NOTICK BIBLIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE
SUR LES PRINCIPAUX AUTEURS QUI, DEPUIS UN SIÈCLE, ONT TRAITÉ DE L'ESTHÉTIQUE D'aRISTOTE
Nous les rangeons en plusieurs classes : l' les historiens de la philosophie; 2" les historiens de V esthétique \ 3" les auteurs de traités spéciaux ou de monographies sur cette partie de la doctrine aristotélique; i" ceux, enfin, cslhi'tii-ietis ou autres, qui u"ont abordé le sujet qu'indirectement, mais l'ont envisagé au point de vue philosophique.
I. Les historiens de la philosophie. — Il est à renianjuer que l'esthétique d'Aristote est tout à fait omise chez les premiers historiens de la philosophie. En ce siècle comme à la fin du précédent, Brucker, Stanley, Tiedemann, Tennemann, Rixner, de Gérando, Ritter même depuis, se croient dispensés d'en parler, parce qu'ils la regardent sans doute comme appartenant exclusivement à l'histoire littéraire. il n'en est plus de même des plus récents de ces historiens; ceux-ci comprennent mieux le lien secret on visible qui existe entre toutes les parties de la doctrine du grand philosophe et leur solidarité. Les progrès d'ailleurs de la science du beau et de la philosophie de l'art, en appelant l'attention sur les monuments du passé, ne permettent plus de laisser subsister cette lacune sans essayer au moins de la combler. Un aperçu des idées d'Aristote sur le beau et l'art, ainsi que l'examen des bases de sa 'Portique, devient le complément nécessaire de l'exposé du système. Et, de fait, Aristote lui-même n'a-t-il pas désigné, dans sa division des sciences, l'art ou la poétique (-oitjt;/./; té/vt,) comme une des parties intégrantes de la connaissance humaine? {Métaphijsique, VII.)
A notre connaissance, c'est Ch.-G. Brandis qui, le premier, a donné une attention sérieuse et une place suffisante à cette portion de la philosophie péripatéticienne dans son Histoire de la philosophie grécoromaine^. Le savant historien, auquel on doit tant pour la connaissance du véritable Aristote, avoue qu'il est difficile de reconstituer sa philosophie de l'art, « opération délicate, dit-il, livrée à la conjecture ». Il l'essaye cependant; mais tout eu usant d'une sage réserve, il ne peut se dégager de la préoccupation des idées contemporaines. En ses jugements se reflètent les derniers systèmes. Ainsi la mimèsis est expliquée dans un sens qui nous semble plutôt kantien, flchtéen, presque hégélien. (Voir p. loo '.) La vérité de la notion {die Wahrheit
i. Handinuh der ç/riech iach-romisch Phil. 3. Theil. Berlin, 1860.
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der Beijriff^j est ce que l'art doit imiter. C'est aussi l'universel dans le particulier, la participation à la libre activité. Kant ou Fichte ne dirait pas auti'ement. Et la katharsis, qu'est-elle"? « C'est la délivrance des atl'ections égoïstes (p. 169), la conscience du moi et de son activité libre. » [Ibid.) Si c'est la pensée d'Aristote, ce n'est toujours pas ainsi qu'il se serait exprimé. — Le pi'incipe de la division des arts emprunté à la même source ne nous parait pas plus exactement formulé dans l'esprit de la philosophie ancienne. (Ibid.)
On ne s'attend pas à voir passer en revue ici tous les travaux d'histoire qui ont été publiés en ce siècle sur la philosophie ancienne et qui ont renouvelé ou modifié la connaissance que l'on avait de ses systèmes. Nous nous bornons à l'historien qui a su si bien les résumer et les utiliser pour en composer une œuvre qui est pourtant bien la sienne, monument remarquable de science et d'érudition difficile à surpasser, mais dont la critique cependant, à nos yeux, laisse à désirer, parce qu'elle manque trop souvent de la netteté et de la décision qu'on doit attendre d'un juge impartial, mais non indifférent. Quoi qu'il en soit, M. Ed. Zeller, à la fin de son exposé de la Philosophie d'Aristote (p. 767-789), consacre à sa théorie de l'art {KunM -théorie) des pages où se font reconnaître ses mérites habituels d'intelligence profonde des matières qu'il traite, de sagacité à démêler ce qu'il y a de vrai et de solide dans ce qui a été dit avant lui, aussi de conjectural et de purement vraisemblable en des problèmes où il est difficile de se prononcer catégoriquement. Il passe en revue les points principaux de la théorie d'.Aristote : 1 " la notion du beau\ 2° le principe d'imitation; 3" l'effet produit par Vart, la purification des pussions ; 4° la division des aiis ; o'^ la théorie de la tragédie et de Vépopée. Nous n'avons pas à examiner sur chacun de ces points si sa manière de voir est conforme à la nôtre ou plutôt vice versa. Ce qui surtout nous intéresse est de le voir nettement ici prendre parti contre l'opinion commune, celle de presque tous les historiens et des critiques, qui fait dériver la théorie de l'art d'Aristote de sa conception du beau; ce qui non seulement est une erreur, mais nuit à l'intelligence de sa doctrine entière sur l'art et la poésie. La raison que donne l'éminent historien, d'accord avec Doring {infra), c'est ' qu'Aristote n'a pas suffisamment déterminé l'idée du beau dont la forme chez lui varie et reste indécise; que conséquemment il ne pouvait en faire la base de la théorie de l'art. Une seconde preuve c'est qu'au début de la Poétique il n'en parle pas. Cela, selon nous, est d'une parfaite justesse et confirme notre opinion. Nous ne suivrons pas M. Zeller dans sa manière de comprendre et d'expliquer les autres points, en particulier Vimitation et la hatharsis. Nous maintenons contre lui ce qui a été dit de Vidéal. tel que l'entend Aristole, que l'auteur nous parait trop rapprocher de l'idéal esthétique moderne ou contemporain. Quant à la hatharsis sur laquelle ses distinctions nous semblent fort justes, la solution, qui peut paraître un peu vague, a le mérite d'être donnée sous forme dubitative et comme simplement vraisemblable.
Ce fjui prouve bien qu'à mesure que l'on avance vers l'époque actuelle, l'importance philosophique de celte partie de la doctrine d'Aristote est mieux comprise des historiens de la philosophie, c'est qu'elle prend place dans les manuels ou les résumés qui sont destinés à l'enseignement. Nous ne pouvons mieux faire que de citer
à ce sujet le livre, à juste titre très estimé et suivi dans les universités, du docteur S-hicrglrr. G'^srlt. dcr r/riech. Fhil., p. '.y.y.'t-'.i't6. L'exposé du système d'Aristole se termine par sa doctrine sur l'art et la poésie. Le savant historien nous parait aussi dans son exposé et sa critique se rapprocher trop des nouveaux systèmes.
On pourrait éiralement signaler L'//or»rt'fy, qui, dans son savant Compendium ((jruudnss dcr griech. Phil., iid) de la philosophie ancienne, n'a pas omis celle partie du système d'Aristote. La note très instructive et très détaillée qu'il consacre à la kalharsis, où figurent les principales solutions données à ce problème, est du moins très bonne à consulter.
En Frawt, nous aurons plus loin à examiner les auteurs qui ont cru devoir s'occuper plus ou moins spécialement de cette partie de la doctrine d'Aristole. Mais ici nous ne pouvons omettre le chef d'une école que nous n'avons pas à juger, mais qui, on ne peut le nier, a rendu tant de services à l'histoire de la philosophie ancienne et moderne. V. Cousin, qui fut le promoteur de tous ces travaux, dans son Histoire générale de ht philûsophir, 7'' leçon, comparant Aristote à Platon, n'a pas oublié dans ce parallèle ce qui a Irait à l'esthétique aussi bien qu'aux autres parties du système. Son jugement n'est pas sans valeur et mérite d'élre rapporté. « Son esthétique (d'Aristote) est à moitié empirique. L'art n'y est que limitation de la nature. De là la théorie célèbre opposée au beau idéal du platonisme. Pour la tragédie, il ne fait que réduire en maximes la pratique des tragiques, surtout celle de Sophocle, dans VŒdipe roi. Il suit l'art grec. Platon avait entrepris de le diriger. »
On ne voit guère ce qui est à retrancher de ce Jugement. Ce qui vient après n'est aussi que trop réel. « .\u xvu^ siècle, on en a fait un livre absurde et funeste en en tirant des règles absolues qu'on a prétendu imposer au théâtre moderne. » On ne peut guère y contredire, sauf pourtant ce qui est absolu dans ces règles (siipra).
On verra plus loin comm ent le même sujet est traité dans cette école par quelques-uns des disciples du maître ou de ses successeurs.
Parmi les Manuels, nous distinguons chez les dissidents M. Cli. Renouiier {Mamiei de la philosophie ancienne). Plusieurs pases y sont consacrées à ce que l'historien appelle les essais esthétiques d'Aristote (t. II, p. 18b-189). Les observations de détail ne manquent pas de justesse. Les unités sont bien jugées, etc. Certaines assertions sont plus contestables. Est-il vrai que la méthode d'Aristole soit uniquement fondée sur l'ubservation; que ses règles ne soient qu'une généralisation des faits; qu'il ait composé plutôt la théorie de l'art grec que celle de l'art éternel? On a vu ce qu'il a de trop absolu dans ce lieu commun (supra).
« La tragédie et la comédie sont utiles et propres à modérer les passions )> est aussi un peu suj)erficiel. Mais nous n'insistons pas. 11 nous suflit que l'importance d'Aristote comme esthéticien soit reconnue chez ces nouveaux historiens.
11. Lf.s historiens de l'esthétique. — Une science qui n'existe pas ou qui, confondue avec d'autres sciences, n'a pas d'existence distincte, est aussi sans histoire. 11 en a été ainsi de l'esthétique tant qu'elle a été considérée comme partie intégrante de la morale, de la psychologie ou même classée parmi les belles-lettres. Depuis qu'elle a con-
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quis sa place et son indépendance, que de nombreux travaux, en particulier ceux des plus illustres penseurs, sont venus encore mieux attester son existence et marquer ses progrès, elle aussi a fini par avoir ses historiens. On ne s'est plus contenté des courts aperçus, des mentions détachées ou éparses des esthéticiens au début ou dans le cours de leurs ouvrages, obligés qu'ils se croient de jeter un coup d'œil sur leurs devanciers. On a voulu connaître plus exactement et en détail ce qui avait été pensé, dit ou écrit sur des matières si intéressantes, sur le beau et l'art, à toutes les époques. Il est même des esthéticiens qui ont cru que cette histoire devait servir de base à une esthétique nouvelle [infra). De là chez nos voisins des œuvres très estimables de ce genre, et que nous avons eues sous les yeux dans notre travail.
Par cela même qu'ils ont été par nous souvent cités et critiqués, il n'est pas sans intérêt ici de les faire connaître plus particulièrement.
Trois de ces auteurs méritent surtout notre attention : Ed. Millier, Robert Zimmermann et Max Schasler. Le premier est Fauteur d'une Histoire des théovies de l'art chez les anciens ; le second, d'une Histoire de l'esthétique comme science philosophique; le troisième, d'une Histoire critique de Vesthétique devant servir de base à l'esthétique comme philosophie du beau et de l'art.
1» Le livre de Ed. Mùller ' jouit encore aujourd'hui de l'estime méritée des savants. C'est le premier ouvrage de ce genre où la théorie d'Aristote sur l'art ait été exposée en détail et appréciée d'une manière sérieuse. Aux yeux de l'auteur, « Aristote est le fondateur d'une théorie de l'art indépendante » (t. II). 11 est aussi le point culminant de l'esthétique ancienne. Nous n'avons pas à y contredire. Seulement le cadre tracé pour l'exposé de la théorie aristotélienne nous parait beaucoup trop vaste et tout à fait artificiel. Qu'on essaye de reconstruire la doctrine d'Aristote. dans ses traits généraux, rien de mieux. Mais que l'auteur de la poétique soit obligé de répondre catégoriquement à une série de questions (qu'il n'a pas soulevées), dont l'ensemble forme toute une philosophie de l'art dans un ordre régulier, comme cellesci : 1° l'origine de l'art dans l'âme humaine; 2° l'enthousiasme; S"* l'imagination; 4« l'instinct d'imitation; u» le but et les lois de l'art; 6° les lois particulières de l'art, etc., pour terminer par un examen sommaire de la théorie d'Aristote sur la tragédie, n'est-ce pas construire un édifice moderne avec des matériaux à peine suffisants pour en poser les assises? On est réduit à combler les vides par des conjectures et des hypothèses, à recourir à des déductions et à des inductions forcées.
Ainsi, par exemple, Mûller veut-il prouver que la mimésis d'Aristof« c'est l'imitation de Yhwnanuin en général (des alhjemeines Menschlirhcn, p. 144), il s'attachera longuement à montrer avec deux ou trois textes qu'Aristote admet d'autres sources de l'activité poétique que l'imitation, savoir : l'enthousiasme, l'inspiration, la mélancolie, ce qui peut être vrai, mais ne prouve rien. Tout cela, laborieusement induit ou déduit, est de la maïeutique historique. A l'estimable historien, je ne puis me dispenser de faire une autre objection. S'il est vrai, comme il le prétend, que la théorie de l'art chez Aristote dérive de sa conception du beau, ce qui, à nos yeux, est une erreur grave, comment se fait-il que lui-même ne l'ait pas placée cette
1. Uic Theorien (1er Kunst hri der Alleu, von Ed. Mulleh, 1833-1s;1.H.
idée du beau avant celle de l'art, au lieu d'en faire une sorte d'appendice à la théorie dn l'art?
Il y a là un vice de logique et de méthode qui saute aux yeux. Cela rend aussi tout à fait vague et peu intelligible la comparaison avec Platon qui vient après. Mais nous n'insisterons pas sur les défauts d'un livre qui a tant de qualités, qui renferme tant d'observations justes et de détails instructifs, qui a ouvert la voie et est encore aujourd'hui très utile à lire et à consulter.
2° L'ouvrage de M. fi. limmermann, d'une date plus récente (1833- 1 Soj^ ', a le mérite d'être la première histoire générale de l'esthétique, qui embrasse toutes les époques. Nous ne contesterons pas à l'auteur les qualités très estimables qui le distinguent, le soin consciencieux qu'il met à faire connaître toutes les grandes doctrines, le désir d'être impartial envers celles qu'il n'approuve pas au point de vue de son système. Car d'abord lui-même est esthéticien. Il a composé une esthétique sous ce titre : l'Esthétique comme science de la forme (Formmsscnschnft). Ce livre est, comme le titre seul l'indique, d'un disciple de Herbart. Il est déjà à craindre que l'esthétique dans son histoire ne passe tout entière sous les fourches caudines du herbartisme. Naturellement l'historien et le théoricien doivent chercher à se mettre d'accord; cela est très louable. Mais que l'historien travaille au service du théoricien, cela ne peut plus être approuvé. Ce n'est plus ce qu'on attend, du moins d'un véritable historien. M. Zimmermann n'a pas su échapper à ce défaut. Toute son histoire de l'esthétique comme science de la forme, est conçue et exécutée au point de vue le plus exclusif de la philosophie herbartiste. Toutes les théories esthétiques anciennes et modernes y subissent ce joug et sont jugées d'après ce critérium. Aristote et Platon aussi bien que Kant, Hegel, etc., doivent endosser cette livrée.
L'auteur a consacré à Aristote un long et important chapitre. Bon gré mal gré, le grand penseur, l'auteur de la Poétique sera le précurseur de Herbart et par conséquent aussi de Robert Zimmermann.
A ce titre la formule du système lui sera d'abord appliquée. Ainsi en sera-t-il de la définition du beau. Assez bien exposée d'abord telle que le Stagyrite lui-même l'a donnée, elle devra se métamorphoser entre les mains de l'habile exégète en celle de la forme. Nous ne nions pas qu'il ne le fasse très ingénieusement, mais est-ce ainsi que doit procéder un historien? Voyez ensuite la conséquence. Le beau, pour Aristote, c'est la forme. Soit, mais alors pour Platon que sera-t-il? Les deux philosophes s'accordent sans doute, mais ils diffèrent aussi et s'opposent. Platon devra endosser le terme opposé qui est la matière. Et voilà Platon matérialiste. Cela déroute bien un peu le lecteur; mais l'historien esthéticien est aussi logicien.
Nous n'inventons pas et le passage est assez curieux pour être cité. Ce spécimen de la manière d'exposer et de juger le philosophe ancien suffira pour faire apprécier l'ensemble (p. 61).
« Le beau consiste, dit l'historien, dans la mesure ramenée à la forme. Par là Aristote est le père des purs formalistes dans l'esthétique, comme Platon, malgré le prix qu'il attache lui-même à la forme seule, est l'auteur des matérialistes esthétiques ou des philoso-
1. Geschichte der Aesthetik als philosophischer Wi.^sensc/uifi. von D"" Robert Zimmermann. Wien, 18.58.
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phes de la beauté matérielle. Entre les deux partis oscillent dans notre histoire les deux plateaux de la balance. »
Veut-on savoir comment est appréciée la mimésis? Le voici fp. 63) : « Vimitdtton pour Aristote ne se boxne pas à une reproduction de la nature, elle en est un achèvement. » Très bien. « C'est le non-être qui s efforce d'arriver à l'être. » Soit encore, mais Platon est naturaliMe, Aristote dénaturalise la nature pour l'idéaliser. Cette idéalisation n'efface pas l'individuel (p. 65) : « L'esprit de l'absolu (dor GeM des Absolûtes), la substance, etc. »
Suit un exposé fantaisiste, dans ce style, de la doctrine aristotélique où Yapparrnce et Xètrc offrent un combat de géants de ces deux points de vue. » Puis une longue digression métaphysique sur Y individualisme et le monisme où pas un mot n'est cité d'Aristote.
Le principe de limitation, la Aaf/iars/s sont expliqués avec la même méthode et dans la même langue. En vain on se fatigue à suivre l'auteur dans ce champ d'ahstractions et de déductions stériles, où l'auteur de la Poétique, ainsi travesti, est impossible à reconnaître. On ne peut pousser plus loin l'abus d'une telle méthode.
3'^ De l'école de Herbart on passe dans celle de Hegel avec M. Schasler '. Du moins, si son Histoire critique de l'e-ithéliqur n'est pas d'un vrai disciple, c'est celle d'un scmi-hi'nélii^n. Aristote et Hegel sont par lui proclamés les maîtres de la génération actuelle Dédicace). Il ne suit pas, il est vrai, en tout point. Hegel. Sa méthode, qui lui paraît devoir servir à fonder et à renouveler les sciences et la philosophie, a pour but de réconcilier les deux grands systèmes qui partout sont en lutte dan? l'histoire, Vidéalisme et [en^'alisme, qui doivent s'accorder et se donner la main. On aura un système nouveau d'esthétique qui pourra s'intituler réelidi'alisme. licalidealismu^.
Or, Aristote lui paraît dans l'antiquité le représentant naturel de cette méthode et de ce système. Nous ne le contesterons pas. On conçoit même qu'à ce titre une place étendue lui soit accordée dans l'esthétique ancienne. Nous-mi'-me l'avons réclamée. Mais il y a loin de là à reconstituer pour Aristote une esthétique complète, régulière et systématique, à extraire du peu qui reste sur ce sujet de ses écrits, des réponses à toutes les grandes questions que la science du beau contient et qui sont loin d'être encore aujourd'hui résolues. Or, qu'on jette les yeux sur le simple programme que l'auteur met sous nos yeux en tête de son livre, quelle richesse, quelle abondance! Rien n'y manque; pas une lacune ne s'olTre qui laisse quelque chose à désirer. Rien n'interrompt la marche régulière de la dialectique (|ui a distribué toutes les matières. Aristote a tout vu, ou prévu, ou, au moins, tout pressenti. Tout est chez lui sinon formellement, virtuellement, implicitement sinon explicitemeiit. 11 a tout compris, tout expliqué, fourni la clef pour résoudre toutes les énigmes, aucun problème ne reste sans réponse. Ainsi en est-il de la théorie du beau, tie celle de l'art en général, des arts particuliers, de leur système, de chaque art depuis la poésie jusqu'à la danse. Rien qu'il n'ait au moins deviné. Nous nous sommes maintes fois élevé contre cette méthode; mais c'est ici vraiment dépasser les bornes. Et dans quelle langue l'auteur fait-il parler Aristote? On en a vu plus haut un échantillon à propos de la
\. Kritische Gescliicfde der Aesthetik, Grundlpr/unfi fin- die Aesthetik ait Philosophie des Schoneti und der Kunst, von D'' .Max Schasler. Berlin, i812.
katharsis (p. 72). Quant à nous, nous aimerons mieux un Janus à double face, antique par un côté, moderne par l'autre, que cette figure composite d'Aristote, où se mùlent sans se fondre ensemble des traits péripatéticiens et hégéliens qui ne peuvent s'accorder, quelque habileté qu'ait mise l'artiste à les réunir pour les accommoder à son idéal '.
III. Spécialistes et monoorapiies. — Plusieurs traités spéciaux ont été publiés en Allemagne sur l'esthétique d'Aristote. Ne les ayant pas tous sous les yeux, nous nous attacherons aux principaux.
Le plus complet et le plus considérable est celui de Dining [la Théorie de lart d'Aristol*'), publié en 1870 -.Ce livre est, en etTet, du plus haut intérêt et fait grand honneur à celui qui en est l'auteur. On ne peut nier chez celui-ci une connaissance parfaite d'Aristote et de sa philosophie, l'intelligence complète nécessaire à quiconque veut en expliquer la moindre partie. Mais cela précisément, selon nous, a pu l'égarer.
Lui aussi a voulu voir, dans la Pui'li'jw et dans les rares fragments qui nous restent sur l'art et sa théorie, tout un système, raisonné, combiné, achevé, précisé de tout point, qu'on peut reconstruire à l'aide de quelques textes en s'appuyant sur les grands principes de la métaphysique aristotélicienne. Encore une fois nous nous plaisons à reconnaître toute la science et l'habileté ingénieuse dont l'auteur a fait preuve dans la manière dont il a cru pouvoir conduire à bonne fin cette entreprise. La critique surtout à nos yeux est excellente; la discussion qui porte sur les prédécesseurs i^teichmuller) ne laisse rien à désirer. A la suite de l'ouvrage sont placés des Apptndicex sur la terreur et la iJ^ti»'', la Jiutharsis et son historique d'une grande instruction et propre à éclairer chacun de ces points. Il n'en est pas de même pour nous de l'exposé dogmatique et des jugements qui l'accompagnent. Tout ce plan longuement tracé et péniblement rempli où l'on voit la théorie de l'art d'Aristote construite d'après les quatre principes de la métaphysique (forme, matière, cause efficiente, cause finale I. est-il d'accord avec la méthode empirique et fragmentaire d'Aristote? Qui ne voit combien cet échafaudage est peu solide et artificiel? Tout au plus peut-on accorder à l'auteur ce que, dans sa Préface, il appelle lui-même des substructions; mais l'édifice complet où est-il? Que dire, par exemple, de la gradation des arts, de cette échelle construite a priori? Il nous est impossible de reconnaître ici Aristote et ce qu'avec raison, sauf réserves, on peut appeler son empirisme. Tout cela, selon nous, est conjectural, péniblement déduit de quelques textes ramassés çà et là et interprétés d'après le système.
L'auteur aussi dans ses jugements est, selon nous, souvent trop kantien, herbartiste ou hégélien. En tout cas. sa langue est trop moderne, ainsi : passe encore sur la finalité immanente (ZwecJiini'issigkeit) qui sert de guide à Aristote. Il n'en est plus de même du
1. Nous avons rendu compte ailleurs, d'une façon plus détaillée, de ce livre dont nous sommes loin de méconnaître du reste tous les mérites; c'est, en efTet, malgré ses défauts, une œuvre considérable de science et d'intelligence ptiilosophique, tri-s utile à l'avancement de cette science, mai? qui attend son historien. Voir Revue pliilo!ophi'/iie. !<"■ juin tS76.