‹ Letellier de Saint-Just et son temps [microforme]Chapitre 11 sur 31 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

M, Lotellier Licutenant-gouverneur de Québec.—Ministère de Bou cherville.—Mgr Conroy.—Sa mission.—Sa mort.—Décrets do Rome.

Vers {a fin de l’automne de cette année 1876, le Lieutenant-gouverneur de la Province de Québec expirit, après une longue et honorable carrière. Issu d’une ancienne famille de cultivateurs de Sainte-Anne de Beaupré, M. René-Edcuard Caron, devait à lui-même la haute position qu’il avait acquise. Il est, pour la

jeunesse, un exemple de la récompense qui couronne le travail, la probité et la pratique des vertus civiques et

chrétiennes. La pompe qui accompagna ses obsèques et l'immense concours qu’on y vit, démontrèrent la haute estime dont il jouissait.

Le premier ministre, M. Mackenzie, offrit à M. Letellier le poste laissé vacant par la mort de M. Caron. Ce fut plutôt par courtoisie pour son collègue que par

le désir de lui voir accepter son offre; car, pour nous servir de son expression, ke thought Letellier too big « bug for that, c'est-à-dire qu’il aurait aimé à le garder auprès de Iui dans une sphère plus active. Celui-ci, après s'être consulté, prit le parti de ne pas accepter, en motivant son refus sur des considérations personnelles. Il y voyait un désavantage pécuniaire, et ne voulait pas engager sa nombreuse famille dans un train de vie que la modicité de sa fortune ne lui permettrait pas de continuer par la suite. De plus il savait que son parti pourrait difficilement le remplacer au Sénat, * et se passer de lui dans les temps d'élections. Son collègue, M. Cauchon, insistait fortement pour être nommé lui-même au poste vacant, mais cette nomination était ou ne peut plus impopulaire. Force fut donc, dans ces circonstances, de revenir à M. Letellier, qui dut accepter.

Talleyrand a dit quelque part: “ Suivez votre pre- “ mière impression, c’est toujours la meilleure.” C’est ce que M. Letellier aurait dû faire. Il aurait dû demeurer dans la politique militante.

Sa nomination fut généralement bien accueillie dans tout le pays. Il faut dire que, dans la province de Québec, elle fut un soulagement pour les nombreux ennemis de M. Cauchon, qui avaient craint de le voir appelé à faire les honneurs de Spencer-Wood, où ils au-

* L'Honorable C.-A.-P. Pelletier l'a remplacé au Sénat pour la division Grandville avec un talent et un tact remarquables,

raient été obligés de l'aller saluer. La satisfaction qu’ils en témoignèrent contribua à rchiusser le choix qu’on avait fait de M. Letellier.

Le nouveau Lieutenant-Gouverneur fut installé le 16 décembre.

M. de Boucherville, alors premier ministre à Québec, était venu à sa rencontre avec ses collègues pour le recevoir à Lévis. M. Letellier, en l’apercevant, lui tendit loyalement la main, en l’assurant qu’il lui donnait toute sa confiance, et qu’il comptait que cette confiance serait réciproque, malgré leur divergence en politique dans le passé. Il voulait dessiner franchement sa nouvelle }.osition.

Nous omettons de mentionner les nombreuses ad resses de félicitation et de bienvenue qu'il recut de tous côtés, et auxquelles il répondit avec tact, dignité, et un bon goût qui atténuait un peu l'insipidité de ces félicitations banales. La réponse aw’il fit au “ Club des Chasseurs” est même jolie: on y devine un disciple de Nemrod.

Nous allons entrer tout de suite dans le récit de la nouvelle carrière qu’il va parcourir,

Au lieu de prendre possession immédiate de Spencer- Wood, M. Letellier alla s'installer à l'hôtel Saint-Louis, par un sentiment de délicatesse qui était dans sa nature. En présentant ses condoléances à madame veuve Caron,

il lui offrit de continuer à demeurer > Spencer-Wood

jusqu’au printemps. Elle accepta cette offre avec reconnaissance, en lui exprimant combien elle était sensible à cette marque de déférence et de respect pour son deuil.

L'Assemblée législative était en session depuis le 10 novembre : elle fut prorogée le 28 décembre.

Après avoir rendu hommage, dans le discours de clôture, à la mémoire de son regretté prédécesseur, le Lieutenant-gouverneur ajoutait : “Ce sera mon ambi- “ tion, comme c’est mon devoir, de me conformer à “ l'esprit de la constitution sous laquelle nous avons le “ bonheur de vivre.” Il tenait à répéter publiquement ce qu’il venait de déclarer à M. de Boucherville personnellement.

Lors de la réception que le Lieutenant-gouverneur donna, suivant l’usage, au premier de l'an, toute la ville, sans exception de partis, s’y porta en foule pour lui rendre hommage, et fit voir par là la popularité dont il jouissait. Il en fut flatté. Mais ce qui lui plut davantage fut une invitation particulière de MM. les directeurs du collège de Sainte-Anne, le priant d'accepter leur hospitalité, et de venir recevoir leurs félicitations dans la maison même qui avait été le berceau de son éducation. Il s'y rendit, et fut accueilli avec des marques d'honneur et de déférence qui le touchèrent profondément, et qui effacèrent le souvenir de l’antagonisme qu'il y avait trop longtemps rencontré. Il était

fier d’être élève de cette maison qu'il aimait, et où, comme nous l'avons déjà dit, il avait puisé un culte de vénération pour la mémoire de M. Painchaud, qui en avait été le fondateur, En ce jour, avait-il dit en présence des élèves, il se sentait heureux d’honorer en sa personne le nom de cet illustre bienfaiteur, et d’être l'élève de Sainte-Anne, qui, le premier, eût parcouru les divers degrés de l'échelle sociale pour arriver à la dignité dont il était revêtu. Son discours, rempli de souvenirs émouvants, fit une vive impression.

Pour encourager les élèves dans leurs travaux littéraires, il répondit par un sonnet improvisé à l'adresse qu'ils lui présentèrent. On lit souvent des vers moins bien tournés,

En entrant en fonctions, M. Letellier avait pris au sérieux, et non comine une simple formule, le serment qu'on lui avait fait prêter, d'alministrer bien fidèlement lu justice duns sa province.

M. J.-E. Collins, dans un ouvrage qu’il vient de publier sur l’administration du Marquis de Lorne en Canada, fait sur la portée de ce serment une remarque qui mérite une attention spéciale. Sous notre régime de gouvernement responsable, observe-t-il, le pays est gouverné par le parti dominant, et le gouverneur est guidé par l'avis des ministres dévoués à ce parti. Ainsi,

en lui imposant ce serment, c’est, dit-il, lui interdire d'avoir soit une conscience, soit une opinion à lui, Car si sa conscience se trouve en conflit avec l'avis que ses ministres lui proposent de suivre, son devoir loblige, soit d’en dissuader ses ministres, soit de les congédier, ou de se démettre lui-même.

M. Letellier entendait gouverner suivant les règles de la justice, et se tenir dans les limites exactes de ses devoirs, telles qu’elles sont tracées par la Constitution, et sans sortir de ses attributions exécutives. En même temps, à l'exemple de Lord Elgin, il se proposait d’user avec toute la discrétion et la modération possibles de l'influence que lui donnait sa position, pour s’en servir dans l'intérêt du pays, et ne pas la laisser tomber dans un néant complet.

Peu de temps après son entrée en office, il se présenta une question peu importante en elle-même, puisqu'il ne s'agissait que de la nomination qu’on lui avait fait faire d’un conseiller municipal à Montmagny ; mais la question était sérieuse au fond, puisqu'il s'agissait du droit de l’exéeutif d'intervenir en prenant l'initiative à l'encontre du pouvoir judiciaire.

M. Letellier était d'avis d'annuler la nomination précipitée qu’on lui avait demandé de faire, et de laisser débattre devant les tribunaux la validité de l’élection faite par les intéressés. M. le procureur général Angers, alors leader de la Chambre et premier ministre

de fuit, soutenait le contraire, et fit un rapport en con-

séquence pour motiver son opinion, Cette op'nion

était bonne comme motifs pour invalider l'élection,

mais c'était au tribunal à vérifier les faits sur lesquels

elle était basée, et à se prononcer si l’on s’en plaignait,

sinon l'élection continuait de subsister, Pour cette rai-

son, M. Letellier ne put adopter l'opinion de M. Angers,

et se vit obligé de révoquer la nomination qu'il avait faite par erreur. Le procureur général fut contraint

de céder, par condescendance, a-t-il dit plus tard, mais. plutôt avec un vif désappointement, et après avoir

temporisé autant qu’il le put. C’est là ce que l’on a appelé “ l'affaire de Montmagny,” qui devait revenir

un an après sur le tapis, comme un grief contre le Lieu-

tenant-gouverneur. M. Angers demeura froissé ; mais

M. Letellier voulut dès lors que le Procureur général

se tint pour dit, lui etses collègues, que jamais il n’interviendrait dans les attributions du pouvoir judiciaire.

Cet avertissement est important à noter, à cause du

conflit que nous verrons plus tard s'élever entre eux

sur le même principe de non-intervention, dans le

recours que la loi accorde par la voie des tribunaux, à tous ceux qui ont des droits à défendre.

Cet incident fnt le seul qui parût jusque-là causer quelque froissement entre le Lieutenant-gouverneur et ses ministres, (C'était peu de chose, comme on voit, mais M, Letellier avait un caractère décidé, et celui de

M. Angers n'était pas moins entier. Il fallait ajouter très peu de chose pour blesser la susceptibilité de M. Angers, et pour qu'il prit ombrage de la position oflicielle de M. Letellier, Nous verrons ci-après qu'une simple affaire de préséance, mal comprise par M. Angers, lors d’un diner officiel donné à Spencer-Wood trois mois après, en l’honneur de Son Excellence Monseigneur Conroy, le piqua au vif, et fut la raison pour laquelle il ne voulut plus mettre le pied au château, Bien plus, il épia l’occasion d’une autre invitation pour rompre en visière avec le Lieutenant-gouverneur. Malgré la meilleure volonté du monde entre M. Letellier et ses ministres, les tendances respectives des deux partis, qui les avaient divisés jusque-là, ne pouvaient disparaître dans leurs appréciations mutuelles, Les ministres se croyaient naturellement obligés à une certaine réticence, en voyant, à la tête de leurs délibérations, un homme qui avait été jusque-là un des adversaires les plus déclarés de la politique des conservateurs. Si, de fait, ils étaient sous l'impression, comme ils se sont plu à le soutenir plus tard, que le gouvernement d'Ottawa leur avait envoyé un'Lieutenant-gouverneur pour contrecarrer leurs vues et les éloigner du pouvoir, il n’est pas étonnant qu'ils n’aient pu placer leur confiance en M. Letellier, et qu'au contraire ils aient montré une défiance méticuleuse à son égard. Pourtant, s’ils eussent voulu se confier franchement à

cet homme, qui, dans tout le cours de sa vie, n’a jamais trahi personne, il est certain qu’il les aurait cordialement aidés, dans un effort commun, à promouvoir le bien public, d'autant plus que M. Letellier pouvait s’appuyer sur la droiture de M. de Boucherville et la sineérité de son patriotisme.

Ces deux hommes, faits pour s'entendre, furent plutôt séparés par la position qui leur était faite que par une autipathie personnelle.

La prévention des ministres n’était pas de nature à amener une entente cordiale qui, pourtant, est indispensable entre un gouverneur et les conseillers de la Couronne, Toute divergence d'opinion chez M. Letellier devenait pour eux un sujet de soupcon à l'égard de son impartialité, surtout au début de leurs rapports officiels, où les concessions mutuelles devaient être faites de bonne grâce.

M. Letellier, en législateur et en homme de loi qu'il était, examinait attentivement les divers documents soumis à son approbation.

Il avait signé, à la demande de M. de Boucherville et par condescendance pour lui, à la clôture de la session, un bill imparfait ou plutôt nul, * et il était depuis

*Il y avait eu une né:l'genc: dans la législation antérieure. Dans

l'espace de deux ans, 16 actes avaient été amendés, et un rappelé comme inconstitutionnel.

Witness, Montréal, 20 décembre 1876.

sur le qui vive, pour ne pas s’exposer à donner sa si. gnature inconsidérément à l'avenir,

Le sort voulut qu’immédiatement après l'affaire de Montmagny, le premier ministre lui demandât la sanction d’une résolution passée en Conseil pour approuver certains .règléments de la “ Société d'Union des Menuisiers de Québec.” Ces dispositions étaient contraires à l'acte d’incorporation, ainsi que l'avait déclaré le procureur-général. “Ce rapport, ce me semble, écrivit “ M. Letellier à M. de Boucherville, aurait dû suftre “ pour ne pas demander mon approbation à ces règle-

“ ments ; ” et il refusa de sanctionner l’ordre en conseil dans ves conditions,

Cette remontrance et ce refus, quoique parfaitement légitimes, étaient de nature à froisser même des amis politiques. Le cœur humain est ainsi fait: l’amourpropre blessé brise même les meilleurs liens. Il est facile de concevoir que, dès le début, ces légers incidents aient jeté quelque défiance dans l'esprit du pre-

mier ministre.

Passons à un sujet plus important, et qui intéressait au plus haut degré les catholiques, notamment ceux de la Province de Québec, en même tems que les deux partis politiques en présence.

Le délégué apostolique, annoncé et attendu avec

anxiété, débarqua à Québec en mai 1877. Il fut reçu avec toute la pompe et la soleunité dues à son rang, et chacun s'empressa, dans les deux partis, d'aller saluer son juge. La réputation de Mgr Conroy l'avait précédé, et on le considérait comme l’un des prélats les plus distingués de l'Eglise,

Son Excellence Monseigneur Conroy, Evêque d’Ardagh, en Irlande, était un élève de Rome, et avait été secrétaire du cardinal Callen, archvêque de Dublin. Il avait été choisi comme délégué apostolique au Canada, à cause de son habileté et de sa parfiite connaissance du régime constitutionnel suivi en Angleterre, et il possédait toutes les qualités requises pour sa haute mission : là prudence, la réserve, et la sûreté de jugement qui le mettait à l'abri des préventions de partis.

Il accueillit avec dignité les démonstrations dont il fut l’objet, et observa une réserve diplomatique qui ne laissa percer aucun indice d'opinion, sauf lorsqu'il fut attiré à une réunion du Cercle catholique, à Saint-Roch de Québec, chez le Dr Samson, où il rappela aux messieurs du Cercle que c’étaient les évêques qui avaient mission de régir l'Eglise de Dieu et non pas eux.

On a dit, dans le temps, que le délégué n'avait pas été très flatté de sa visite dans ce lieu, et que ses adieux n'avaient pas flatté davantage. l’assistance.

M. Letellier fit royalement, à Son Excellence Monseigneur Couroy, les honneurs de Spencer-Wood, où il

réunit, pour lui rendre hommage, les hauts diguitaires ecclésiastiques, et les sommmités laïques, tant Faimi les ministres et les juges que parmi les citoyens de la . ville.

En sa qualité officielle, M. Letellier pouvait s'ouvrir au délégué, et il le fit dans les diverses conférences qu'ils tinrent ensemble, Car M. Letellier n'était pas étranger, ainsi que nous l'avons vu, à la mission du délégué apostolique. Rien n’a transpiré de leurs entretiens, si ce n’est l'admiration de M. Letellier pour la haute intelligence du prélat, et pour ses vues larges et étendues sur les rapports de l'Eglise avec les divers états, qu’il appliquait au Canada avec une clarté, une sagesse et une prudence admirables. Plus tard, on crut découvrir son jugement et son appréciation générale sur les hommes et les choses de ce pays. On a prétendu qu’il aurait dit, en résumant la situation, et en remarquant l’âpreté de nos querelles et ‘les personnalités puériles dont elles sont marquées : Z6 ès the fault of small communities.

Il ne cachait pas cependant la haute estime qu’il ‘avait conçue des lumières et des connaissances approfondies de l’Archevêque de Québec, de ses vertus solides, et de sa droiture d'intention.

Dès son arrivée, le délégué apostolique s'était montré à la hauteur de sa position, et on avait reconnu en lui un homme versé dans la haute diplomatie. Son intelli-

gence et son tact supérieur lui firent bientôt démêler la droiture des uns et l'astuce des autres. Les exagérations et les arguties de certains doctrinaires, qu’on a justement appelés les ultra-montés, ne servirent qu’à mieux lui faire apprécier la réserve et le bons sens de leurs opposants, qui représentaient la masse de la population. Les clameurs de Aaro soulevées contre les libéraux ne parurent produire aucun effet sensible sur ses oreilles. Retiré à l'écart, à l’abri toute influence extérieure, dans une maison de campagne près Québec, il y demeura quelques mois en observation, Ses moindres mouvements étaient épiés avec des yeux d’Argus, surtout par une classe qui depuis un quart de siècle tenait le haut du pavé, et ne voulait démordre d'aucune de ses prétentions, ni rien céder du terrain conquis, afin de maintenir sa domination.

Après une attente et une anxiété non satisfaite, les adulations de l’arrivée furent bientôt effacées, pour faire place au dénigrement par les mécontents. L’'Evêque Conroy en dépit de ses hautes vertus et de son intelligence claire et lucide, avait baissé de trente degrés dans l'estime des ultra-conservateurs, depuis qu’il n'avait pas donné d'emblée gain de cause à ce qu’ils appelaient Le parti des bons principes. Quelques faux dévots même se hasardèrent à blâmer sourdement la mollesse d’un prélat qui se permettait, disaient-ils, de prendre son bain tous les matins, de déjeuner à 10 heures, et qui ne

pouvait se passer d’un valet de chambre. Ces bonnes âmes ne se sentirent soulagées que lorsqu'elles virent le doigt de Dieu s’appesantir sur le nouvel Osa, qui n'avait pas craint, disaient-ils tout bas, de porter la main sur l’arche d'alliance du Canada.

Au bout d’un an, la mort soudaine et prématurée du délégué apostolique, que ces personnes considéraient P 4 comme suspect pour ct moins de libéralisme, et dépourvu de toute clairvoyance, fut regardée par elles comme une intervention directe de la Providence en faveur de leur cause, qui n’était autre, suivant elles ? ’ que celle de Dieu et de l'Eglise. On nous croira à peine, si nous ajoutons que cette mort fut proclamée de fait comme un châtiment divin, dont la conséquence était de préserver l'Eglise du Canada des maux dont elle P 3

était menacée.

Mais n’anticipons pas sur les événements.

Le délégué apostolique se rendit à la capitale, où Lord Dufferin, les ministres et la ville lui firent une réception digne de sa réputation et du respect dû à l'autorité qu'il représentait. Ses talents, déjà connus, brillèrent d’un nouvel éclat, à l’occasion d’une conférence qu’il voulut bien donner au profit de l'asile du Bon-Pasteur. Ce discours, remarquable par l'élévation des idées, la richesse de la diction et les nuances délicates qui en ornent le fond, ravit l’auditoire. Il fut

aussitôt traduit en français par M. Chauveau, comme un chef-d'œuvre du genre.

La mission du délégué s’accomplit dans le secret, et avee une diplomatie impénétrable. Pour les libéraux, il en résulta le mandement collectif des évêques de la province ecclésiastique de Québec, du 11 octobre 1877, qui allait ouvrir une ère nouvelle pour eux, et amener dans la suite leur réhabilation complète comme parti. Cette réhabilation fur hâtée par suite de la conduite imprudente et insubordonnée de leurs adversaires.

On voit, par ce mandement, que jusqu’à présent l'Eglise n’a condamné aucun parti politique, et que, par conséquent, on a eu tort de regarder les libéraux du Canada comme formant un parti politique condamné. Le mandement veut qu'on cesse de les confondre avec les libéraux-catholiques, et ils ont, comme ils l’ont toujours réclamé, droit de cité dans l'Eglise. Ce document pastoral interprète des mandements antérieurs, mal compris jusque-là par quelques-uns. “ Malheureuse- “ment, y est-il dit, et contre notre intention, quelques- ‘uns ont cru voir dans ce document (la pastorale du “22 septembre 1875) un abandon de la région des “principes pour descendre sur le terrain des personnes “et des partis politiques . .... nous suivons l'exemple “du Saint-Siège, qui, en condamnant les erreurs du

“ Libéralisme catholique, ” s’est abstenu de signaler les

“ personnes ou les partis politiques. Il n'existe en effet

‘ aucun document pontifical condamnant un parti poli. “tique quelconque ; toutes les condamnations émances “ jusqu’à présent de cette source vénérable, se rapportent “ seulement aux catholiques libéraux et à leurs prin- «“ cipes, et c’est dans ce sens qu'on doit entendre le “ bref adressé en septembre 1876 à l’un de Nous. A “ l'exemple du Souverain Pontife et suivant la sage “ prescription de Notre Quatrième Concile, nous laissons “ à la conscience de chacun de juger, sous le regard de “ Dieu, quels sont les hommes que ces condamnations “ peuvent atteindre, quel que soit d’ailleurs le parti “ politique auquel ils appartiennent, ?

Le mandement du 11 octobre 1877 fut accompagné d’une circulaire des mêmes Evêques à tout le clergé de la province ecclésiastique de Québec, portant la même date.

Jette circulaire trace clairement la ligne de conduite que le clergé doit tenir par rapport à la politique en général, et aux élections en particulier.

Le parti libéral ne peut demander qu’une chose : c'est que les sages avis qu'elle contient, la réserve discrète et la grande prudence qu’elle recommande, soient mis en pratique. Il n’a pas droit à davantage,

Le délégué apostolique, de retour d’un voyage à la Californie, se rendit à l’ile de Terreneuve, où le changement brusque du climat lui fut fatal. Quelques jours de maladie l’emportèrent (4 août 1878).

Cette mort causa un deuil véritable dans l'Eglise, dont il était déjà, à son âge, un des prélats éminents.

Mais nulle part cette fin prématurée ne fut plus vivement sentie qu'au Canada, où sa présence avait déjà commencé à rétablir le calme et à causer un grand bien.

Il avait pleinement justifié le choix que Rome avait fait de lui pour accomplir l’œuvre de pacification qu'elle voulait réaliser au Canada. Nul doute qu'avec les hauts pouvoirs qui lui avaient été conférés, et en y joignant letact et l’habileté qu’il avait montrés, il ne fût parvenu, avec le temps, à régler, fortiter et suaviter, pour le plus grand avantage de l'Eglise et de l'Etat, les difficultés nées de causes irritantes, dont on lui avait confié la solution.

À cette nouvelle déplorable, M. Letellier et ses ministres catholiques adressèrent au Saint-Siège leurs condoléances sur la perte de cet auguste personnage, et témoignèrent en même temps leur dévouement et leur reconnaissance au Saint-Père, pour sa sollicitude paternelle envers l'Eglise du Canada. Ils exprimèrent aussi l'espoir de voir un successeur appelé à continuer l'œuvre de sagesse et de justice si bien commencée par Mgr Conroy.

Le Cardinal Nina, alors Secrétaire d'Etat, répondit de la manière la plus bienveillante, de la part de Sa

Sainteté Léon XIIT, par une lettre que nouz donnons

textuellement :

(Traduction) (4 A Son EXCELLENCE MoxsiEur L, LETLLLIER, LIEUTENANT-CCUVERNEUR DE LA PROVINCE DE Quésec.

Page 1