II. Les Successeurs de Plotin
Ce qui confirme ce qui a été dit plus haut de Plotin et de sa doctrine esthétique, c'est que malgré ses mérites supérieurs, il n'a pas eu à proprement parler de successeur comme esthéticien, du moins parmi les philosophes même les plus illustres de son école. Son influence s'est plutôt fait sentir chez les Pères de l'Eglise, comme saint Augustin, puis plus tard au moj'en âge, chez les écrivains mystiques, à la Renaissance avec le néoplatonisme alexandrin, au xxii" siècle chez les spiritualistes les plus éminents, qui ont continué la tradition idéaliste (Bossuet, Fénelon, Thomassin, etc.), très peu au xviii* siècle. On retrouverait des traces plus marquées dans les grands esthéticiens du xix^ siècle, Schelling, Krause, etc. Nous n'avons pas à retracer cette histoire, mais nous dirons quelques mots de deux rhéteurs qui, à cette époque, offrent un reflet aflaibli de sa doctrine : Philostrate l'Ancien et Longin, contemporain de Plotin et disciple d'Ammonius, l'un, à cause de ses Portraits, le second, de son traité du sublime qui jouit d'une grande réputation littéraire.
I. Philostrate. — Nous n'avons que peu de chose à dire de ce rhéteur dont nous ne contesterons pas les mérites réels comme critique d'art (1), et qui a laissé un écrit intéressant (les Portraits) sur les œuvres de la peinture ancienne. C'est uniquement comme esthéticien philosophe que nous avons à le juger. Il nous semble qu'au point de vue théorique, son mérite a été fort exagéré. On lui a fait surtout honneur d'une théorie nouvelle de V Imagination
(1) V. E. Bertrand : Un critique cfart dans raniiqaité, Pldlostrate et son école. Paris, ïhorin, 1881.
qui, selon nous, est incapable elle-même de résister à une critique sérieuse et un peu précise. Peu de mots sutilront à le prouver.
La vraie imagination, comme faculté créatrice des œuvres de l'art, n'est pas dans Plotin, pas plus que dans Aristote ou dans Platon. Est-elle dans Philostrate et l'a-t-il comprise et décrite ? Pour nous, la réponse est absolument négative. C'est vainement qu'on croit l'avoir trouvée dans le peu de mots qu'il en dit, d'ailleurs épisodiquement, sans prendre la peine de l'analyser. La rattacher à la vraie notion de l'art était hors de la portée du rhéteur. Le vague de son langage et son laconisme ont seuls permis de lui attribuer ce qu'il n*a ni aperçu ni compris.
L'imagination véritable, essentiellement liée à la notion de l'art et qui, sans elle, ne saurait se comprendre (suprà). c'est, il faut bien le rappeler, cette puissance qu'a l'esprit de créer des images qui rendent sensible la réalité invisible, que conçoit la raison, bref d'incarner des idées dans des formes sensibles. Nous n'y reviendrons pas. {Suprà, p. 47.)
Qu'on examine les passages de Philostrate où cette faculté, l'imagination 'jOL-^za-aioi. est opposée à la iii^mtç ou imitation, on verra qu'il ne s'agit pour lui que d'associer et de combiner deux choses qui, en efïet, doivent se combiner et s'associer dans la création de l'artiste : la réalité externe et la réalité interne que fournit le double mode de percevoir des sens et de la conscience. Mais si Vidée supérieure qui doit transfigurer l'une et l'autre est absente, il n'y a pas d'œuvre d'art véritable. L'imagination reste une faculté inférieure. C'est le pouvoir qu'a l'esprit d'associer, de combiner, d'agrandir, de changer les rapports.
Nous n'insisterons pas davantage ; mais telle que la conçoit Philostrate, l'imagination, n'est toujours, je le répète, que la faculté de combiner des images prises soit à l'intérieur soit
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à l'extérieur dans le cercle de la simple réalité physique ou morale. L'imagination, dit-il, est une ouvrière plus habile
que l'imitation ^^avraGia (jO'fûzspu. [Àiur,G£(ii; onuio-joyà; (Vit.
Apoll. VI. 10), — soit, mais que crée-t-elle, que combine-t-elle ? des images avec des sentiments ; elle revêt des sentiments d'images. Tant que l'idée supérieure qui doit donner au tout avec son unité un sens supérieur, n'y apparaît pas, vous n'avez rien qui mérite le nom d'art véritable.
Vous avez l'ouvrière, plus ou moins habile, non l'artiste, la condition, non le but ; un produit artificiel non une création du génie ou du talent. C'est ce que le rhéteur n'a pas vu et ne pouvait voir ni comprendre.
Il aura beau nous dire et répéter que Dieu lui même est le premier peintre ^ayptfàog ô Qko; qu'il est le grand artiste du ciel 6 uéya^ S'ovpxvoj no'jKjzmç. L'imagination divine crée des êtres avec des idées qui passent dans des formes ; comme Plotin l'avait très bien dit. Or, chez Philostrate, l'idée éternelle et divine, où est-elle ? elle fait défaut.
On n'a que des images auxquelles s'associent des sentiments, des pensées ; on ne sort pas du réel.
Qu'il nous dise : « encore que tous les hommes sont des artistes dans une certaine mesure, que les vrais artistes sont ceux qui savent voir et imiter avec esprit. » On demandera quel esprit ?
De telles pensées rempliraient tout un livre qu'il n'en sortirait pas une théorie de l'Imagination au sens élevé que l'art lui assigne.
Un tel ouvrage justement qualifié : opus oratorium ne peut donc avoir fait faire un pas réel à l'esthétique ancienne ni enrichi la Psychologie d'une découverte nouvelle.
II. — LoNGiN est beaucoup plus connu par le Traité du sublime qui jouit à juste titre, de cette célébrité ; mais c'est toujours également l'œuvre d'un rhéteur. Le sujet n'y est traité qu'au point de vue de Tart oratoire, ou de la beauté du discours, du sublime de l'expression. Celle-ci ne va pas sans la pensée, sans doute. Mais l'idée du sublime elle-même n'est ni approfondie, ni analysée, ni décrite. Le sublime du style ou le style sublime, voilà ce dont il s'agit.
Le sublime défini accidentellement et comme en passant le grand et le 7J«>"/««Y, attend une autre définition. Le rhéteur ne s'y arrête pas.
C'est surtout par ses effets, non en lui-même que l'auteur l'envisage. Ses observations sont très justes, pleines de sagacité mais superficielles.
Des analyses minutieuses et quelquefois subtiles ne remplacent pas une vraie théorie. Il en est de même des sources du sublime qui sont à peine et vaguement indiquées. Néanmoins on trouve de très belles pensées, çà et là dans ce traité, sous ce rapport tout à fait digne de la grande école à laquelle il appartient, du disciple d'Ammonius et du condisciple de Plotin. On peut citer comme exemple, ce qui est dit sur l'élévation d'âme nécessaire pour sentir le sublime, sur l'homme, la puissance de l'esprit humain, etc., etc.
Tout le reste est consacré à des observations de détail, à des critiques et à des commentaires, à des citations d'Homère, etc., qui échappent à notre examen. Platon rival d'Homère est jugé par le stjde.
Nous sommes loin de vouloir rabaisser les mérites d'un écrit à d'autres égards justement admiré ; mais philosophiquement ou esthétiquement parlant, on est loin, il faut l'avouer, de l'Analytique et de la Dialectique de Kant et des traités de Schiller sur le sublime, etc.
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La conclusion générale de ce livre est facile à tirer. Elle est d'ailleurs à chacune de ses pages et il serait oiseux ici, de nouveau, d'y insister. Ce qui ressort principalement, c'est que la science du beau, n'existe pas, du moins comme telle, dans la philosophie ancienne. Pour qu'elle existe et se constitue, il faut : 1° qu'elle soit détachée des autres parties de la philosophie avec lesquelles on l'a vue partout mêlée et confondue ; 2° Il est nécessaire pour qu'elle puisse se fonder et s'édifier sur sa propre base, qu'une méthode plus sévère et plus raisonnée, à la fois positive et rationnelle, ait été adoptée, qu'elle soit régulièrement appliquée et suivie ; 3° Cela ne peut se faire qu'autant que le mouvement de la pensée, dans l'ordre à la fois philosophique, moral, religieux et scientifique, aura préparé et amené son avènement, et marqué sa place, et cela en vertu de la logique interne qui préside à la formation et à la succession des sj'stèmes ; 4° enfin, pour qu'il en soit ainsi, il est dans l'ordre des faits que les monuments de l'art et les œuvres de l'art se soient multipliés, qu'ils aient été connus, étudiés et comparés dans leurs formes diverses; que la nécessité se soit fait sentir d'étudier les lois de l'esprit qui les a créées, de remonter à l'idée mère et fondamentale dont ils sont la représentation idéale, l'idée du beau, de la scruter elle-même de nouveau, de l'analyser sous toutes ses formes et de la suivre dans tous ses annexes.
Avant cela, bien des siècles devront s'écouler.
Est-ce à dire que l'antiquité n'ait rien fait pour elle de considérable et de digne d'intérêt ? Une aussi grossière
erreur ne nous sera pas sans doute imputée. Non, les conceptions sur le beau et l'art, comme celles qui sont dans les écrits de ces grands penseurs, Platon, Aristote, Plotin et même de ceux beaucoup moins importants qui ont passé sous nos yeux, ont conservé une toute autre valeur par eux-mêmes que d'être des documents vieillis et bons à consulter, auxquels il ne faut pas au contraire sans cesse revenir, pour s'y retremper et s'y désaltérer. Nous serions bien fâché si ce travail eût laissé une pareille impression dans les esprits de ceux qui auraient bien voulu nous accompagner dans cette longue recherche.
D'ailleurs l'influence qu'a exercée dans les âges suivants, sur les plus grands et les meilleurs esprits ce qui peut s'appeler l'esthétique platonicienne, aristotélicienne, alexandrine, etc., en littérature et dans les beaux arts à toutes les époques, serait là pour donner à cette opinion un éclatant démenti. Cette influence, il y aurait un haut intérêt à la suivre elle-même, à l'étudier et à l'apprécier. Mais ce serait dépasser les limites de notre entreprise.
LTSTIIÉTIQUi: D'ÀRISTUTIi