiments intérieurs de l'âme ; ses états ou caractères, la joie et la tristesse, la colère et la haine, la bonté, la douceur, le courage, la sagesse {Polit.. YIII, ch. 5). Les sons musicaux sont comme les images de ces sentiments. ôy.oi(^[LKza. twv nôwv — uiur.itx-x twv riSûi). Çlbid.)
Le langage d'Aristote sur ce point est formel. D'où vient à la Musique ce privilège? Aristote le dit encore et la raison qu'il donne est aussi juste que profonde. C'est, dit le
(1) Polit., VIII. 5. Ex aév ouv to'jtwv î'avEoôv oVt SûvyTat nor-v ri -ô
philosophe, que les rhythmes ou les sons rhythraés, qui sont les mouvements extérieurs du corps ont une certaine analogie avec les mouvements intérieurs de l'âme. Il semble qu'il y ait une certaine affinité entre les deux ordres de
faits I xai Tiç eoixE «rwyysveta toïç «puoiiixi; xat ~oiç pu6/xo£f stvat {Po-
lit, VIII, 5).
Des sages n'ont-ils pas dit de l'âme, les uns qu'elle était elle-même une harmonie; d'autres, qu'elle est en elle? C'est par là que la Musique est une imitation directe des sensations morales. Franchit-elle ce degré? Ya-t-elle jusqu'à l'expression des pensées? Aristote ne le dit pas. On peut inférer de ce qu'il dit qu'il est pour la négative. Ce qui est formel, c'est, selon lui, que les sons ont cette vertu particulière « d'évoquer ou d'exciter directement et par eux-mêmes des sensations morales. » Le passage toujours cité des Problèmes est celui-ci : « Pourquoi ce qui frappe l'oreille, seul a-t-il le pouvoir d'éveiller les sensations morales? Stà Tt TÔ «xojfTTov //ovov «6oj l'/zi Twv at<r6>5rwv. » Cela vient ds l'analogie plus haut signalée, de ce que ce sont aussi des mouvements -/Worcj,-. Or les mouvements répondent à des actions, lesquelles sont aussi des mouvements. Ce qu'il ajoute n'est pas moins remarquable. Il n'en est pas de même de la couleur, de l'odeur et de la saveur a/'/'oO tô xpwaa, Q\iVi h oTiJLr}, oOSî ô yyM; V/zi {ProM . XIX, 27). Les sens de la vue, de l'odorat et du goût donnent plutôt des signes,
cr.'jjsXa. uu/lo-j (PolU. VIII, 5).
Pourquoi? N'est-ce pas parce que les chants sans la voix ressemblent aux sentiments, les uns étant comme les autres des mouvements, et par là même, des actes. y.LW.cei; aVtv, ûj-
Tzsp y.yX ai r.pilii?. {Probl. XIX, 29).
Les couleurs et les formes auraient donc plutôt un caractère séméiotique ou symbolique (symptomatique). Ce qui fait qu'à la vue d'un portrait qui nous fait plaisir à voir, on désire ensuite contempler la personne dont l'image nous est donnée {Polit., VIII). En outre, le sens de la vue,
110 l'esthétique d'aristote.
(TTac'.uwT^ùov, rend les choses avec plus de calme et par degrés. Mais ce n'est pas précisément une imitation des affections morales, ce n'est que le signe extérieur revêtu de la couleur {Polit , VIII, 5). La Musique, au contraire, est évidemment une imitation directe des sensations morales (IMd).
IV. — Tout cela est d'une justesse parfaite et d'une sagacité profonde tout à fait dignes du grand philosophe. Mais est-il permis, comme on l'a fait (Mûller, etc.), de s'emparer de ces courts passages, pour étayer, sur cette base étroite, une nouvelle théorie de l'art d'Aristote, telle que la conçoivent ses nouveaux interprètes? Ce point, très grave, mérite d'être examiné.
1° On s'est d'abord autorisé de ces textes pour établir une distinction profonde entre les deux grandes catégories des arts, les aris du dessin ou figuratifs et les arts des sons, la Musique et la Poésie, ce qui est très légitime, sans doute, mais à une condition, c'est qu'on n'ira pas trop loin et que la différence, qui est très réelle, ne sera pas poussée jusqu'à l'opposition. Autrement, elle devient fausse et nous ne pouvons y accéder.
Quelle est, au juste, la pensée d'Aristote? AfSrme-t-il, en réalité, des formes et des couleurs qu'elles n'ont pas d'expression immédiate et directe, ce qui serait la propriété exclusive des sons? Une aussi grave erreur ne peut être attribuée au philosophe sans preuve évidente. La vérité est que ce qui se voit comme ce qui s'entend, les formes et les couleurs, aussi bien que les sons, ont une vertu significative directe et immédiate, non médiate et simplement indicative. Les traits du visage et de la phj-sionoraie, la rougeur et la pâleur des joues, la clarté des yeux, l'air égaré, terne ou sombre du regard, le feu, les éclairs qui jaillissent des prunelles, tout ce qui se lit sur la figure humaine, calme ou agitée, sont-celà de purs symboles, des emblèmes extérieurs de ce que l'àme éprouve à l'intérieur? Ces signes qui appa-
raissent à la surface du corps, ne sont-ils pas vivants, animés? La traduction s'en fait-elle par une sorte de procédé syllogistique qui en saisit le sens par comparaison avec la chose signifiée ? Non, sans doute, et ce qui s'adresse à la vue est ici, par sa nature, aussi expressif ou imitatif au sens d'Aristote, que les sons qui s'échappent de la voix humaine. L'œil est bien le vrai miroir de l'âme, spéculum animi (Cic, de Ch^at., m) (1).
De même, le caractère de la personne morale ne se peintil pas dans tous les traits du visage et de la physionomie? La démarche, les gestes, les attitudes du corps, ne sont-ce pas aussi des mouvements 1 Qu'il y ait un degré de plus de pathétique dans le son de la voix, c'est tout ce qu'on peut accorder, malgré le segnius irritant animos d'Horace. Mais la difiérence n'est qu'en degré, non en essence.
On a donc tort, non assurément de voir dans cette distinction (Mûller, Doring, Schasler, Chaignet, etc.) qui est réelle, la différence spécifique qui sépare la Musique des arts du dessin, mais de transformer cette différence en opposition. Aristote, s'il l'a fait, s'est gravement trompé, et les conséquences elles-mêmes en seraient fort graves. S'il est vrai que les couleurs et les formes sont des signes purement symboliques auxquels des sentiments ou des caractères sont extérieurement associés, il faudrait en conclure: 1° que la peinture et la sculpture, dénuées d'expression directe, ne représentent que la face extérieure des choses sans rien révéler de ce qui est au-dedans : ce qui est un paradoxe insoutenable.
2° Comment ne pas voir que cela, pris à la lettre, rompt
(1) < Voulez-vous avoir le fond de la pensée d'un homme, regardez le dans l'œil. C'est surtout le regard qui est plein d"âme. En lui se rencontre le sentiment intime avec ce qu'il a de plus profond. Une main pressée met en contact l'âme de l'homme avec son semblable. Combien plus rapidement le regard de l'œil ? (Hegel, Esthét., III, 214, Trad. fr )
112 l'esthétique d'aristote.
l'unité du système des arts qui, malgré la diversité, doivent conserver leur identité? Qu'Aristote, qui n'en parle qu'en passant, se soit exprimé comme il l'a fait, cela se conçoit. Mais le commentaire trop précis qu'on y ajoute, le rend passible d'une erreur grossière qu'il nous semble téméraire de lui attribuer. Aristote, qui plus est, se serait lui-même contredit. Is'a-t-il pas dit dans la Poétique (xi, 10), qu'il en est des peintres comme des poètes. Les uns, comme Polygnote, imitent ou expriment les caractères, tandis que les autres n'ont pas d'expression morale ? Il n'y a là ni symbolisme ni séméiotique.
Selon nous, le meilleur parti est qu'il faut laisser, ici comme souvent, à la pensée du philosophe et à sa langue une certaine latitude ou indétermination qui ne comporte pas l'absolu. Il s'agit du plus et du moins ; on n'a pas le droit de préciser à ce point. Aristote, qui parle en moraliste, non en théoricien, là-dessus, n'a pas le système arrêté qu'on lui prête. Ce qu'on s'efiForce d'édifier sur cette base étroite, sans même apercevoir les conséquences, ne nous paraît pas solide.
Ce qui vient à l'appui de cette opinion, c'est que, dans un autre écrit, dont l'authenticité vaut celle des Problèmes, il est parlé du même sujet tout autrement. Là il est dit, des couleurs et des formes, de celles du visage, etc., qu'elles révèlent le caractère moral, tô «60? tô l-ni toO 7rj»o(7w:rou, moresquœ sunt in facie. Les couleurs et les formes du corps entier (ch. Il) expriment tous les sentiments de l'âme, les passions, les états, les caractères, et cela précisément à cause du lien harmonique, de l'accord originel que la nature a établi entre les formes extérieures du corps et les mouvements intérieurs du principe qui l'anime: ce qui est le fondement même de la' mimique et de la physiognomonie.
fz TS yâo Twv xtvrî'ffcuv (fvatôyvtatioÙGt y.a.\ iy. -wv ;^p(«)uâTa)V {PhysiOÇYlO-
monica, i, 2.)
V. — De la distinction établie plus haut, il n'est donc pas permis de conclure que la Musique, parce qu'elle imite directement les caractères et les sentiments, par là diffère essentiellement des arts de la vue ou du dessin. Elle en diffère sans doute par là, mais en degré, éminemment, [ixT/ov, ce qui suffit surtout dans un système où l'on prétend que la gradation est établie. Les moyens d'imitation ou d'expression, les sons, étant en effet plus propres par leur degré supérieur de pathétique et de concentration, a remuer l'àme, à faire retentir dans ses profondeurs la voix du sentiment, à eu faire vibrer toutes les cordes. C'est là, en effet, la vraie prérogative de cet art, ce qui lui assigne son rang parmi les arts (1).
Encore moins admettons-nous qu'on doive en conclure que la Musique, chez Aristote (IbicL), contredit le principe d'imitation au sens ordinaire. Que la Musique, par une prérogative des sons, imite directement les sentiments de l'âme, tandis que la peinture ne le ferait que symboliquement; de part et d'autre, c'est toujours imiter. Il en est comme de la poésie qui imite surtout les actions, les hommes agissant TrpâTTovTa;. Il n'y a, pas plus d'un côté que de l'autre, de représentation idéale du beau, à moins qu'on ne l'entende comme il a été dit plus haut (V. suprâ^ 36).
VI. — Quelle place, d'après cela, la Musique occupet-elle dans le système des arts? Aristote n'en dit rien. La raison, selon nous, c'est qu'il n'a pas de système. Seulement, il est clair que, dans sa pensée, la Musique se rapproche
(1) Théophraste (Selon Plutarque : De la manière [d'écouter) semble reproduire la pensée d' Aristote quand il dit de l'ouïe qu'elle est de tous les sens le plus pathétique TraÇ-ÂTt'xo-a-ov râ^wv aéffôiQTMv, ou qui donne le plus entrée aux passions. La vue, le toucher, le goût font éprouver des émotions moins violentes. V. Mùller, t. II, p. 184.
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surtout de la poésie comme sa sœur et sa voisine ; une plus étroite parenté les unit avec les autres arts qui s'adressent à la vue non à l'ouïe. Par son mode d'expression, la Musique est plus proche de l'esprit, de la vie spirituelle que la sculpture ou la peinture; celles-ci s'éloignent davantage. C'est tout ce qu'on a droit d'inférer de la doctrine d'Aristote et de son système. Aristote n'est pas allé plus loin.
A-t-il nettement admis et reconnu, comme on le lui fait dire (Ed. Miiller, Doring, Schasler), deux catégories des arts : 1° les uns, arts wirnoMles ou du repos, dont l'immobilité caractérise les images ; les autres, arts du viouvemeiit, arts successifs, exprimant directement la pensée, les sentiments, les actions (la Musique et la Poésie)? Selon nous, tout cela, induit ou déduit, emprunté à de nouveaux critères est conjectural et formulé dans une langue qui n'est ou ne pouvait être celle d'Aristote. Ce qui est clair, c'est qu'Aristote n'a pas songé à classer ainsi les arts et à marquer leur gradation (Sttifenfolge, Doring).
Quant aux genres ou espèces de Musique dont il est question, sans doute, mais incidemment au point de vue moral ou de l'éducation, on peut en disserter plus ou moins savamment, mais ce n'est pas notre sujet.
VII. — C'est par le côté pratique ou moral qu'Aristote envisage principalement la Musique. Son but est de marquer sa place dans l'éducation : celle des hommes libres (Politique, VIII, 3). < S'il est un délassement digne des hommes libres, c'est la Musique (ch. m) ». En cela, le philosophe ne fait qu'exprimer la pensée commune en énonçant la sienne. « Nos pères, dit-il, la plaçaient dans l'éducation non comme chose utile et nécessaire, oyo4- àva'/xyiov, mais libérale et belle, «//'w; èhvOipiov zai v.xlr.v (IMd., VIII, 3). 11 n'en est pas de cet art comme des autres études ou exercices, de la grammaire, de l'économie domestique, des sciences même ou du dessin, qui sert à juger des objets d'art (ch. ii, l) ; Homère
est de mon avis quand il fait dire à un de ses héros : « convions au festin un chantre harmonieux le chantre dont
la voix saura nous charmer. » {Tbid.)
Aristote, à ce sujet, décrit les effets de la Musique, sa puissance morale sur les âmes. Il indique et rejette d'abord les opinions diff"érentes de la sienne, où elle n'est, selon le vulgaire, qu'un simple délassement ou un jeu, ttv.îow., comme le sommeil, le plaisir de la table, la danse; ou un passetemps, un moyen de charmer nos soucis. Elle est bien tout cela, sans doute ; mais elle a une fin plus relevée. N'est-elle pas aussi un moyen d'arriver à la vertu? C'est dans ce sens qu'il en parle et qu'il vante sa puissance morale. « Comme la gymnastique influe sur le corps, elle aussi influe sur les âmes en les accoutumant à un plaisir noble et pur » (IMd.) « Elle est aussi un délassement pour l'intelligence, qu'elle contribue à perfectionner. »
Toujours ici se retrouve le moraliste dans l'esthéticien. Aristote y est d'accord avec lui-même à ce double point de vue, comme à celui de toute sa doctrine. Sa théorie du plaisir (Eih. Nie, x), au sens élevé qui la caractérise, y est toute entière.
Le passage mérite d'être cité : « La Musique, elle est un délicieux plaisir : elle charme les soucis de la vie. Cela seul suffirait pour la faire entrer dans l'éducation. L'homme a besoin de repos ; mais il y a un emploi plus noble de la Musique, c'est celui que lui confère sa puissance sur les âmes. Qui nierait qu'elle émeut profondément, et que cette émotion va jusqu'à l'enthousiasme? Or l'enthousiasme est une affection morale » {Polit., VIII, ch. y). — La Musique est donc une véritable jouissance. Et comme la vertu consiste précisément à savoir jouir, aimer, haïr comme il faut, ■zo y^(/.ip£fj opôwj y.yl of/nv xxi y.iGzi-j, il s'ousuit que rien ne mérite mieux notre étude et nos soins que l'habitude de juger sainement les choses et de placer notre plaisir dans les sensations honnêtes et les actions vertueuses. Or, rien n'est plus
IIG l'esthétique d'aristote.
puissant que le rhythme et les chants de la Musique pour imiter aussi réellement que possible la colère, la bonté, la sagesse et tous les sentiments de l'àme [Polit., VIII, ch. v). Qui peut nier, d'après cela, que le point de vue hédonique et eudémonique ne soit le point culminant de l'esthétique aristotélicienne ?
VIII. — C'est alors et à propos de l'enthousiasme qu'Aristote évoque la Kaiharsis, cette sorte de purgation ou purification qui s'opère dans les âmes à l'audition d'un certain genre de musique, la musique religieuse ou des chants sacrés; mais il ne s'explique pas et il renvoie à sa Poétique pour un examen plus approfondi.
Or, pour nous, la Poétique n'en disant rien, nous sommes renvojés de la Poétique à la. Politique, ce qui est peu propre à éclairer le problème.
Isous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit plus haut de ce grand débat : ce serait bien le cas cependant de distinguer, comme on a essayé de le faire, la Katha?^sis ni^tsicale de la Katharsis tragique. La Musique, le fait est constant, apaise les mouvemenis trop violents de l'âme en les assujettissant au rhythme et à l'harmonie (ProbL, xix). De son côté, le drame ,qui excite la terreur ou la pitié, ôte à ces deux passions ce qu'elles ont d'excessif ou leur intensité ; il les adoucit et les purifie. Pourquoi? Comment? Où réside la différence ? En quoi les deux arts difièrent-ils et se ressemblent-ils? Là dessus, Aristote est muet, du moins dans ce qui nous reste de lui. Peut-être le mieux serait de l'imiter. On s'est évertué à le faire parler.
Puisque la Musique, dit-on, est assimilée ici à la médecine par Aristote, il est naturel de se demander comment s'opère ici la guérison. L'effet est-il homéopathique ou allopathique, homéopathique d'un côié, allopaihique de l'autre? Aristote, qui n'en dit rien, selon nous, n'y a pas songé. Tout ce qu'on a droit de dire, en se servant de sa langue, c'est
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que, de part et d'autre, et dans chacun des cas, il y a allégement, apaisement, guérison, purification, etc. Cela s'opère selon les lois ou moyens propres à chaque art, mais aussi selon les lois générales de l'art. — Nous lassons le champ libre aux commentateurs.
Vouloir trop préciser ici, selon nous, c'est s'exposer comme critique à subtiliser; en tout cas, c'est s'écarter de la voie historique pour s'aventurer dans celle beaucoup moins sûre de la conjecture et des déductions hasardées.
Ce qui paraît plus clair et ne l'est guère, faute de détails, c'est la distinction qu'Aristote établit à ce sujet entre les espèces ou genres de musique, et qui motive son choix et ses préceptes. Il y a, dit-il, des chants de trois espèces : les uns, d'un caractère moral; d'autres, pratiques; d'autres,
passionnés, enthousiastes, -à ulv vOr/.y., rà Se ^rpcc/rr/à, Ta 5è 2v9o-j- (TtaffTr/à {Polit., VIII, VII.)
Le mode dorien, comme plus viril, est plus éthique et convient mieux; le mode phrygien, plus pathétique, et le mode hypoplirygien, je pense plus enthousiastique, doivent être rejetés. On a cru pouvoir expliquer cela clairement (V. Millier). Nous avouons notre incompétence et renvoyons sur ce point aux habitués de la musique ancienne.
Il faut l'avouer, ces distinctions manquent pour nous de clarté et de précision ; elles sont trop générales. Aristote s'en rapporte, dit-il, lui-même à la division faite par les philosophes. Cette division, qu'est-elle ? Il est parlé aussi d'un chant plus calme, azc/.GL'jMTzpo-j (j.iloç (Polit., VIII, v), et d'un chant qui excite, qui met en mouvement, -^tv/irr/ov, qui fait qu'on est transporté, furieux. Il est d'autres chants qui apaisent les âmes, les guérissent et les purifient. Sur tous ces points qui peuvent avoir de l'intérêt, nous n'avons qu'à renvoyer aux auteurs qui ont traité de la musique des anciens.
Suit la critique de quelques opinions, surtout de Platon. On voudrait quelque chose de plus explicite relativement
surtout à la distinction faite par les philosophes. Quels sont ces philosophes? Nous distinguons, comme eux, le chant moral. Probablement il s'agit des Pythagoriciens (d'Eudoxe). Dans la théorie d^ ces auteurs, chacun de ces chants répond à une harmonie spéciale qui lui est analogue. Quelle est cette harmonie? Aux historiens de la musique ancienne de nous le dire.
La conclusion est conforme à ce qui a été dit de l'art en général de la Musique comme des autres arts. Viennent ensuite les règles et les préceptes.
X. — Étant admise la Musique dans l'éducation libérale, Aristote la soumet, comme Platon (Lois II, vu), à certaines règles, chez lui un peu moins sévères. Le caractère moral y domine ; ses préceptes, d'accord avec ses principes, sont d'une sagesse parfaite. D'abord les enfants doivent-ils exécuter personnellement la Musique ? sans doute ; mais 11 faut préciser ce qu'il convient de demander à des hommes libres qu'on veut former à la vertu politique, puis quels chants, quels rhythmes doivent être choisis. Cette étude ne doit pas nuire à la carrière ultérieure. Il ne s'agit pas de former des artistes ou des virtuoses, mais de rendre apte à juger et à sentir le beau, à jouir de la beauté des chants et des rhythmes -/jd^ivi rot? xa),oïç p.É),£(7t -/m fuOuoï; {viu, vi). Aristote, on l'a vu, distingue des chants de trois espèces : le chant moral, le chant animé, le chant passionné (ch. vu.). Le premier doit presque seul faire partie de l'enseignement. « En partant de ces principes, nous pensons, ajoute Aristote que l'on peut tirer de la Musique plus d'un genre d'utilité. Elle peut servir à la fois à instruire l'esprit et à purifier les âmes. »
Quelques mots sur le choix des instruments complètent cette doctrine. Les mêmes principes, dit Aristote, doivent régler ce choix. Les instruments compliqués, ou ceux qui n'excitent que des idées do volupté, les pectides, les hep-
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tagones, les trigones, les sambuques sont exclus. Ce qui est dit de la flûte est à remarquer. Elle ne doit servir qu'aux artistes. Pourquoi ? Les raisons conformes à l'esprit grec, ne sont pas moins selon la théorie du philosophe : 1° elle est plutôt du genre orgiastique que de Tèthique ; 2° son inconvénient est d'empêcher la parole ; 3° elle déforme le visage et par là ne convient pas à des hommes libres. On en abuse à Lacédémone; à Athènes, la cité de Minerve, elle est peu estimée. Minerve rejette la flûte parce qu'elle n'a rien qui développe l'intelligence. Minerve est le symbole de l'intelligence et de l'art. Dans l'éducation, on n'admettra que des chants et des harmonies qui ont le caractère moral. (Ch. vi).