Letellier de Saint-Just et son temps
Il n'y a pas d'hommes politiques, depuis Papineau, qui aient soulevé autant d'agitation dans notre pays que M. Letellier de Saint- Just.
11 n'y en a pas eu non plus qui ait été plus violemment attaqué, ni plus vaillamment défendu.
L'acte du 2 mars, appelé le coup d'Etat, qui a mis fin à sa vie politique, quelque jugement qu'on en porte, n'a pas eu seulement un grand retentissement, mais une influence décisivesur la politique coloniale de l'Angleterre et sur celle du Canada.
G PEÉFACE
Un membre du parlement anglais, qui occupe un rang distingué parmi les écrivains de son pays, M. Justin McCarthy, dans son Hislory of oitr own timesy a apprécié la destitution du lieutenant-gouverneur de Québec, et la nouvelle position qu'elle a faite à l'Angleterre vis-à-vis du Canada.
Après avoir fait le récit du coup d'Etat, l'auteur ajoute : " Lord Lorne objected (to the " dismissal) on the ground that though a " Governor-General appointed a Lieutenant- " Governor on the advice ol his ministers, the " removal of a Lieutenant- Governor was a " matter for his personal décision. This point " seemed to be authorized by th : words of the '• Dominion act, but an appeal from Lord " Lorne to Sir Michael Hicks Beach, tlie " Colonial Secretary, received a reply couns- " elling the Governor-General to give way to " his ministers. Thus the Impérial Govern- " ment withdrew from the rep ; on of
" the Crown ail but the meerest semblan :e ^i " anthorii y. and made him what i he
" should be, but certain')- was not inten le 1 t > " be at the Lime the confe I :rati m was i irmed,
" thè figure-head of th Dominion, the mouth " pièce for th • utterances ot the Can idian " législature. Acting upon the advice of " the Colonial Secretary, Lord Lorne gave " way, M. Luc Letellier was removed, and " with him went the last pretension t. and
'• to rule her North A nerican Colonies."
Comme on le voit, la destitution de M. Let liera marqué une évolution ians la politique anglaise en ce pays. On n'a voulu frapper que le lieutenant-gouverneur de Québec, et du coup, sans le prévoir, on a décapité le rej rés ntant de la Reine, dans la personne lu a quis de Lorne. Le coup d'Etat du 2 mars 1X7S a pris les proportions d'un événement, et e t devenu une date historique à laquelle M. Letjliier a attaché son nom.
Homme tout d'une pièce, moulé sur l'antique, M. Letellier avait embrassé, en entrant dans la vie publique, une opinion dont il n'a jamais dévié jusqu'à la fi 1 le sa vie. Fort de cette idée, à laquelle il croyait comme à un dogme, parce qu'il y voyait l'avantage de son pays, il lui a lo ijo 1rs su ^ordonné son avenir,
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et l'a poursuivie avec une ténacité sans ('gale, sacrifiant tout pour la faire triompher.
Malgré l'acharnement des passions politiques, il y a deux choses que ses ennemis ne lui ont jamais contestées, c'est sa sincérité dans ses convictions et son désintéressement. Dans notre siècle, où ces qualités deviennent de plus en plus rares, sa vie offre, sous ce rapport, un grand enseignement pour les générations à venir. Elles apprendront de lui que c'est par là qu'on force l'estime et qu'on impose le respect. Là est le secret de son influence et du prestige dont il jouit encore. C'est dans sa conviction qu'il a puisé cette énergie indomptable qui l'a porté à la tête de son parti, et aux plus hautes dignités auxquelles nos hommes publics puissent aspirer.
Le premier journal conservateur vie Montréal, La Minerve, qui l'a toujours vaillamment combattu lui a rendu ce témoignage avec une franchise qui l'honore : '' Le. revers, «.lit ce "journal, ne l'empê :haient pas de se lancer " dan.: la lutte avec une ard :ur toute nouvelle. " Nature de fer, il ne parut jamais connaître '• le découra^em • it, et fut, pour les conserva-
" teurs de Québec, l'un des ennemis les plus " entreprenants, les plus opiniâtres et les plus " formidables qu'ils aient jamais rencontrés. " A ce titre, il ne laisse pas à proprement " parler de successeur dans les rangs de son " parti. Il a toujours agi depuis 1S60 comme '" le chef du parti libéral au Conseil Législatif, " puis au Sénat, lors de la confédération. Il a " déployé, en cette qualité, une connaissance " de la politique et une habileté plus qu'ordi- " naires."
L'année dernière, un des ministres du gouvernement de Boucherville, que le coup d'Etat a fait descendre du pouvoir, l'Honorable J -A.
Chapleau, dans un banquet semi-officiel donné à Montréal, a eu le courage de dévoiler le fond de sa pensée et de faire l'éloge de M.
" Je l'ai combattu dans le temps, dit-il, assez
" carrément pour qu'il me soit permis de rendre
"justice aujourd'hui à la mémoire d'un homme
" qui fut un grand patriote."
M. Letellier a eu à souffrir plus qu'aucun
autre des persécutions religieuses que le parti
libéral a eu trop longtemps à supporter, et au moyen desquelles on a espéré écraser l'un et
l'autre. Comme un des chefs de ce parti, c' a sur lui qu'ont étt dirigés les plus re loutables assauts, les plus injustes accusations. Il n'y a répon lu qu'en apportant autant de fermeté à ses convictions religieuses qu'à ses convictions politiques. On a voulu, pour ainsi dire, le mettre hors de l'Eglise malgré lui, il y est rest : sans ostentation comme sans faiblesse. Son intégrit , sa vie privée irréprochable, les princip s sincèrement catho iques d ins les |u ils d s'appliqua à élever sa famille, et lient d :s r '■pons :s sans réplique. 11 a déconcerté l'att ;nte de ses détracteurs par sa mort chrétienne.
Déjà souffrant des premières atteintes du mal qui devait l'emp >rt :r, l'annonce de s i destitut on fit son arrêt de mort ; c'était la ruine de sa famille. Il n'en fit rien paraître; mais les efforts qu'il déploya, pour voiler à ses enfants les soucis qu'il renfermait en lui-même, précipitèrent sa fi 1.
11 n'a pas eu la consol I io t. avant d : mourir, Jc voir la réhabilitation du parti libéra! par la
plus. haute autorité qui soit sur terre. Il n'était plus qu ui 1 sont arrivés les décrets de Rome. Cette justification, qu'il avait tant désirée, s'est faite sur sa tombe.
Aujourd'hui que le calme commence à se rétablir autour de son nom, le temps est venu d'étudier sa vie. Notre tâche est de la dégager des excès d'hommage et d'injure, de louange et de calomnie, qu'ont suscités les préventions et les préjugés qui accompagnent toujours les grandes luttes.
Nous allons essayer de l'écrire, sinon avec le talent, du moins avec l'impartialité de l'historien, en ayant toujours devant les yeux cette pensée dj Guizot, que nous avons prise pour épigraphe : '• Il ne faut flatter person 1 ;, pas " m lune son pays."
Notre b it est d'être utile en offrant à n >s concitoyens le spectacle, d'abord d'une vie privée sans tache, où la force et la vaillance s'allient aux sentimens tendres et affectueux delà famille; pals celui de l'homme public, mêlé aux affaires les pins imp >rtant •-> de s m temps, dont la solution fournit un en
ment pratique, propre à faire éviter les fautes que nous tâcherons de signaler.
Nous nous efforcerons de ne pas offenser les personnages vivants, notre intention étant de ne blesser la susceptibilité d'aucun de ceux qui ont éti mêlés à ces récents événements.
Si quelques-uns d'entre eux se croient froissés, nous les prions de se rappeler que la simple narration des faits, écrite de bonne foi, pour découvrir la vérité, toute la vérité et riea autre chose que la vérité, ne saurait par ellemême les blesser. Ce sont les faits alors qui témoignent, et non l'historien.
Québec, 15 décembre 1 — 1.