‹ Letellier de Saint-Just et son temps [microforme]Chapitre 12 sur 31 · EXCELLENCE · texte numérisé non relu

EXCELLENCE

& C'est pour moi une tâche bien agréable de pouvoir faire cenvaitre à Votre Excellence que le Saint-Père, auquel je me suis fait un devoir de référer le contenu de l'dresece que vous avez bien voulu me transmettre, en même temps que votre estimée lettre du 21 août dernicr, a accucilii avec unc satisfaction toute particulière les condoléances exprimées dans cette adresse, au sujet de la mort de l'illustre Prélat : Monseigneur Conroy, et l’hcnorable témoignage rendu, tant aux rarcs qualités dent il était doué, qu'aux services signalés dont l'Eglise Catholique lui est redevable dans le peu de temps qu'il est demeuré

duns votre pays.

“ Non moins agréables cnt été pour Sa Sainteté les sentiments de

sincère : {tachement ct de filial dévouement que Votre Excellence, de concert avec les ministres catholiques de la Puissance du Canada, a voulu, en cette circonstance, manifester envers le Saint-Siège, sentiments qui font voir le vifintérêt qui vous anime jour le plus grand bien ce notre sainte religion dans cette même Puissance.

& C'est pourquoi, le Saint-Père, bien reconnaissant de cette manifestation de bicnveillants scutiments, m'a chargé d'en faire, en Son nom, les plus vifs remerciments à Votre Excellence, ct par Elle à tous ct chacun des honorables ministres ci-dessus mentionnés.

& Quant à la demande relative à l'envoi d'un nouveau Délégué Apostolique, qui travaille à continuer l'œuvre commencée avec tant de succès par le regretté Mgr Conroy, Sa Sainteté m'a ordonné de la remettre à la Sacrée Congrégation de la Propagande, laquelle ne m nqueri pas de s’en occuper avec toute la maturité et toute la sollicitude qu'exigent la gravité ct l'urgence d’une pareille question.

& Je profite de la présente occasion pour assurer Votre Excellence ces sentiments de la considération la plus distinguéc, avec lesquels j'ai l'honneur d'être bien sincèrement,

“ De Votre Excellence, “ Le très dévoué serviteur, & L. CanpiNaz Nina.

“ Rome, 18 septembre 1878.

re

Mur Gilloolv, évêque d’Elphen, fut nommé en déceme bre de la même année, pour succéder à Mgr Conroy, comme délégué apostolique au Canada et aux Etats- Unis. Pour des raisons que nous ignorons, il ne vint pas en Amérique.

Malgré le mandemenc collectif des Evêques (11 octobre 1877), publié sous l'inspiration de Mur Conroy, le parti ultra-catholique de la Province: ne se tint pas pour battu. Il n’en continua pas moins à attaquer les libéranx dans la presse, en affectant toujours de les assimiler aux catholiques-libéraux. Cette perfide assinilation avait tant de prise sur l'esprit du peuple qu’ils ne voulaient pas cher un si bon moyen de le tromper à leur profit. Cette confusion d'idées a été tellement enracinée dans la population, qu’encore aujourd’hui de bons catholiques de nos campagnes n'oseraient pas voter pour un libiral, de peur d’être damnés.

Certains membres du clergé et un suffragant de l’Archevêque continuèrent à s’ingérer trop dans les élections politiques, cet firent aussi des tentatives pour faire modifier la loi des élections sur “ l’influence indue,” et même voulurent ressusciter le programme de 1871. La division éclata alors entre les évêques, mais la majorité des fidèles suivit la houlette du Métropolitain. Toutefois un certain nombre de membres du clergé et une faction laïque, sans se révolter ouvertement, de-

meurérent opiniàtrénent dans leurs préventions et leur

même hostilité contre le parti hbéral, Cette insubordi. nation continuant à persister, et s'étant même déclarée ouvertement, l'Autorité Pontificale infligea aux rebelles une réprimande foudroyante, par un décret de la Sacrée Congrégation de la Propagande en date du 13 septembre 1881.

On se rappelle encore la sensation produite par la promulgation de ce décret. Au grand désespoir des rebelles censurés et des conservateurs en général, ce doeument réhabilite devant l’Eglise le parti libéral du Canada.

Comme il est destiné à mettre fin à la guerre religieuse entreprise en ce pays contre les libéraux, nous croyons, vu son importance, devoir le rapporter en entier,

(Traduction) W À MONSEIGNEUR ALEXANDRE T'ASCHEREAU, Archevêque de Québec, “ Illustrissime et Révérendissime Seigneur,

“ Il est venu à la connaissance de la Sacrée Congrégation de la Propagande que, dans votre Province, certains membres du clergé et du corps séculier continuent à s’ingérer trop dans les élections politiqu 8, en se servant soit de la chaire, soit des journaux ct autres publications.

“ Il est également connu de la susdite $. Congrégation, que certain suffragant de Votre Seigneurie cherche actuellement à recourir au Parlement, pour faire modifier la loi des élections relativement à l’influcnce dite indue.

“ Or, pour ce qui concerne le premier point, je m'empresse de rappeler à Votre Seigneurie que, déjà en l’année 1776, la Suprême Congrégation du Saint Office a émané l'instruction suivante :

4 Il faut faire entendre aux Evêques du Canada que le Saint Siège reconnait parfaitement l’extrême gravité des faits rapportés par eux,

et qu'il y a à déplorer particulièrement le tort dont en souffrent l'autorité du clergé et le saint ministère. C’est pourquoi, afin 4e réparer de si grands dommages, il faut surtout en extirper la acine, Or, la cause de si graves inconvénients se trouve dans la division de ces Evéques entre eux, tant au sujet de la question politique qu'au sujet d'autres questions qui s'agitent en ce moment au Canada.

“ Afin donc de mettre un terme à ces dissensions si regrettables, il sera nécessaire que ces Evêques, de concert avec Monseigneur le Délégué Apostolique envoyé au Canada, s'entendent pour déterminer une ligne de conduite uiiforme, à suivre par tous et chacun d'eux à l'égard des partis poliiques.

“ Une autre cause des mêmes inconvénients se trouve dans l’ingérence trop grande du clergé dans les affaires politiques, sans sc sou- : cier assez de la prudence pastorale, Te remède convenable à cet excès de zèle, c’est de rappeler à ces Ev iques ce qui leur a déjà été recommandé par cette suprême Congrégation le mercredi 29 juillet 1874, à savoir que, à l’occasion des élections politiques, ils se conforment, dans leurs conseils aux électeurs, à ce qui se trouve décrété dans le Concile Provincial de 1368. Il faudra ajouter que l'Eglise, en condamnant le libéralisme, n'entend pas frapper tous ct chacun des partis politiques qui par hasard s'appellent libéraux, puisque les décisions de l'Eglise se rapportent à certaines erreurs opposées à la doctrine catholique, et non pas à un parti politique quelconque déterminé, ct que, par conséquent, ceux-là font mal qui, sans aucun fondement, déclarent être condamné par l'Eglise un des partis politiques du Canada, à savoir le parti appelé réformiste, parti ci-devant chaudement appuyé même par quelques Evêques.

“ Enfin, pour ce qui regarde l’objet principal des doutes proposés, à savoir quelle mesure il y à à prendre relativement aux catholiques qui, pour cause de prétendue ingérence indue du clergé dans les élections politiques, recourent au tribunal civil, on ne peut donner à ce sujet une règle générale aux Evêques, et il appartiendra en const quence à qui en a l'office, de pourvoir, dans chaque cas, à la conscience de celui qui a fait ce recours.

# Que les Evêques prennent donc les mesures nécessaires pour sauvegarder l'honneur du clergé, ayant soin surtout d'empêcher, autant que possible, que des personnes ecclésiastiques soient obligées de comparaitre devant le juge laïque

4 I] faudra enfin exhorter les Evêques à observer, par rapport aux affaires politiques, la plus grande réserve, eu égard particulièrement

au danger qu'il y a do provoquer à une guerre violente contre l'Eglise les Protostants, déjà inquicts ct irrités contre le clergé, sous prétexte d'ingér.nce induc duns les élections politiques

“ En outre, il faut faire en sorte que le clergé évite toujours de nommer les personnes en chaire, encore bien plus si c'est pour les discréditer à l'occasion des élections, et qu'il ne sesurve jamais de l'influence du ministère ecclésiastique pour des fins particulières, si co n'est lorsque les candidats pourraient devenir nuisibles aux vrais intérêts de l'Eglise.

“ Conformément à cette instruction, Votre Seigneurie doit faire connaitre sans retard à tous ses suffiagants, au clergé et à tous ceux quo cela concerne, que c'est l'intention du Saint-Père que les susdites prescriptions du Saint-Ofi2c soicnt rigorreusement observées.

“ Pour ce qui a rapoo:t au sscond point, Votre Seigneurie devra notiti:r à chacun des suffragants, de lu part de Sa Saintcté, que chacun des Prélats individusllement ait à s'abstenir d'agiter ou de faire agiter, soit dans le Parlem ont, soit dans la presse, lu question de da la iodiisation d2 la loi concernant li dite influence indus. Que s'il acrivait un: époqu: où los évêques réunis jugeassent tous ens:mble que L: temps opoortun est venu de faire la susdite demande, ils devront d'abord recourir à cotto Sacrée Congrégation, pour en recevoir les instructions conuvenables,

& Dans cette pensée, j2 prie le Ssigneur qu'il vous prodigue tous les biens.

& Rome, Palais de la Propagande, L:3 septembre 1351.

“ De Votre Seigneurie, & Le très affectionné serviteur,

4 JEAN CARDINAL SIMÉONI, & Préfct,

& I. Masorri, “ Secrétaire.”

Afin de dessiner encore plus nettement les choses, si c’est possible, l’Archevêque de Québec en promulguant ce décret par la voie des journaux, écrivit, le 10 octobre 1881, au journal Le Canadien, qui avait embrassé chaleureusement la défense du clergé dans son ingérence dans les élections, de publier le document

sans commentaire ou discussion, “ Maintenant que le “ Souverain Pontife à parlé,” ajoute cette lettre, “il “est du devoir de tout catholique sincère d'accepter sa “ décision avec respect et pleine soumission.”

On remarque, dans la lettre de l’Archevêque, qu’il appuie spécialement sur la fausse interprétation donnée aux documents de la Cour de Rome contre le libéralisme, et appliquée perfidement aux libéraux-canadiens,

“ A cela, dit-il, se rapportent les paroles suivantes de son Eminence, sur lesquelles j'attire spécialement votre attention, parce qu’elles tendent à faire disparaître une équivoque dont on a abusé trop souvent : “ L'Eglise, en “condamnant le libéralisme, n'entend pas frapper tous “et chacun des partis politiques qui, par hasard, s’ap- “pellent libéraux, puisque les décisions de l'Eglise se “rapportent à certaines erreurs opposées à la doctrine “catholique, et non pas à un parti quelconque déter- “miné, et que, par conséquent, ceux-là font mal qui, “sans autre fondement, déclarent être condamné par “Eglise un des partis politiques du Canada, à savoir “le parti réformiste, parti ci-devant chaudement ap- “ puyé même par quelques évêques. ”

“II faut aussi éviter d'entraîner ou de mêler le clergé dans des questions où son autorité et son ministère pourraient avoir à souffrir”...

On aurait pu croire que la cause était terminée pour des catholiques : Roma locuta est, causa finita est.

Point du tout. Il y eut en certains endroits une résistance publique, et l'on remarqua surtout la résistance passive, employant cette force d'inertie qui se cache ct craint de se montrer au grand jour, La cause était jumelle de celle connue sous le nom de ‘“ question universitaire,” également décidée contre les vues du même parti. Perdre les deux procès à la fois avait suffoqué les ultra-catholiques qui s'étaient érigés en directeurs de l’épiscopat. I] fallait, comme autrefois les Jansénistes, en appeler au Pape mieux informé. On l'avait trompé, disait-ou, on avait acheté les congrégations romaines, suborné les cardinaux avec des dîners, ete., etc.

Ce n’est là qu’une partie des injures à peine croyables lancées contre la Cour de Rome, par des fanatiques que le désappointement et le dépit rendaient furicux, En un mot, le désordre alla si loin que l'Autorité Suprême dut intervenir de nouveau, et imposer silence aux révoltés.

Pour quiconque connaît les lenteurs de la Cour Romaine, qui marche, comme on dit, avec des souliers de plomb, et sa diplomatie, qui est sans contredit la première du monde, il y a lieu d’être étonné de la voir si prompte à atteindre les coupables, et si brève et sévère dans la forme de son langage. Elle voulait en finir par un ordre sans réplique. Nous citons ce document en entier, pour ne pas en atténuer la portée. Il est adressé à l’archevêque de Québec. ’

« Illustrissime et Révérendissime Seigneur,

“ Le Saint Père a appris avec déplaisir que certains catholiques de ü votre province cherchent à fomenter encore des diss-nsions, soit par “rapport à l'ingérence indue dans les élections politiques, soit par “rapport à la succursale de l'Université Laval, établie à Montréal, & Pour lever donc tout doute à ce sujet, et pour mettre fin une fois & pour toutes aux dissensions susdites, dans l'audience du 22 courant, “Ila de nouveau ordonné d'écrire à Votre Seigneurie, que c'est sa “ volonté expresse qu: l'on observe rigoureusement les deux décrets & donnés par sa Suinteté sur les dites questions, en septembre dernier, li Que du reste, les personnes qui se disent défenseurs de Montréal et “ qui restent encore à Rome, * le font contre la volonté du Saint-Père, “ et abusent ainsi des circonstances politiques actuelles.

“ Après avoir fait connaître ces choses, je m'offre à vous de tout “cœur.

“ Rome, de la Propagande, :1 décembre 188i.

“ De votre Seigneurie, “ Le très dévoué serviteur, & JEAN, CARDINAL SIMÉONI, « Préfet, &J, Massori, Secrétaire,”

Il faudrait ne pas connaître l'esprit norman 1 qui fuit le fonds du caractère canadien, pour croire que les récriminations ont cessé depuis ces décisions.

Mais pour quiconque voit clair, il est évident que cette question est désormais morte, et que c’est en vain qu'on cherchera à la réveiller.

Cette répression dans le clergé a été entrevue de loin par M. Letellier, à l’époque où son ingérence s'est fait le plus sentir contre lui. Ce qui le faisait combattre avec un courage indomptable, c’est qu’il avait la certi-

* En Canada, il n’y ava't pas à se méprendre sur le nom des personnages ainsi indiqués.

tude d’un triomphe final, sinon pour lui-même personnellement, du moins pour son parti. Ce triomphe, ilne l’a pas vu de son vivant, mais il a pu l’annoncer d'avance, avec ce coup-d'œil sûr qui lui faisait rarement défaut.

Le temps et la réflexion apaiseront ces divisions, et ramèneront à un état normal les rapports entre le régime sacerdotal et le régime constitutionnel implanté au Canada. Toute époque de transition renferme en soi une crise. C’est celle que l’on vient de subir. En effaçant l'esprit de parti, on peut, avec la modération, la yrudence et la tolérance indispensables dans notre état social actuel, assurer l'harmonie et la véritable entente

qui doit exister entre les diverses autorités.

Ds cé ss.

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