II. — La danse, la Mimique et l'Art théâtral
Ce groupe des arts accessoires ou auxiliaires occupe très peu de place dans l'esthétique d'Aristote. Ce qui a trait à la Danse en particulier, a dû néanmoins flxer l'attention des interprètes de la doctrine aristotélique sur l'art en général et sur ses espèces. Il ne nous est pas permis non plus de l'omettre.
I. La Danse. — On n'a pas ici à rappeler le rôle considérable de la Danse dans les sociétés antiques, ses espèces et ses formes si variées, ses attributions, etc. Outre la Danse symbolique et religieuse il y avait la danse guerrière, orgiastique, etc. Dans la danse nationale se reflètent les mœurs des différents peuples. La danse, comme simple divertissement, avait sa part très grande chez les Grecs dans les fêtes publiques ou privées. On connaît la danse théâtrale des chœurs dans les représentations dramatiques, etc. Associée à la musique, mêlée à toutes les cérémonies du culte, elle était une institution religieuse, et aussi participait de la vie sociale et politique. Elle faisait partie de la gymnastique dans l'éducation, comme exercice du corps, propre à donner
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de la souplesse et de l'agilité à ses membres, aussi de la grâce et de l'élégance à ses mouvements. Par son caractère d'expression morale elle devait appeler l'attention du législateur et du moraliste. On sait l'importance que Platon lui attribue dans la République et dans les Lois (ii, vu). Bien qu'il la soumette à des règles très sévères, il la vante et en fait l'éloge. « Elle est un don précieux des Muses. « Jointe au chant, elle est la chorée (de x^px, la grâce). » Il va jusqu'à dire (ce qu'il ne faut pas prendre à la lettre) que l'éducation consiste à savoir bien chanter et bien danser (Ibid.).
Esprit plus positif, Aristote ne semble pas la tenir en si haute estime. Ce qui est sûr c'est que, dans son plan d'éducation où la musique tient un rang si élevé, et où la gymnastique est mentionnée (Polit, viii) la danse est omise; mais elle figure dans la Poétique (Ch. i) à côté des autres arts. Ce qu'en dit Aristote se réduit à quelques mots où cet art est distingué des autres arts par le moyen propre qui le caractérise et par l'objet qu'il lui est donné d'imiter. Ses paroles sont à citer :
« C'est par le rhythme tout seul que les artistes de la danse font leur imitation, n'employant que des rhythmes figurés Siàrwv <Tyrnaxzi(;o^vjcôv puQ{jLuv (Poét. I, 7). Quaut à l'objet, ce qu'elle imite, ce sont les caractères, les passions, les
actions ■/.■xi rfi-n, ym râOrj, zat Troài-iç. » (Ibid.).
C'est tout ce qu'en dit Aristote. Ailleurs, si elle est citée (Polit., Yiii), c'est incidemment d'une façon assez peu honorable ; à propos du plaisir, de l'ivresse des banquets (Ibid.).
Du passage de la Poétique on a cru pouvoir tirer des conséquences qui nous paraissent en dépasser de beaucoup la portée. On s'en est servi surtout pour prouver qu'Aristote n'entend pas l'imitation au sens ordinaire, mais dans celui d'une expression idéale. Pas plus ici qu'ailleurs, nous ne pouvons y souscrire.
1° 11 en est ici comme de la musique, comme de la poésie
de tout autre art imitatif. Que l'imitation porte sur des faits extérieurs ou intérieurs (actions, passions, caractères) cela ne change rien au procédé qui reste ce qu'il est : l'imitation. La danse par ses mouvements rhythmés ou ses rhythmes figurés, imite ou exprime des sentiments, des passions, des actions. Soit. Qu'on traduise même, si l'on veut, par représentation, cela encore est indifférent; le même vague ou équivoque subsiste. Aristote, lui, n'approfondit ni ne précise. Il dirait de cet art comme des autres que les artistes de la danse imitent le meilleur, le réel ou le pire (siiprâ). Il dirait sans doute aussi qu'il y a des danses très diverses, des danses de caractères, des danses plus ou moins passionnées. La danse représente aussi des actions, des situations morales, tragiques, comiques ; cela est évident, et n'a pu échapper à un esprit aussi sagace, mais est en dehors du véritable problème. Une fois qu'on est engagé dans cette voie, qui empêcherait de soulever de nouveau la question de \?i kaiharsis chorégraphique? Le sujet est délicat, Aristote n'en parle pas. Platon pourtant l'avait touché et distingue plusieurs espèces de danses (V. Lois, ii).
2" De la définition donnée par Aristote : « Timitation par les rhj'thmes figurés » on a conclu l'équivalent de celle qui a été souvent donnée plus tard : « la danse est la statuaire en mouvement ». (Schasler).
Nous croyons qu'encore ici on s'abuse. Toutes deux, la statuaire et la danse, mettent sous nos yeux le corps humain, l'un immobile, l'autre en mouvement, l'un dans une simple apparence, l'autre dans sa réalité vivante ; mais ce sont là des analogies purement extérieures qui laissent subsister de plus graves différences. La sculpture représente le corps humain dans sa grâce et sa beauté. Quoiqu'un certain calme doive caractériser ses œuvres, elle n'est pas, au moins en apparence, dénuée de mouvement ; mais il se réduit à un seul moment qui symbolise une
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action toute entière. C'est la merveille de l'art d'arrêter la
marche du temps, d'éterniser la durée.
II y a bien d'autres différences, Aristote n'en parle pas ; nous devons imiter son silence. Peut-être, ce qui suit est-il beaucoup plus de notre sujet, car la théorie de l'art d'Aristote y est engagée. Qu'il soit permis au moins de faire ici une remarque sur un point caractéristique et qui tient à l'essence même de cet art comme de la mimique en général.
Ce qui distingue l'art (v. page 31) de la nature, dit Aristote, c'est que l'œuvre d'art se détache de sa cause et prend une existence indépendante. La cause efficiente reste distincte de ses effets. L'artiste quel qu'il soit, sculpteur, peintre, architecte, dépose son idée sur une matière quelconque, marbre, airain, toile, gamme, idiome parlé ou écrit qui en garde l'empreinte et est ainsi un monument. Or il n'en est plus ainsi de la danse et de la mimique. Le danseur, l'acteur est incorporé à son œuvre qui ne peut se séparer de lui. Cela tient à ce qu'il est obligé de se servir comme moyen d'imitation de son propre corps, de donner en spectacle sa personne vivante. Lui-même se met en scène incorporé à son œuvre. — Il y aurait beaucoup à dire sur ce point d'une extrême gravité. N'est-ce pas ce qui met cet art dans une position toute particulière? n'est-ce pas précisément la cause de son infériorité vis-à-vis des autres arts? Aristote ne paraît pas l'avoir aperçu ; du moins il n'en parle pas et n'y fait aucune allusion.
Quelle place, selon Aristote, serait réservée à l'art chorégraphique parmiles arts? La Danse y forme-t-elle comme un trait d'union, l'anneau de transition entre les arts du dessin ou figuratifs, arts immobiles et les deux autres arts, la Musique et la poésie? Ces questions déjà indiquées nous paraissent prématurées. A cela, il n'y a toujours qu'une réponse, c'est qu'Arislote ne les a pas agitées. Aristote n'y
a pas songé, Aristote n'a pas, selon nous, de système organisé des arts (suprâ, 52).
Un point cependant, lui-même au début déjà indiqué, sur lequel il est bon d'insister, c'est le rang et la dignité de cet art comparé aux autres arts. On regrette qu'Aristote ne se soit pas à ce sujet clairement expliqué.
Il n'y a pas trop de témérité à croire qu'il le place à un rang inférieur. Rien que son silence paraît significatif. Une pareille omission et le contraste avec Platon selon nous, en disent assez. Si cette raison ne suffit pas, peut-être seraitil permis d'interroger le moraliste en prenant pour base ce que lui-même a dit de la Musique. Aristote par exemple, dirait-il de la danse qu'elle est pour les hommes libres un noble divertissement, le plus bel emploi du loisir ? Dirait-il qu'elle conduit par le plaisir à la vertu ? Un tel éloge dans la bouche d'Aristote aurait un peu de quoi surprendre. Le yuLpcrj op5w,-, à la rigueur, peut s'admettre quoique avec bien des réserves. Cet art aussi a bien des genres sur lesquels la sévérité du moraliste aurait pu s'exercer.
Que plus tard le satirique Lucien ait fait de la Danse l'éloge que l'on connaît, c'est un morceau de rhéteur. Dans son plaidoyer sont cités en témoignage les plus grands philosophes, Socrate d'abord qui dans sa vieillesse se livrait encore à cet exercice, puis Platon : il est dit de la Danse qu'elle exprime ses trois parties de l'âme : l'irascible, la concupiscible et la raisonnable. Aristote n'est pas omis, n'a-t-il pas dit de la beauté qu'elle est le souverain bien? Pour être plus précis, Lucien ajoute que la Danse, elle aussi, forme les moeurs, qu'elle purge ou purifie les passions qu'elle excite, comme il est dit de la Musique et de la Tragédie, Ibid. — Il est fâcheux, pour nous, que l'apologiste de la Danse se soit cru dispensé ici du commentaire ; sans doute, il aurait éclairé le sujet qui a soulevé tant de disputes chez les modernes.
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IL La mimique et Vart théâtral. — La Danse elle-même fait partie d'un art plus général, la Mm?$we dont elle est une des formes ou espèces. Cet art, qui a son existence indépendante dans la Pantomime, est en général considéré plutôt comme un accessoire ou un auxiliaire allié à la Musique et à la Danse, mais surtout à l'art dramatique et à l'art théâtral. C'est l'art de l'acteur ou du comédien. Il fait partie aussi de l'art oratoire où il est l'action, dont les plus grands orateurs, Démosthène et Cicéron ont reconnu à un si haut degré l'importance et apprécié les effets (V. Cicéron de Orat. III).
Il est à regretter aussi qu'Aristote en ait dit si peu de chose. Dans sa Poétique, VI, l'art théâtral est compris, sans doute, dans ce qui est appelé la Mélopée, l'art de la déclamation unie au chant. Elle y est au cinquième rang dans le drame. Il est dit, il est vrai, qu'elle l'emporte de beaucoup en agrément sur les cinq autres parties (Poét. VI). Ailleurs, de l'art du comédien il ne parle guère que pour en signaler les abus et les empiétements qu'il regarde comme préjudiciables au drame et à la poésie. Il est à regretter que le comédien vnoy.pnnç souvent impose ses exigences au poète. Aristote aussi cherche la raison du genre de vie peu édifiant reproché aux acteurs {ProM. XXX).
Dans sa Rhétorique (IIL i.), nn article très court est consacré à Vaction oratoire, à propos de l'élocution. Encore n'estil question que de la voix, (^wv>3, de la manière de la régler, de l'approprier au discours. Trouvant que ce qui a été dit avant lui a peu de valeur, Aristote se borne à tracer un simple programme de ce qui doit être fait. Cet art de modeler la voix doit enseigner l'usage qu'on doit en faire pour chaque passion en particulier, dans quel cas il faut employer les sons aigu, grave ou mo^'^en, les rhythmes selon les circonstances. Car il y a des qualités à cont^idérer dans
la voix, rétendue, l'harmonie et les rhythmes. IMd. hzi
TtÔtS lAÛycO.O y.'M TtÔTî Uiy.pr}. y.y'i rOTî fî^JÎ-
Du geste et des autres parties de la Mimique, Aristote ne dit rien. Là encore, on n'a pas le droit de le suppléer. Ce qu'on peut dire, c'est que celui qui parle avec assez de dédain de l'art de la décoration et du spectacle (Poéiiq. VL 48) ne doit pas avoir non plus une bien haute idée de la Mimique. Le pathétique on s'en souvient (p. 91) doit naître de l'action interne du drame plutôt que de la représentation théâtrale {Ibid. XIV. 1).