LA. TRAGÉDIE
l'idée qu'Aristote donne (ch. t) de ce genre le plus éleyé de la poésie dramatique.
Il n'y a certes pas à le contredire. Si l'on examine de plus près ce qu'il en dit, c'est l'imitation de la vie et de la destinée humaine heureuse et malheureuse ym tlo-j, -/.-A cùowaovioç, y.où Kxy.oBxluo-jixç (ch. vi), mais surtout malheureuse. Ce sont les infortunes des individus qui en sont le vrai sujet, le passage du bonheur au malheur, è; euTuxiaj à? â-jarj^Iav (xiii). Tout le traité est conçu d'après cette notion et selon cet esprit, comme on le voit par les chapitres suivants.
Seulement, ce qu'on doit remarquer, c'est que la définition est plutôt, comme on dit, subjective qn'objeclive. Aristote ne nous dit pas, en réalité, ce qu'est le tragique. C'est par ses effets, non en lui-même, qu'il le caractérise. Tout au plus celui-ci se conclu i par ce qui est dit de l'action tragique, des mœurs des personnages, de la catastrophe et du dénouement, etc.
Une « action sérieuse et noble » n'est pas pour cela une action tragique, quel que soit le sort des personnages, soumis aux vicissitudes de la fortune. Quelle soit terrible et propre à exciter la compassion, cela ne dit pas en quoi et comment est créée par là cette forme de l'art et du drame qui est la tragédie. Mais nous devons nous contenter de ce qui est dans Aristote, ne pas aller au delà de ce qu'il a dit ou pu dire, selon notre méthode de critique.
On conçoit dès lors très bien que ce soit sur ces termes de la définition : la terreur et la pitié que Tattention des commentateurs se soit portée. La Katharsis, surtout, a exercé la sagacité des esprits les plus divers et suscité les plus vives controverses. C'est sur ce mot célèbre que doit se fixer aussi principalement notre examen.
IL — On n'attend pas de nous, sans doute, que nous essayions de reproduire toutes les opinions qui ont eu cours aux siècles précédents et qu'on rencontre chez les auteurs,
64 l'esthétique d'aristote.
même les plus distingués et les plus renommés. Déjà à la fin du xvr siècle, le P. Boni énumérait quinze opinions dififérentes sur la Kathay^sis. Du temps de Corneille, le nombre allait, je crois, à 17. Aujourd'hui on ne compte plus. Il faudrait plus d'un volume pour enregistrer ce qui a été dit de plus important sur ce seul mot par les littérateurs, les critiques, les érudits, les historiens ou théoriciens de l'art et de la littérature, sans compter les philosophes (1).
On conçoit aussi que l'explication a dû changer avec les sj'stèmes comme avec les auteurs. Chaque fois que la science du beau a fait ou cru faire un pas en avant dans cet ordre d'idées, on a tu surgir une explication nouvelle. Il y a plus, le problème a dû lui-même changer de face et s'agrandir; prendre des proportions nouvelles.
De quoi s'agit-il en effet? de l'effet tragique. Or, l'effet s'explique par la cause. C'est donc Vidée du tragique qui, avant tout, doit être déterminée. Aristote ne l'a pas fait; il ne l'a ni définie ni analysée. La tâche est restée à peu près entière à ses successeurs.
Il y a plus, on a dû s'apercevoir que c'est de Vart en général et de ses effets qu'il s'agit, non pas seulement de l'art dramatique et de la tragédie. Le tragique a sa représentation dans la sculpture et dans la peinture aussi bien que dans la poésie. La musique n'y est pas étrangère. N'est-ce pas de la Katharsis musicale qu'Aristote a parlé dans sa Politique ? (Liv. YIII). S'il y a une Katharsis tragique, pourquoi la comédie n'aurait-elle pas la sienne ? Elle qui, dit-on, corrige les mœurs en excitant le rire, doit par là même purifier ce sentiment, s'il est vrai qu'elle le transforme comme il convient à l'art.
A mesure que le problème s'étend, d'autre part il s'élève
(1) Voir la liste, très incomplète, donnée par Dôring : Die Kunstlehre der Arist. ; celle d'Uberweg, Grundriss der Gesch. der Philoa. § 50, p. 128 ; celle de Bernays et celle de Egger '. de la Critique litt.