CHAPITRE DOUZIÈME
Caractère de l'homme privé chez M. Letellier.
Nous avons montré M. Letellier dans sa vie publique, et nous avons fait connaître ce côté de son caractère. En le faisant voir dans sa vie privée, et en citant quelques traits de l'une et de l'autre, nous achèverons de le peindre.
Luc Letellier de Saint-Just était un homme tout d'une pièce : tel on l'a connu à son début, tel il s'est montré dans tout le cours de sa vie. Il ne s'est jamais démenti dans les trente ans de sa carrière publique, et on l'a vu tomber sans ployer. Rien de faible et de puéril en lui : il était mâle en tout. S'il a dû céder parfois à des nécessités de parti, subir des exigen politiques, inséparables de la vie publique dans notre système actuel, il ne s'est jamais laissé dominer par elles, ni conduire par des vues personnelles ou vénales. En deux occurrences, si nous sommes bien informé, il remit son portefeuille de ministre.
L'époque où M. Lctellier a fait son entrée dans le monde était grave et solennelle, et laissa une forte empreinte dans tout son être. Des événements orageux chargeaient de plus en plus l'horizon, et éclatèrent bientôt dans la rébellion de o7-38. Les cris de liberté et les aspirations républicaines venant de tous côtés, éveillèrent son ardeur de jeune homme; mais il sut la contenir dans les bornes de la légalité, mieux inspiré en cela que plusieurs qu'il devait rencontrer plus tard, tt qui se laissèrent entraîner dans la tourmente révolutionnaire, tels que Bouchette, Drolet, Cartier et tant d'autres.
Comme les jeunes gens de son temps, entre autres J.-C. Taché, Letellier endossa le capot d'étoffe du pays, mais sans faire appel aux armes. Son grand oncle maternel, enrôlé dans les rangs des patriotes, avait été fait prisonnier, sur l'affût de son canon, à Chambly. Le vieillard, relâché par une protection secrète, demeurait depuis lors caché chez un de ses neveux à la Eivière- Ouelle. Son exemple et ses récits allumèrent le patriotisme dans le cœur du jeune homme, déjà ouvert aux belles et grandes illusions qu'inspirent les héros de l'antiquité grecque et romaine, et dont sont imbus les collégiens.
Façonné à cette première école, Letellier devint un démocrate ardent et convaincu. Il demeura, en avançant dans la vie, de plus en plus inflexible dans la fer-
meté de ses idées et de ses principes, et inébranlable dans ses convictions politiques. Ses tendances l'inclinaient vers la démocratie, et par contre il répudiait le prétendu droit divin d'hérédité ; vrai fils de la libre Amérique, il s'indignait de l'arrogance du mot de Louis XIV, " L'Etat, c'est moi." Partisan du suffrage populaire, il ne manquait jamais l'occasion d'affirmer que le peuple est le canal ou le moyen naturel par lequel Dieu communique son autorité à la société.
S'il en avait eu le choix, il aurait préféré la forme républicaine à tout autre genre de gouvernement, et il s'étudiait à trouver l'image d'une république à travers l'ombre de royauté qui plane encore sur la constitution de l'Angleterre.
On se demande maintenant pourquoi M. Letellier n'a pas pris part au mouvement pacifique vers l'annexion aux Etats-Unis, qui eut lieu en 18-48 à Montréal, et où figurent bien des noms qu'on est surpris aujourd'hui d'y rencontrer. Tout ce que nous savoir, c'est que, deux ans plus tard, Le Journal de Québec déclarait ouvertement, au sujet de l'élection dans Kamouraska, en janvier 1851, que M. Letellier n'était pas annexioniste, et nous n'avons pas pu découvrir qu'il le fût devenu depuis.
Les luttes et les fréquentes défaites qu'il eut à subir trempèrent de plus en plus ce caractère d'acier, et firent grandir son courage. Il se préparait d'avance pour de
nouveaux combats, avec une détermination froide, concentrée et implacable.
Peu ou point d'hommes dans la vie politique, autour de lui, ont lutté hardiment comme il l'a fait, pendant une longue suite d'années, seul, sans ressources pécuniaires, soutenu uniquement par la ténacité de sa volonté, et sa confiance dans le sentiment populaire.
Toujours le même, M. Letellier supportait bravement la perte d'une élection, et endurait avec non moins de calme et de résignation la gêne et les privations domestiques qu'elle entraînait. Le r-es angusta domi, dont parle Horace, prit place à son foyer et s'y hébergea longtemps. Mais l'ennui, la mélancolie et la tristesse, en étaient bannis par sa jovialité, et par la présence d'une femme douce, aimante, d'une humeur sans pareille, et toujours contente, quelque dure que fût la journée. Ceux-là seuls qui ont passé par ce creuset d'épreuves, peuvent apprécier la constance d'âme que requiert une telle situation, pour ne pas se laisser abattre. Combien en a-t-on vu d'autres, en face de cette noble mais longue pauvreté, défaillir dans la même carrière sous une étreinte bien moins forte, et succomber à l'appât de l'or, d'un emploi, d'une simple bouchée de pain! Allonsnous les compter ces transfuges ? N"on ; nous ferons comme M. Letellier, nous les passerons sous silence. Il méprisait trop ces cœurs mous et lâches pour s'en occuper, 11 trouvait plus noble d'attendre son jour, en
faisant contre fortune bon cœur. Dans ces temps de gêne, il se confiait à l'indulgence de ses créanciers, qui ne lui a jamais fait défaut. C'est à cette longue et rude école qu'il avait appris à être parcimonieux des deniers du peuple : économie dont se moquaient plus tard les sou tireurs de comptes publics, qui lui reprochaient, avec ironie, d'avoir conservé sous ce rapport les petites idées étroites d'un notaire de campagne.
Un trait inconnu de son noble désintéressement et de sa délicatesse en fait de lucre, mérite d'être rapporté.
En 1875, pendant qu'il était ministre, il continuait d'exploiter en société avec le Dr T... et A. C... une pêcherie aux marsouins à la pointe de la Rivière-Ouelle. Le produit abondant de la pêche, consistant en une huile alors recherchée pour les chemins de fer, fut vendu par ses associées à Y Intercolonial, pour le compte du gouvernement fédéral. Aussitôt qu'il apprit ce marché, il renonça à sa part de prolits, se montant à un peu plus de SI 000, et l'abandonna à ses 11 ne voulait participer en aucune manière à un contrat fait avec le gouvernement. Cette délicatesse l'eut paraître excessive à quelques-uns : niai- elle entre dans l'esprit de la loi qui règle sagement cette matière.
L'argent, ce grand mobile des actions humaines, ne le tentait pas. Aussi AI. Tarte, un de ses ennemis les plus acharnés, n'a pu s'empêcher de s'écrier sur sa tombe : " Lui n'était pas de la race des vende iscience
n'était pas à l'ench
M. Letellier s'était dit résolument que l'homme, après
tout, n'a qu'un nom à laisser derrière lui sur cette terre, et il y tenait.
Vivant ainsi sans s'enrichir, ou plutôt en sacrifiant son aisance et son confort, pour poursuivre sans relâche sa carrière politique, il n'a guère laissé à ses enfants que le modeste patrimoine de sa famille, une réputation privée sans tache, et un souvenir durable dans l'histoire de son pays.
On ne saurait laisser dans l'oubli un acte continu de bienfaisance qui l'honore, et qui rappelle nos anciens Canadien?.
Malgré sa nombreuse famille et ses ressources appauvries, il adopta en 1861 et il éleva deux petites nièces laissées orphelines et sans moyens, par la mort de M. et Mme Laurent, survenue à un jour d'intervalle.
On connaîtra davantage M. Letellier et l'intérieur de sa famille, par le trait charmant que nous allons citer, que bien des femmes hésiteront à croire, à cause du sacrifice de vanité féminine qu'il renferme, et qu'elles seules peuvent apprécier.
Un jour les jeunes filles reçurent en cadeau de leur père cinq robes de même prix, mais de patrons différents. LTne parente qui se trouvait là fut appelée à se prononcer sur le choix de la plus belle. A peine l'eut-
elle indiquée que les demoiselles Letellier s'empressèrent de l'offrir à leurs sœurs d'adoption.
Voilà ci mment le père avait formé le cœur de ses
enfants.
D'un esprit froid, calme, réfléchi et méditatif, d'une conception nette, claire et déliée, M. Letellier parvenait, dans ses luttes électorales et ses joutes en jailement, à saisir avec une sagacité surprenante les plans de ses adversaires pour les déjouer. L'étendue de son esprit et sa pénétration allaient au-devant des événements, et sans les faire naître, il s'y préparait pour en tirer parti, cherchant à deviner la fortune, " qui s'en " réserve néanmoins deux secrets, l'époque et les *' moyens." *
Ses adversaires, en s'apercevant qu'il était au fait de leurs menées ou de leurs intrigues, le trouvaient trop habile, et le faisaient passer pour retors et intrigant.
Dans les intervalles de trêve qui lui survenaient, après ses campagnes électorales, il entrait dans un iepo3 voisin de l'indolence. Il devenait alors gourd, flâneur, et musard, et négligeait les petits détails de la vie usuelle. Bâcler une affaire, exécuter un projet, oui ; rédiger un acte, fort bien ; mais peste de la copie, des matil secondaires et de routine. 11 allumait sa pipe et fredonnait une chanson, en remettant ces détails au lendemain.
• A'tniià) du Maifttt.
Sun séjour à la campagne, où l'activité des villes manque à l'homme de profession libérale, avait déteint sur lui, et marquait de rouille çà et là cette nature Lardée de fer.
On doit dire que son temps a été trop absorbé par les intérêts de la chose publique, et qu'il aurait pu l'utiliser plus avantageusement pour son bien-être et celui de sa famille. S'il mérite un reproche, on pourrait l'accuser d'une certaine incurie à cet égard.
Il est facile de concevoir, qu'un homme aussi désintéressé n'ait pu tolérer les "rings" qu'il voyait se former entre certains députés, et qu'il n'ait pas manqué, dès qu'il s'en fût aperçu, de mettre en garde son premier ministre, M. de Boucherville.
Letellier avait le cœur haut, l'esprit fier, disposé à condescendre, mais trop raide pour se courber. Il ne savait pas user de ces tempéraments et de ces ménagements, trop voisins de la fourbarie et du mensonge, qui font les habiles dans l'art de gouverner. Harassé par des luttes continuelles, il lui échappait d'être frondeur et caustique, et il manquait de cette prudence cauteleuse qui s'observe, et prévient les adversaires avant de les gagner. Il se fiait trop à la justice d'une cause, à la persuasion de la logique, et à son adresse pour amener les esprits à ses vues par la seule force du raisonne-
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ment; comme si les hommes de parti voulaient se laisser convaincre à l'encontre de leurs idées préconc,
Les traits acérés qu'il décochait parfois à l'adresse personnelle de quelques membres du clergé, là où il voyait des abus, ne pouvaient qu'envenimer ce corps contre lui. Ce ne fut qu'à la longue, après avoir élé mieux connu, qu'il parvint à rallier à lui et à sa c; un certain nombre parmi les pins éclaires d'entre eux, qui, d'admirateurs de ses talents, devinrent Bes chaleureux amis.
Sir Gecrge-E. Cartier, le pins grand adversaire de M. Letellier, était plus habile, plus adroit et plus souple pour gagner les hommes. Il savait se créer des partisans dévoués en politique, possédant à merveille l'art d'amener des conversions plus ou moins inti Car il trouvait beaucoup plus simple, disait-il, de guer un député qu'un comté.
Comme ce personnage est une des figure» les plus marquantes de l'époque qui nous occupe, nous allons l'examiner de plus près.
D'abord, rectifions une erreur biographique qui le fait. descendre de Jacques Cartier, le découvreur du Canada. Celui-ci est mort sans postérité a Limoïlou, près Saint- Malo. * A défaut du fameux marin, on a réclamé, pour
* En 1867, nous avons visité, < o vue de recherches hisl riques, Lhnoïlou et l'ancienn • habitation du célèbre navigateur, que l'on désigne aujonrd nui sons le nom de Portes-Cartier. Cette propriété appartenait
alors à uu négociant de Etenm . cjir' nous n'avons pu rencontrer.
la famille Cartier, une descendance d'un de ses fr< Ceci est possible, mais non établi. L'ancêtre connu de Sir George- Etienne Cartier était de Pruillé (Pruïer), 1> iurg situé sur la Mayenne, département de Maine-et- Loire, diocèse d'Angers. Cet ancêtre habitait une des dépendances du château de La Noraie, dans la paroisse de Pruillé ; il était laboureur sur une des fermes appartenant au château, et passa au Canada avant la conquête.
George-Etienne Cartier naquit à Saint-Antoine, Rivière-Chambly, le G septembre 1815, environ cinq ans avant M. Letellier. D'un caractère vif, bouillant, il se jeta avec ardeur dans la tourmente de la rébellion de 37-38. 11 était présent à l'engagement qui eut lieu au village de Saint-Denis, d'où furent repoussées les troupes commandées par le colonel Gore. Après la délaite de Saint-Charles, voyant la résistance inutile, il passa la frontière, dans la crainte d'être appréhendé. Lorsque les troubles fuient ; paisés, il revint prendre sa place au barreau de Montréal, où il avait été admis avant sa majorité, si l'on s'en rapporte à ses biographes. Son retour fut dû à une intimation officieuse des autorités canadiennes, l'informant qu'il ne serait pas molesté s'il n'y donnait pas lieu. Cartier se distingua bientôt dans sa profession, et monta au premier rang. Eu 1S48 il fut élu à Verehères, et il a continué depuis à occuper la place la plus éminente parmi les canadiens-français
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en parlement, depuis 1S54. Quoique proposé alor3 comme président de l'Assemblée Législative, il fut néanmoins supplanté par M. Sieotte, sur la proposition de M. A.-A. Dorion.
Sans être éloquent, M. Cartier était clair, serré et persuasif dans son argumentation ; il n'annonçait aucune prétention à l'élégance ou à la pureté dans sa diction. C'était ce qu'on appelle agood débuter : il avait le genre parlementaire anglais, qui n'admet pas les discours académiques.
Doué de talents remarquables, actif, énergique, entreprenant, dominateur, il exerça une influence directe et personnelle sur la députation française, plus que nul autre de son temps. Une fois qu'il avait enrégimenté ses partisans, il n'y allait pas par quatre chemins pour fouetter et mettre en ligne les récalcitrants ou les méticuleux. " Ce n'est pas, leur criait-il sans vergogne, " quand j'ai raison que j'ai besoin de votre vote, tout " le monde alors est avec moi; mais c'est quand j'ai " tort."
Ses manières, rudes abruptes et parfois cassante-, dont il se corrigea dans la suite, n'étaient pas endurées par tout le monde.
Un jeune homme qui débutait au barreau à Québec, ayant eu à transiger une affaire de milicien pendant que Cartier occupait le ministère de la milice, lui donna en présence d'un vétéran de 1812, nue leçon de savoir-
vivre qui dut l'humilier profondément, et qu'il eut à subir.
Jamais il ue pardonna au jeune avocat, mais il eut le lion sens de profiter de la leçon. I] devint courtois et même empressé ; et lorsque après la Confédération il parut à la cour à Osborne, on remarqua que ce canadien avait conservé les anciennes manières d'un marquis du 18ème siècle.
Cartier apprécia de suite la valeur de M. Letellier, et il aurait bien désiré le gagner à sa cause. Il lui fit des avances gracieuses, même des caresses. Mais M. Letellier n'entendait pas de cette oreille ; cependant il n'eût tenu qu'à lui, comme à tant d'autres, d'avancer sa fortune, s'il eût voulu entrer en compromis. Une fois convaincu de l'inutilité de ses démarches, M. Cartier lui déclara une guerre ouverte, et déploya toutes ses forces pour l'abattre et l'écraser. Cette guerre dura toute sa vie. Il tenta même de l'exclure du Sénat lors des nominations faites en 1867 par la Couronne, et ce ne fut que par l'insistance de Lord Monck que M. Letellier fut nomme sénateur.
Cartier, à l'opposé de son collègue Sir John A. Macdonald, était vindicatif. Celui-ci, jovial, bon camarade, palliait par sa bonhomie la rudesse du son collègue. Leur allianee étroite a fait leur force, et par elle ils ont réussi à dominer lus destinées du Canada {tendant longtemps.
Cartier était un habile politicien, et un homme d'Etat capable, patriote et canadien-français avant tout, même avec jactance. Quoiqu'il ait dit de lui-même qu'il était un anglais parlant français, cette expression ne doit s'entendre que comme une affirmation exagérée de sa loyauté à .l'Angleterre. Ses vues étaient larges, el conduite, sauf l'ambition de gouverner, était désintéressée ; c'est-à-dire qu'il a peu amassé, pour lui-même de ses émoluments comme ministre, et de sa clientèle, qui était lucrative. Ses dépenses pour se maintenir comme homme public ont dû être constantes et élev car ses goûts peu dispendieux et sa famille peu nombreuse ne pouvaient guère absorber tous ses revenus.
Si l'on ajoute à ses ressources privées les sommes considérables qu'il a prélevées de ses amis politiques et de ses partisans, parmi lesquelles les avances obtenues de Sir Hugh Allan en 1872, étaient loin d'être les premières, on voit qu'il possédait des avantages qui manquaient complètement à M. Letellier, et qu'il pouvait subvenir amplement à ses dépenses d'élection et à celles de ses amis.
En sa qualité de ministre et de membre de la noble profession du barreau, Sir George Cartier mérite d'être blâmé à un double poinl de vue. Il n'aurait pas dû exercer ces deux fonctions àl'égard de la compagnie du Grand-Tronc, dont il est demeuré trop Longtemps l'avocat salarie. Chacun sait que cette compagnie a reçu,
par son entremise et son influence, des subsides considérables, des divers ministères dont M.Cartier faisait partie. Il s'est mis par là dans la fausse position de servir deux maîtres à la fuis. 11 eût fait preuve d'un noble désintéressement en optant pour l'un ou pour l'autre.
Après les services réels et importants que M. Cartier a rendus à son pays, il est pénible de rappeler ses derniers jours, passés loin du sol natal, dans les douleurs physiques, et plus encore dans les angoisses morales. Sa défaite à Montréal l'avait humilié, et il s'en prenait à l'ingratitude de ses concitoyens. Sir George subit alors la peine du talion. Il avait de tout temps tiré parti de l'influence du clergé, et avait contribué plus que tout autre à la rendre prépondérante en politique. Elle se tourna contre lui à la dernière heure, et se montra plus puissante que tout l'or et les engins de corruption de Sir Hugh, quand l'évêque de Montréal soutint M. Jette, et assura son élection. Traduit devant le tribunal d'enquête de son pays, Sir George-E. Cartier mourut sous le coup d'une accusation pendante contre lui, et dont il alla répondre devant le juge suprême.
Pour la gloire de son nom et celle de son pays, Sir George aurait dû mourir un an plus tôt, et jeter au feu le testament ab irato qu'il a laissé après lui. *
* •• Un ami de Montréal nous a transmis, à notre demande, les extraits suivants du testament de Sir ienne Cartier, fait et passé devant M.tre Théodore Doueet et son collègue, John Elder
Ses complices daDS la malheureuse affaire du Pacifique viennent de lui élever un monument qu'ils appellent national. Un observateur éclairé et impartial n'y voit qu'un sépulcre blanchi par ceux-là même qui, tombés dans la même faute que lui, veulent ainsi la couvrir. *
Isaacson, notaires publics, à Mondial, déposé pour enregistrement, et enregistré au bureau d'enregistrement de Montréal, le mardi 24 juin 1~;:',.
" L'an mil-huit-cent-soixante-éix, le douzième jour de novembre, en présence des notaires soussignés, a comparu ( mne Car-
tier, etc. . ., Lequ -1 nous a requis de recevoir le testament ci-dessous :
u 1° Je recommande mon âme à Dieu, etc ....
" 2° J'ordonne le paiement des dettes, etc.
" 3° Je désire être inhumé à Saint Antoiiu de Verchères, etc., Montréal.
" 4" Je lègue à mes sœurs, etc.
" 5° id. id. etc.
" Je lègue au curé de Saint-Antoine, etc.
"7° Jedonneet Lègue à Demoiselle Luce Cuvilliers, delà cité de Montréal, fille majeure et usant tic s s droits, pour être empli comme elle l'entendra, et à la condition qu'elle fera dire vingt-* inq messes basses pour le repos de mon âme, par les prêtres du Ë naire de Saint-Sulpice de Montréal, la somme de cent cinqn louis, la priant, en autant qu'elle le punira, de donner bon avis à mes deux filles, o à mes exécuteurs el fidéi-coimnissaiies dans l'intérêt de mes filles, m'étanl convaincu, d'après ce que je connais d'elli d'après La sa ise el la prudence dont elle a l'ait preuve dans l'èdu< ation de su nièce Mlle Symes, qui avail été comm
• L'hist pter ions Les i tenus dans I o
fun bredi -K Cartier, prononcée par un de nos préla
plus diatin ueest comme celui des êpitapnes.
et ne contient que des t . par rapport aux épuapbes,
le proverbe que L'on connaît.
Sir George-E. Cartier a gravé lui-même son nom dans l'histoire du pays. Pendant vingt-cinq ans, il y a occupé le premier rang parmi ses cointemporains, et pendant les vingt dernières années de sa vie, il a guidé les destinées du Canada avec son ami et collègue Sir John A. Macdonald. Tous deux ont dominé en grande partie par le support de la Province de Québec. La preuve de leur commune habileté a conduire les hommes, se trouve dans le fait que l'un d'eux, grandmaître des Francs- Maçons, et orangiste, ait été soutenu et adulé, pendant trente ans, comme premier chef par la cathoiiuate province de Québec. Sir John-A. Mac-
ses avis, en ce qui concerne mes ailes, pourront leur être d'une grande utilité.
'• 8° Je donne tous mes biens à titre de hdéi-commis au Supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice. mon frère Côme, F. P. Pominville, mou associé, et Maurice Cuvillier, etc., à charge de payer à chacune de mes deux tilles une rente annuelle égale au tiers de nies revenue.
" !) ' Mes exécuteurs testamentaires, en cas de résignation ou de décès de l'un d'eux, auront le droit de nommer un remplaçant, à condition qu'ils choisiront un membre de la famille Cartier, et aussi a condition que telle personne ne sera ni parente, ni alliée de la famille Fabre. c'est-à-dire de la famille de mon épouse, Hortense Fabre, soit du coté paternel, soit du côté maternel. Dans le cas où mes exécuteurs négligeraient de faire telle nomination, alors l'autorité judiciaire devra faire telle nomination, à condition (pie telle personne à choisir ne sera ni parente, ni alliée de la famille Fabre.
" 10° Le surplus sera placé en propriété, etc.
" 11e Les meubles et immeubles sont déclarés insaisissables, etc.
" 12° J'ai pourvu par mon contrat de mariage, qui comporl ration de bien entre mon épouse, Hortense Fabre, et moi, au soutien de ma dite épouse après ma mort, ce qui est la rais. m pour laquelle j • ne lui f.iis aucun legs par ce testament : aussi, connu ■ elle n'a r - u reçu de sou père ou de sa mère, je compte qu'elle devra eu justice
donald, qui paraît assez indifférent en fait d'opinions
religieuses, est devenu un des piliers de l'Eglise, ainsi que ses amis le lui disaient en riant ; mais celui-ci, toujours fin et prêt à la répartie, répondait : " Yes, but au " outside pillar."
Nous terminerons nos remarques sur Sir Geoi Cartier, par une appréciation de son caractère comme homme privé.
Disons tout d'abord que c'est en vain qu'on essaie du faire la distinction du caractère du l'homme public de celui de l'homme privé. L'histoire doit le peindre en
partager également avec ses frères et sœurs dans les biens de son père el de sa mère, mais si elle ne p - également dans les
biens de ses père et mère, les legs que je tais par le présent testament ù mes filles seront diminués dans La proportion que leur mère rei de moins dans la succession de ses père et mère: et dans tel cas lègue la diminution des legs faits à mes filles, à mon I mes d un 80 urs et à leurs petits enfante, et avec substitution
" Je défends et prohibe qu'aucune de mes filles n'épouse en mariage aucun membre ou allié de la famille Fabre. soit du côté paternel du côté maternel, et si aucune d'elles ou toutes les deux le faisai elles perdront le legs que je leur fais et à leu S descendants par le
présent testament, etc., et je leur substitue n frère Cômeet mes
deux sœurs. Mes exécuteurs laisseront en jouissance à mes deux si elles n'eneuiir nt pas la perte de leur legs comme il est cihaut mentionné, l'épargne en argent qui m'a été présentée par nés amis et mes constituants eu reconnaissance d.- nés services publies :
et je veux et ordonne que si un de mes petits-lils retspei tant e! lissant ma mémo ce politique, et qui ajoutera à son nom de famille celui de Cartier, devra avoir jouissance et possession de la dite épar-
sdeux ii les décèdent Bansenfans, etc., je leur substitue j11(,n t ne'- deux Bœura.
.. p . présent testam ut. etc . numéro vingt-sis mille neuf cent sept (N.. Hi DOS) du leperto re de T. DOU et, N P
son entier, tel qu'il a été et qu'il se présenta Sans doute qu'on doit respecter la vie privée chez l'homme vivant, et que, si le fonctionnaire d'Etat s'acquitte honorablement de son emploi, et surtout s'il y apporte la probité, on ne doit pas aller scruter les détails de sa conduite dans son intérieur, pourvu qu'il n'affronte pas l'opinion. Mais a] très sa mort il entre dans le domaine de l'histoire. Il est un et indivisible dans sa personnalité, et doit être jugé dans son ensemble. Son devoir était de donner, non seulement l'exemple des vertus civiques, mais aussi l'exemple d'une moralité sans reproche.
Dans sa vie privée, Sir George-E. Cartier n'a pas été un lion époux ; comme père, il devait un meilleur exemple à ses enfants ; il a brisé ses liens de famille. Grivois dans son langage, licencieux dans ses mçeurs, il n'a pu tenir cachées ses infidélités conjugales, lîancunier, il a porté la haine des siens jusqu'au delà de la tombe. Son testament est un affront infligé à sa famille : toute la honte en retombe sur le testateur. Lady Cartier et ses filles sont demeurées en Europe depuis la mort de Sir George. Pendant un certain temps, nous a-t-on assuré, elles ont renoncé à porter son nom, et ont repris le nom maternel. Les deux filles de Sir George, ses seuls enfants, ont ressenti toute l'injure faite à leur mère. Elles ont vécu toutes trois ensemble à l'étranger, dans l'isolement et la gêne, Sir George n'ayant pas pourvu suffisamment à leur subsistance. Les demoi-
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selles Cartier ne sont pas pourvues par mariage. Elles n'ont pas voulu accepter le legs de l'épargne, mentionnée dans le testament, aux conditions stipulées, et cette épargne, présentée comme marque d'estime à M. Cartier par ses amis politiques, est demeurée à Montréal.
L'attention de Sir John- A. Macdonald fut attirée par un député libéral, que nous pourrons nommer au besoin, sur l'état de pénurie de Lady Cartier. Il lui écrivit à ce sujet, peu après l'allocation de 810 000 destinée, par le Parlement, à l'érection d'un monument à Sir George, et lui suggéra, au lieu d'élever de suite le monument, de payer en attendant, à sa veuve, l'intérêt de la somme votée pour cet objet. Cette suggestion fut adoptée, et maintenue jusqu'à l'année dernière, qu'une somme de $1200 a été accordée dans le budget sous forme de pension à cette veuve doublement malheureuse.
Letellier gagnait à être connu dans l'intimité ; son premier abord était froid, parce qu'il imposait. D'un commerce facile et aisé, il s'est fait de nombreux amis, et il les ;i c mservés ; des adhérents ferm ss et des partisans dévoués, qui ne L'ont pas abandonné.
Il oubliait facilemenl l'acrimonie qui naît des d parlementaires et du choc des partis. Au Sénat, quoiqu'il ait guerroyé Longtemps d'estoc et de taille, il n'a
pas laissé de rancunes personnelles. Comme chef de son parti, ses rapports avec Sir Alexander Campbell, leader du Sénat, et leur correspondance, > «montrent l'attitude chevaleresque de deux hommes faits pour jouter loyalement. *
Letellier n'était nullement rancunier de son naturel, et l'eût-il été, sa raison politique eût reméd è à ce défaut, plus nuisible aux hommes publics qu'à bous autres.
Même à l'époque de sa destitution, aprè> qu'on eut épuisé contre lui le vocabulaire des injures, kmais il ne se permettait de récriminations, et il faisait t.<Lre ses enfants dès qu'ils s'oubliaient à ce sujet. Il témoignait, par un dédain calme et paisible, du peu de cas qu'il faisait de ses ennemis.- Quoique la disgrâce éteigne ordinairement les haines et les jalousies, il n'en fut pas ainsi à son égard.
Qui aurait dit, à voir sur l'estrade ce tribun en verve, que, sous ce regard de feu et ces traits durs, s'abritait un cœur tendre, doux et compatissant. Cep.udant rien n'était plus vrai pour ceux qui l'ont connu et vu de près, surtout dans l'intérieur de sa famille.
C'est là qu'il était plein d'ammenité, hospitalier, bon compagnon, joyeux convive, causeur agréable et iutéres-
* You are always so fair wh -a yoa fight mi, that I am indued to appeal to you, etc. May 10, 1870. Lettre de Sir A. Canpbell à M. LettllUr.
sant. Son esprit était orné et cultivé ; les auteurs classiques, anciens et modernes, qu'il possédait bien, avaient développé chez lui un goût sûr ; ses études étaient variées et pleines d'actualité, car il suivait de près les divers progrès modernes.
A Spencer- Wood, il se plaisait à réunir les hommes de lettres, et y avait installé les ouvrages des auteurs canadiens. Notre écrivain si spirituel M. Buies, dans ses Chroniques, a fait une peinture au vrai de la franche gaieté et de l'esprit gaulois qui animaient ces réunions, où se rencontraient MM. Fréchette, le Dr Larue, Marmette, Faucher de Saint-Maurice, Buies, Oscar Dunn, etc., etc. Deux voisins, l'abbé Audette, dont les connaissances scientifiques sont justement appréciées, et M. Le Moine, qui a mis en relief avec succès nos vieilles annales, avaient leurs petites entrées au château, et en étaient devenus les habitués.
Sous l'aspect religieux, Letellier n'était pas un dévot, mais il était loin d'être ce dont on l'a tant accusé, un libre-penseur ou un esprit fort; au contraire il avait un fonds de religion qu'il a toujours gardé. Il n'y a paa à se cacher qu'il avait plus étudié les hommes illustres de Plutarque que la vie des Saints, dont quelques-unes des légendes lui paraissaient raeoatéee avee trop peu de sobriété pour la critique et le réalisme moderne. S'il n'a
pas toujours été ce qu'on appelle un pratiquant, il en doit être blâmé. Mais on a fait plus d'efforts pour le pousser hors de la bonne voie que pour l'y faire rentrer. Et il n'appartenait pa,3 à la gent ennemie et hypocrite qui le vilipendait, et que lui, de son côté, méprisait de toute la hauteur de son dédain, de lui jeter la première pierre. Si leur intention eût été droite, ils auraient dû le rappeler charitablement à la docilité par de douces et insinuantes paroles. Plus d'un ministre de l'Evangile n'aura-t-il pas à répondre de trop peu de mansuétude ? " C'est au pasteur à ramener la brebis en l'avertissant de ses erreurs, et non à la poursuivre de sa colère."
Les détracteurs de M. Letellier seront bien surpris de voir et d'entendre des témoins tels que le Eévérend M. Delâge, ancien curé de l'Islet, et sou vicaire M. l'abbé Frenette, attester de leur grande édification, au sujet des sentiments de foi et de vraie piété qu'il a manifestés devant eux en paroles et en œuvres
C'était en 1868, à l'Islet. Le fils aîné de M. Letellier, âgé de 11 à 12 ans, et élève du collège des Frères, y tomba gravement malade en mai, époque vers laquelle il devait faire sa première communion. Son père accourut aussitôt auprès de son enfant, qu'il aimait avec tendresse, et sur lequel il fondait les plus belles espérances, à cause de ses belles qualités et de ses talents brillants. Le médecin ayant déclaré que la maladie était incurable, que l'enfant n'avait que peu de temps
436 LETELLIER DE feAINT-JUST
à vivre, et qu'il était trop faible pour être transporté chez lui, !e père s'établit au chevet du lit de son enfant. L voulut le préparer lui-même à la mort et à sa première communion. Dans l'accomplissement de ce devoir, il déploya un zèle si grand et une foi si vive, qu'il édifia tous les assistants, qui en témoignent encore aujourd'hui.
Pendant deux longs mois, il continua sa tâi he, étant parvenu à faire accepter à son enfant, avec une résignation chrétienne, la mort qui l'attendait. Ce fils expira dans ses bras, muni pour la seconde fois de la sainte communion, en viatique. La douleur de M. Letellier, qu'il avait dominée jusque-là par son devoir, éclata, et l'affecta profondément. Nous citons ce fait, entre auti pour démentir la calomnie dont il a été trop souvent assailli.
Nous venons de prononcer le mot calomnie : ce vire est tellement' entré dans nos mœurs qu'il a été signalé à maintes reprises, par nos autorités religieuses, comme un des grands désordres de notre société.
Pendant un temps, il suffisait d'être libéral peur devenir un bouc émissaire. *
• A l'occasion de ses premières élections, M. Pelletier, maintenant Sénateur, fui accusé, par un des curés du comté de Kamouraska, d'être un Franc-maçon ; jamais, malgré les preuves les plus m an afestea qu'il lui donna, il a ■ pûl dissuader ce curé d ■ sa Fa usae impression. ( i lui-ci au lieu de se d racter, répéta ouvertement à M. Pelletier, devanttémoins : "Je l'ai dit, et e le tens pour dit, tu es un Franc-maçon."
Les préjugés et les préventions n'épargnaient pa3 même certains membres du clergé, qui laissaient entrevoir des tendances vers le parti libéral. Ils étaient pointés du doigt et mal notés. On n'a pas craint, à ce sujet, d'attaquer des Evêques. Comment, après cela, M. Letellier aurait-il pu échapper à la malveillance d'ennemis qui ne le connaissaient que d'aptes des ouidire, et des calomnies qu'on ne cessait de vomir contre lui. On a même abusé de son hospitalité à Spencer- Wood pour répandre des rapports mensongers sur sa sobriété. Toute sa domesticité vit encore, et les habitués de la maison sont là pour donner un démenti formel aux calomniateurs, dont plusieurs sont trop connus, et habitent des maisons de verre
Quand il s'agissait de se prononcer ouvertement comme catholique, M. Letellier ne craignait pas d'affirmer hautement ses devoirs comme tel. Dans la pre-* mière année de sa nomination comme Lieutenant-Gouverneur, les membres de l'association des francs-maçons de Québec et Lévis le prièrent de les honorer de sa présence à un bal que, suivant leur coutume, ils donnaient à l'ouverture de l'hiver.
M. Letellier, sans se cacher l'impopularité de sa démarche, répondit par un refus à cette invitation.
Au milieu de toutes les querelles politico-religieuses
qui ont occupé tant d'espace dans le journalisme de la Province, sous prétexte de défendre l'Eglise, M. Letellier eût désiré voir renfermer dans les écoles la plupart de ces discussions, qui rabaissent une nationalité aux yeux des autres, et qui attirent le mépris des sages, lorsque ceux-ci voient au travers du voile l'esprit qui anime ces écrits, dont les auteurs sont plus fanatiques qu'éclairés, et plus ambitieux que chrétiens.
Une qualité morale qui distinguait M. Letellier, et pour laquelle il est un exemple à citer, c'est son grand respect pour les femmes, et son extrême réserve à leur égard. Poli, courtois, gracieux, aimable en leur compagnie, qu'il recherchait, il était d'une sévérité austère dans ses mœurs et irréprochable sur ce point. Plus d'un lecteur se moquera de cette rigidité, car c'est une vertu qui n'est pas à la mode, surtout pour ceux qui ont escompté leur jeunesse. Lui n'eut toute sa vie qu'un seul et unique amour.
Sa prudence paternelle vis-à-vis de ses enfants paraissait extrême, et le portait à les éloigner trop des plaisirs et des amusements du monde, qu'il redoutait, et dont la frivolité était antipathique à ses goûts.
Simple et uni dans sa mise, il ne s'occupait aucune-
ment de recherche ou d'élégance sur sa personne ou dans sa maison. La seule apparence de luxe qu'on lui ait vue était son équipage de gala, où se révélait son goût prononcé pour les chevaux.
Au physique, M. Letellier était doué d'une stature haute et large, annonçant une force herculéenne ; son geste était digne ; sa prestance belle et imposante ; son port de tête fier, posait avec aisance sur ses robustes épaules ; ses traits réguliers étaient fortement accentués; son nez grand et aquilin, aux narines fortement ouvertes, semblait indiquer un flair particulier. Son œil d'aigle, clair et vif, flamboyait sous ses épais sourcils noirs. Quand il s'animait, il était difficile d'en soutenir la rencontre ; et lorsque son regard inquisiteur plongeait en avant, il pénétrait dans l'âme et paraissait y lire. Habituellement son œil était doux et limpide.
" Si l'art de la parole consistait uniquement à entraîner les masses et à soulever les assemblées du forum, Letellier avait une force d'éloquence peu commune." C'était là sa vraie puissance, qui l'a bien servi. Sous ce rapport, il ne cède parmi nos compatriotes qu'à Papineau. Il a fallu les efforts combinés du pouvoir et du clergé pour le tenir en échec.
Tribun populaire, ses accents patriotiques, aidés d'un verbe facile et sonore, passionnaient son auditoire, et
les phalanges des libéraux poussaient des hourraJis frénétiques à ses bouillants appels. Tour à tour passionné, grave ou sarcastique, parfois trop acerbe, il avait l'art de réduire à sa plus simple expression, et à la portée du peuple, la cause de son adversaire. Il en faisait voir clairement les côtés faibles.
Imperturbable dans son sang-froid, il sondait à l'avance l'esprit de son auditoire ; c'est ce qu'il appelait «' lui tfiter le pouls," pour trouver le ton de l'assemblée. Il avait étudié et cultivé de près l'habitant de nos campagnes, il savait quelle note faire Vibrer dans l'occasion et suivant les temps et les lieux. Alors sa parole, nette, mâle et convaincue, son raisonnement suret ferme, lui gagnaient un ascendant qui maîtrisait les ma- "Sans cela, disa t-il, point de succès. Il faut rester maître de rassemblée." Aussi, on n'a pas encore oublié le dicton populaire: " Letellier, avec sa parole, peut tenir tête à l'argent de Chapais."
Une tactique à laquelle il avait recours, et qui lui a souvent réussi, consistait à diriger le feu de sa porole sur une tête à convaincre qu'il visait a dessein dans la foule. C'est sur cet auditeur qu'il lançait l'éclair de Bon regard, pour le magnétiser et le soulever sous l'effort d'une véhémence magique, jusqu'à ce que l'ayant enfin convaincu, entraîné, il parvenait à lui faire déborder son enthousiasme autour de lui. Cette habile manœuvre faisait L'effet de l'étincelle électrique qui produit l'explosion.
Sur le parquet du Sénat, le tribun s'effaçait. Plus compassé, plus didactique, il abordait s | le front,
en saisissant aussitôt l'ensemble et les détails, et déployait une arg imentation vive, serrée et concise. La première impression ^u'il créa à son entré,.- en parlement lui fut favorable; il montra dès lors les qualités qu'il devait développer plus tard. " Il se sei vait de la " langue anglaise, qu'il parlait assez facilem mt, * dans " des occasions importantes, et pour ne pas manquer " l'effet d'un argument, d'une déclaration de principes; " mais il discourait généralement dans sa langue ma- " ternelle, alléguant avec raison, comme devraient le " faire tous les députés français, qu'il était ridicule à " un anglais parvenu à la position de député lu peuple, " d'ignorer, dans ce pays où il y a plus d'un million de " français, cette langue française qu'en A.ngl sterre tous " les hommes instruits, politiques ou autres, tiennent " à honneur d'appren Ire, et se font une jouissance de " parler. **
Rien ne prouve mieux le bon naturel d'un • personne
que rattachement de ceux qui l'entourent. Si c'est un
chef de famille, ceux qui se trouvent en contact immé-
* Où et comment M. Le tel lier avait-il app is La la. :-", qu'il
écrivait cor ecteraent, entame on peut le voir par » correspondance officielle ? personne ne le sait.
•* Ifi Canadien^ 8 février 1.881.
ar
diat et journalier avec lui ont Lit mot établi leur ji ment, et décidé de la part à faire de leur estinu el de leur affection. Les d( me&tiqi < s, s< rvit( i rs et « mj li de M. Letellier aimaient singulièrement à le servir. Plusieurs sent demeurés à son service pendant de longues années. Son humeur égale, sa bonhomie condescendance sans familiarité, et .surtout son esprit de justi e, leur inspiraient le respect et l'attachem nt.
Nous ] ouïrions, si nous ne craignions pas d'entrer dans dis de famille trop intimes, citer, de la part
de st - rnestiques, des traits dt dévotement qui sont touchants jusqu'aux larmes ; en particulier, certains traits qui ont eu lieu après sa chute, et surtout à l'époque de sa mort. De tek actes, si rares aujourd'hui, honorent les serviteurs autant que le maître.
Aussi, un des devoirs que M. Letellief inculquait davantage à ses enfants, et qu'il leur a nus mêiue par écrit, est l'égard que l'on doit aux domestiques et aux serviteurs. " Traitez- les bieu, leur disait-il; cela leur " donni du cœur pour supporter leur dépendance et le " travail. N'oubliez jamais <j e ceux qui voi s - rvent " vous donnent leurs sueurs, et dépensent leur \ ie à votre ' profit. Ils ne sont pas vos égaux socialement parlant, " u a Ql vos semblables, et aux yeux du Grand
" Main souvent vos supérieurs. Protégez-les toujours."
11 u'esl ! as étonnant qu'en se guidant d' principes, .M. Letellier se soit attaché ses serviteurs.
En voici un ex impie entre bien d'antres. Q lelques jours après avoir quitte Spencer-Wood, : fait
eond lire au débarcadère par sou fi lèle cocher Louis Caron, qui l'aimait autant qu'il en était aimé, et dont il étail sur le point le se séparer. L mis lui fit ses adieux, en aj » itint ■ i abien il regrettait que ce fut la dernière fois qu'il menait un si bon maître. "Louis, lui dit " M. Letellier, qui lès lors prévoyait que sa fin n'était " pas éloignée, la prochaine fois que vous nie mènerez, je " ne vous verrai pas." Cette parole alla au cmir 'de~ Louis: 1 bon domesti jue comprit que c'était une manière indirecte le lui demander de le conduire enterre; et il se le promit en lui-même. Aussi, dès qu'il apprit la mor de M. Letellier, il alla trouver le chef du département dont il dépendait car depuis peu il avait obtenu un emploi de messager), et il lui demanda la parmission de se rendre à la Rivière-Ouelle pour les funérailles. Après avoir raconté l'incident dont nous venons de parler, il ajouta : " Je ne puis me dispenser " d'aller rendre le dernier devoir à mon ancien maître. " Il faut que vous m'accordiez cette faveur; car, malgré " que je sois pauvre et que je n'aie que mon h irnble em- " ploi pour vivre, moi et ma famille, je le sacrifierais " plutôt que de n'y pas aller." * En effet, ce fut le bon Louis Caron qui conduisit le char funèbre aux obsèques de M. Letellier.
* Le chef du département avait le cœar assez élevé pour reconnaîtra
la gânâroditâ in Louis, «i lui accorda v»k»ui.«r. •* demaudu.
CHAHTKE TREIZIÈME
M. Letelliei à Montréal, à Toronto et à Ottawa — Samalad»
retoui . la Rîvièrè-Ouelle.— Chute du ministère Joly. — Bit rt do M. Letellier. — Conclusion.
On s elle l'assemblée publique tenue sur l'Es-
planade de Québec, où M. Letellier, peu de jours a] sa distitution, adressa la parole aux citoyens de cette ville.
Cette assemblée avait reflété assez fidèlement le sentiment populaire.
A part ceux qui avaient été particulièrement frappés par le cou i d'Etat et leurs {artisans outrés, l'opinion asse géi . vaitétéque M. Letellier ne serait pas révoqué de charge. Après la première surprise causée par sa destitution, laquelle avait créé une agitation presque aussi considérable que celle qui avait résulté da tjôtip*d'EtatI mi se demandai! si la cause indiquée pour cette révoi i i m étail bien suffisante. Cette cause étah exprim e J me manière si vague el si peu tangible qu'on élan l rin de la toucher du doigt. On se deinan-
dait quelle était la portée du motif donne pour cette révocation, savoir que, par suite du vote des chambres fédérales, " his usefulness was gone," l'utilité de M. Letellier avait cessé. On finit par se moquer tout haut du considérant d'un arrêté ainsi motivé.
Des avocats éminents furent d'avis de porter devant les tribunaux cet arrêté du Conseil Privé, pour en vérifier la, légalité, et conseillèrent, clans ce but, à M. Letellier, de ne pas quitter Spencer- Wood, si ce n'est par contrainte.
Mais M. Letellier avait pris depuis trop longtemps son parti pour s'arrêter à ces démarches, qui auraient satisfait ses partisans, mais qui, à ses yeux, semblaient manquer de dignité.
Il fit ses préparatifs pour quitter Spencer- Wood au plus tôt. Tout souffrant qu'il fût, il prit soin de remettre entre les mains des officiers préposés, l'établissement en bon état, et suivant l'inventaire qu'il avait eu la précaution de faire dresser lors de son installation.
Sa famille descendit à la Rivière-Ouelle. Quant à lui il resta à Québec, pour suivre le traitement de ses médecins.
Nous devons rendre ici hommage à un de ses admirateurs et de ses amis, qui se montra encore plus dévoué dans la mauvaise que dans la bonne fortune. M. Archer, fils, lui offrit sa résidence de ville, que M. Letellier fut heureux d'accepter dans cette circonstance.
Les autres amis de M. Letellier ne l'abandonnèrent pas plus que M. Archer. En sortant de Spencer-Wood il était dénué de ressources. Car, vu son caractère désintéressé et hospitalier, ce n'était pas avec son traitement du ministre ni avec celui de Lieutenant-Gouverneur qu'il aurait pu faire des économies. Son ai le-decamp, M. Frédéric Gautier, * continua ses sen auprès de lui avec un dévouement digne d'éloges, et le suivit, à ses propres frais, dans les divers lieux où il fut appelé à se rendre. Des lettres de sympathie lui arrivèrent de tous côtés, et furent pour lui à la fois un dédommagement et une consolation dans son infortune.
Les sympathies se manifestèrent d'une manière plus efficace que par des cou l >léajices. Une souscription fut ouverte entre les amis de l'ex- Lieutenant-Gouverneur, pour subvenir à l'état précaire où lui et sa famille étaient laissés.
Les dames religieuses du couvent de Sillery ont montré envers les enfants de M. Letellier, particulièrement depuis sa chute et sa mort, une grande générosité et une délicatesse exquise. Ce respect porté au malheur montre ufie noblesse de sentiment qu'on ne peut trop apprécier. Les dames Orsulines de Québec n'avaient pas témoigné moins de bienveillance.
Nous ne parlerons pas des visites sans nombre 'pli
affluèrent chez M. Letellier. Nous n'eu mentionnerons
• m. Gautier, est le filsde I isul français à Québ
Laissé un si ln»:i souvenir au Canada.
qu'une des plus remarquables, celle que lui fit, avec son état-major, Le contre-amiral français, aujourd'hui l'amiral Peyron, ministre de la marine, alors en rade à Québec. • •
Un grand nombre d'associations libérales, particulièrement dans la province d'Ontario, envoyèrent des adresses à l'ex-Lieutenant-Gouverneur, approuvant sa conduite. Il y répondit d'un ton plein de dignité et de fermeté, faisant voir que le coup qui l'avait frappé ne l'avait pas abattu. Parmi ces réponses, nous mentionnerons seulement celle qu'il fit à l'Association de Réforme de Toronto, et qui fut publiée dans les journaux de cette ville en octobre 1879. Nous regrettons que les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas de la citer.
De toutes les démonstrations publiées dont M. Letellier fut alors l'objet, aucune ne prit des proportions aussi grandioses que celle qu'on lui fit en septembre à Montréal, devant la résidence de M. Huntington, dont il était l'hôte. Plus de 15 0 JO personnes de la ville et des environs y prirent part, avec un enthousiasme extraordinaire. Une immense procession aux flambeaux avait été organisée, et défila, au son de plusieurs corps de musique, à travers les principales rues de. la ville. On y voyait, sur divers transparents illuminés, le portrait de. l'ex-Lieutenant-Gouverneur, et plusieurs inscriptions de couleurs variées, telles que
448 LETELLIEIl DE SAINT-JUST
celles-ci : " Vive Letellier ! "— " Salut au libérateur ! " — " L'honneur du peuple "-- " Notre chef" — "Au libcral " — " Vive Joly ! " — " Vive Huntington ! " — " Vive Langelier ! "etc., etc.
Cette procession vint se masser en face de la demeure de M. Huntington. Les principaux libéraux de la ville s'y étaient déjà rendus pour la recevoir.
Dès que M. Huntington eut présenté M. Letellier, qui parut sur le balcon, une clameur indescriptible l'accueillit. Cet enthousiasme lit retrouver pour le moment, au héros de cette démonstration, sa vigueur ci -;t verve d'autrefois. Ses accents émus soulevèrent applaudissements frénétiques.
Mais il dut bientôt s'arrêter, épuisé par cet effort sur lui-même. Comme on l'encourageait à continuer, il eu profita après un court arrêt, pour terminer en langue anglaise, et faire ses adieux à cette foule d'admirateurs.
Ce fut la dernière fois que M. Letellier parut en public.
De Montréal il si' rendît dans Ontario, dont il avait l'intention de visiter les principaux centres, sur l'invitation spéciale des Réformistes de cette province, In autre but «le son voyage était de consulter les meilL médecins de Toronto. l>.ms cette ville, il fut reçu par son ami L'honorable George Brown, à sa magnifique résidence de " Lambtun Lodge." Tout ce qu'il y avait
dans les environs de personnes distinguées daD le parti réformiste vint lui rendre hommage. Plusieurs clubs politiques lui offrirent des banquets, auxquels il eut le regret de ne pouvoir se rendre, à cause de l'état de plus en plus précaire de sa santé.
Une nouvelle crise de sa maladie se déclara, et fit des progrès si alarmants, que l'on craignit pendant quelque te nos pour ses jours. Fore3 lui fut donc de renoncer à son voyage, et de revenir à Ottawa, où il passa l'hiver chez son gendre, M. O'Connor.
Aucun des médecins qu'il avait consultés depuis le commencement de sa maladie ne semblait, suivant lui, l'avoir comprise, et il avait fini par perdre confiance dans leur traitement. Ses forces allant toujours en déclinant, il avait acquis la conviction que sa m iladie était san3 remède, et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à la mort, qu'il vit venir avec calme et résignation. Il eut la consolation de rencontrer à Ottawa un digne religieux, aussi distingué par ses connaissances que par sa piété, qui l'aida à faire le sacrifice suprême.
Il envisagea la mort avec le même stoïcisme qu'il avait envisagé la vie dans ses plus rudes passages. Ses projets et ses espérances étaient venues s'échouer presque sans interruption, contre les malheurs et les revers attachés à la nature humaine. Il demeura impassible avec uu courage chrétien. (Jouliaé tout l'iu/er
dans sa chambre, il ne voulut recevoir d'autres visites que celles de ses parents et de ses plus intimes amis.
Laissons-le un moment, pour jeter un regard sur les suites que les conservateurs attendaient de sa disparition de la scène politique.
La chute de M. Letellier devait entraîner celle de son ministère. Les conservateurs n'avaient pas de nandé sa tête sans le but avoué d'en retirer un avantage immédiat, en reprenant le pouvoir à Québec.
L'honorable Théodore Robitaille, député conservateur, ci-devant ministre fédéral dans l'administration de Sir John-A. Macdonald, avait été nommé à la place de M. Letellier, ainsi que nous l'avons dit. C'était un caractère aussi effacé que celui de son prédécesseur était accentué.
Depuis le commencement de la dernière session, M. Chapleau, tacticien sans scrupules, avait engagé la lutte contre M. Joly, comptant sur une victoire assurée à la suite de la disparition de M. Letellier, vu la faible majorité du ministère, malgré les quelques voix acquises depuis peu.
L'opposition avait réuni 28 voix sur les 65 dans les débats sur l'adresse.
Les amis de M. Joly avaient réussi à faire insérer (4 juillet 1879), dans le procès- verbal des délibérations de l'Assemblée Législative," les paroles pour lesquelles
il avait été censuré le 14 février 1878, ce qui, comme on doit se le rappeler, leur avait été refusé alors. Ces paroles étaient celles-ci : " Il est temps de savoir si la " force brutale doit prévaloir dans cette Ch imbre." M. Chapleau ayant manqué bien plus gravement aux usages parlementaires, M. Joly voulut à son tour obtenir de lui une rétractation. M. Chapleau avait accusé de mensonge le Trésorier, M. François Langelier, expression qu'il s'empressa de retirer, tout eu m:v»itenant que le fait auquel il faisait allusion était exact. M. Joly refusa de recevoir l'apologie offerte avec cette qualification, et sur appel à la Chambre, il subit une défaite par un vote de 27 contre 25. Cet échec de M. Joly redoubla les espérances de l'opposition. Le premier ministre se vit obligé de provoquer de suite un vote de confiance, qu'il emporta par trois voix de majorité, vote qui fut répété à diverses reprises. Les subsides furent votés avec la même majorité malgré tous les efforts de l'opposition. Cependant on vit qujl existait un moyen de les arrêter ; c'était d'employer i'action du Conseil Législatif, ce à quoi l'opposition eut recours.
Le Conseil Législatif, composé presque entièrement de conservateurs, suspendit le vote des subsides, et présenta une adresse au nouveau Lieutenant-Gouverneur, le pliant de changer ses ministres, à rais* n de divers griefs qu'ils résumaient ainsi contre eux :
452 LETELLIEIt DE BAINT-JUST
1. En ce qu'ils n'avaient pas su faire face aux dépenses, et laissaient un déficit à combler.
2. Parce qu'ils n'avaient pas des éléments de force suffisants pour gouverner avec efficacité.
M. Robitaille répondit à cette adresse en disant qu'il regrettait la divergence d'opinion entre les deux chambres, et qu'il espérait que ses aviseuvs constitutionnels trouveraient le moyen de rétablir l'harmonie entre les deux chambres. Mais il se garda bien d'aider à amener la bonne entente entre elles ; d'après les grands auteurs co stitutionnels, c'est un des pins légitimes et des plus nobles emplois que la Couronne puisse faire de son infli ënce.
Sur . ces entrefaites, M. Chapleau proposa à la Chambre 1 urgence de former une administration forte, vu l'état «l'incertitude et d'agitation où se trouvait la Province, et le conflit survenu entre les branches de la législature. Cette proposition fut repoussée par une majorité de trois voix (21 contre 24».
M. Gagnon, député de Kamouraska, présenta un amendemem déclarant qu'il n'y avait aucun précédent delà * (des Lords en Angleterre, pour justifier
le refus du Conseil Législatif «le passer le bill des subsides, dans le but d'exercer une pression sur la Couronne, pour la forcer de chang urs, ou pour l'influencer sur son choix. L'amendement disait «le plus «jue la branch élective. du parlement tenait le
des ministre? entre ses mains, qu'elle avait confiance en eux, et qu'elle verrait avec regret l'emploi de ces subsides donné à d'antres avisenrs. Cette proposition fut emportée par la même division de 24 contre 21. M. Joly proposa alors d'ajourner les chambres au 28 octobi ce q.u'il ne put emporter que par une seule voix, M. Paquet l'ayant abandonné. C'était le commencement de la déroute.
Dana le même temps, an Conseil Législatif, l'honorable M. Starnes proposa une conférence pour en venir à une entente avec l'Assemblée Législative ; cette conférence fut refusée. Le lendemain, le Conseil censura les ministres pour avoir ajourné la législature sans compléter l'ouvrage de la session, et sans avoir rétabli l'harmonie entre les deux chambres. Puis il s'ajourna au 11 septembre. Le 12, M. Chauveau, secrétaireprovincial, offrit sa démission, et M. Flynn déclina l'offre qu'on lui fit de Je remplac
Dans l'intervalle de l'ajournement, pendant que M. Joly s'occupait à parcourir les comtés pour exposer la situation du pays, et i our dénoncer les procédés inconstitutionnels du Conseil Législatif, son adversaire M. Chapleau ne perdait pas son temps en stériles discours sur les hustings. Il emplpyail des moyens plusefficaces, mais loin d'être aussi honorables que ceux de M. Joly, pour détruire la faible majorité de ce dérider. Il circonvint certains députés par des pïomesses de portefeuilles
ou de places lucratives, et il ne réussit que trop bien à atteindre son but. Le 28 octobre, lors de la rentrée des chambres, toutes ses batteries étaient prêtes.
M. Flynn, un de ceux qui avaient été gagnés par M. Chapleau, seconda la motion de non-confiance contre le ministère, proposée par M. Lynch, et elle fût emportée par 5 voix, MM. Paquet, Chauveau, Flynn, Fortin et Eacicot, ayant lâchement abandonné M. Joly pour passer du côté de l'opposition.
Chacun de ces députés a reçu depuis, comme on le sait, la solde de sa trahison. Telle fut la fin du ministère Joly, et la dernière phase de l'affaire Letellier.
Elle était amenée parle Conseil Législatif, corps irresponsable, dont quinze membres, nommés à vie, et parmi lesquels on comptait MM. de Boucherville et Ross, se posèrent en face de la volonté populaire, et dominèrent la situation à leur profit.
L'action du Conseil, discutée au point de vue constitutionnel, sera considérée dans l'histoire comme une faute de plus, parmi celles commises de part et d'autre dans les événements mémorables que uous venons de raconter.
Nous avons laissé M. Letellier languissant à Ottawa,
dans un état qui ne donnait guère plus d'e8p >i à amis qu'à lui-même. 11 .soupirait depuis longtemps
après le jour où il pourrait se rendre à la Itivière- Ouelle pour y mourir.
Le retour du printemps ayant ranimé quelque peu ses forces, il put entreprendre ce voyage en mai 1880.
L'air natal, la quiétude du séjour de !a compagne, le commerce de quelques amis fidèles, et surtout les soins et la piété filiale de ses enfants, opérèrent un changement qui parut pendant quelque temps le ramener à la santé. Il se sentait revivre et reprenait sa gaieté, lorsque des amis d'au loin, comme M. Joly, M. D.-A. MacDonald, ancien gouverneur d'Ontario, M. John Neilson et autres, venaient le visiter, et réchauffer l'ancienne amitié. Il put même se rendre chez quelquesuns de ses voisins, prendre de l'intérêt et donner quelque attention à la culture de ses champs. Il subit, à la fin d'août une terrible crise qui faillit être fatale. C'est alors qu'il fit son testament, dont nous citerons plus loin un passage qui touche à sa vie publique. Grâce à la force de sa constitution, il revint à la vie encore une fois. Mais lorsque arrivèrent les mauvais jours de l'automne, on le vit décliner rapidement, et il fut facile de voir que sa fin approchait.
Jusque-là, avec cette énergie qui ne l'abandonnait jamais, il avait persisté à ne pas prendre le lit. Mais au mois de janvier 1881, les cruelles souffrances qu'il endur.iit enlevèrent ce qui lui restait de forces, et il dut s'aliter. Le dimanche 23, il reçut les derniers sacre-
456 LETELLIER DE SA.IXT-JCST
ments de l'Eglise, des mains de son curé, M. l'abbé Dion, en qui il avait trouvé un ami tendre et dévoué, autant qu'un directeur zélé. Celui-ci, qui n'avait ces de le visiter, se tint dès ce moment à son chevet, et ne le quitta plus jusqu'à son dernier soupir. Ayant conscience de l'importante mission qu'il remplissait auprès d'un homme sur qui tout le pays avait les yeux, il ne se contenta pas de l'exhorter et de le préparer à une sainte mort, mais il eut soin d'en noter sur son carnet les moindres incidents, ainsi que les paroles du mourant. C'est avec ces notes sous les yeux que nous écrivons lignes.
La famille de M. Letellier était réunie autour de lui, hormis sa fille aînée et une de ses sœurs, toutes deux religieuses de la Charité à Montréal, avait télégraphié son état 1 il les attendait avec
anxiété, et craignait de mourir sans avoir la consolation de les voir. En les apercevant, il fut si attendri que l'on appréhenda que l'émotion ne hâtât sa fin.
La veille de sa mort, son fidèle ami, M. Joly, descendit de Québec pour le voir une dernière fois. "Je " viens, lui dit-il, en s'approchant du lit du mourant, " vous offrir les sympathies de la Province, et " vos amis de Québec."
" Ah ! m »n ch r Al. Joly, " lui rép m li: ML. h 'i''l!i sr en lui tendant affectue use ment la main, ...ur
" mes remerciements et mes derniers adieux ; je regrette " de ne pouvoir faire davantage ! "
Il avait peine à parler; néanmoins il retint son ami longtemps près de lui. Avant de le quitter, M. Joly lui dit : " Je vais remonter à Québec et voir vos amis ; " je leur dirai que vous pardonnez à vos ennemis." Il sourit en signe d'assentiment, et puis ajouta : " Adieu ! " brave des braves ! "
Dans l'après-midi du vendredi 28, sa vue s'obscurcit. Il commanda qu'on ouvrît les volets de su chambre. "Je veux voir clair, dit-il. Je n'ai pas peur de la mort; " je m'abandonne à la miséricorde de Dieu ! "
Voyant alors tous ses enfants agenouillés autoiu de lui, et le curé en prières avec eux: " Mes enfa I ," leur dit-il d'une voix claire, " je vous bénis tous. Que " la paix et la concorde régnent toujours y armi vous ! Je " vous remercie de vos bons soins pour moi et de votre " affection. Je pardonne, comme je veux être pardonné. " Je n'en ai jamais voulu à mes ennemis ; je ne parta- " geais pas leur opinion, voilà tout. Ad eu, mes " enfants." Et il fit sur eux le signe de la Croix.
La veille, il avait fait approcher le Capitaine Gautier, son ex-aide-de-camp, fiancé" à une de ses filles, qu'il avait béni comme un de ses enfants, et lui avait dit : " Quand Tris verrez le Marquis de Lomé, dites lui que " Letellier lui pardonne un moment de faiblesse." *
• M. Lotellier a achevé de se peindre par ce dernier mot. On dira
Entre onze heures et minuit, le vendredi, il parut sortir d'un moment de sommeil, ouvrit les yeux, et rendit sans effort le dernier soupir. Telle fut la fin de ce citoyen, auquel on peut si bien appliquer ce vers du poète Marot :
" Tel vit encor qui est plus mort que luy." ■
Quoique attendue depuis plusieurs semaines, l'annonce de cette mort produisit par tout le pays une profonde sensation. Elle attira l'attention, même en Europe et aux Etats-Unis.
Tous les journaux du Canada retentirent de cet événement, et les distinctions de partis semblèrent s'effacer pour un moment devant cette tombe qui venait de s'ouvrir. Les adversaires qui s'étaient montrés le plus acharnés contre lui ne lui refusèrent ni une parole de regret, ni l'hommage d'une sincère sympathie.
Ils firent taire, devant la mort, leurs animosités, de même que M. Letellier l'avait fait. Du fond de son
qu'il s'abusait. M lis il jugeait du caractère du Marquis de Lorne par le sien. Lui u'a rait jamais fléchi, quai qu'il pût advenir Dans la situation où se trouvait le Marquis de Lorne, il ne restait à celui-ci d'autre alternative que designer La révocation, on bien de résigner j ce qu'il n'était pas obligé d ■ faire, s" et mt déchargé sur aes ministres de toute
msabilité. D'ailleurs c n'était plus 9on acte à lui, il ne faisa suivre les instructions d'une a itorité supérieure.
Eu présence de cette déclaration du mourant, qui oserait dire que If. i,t Lli r, en con é iant les ministres, n'a pas suivi les dictées de sa conscience et de Bon Berm N croyait-il pas rendre un
service ré >1 à -a Pr >.
Dôme II. p.
cœur, depuis longtemps, il avait tout pardonné, et avait clairement exprimé' ce pardon dans son testament. Voici le passage auquel nous faisons allusion :
" Je meurs dans le sein de l'Eglise Catholique, " Apostolique et Romaine, à laquelle je n'ai jamais cessé " de croire et d'appartenir ; et je recommande mon âme " à Dieu Tout-Puissant, mon Créateur, le priant de me " faire miséricorde.
" Je pardonne de grand cœur, à mes adversaires poli- " tiques, tout le mal qu'ils m'ont causé, ou qu'ils ont " désiré me causer, en me poursuivant de leur ven- " geance, pour ce que j'ai toujours considéré et que je " considère encore, en ce moment solennel, avoir été " l'accomplissement de mon devoir envers ma Souve- " raine et mon pays, et la preuve de mon ardent désir " de travailler, dans la mesure de mes capacités, pour le " plus grand bien et avantage de ma chère province de " Québec.
" Au seuil de l'éternité, où je vais bientôt entrer, je " remercie sincèrement tous les collègues qui, par un " concours actif et généreux, m'ont aidé à accomplir les " actes administratifs auquels mon nom est attaché. Je " remercie aussi mes concitoyens, et particulièrement " les électeurs de la division de Grandville, de la con- " fiance qu'ils m'ont toujours témoignée."
Les funérailles de M. Letellier de Saint- Just eurent lieu le 2 février à la Rivière-Quelle. Elles furent dignes
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de la position qu'il avait occupée comme Lieutenant- Gouverneur. Malgré un des froids les plus rigoureux de nos hivers et un temps affreux, une foule de citoyens, accourus de toutes les parties du comté de Kainouraska, des comtés voisins et de Québec, vinrent lui rendre un dernier hommage. L'Eglise était littéralement remplie. Il était visible que la curiosité, qui accompagne les grandes pompes, avait fait place à un sentiment de reconnaissance et d'admiration pour le défunt, et de deuil pour sa famille éplorée. On sentait que la grande famille canadienne avait perdu un de ses membres les plus distingués et les plus capables.
11 serait trop long de mentionner toutes les marques de sympathie qui se manifestèrent alors. Nous ne pouvons cependant omettre celle qu'offrit un ami de M. Letellier, qui avait été son voisin de Spencer- Wood, M. l'abbé Audette. chapelain du couvent de Sillery. Il viut déposer sur le cercueil une magnifique couronne très par les élèves de sa communauté, et portant cette inscription: Dilixisti jvAtitiam et odisti iniquitatem.
Ce fut cet ami qui lut invité à officier au service funèbre. On remarquait, parmi les membres d'un nombreux clergé, M. l'abbé Démétrius Lévêque, qui représentait le Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal ; M. l'abbé H. Têtu, qui représentait l'Archevêque de Québ et M. l'abbé Bégin, qui représentait le Séminaire de la même ville. Les professeurs du Collège Sainte-Aune
avaient eu la délicatesse d'y amener leurs élèves avec leur corps de musique. Un chœur de dames et d'artistes, dirigé par M. Hébert, organiste de Québec, ajouta par ses chants à la pompe de la cérémonie funèbre.
Les restes de M. Letellier furent déposés auprès de ceux de son épouse dans les caveaux de l'église. Un marbre funéraire, surmonté de ses armes, et portant sa devise : Hœc raanus ob j)atviam, se voit aujourd'hui au-dessous de la chaire, à l'endroit où repose sa dépouille mortelle. *
* La mort de M. Letellier a inspiré à, l'un de nos poètes, M. A. Morisset, une belle poésie, qui a été publiée dans le temps, et qui est intitulée : Adieux de l'Honorable Luc Letellier de SauU-Just, Hommage à sa famille. Nous en extrayons quelques strophes.
A la pâle lueur d'un flambeau qui vaeille, Au chevet du mourant, une foule priait. Tous les cœurs avaient froid, et le feu de la grille Lentement s'éteignait.
Dans la chamhre régnait un lugubre silence, Troublé, de temps en temps, par le bruit des sanglots, Quand de Saint-Just, soudain, dans un effort immense, Articule ces mois :
" Enfants, aimez-vous bien ! La vie est un voyage, " La mort en est le terme, et l'objectif est Dieu ; " Nous nous retrouverons dans un Ciel sans nuage, '• Je vous bénis, Adieu !
" Je vais revoir au Ciel votre mère chérie . " Elle m'attend déjà : je crois la voir venir 1 " Elle avait emporté la moitié de ma vie ; " Dès lors j'ai dû mourir.
Les journaux de Québec reprochèrent au Lieutenant- Gouverneur Eobitaille de n'avoir pas fait baisser à mimât son drapeau officiel, et de n'avoir pas assisté en personne, ou s'être fait représenter, aux funérailles de
son prédécesseur.
Il s'était fait trop de bruit autour du nom de M. Letellier, surtout dans ses dernières années ; les esprits s'étaient trop passionnés, soit en sa faveur, soit contre
" Et vous, mes bons amis, calmez votre tristesse ; " Grand soldat du devoir, sur la brèche je meurs. " Soyez forts de vos droits ; luttez avec sagesse, " Et vous serez vainqueurs.
" En face de la mort, de tout cœur je pardonne " A ceux qui m'ont versé l'amertume et le fiel : " J'ai bu la coupe amère, aux jours de mon automne, " En regardant le Ciel.
" Amis. Adieu ! voilà le grand voile qui tombe ; " Pour moi, du Dieu clément, implorez la pitié. " J'emporte, en vous quittant, au delà de la tombe, " Votre longue amitié. "
De Saint Just avait dit. De son visage pille Une froide sueur glaçait les traits émus : On le vit s'affaisser.... On entendit on râle.... Son cœur ne battait plus.
Dors en paix, de Saint-Just ! on garde ta mémoire. Tu fus notre martyr, tu seras notre gloire ;
Nous t'aurons pour patron.
Ta mort patriotique, irréparable perte, A jain:ii , restera comme une palme verte
Attachée à ton front.
lui, pour que le silence et l'oubli se fissent sur sa tombe, aussitôt après sa mort.
A la suite de ses obsèques, il se produisit, de tous côtés, un mouvement spontané dont on ne rencontre aucun exemple du même genre dans nos annales. Des cercles d'amis se formèrent pour rendre honneur à sa mémoire par des démonstrations publiques ; sans parler des clubs qui furent organisés pour perpétuer son nom et ses idées politiques. On vit ce mouvement prendre, de toutes parts, un caractère religieux : sur divers points du pays, un grand nombre de services funèbres furent célébrés, quelques-uns avec toute la pompe que l'on put déployer; particulièrement à la Basilique de Québec, aux églises de Saint-Roch et de Saint-Sauveur de la même ville ; aux Trois-Rivières, à Montréal, aux Trois- Pistoles, à Matane, à Rimouski, au Château- Richer, à Sainte-Foye, etc., etc., et jusque dans divers cantons du Manitoba, tels que Saint-Pie, Letellier, Saint-Jean- Baptiste, etc., et dans quelques centres de canadiensfrançais aux Etats-Unis, comme à Mihvaukie.
Nous ne pouvons passer outre sans faire une mentiou spéciale de la paroisse Saint- Paschal, dans le comté de Kamouraska, où cette démonstration religieuse se fit avec la plus imposante solennité. On avait même fait venir, pour la circonstance, le corps de musique de la ville de Montmagny, et un chœur choisi d'artistes. " Les citoyens de cette localité," raconte un témoin oculaire qui n'a
guère tardé d'aller rejoindre son ami, " y offraient l'édifiant spectacle d'une entente sympathique et cordiale, sans distinction de partis politiques, pour donner à cette solennité toute la pompe et l'éclat possibles.
" Devant ces belles démonstrations chrétiennes, qui se multiplient sur la tombe de l'illustre citoyen qui fut le représentant de l'autorité souveraine dans la Province de Québec, je me demande le secret du mouvement religieux qui s'est propagé si rapidement par toute la Province, aussitôt que fut annoncée la mort de cet boni me de bien. Je ne veux point le chercher dans les événements politiques. Je suis heureux de le trouver dans ces paroles que chante l'Eglise, chaque fois qu'elle prie pour ce fils dévoué : In memoria seterna eriljustus.
<• Pour ceux qui ont pu connaître M. Letellier, sa vie entière se résume dans ces autres paroles, qui se lisaient dans l'Eglise de la Pivière-Ouelle, le jour où ses restes mortels y étaient dépi Dilexistijustitiam et odisti iniquitatem. Et puis, il avait laissé de si bons souvenirs de ses vertus sociales, dans le cœur de ceux qui avaient eu avec lui des rapports intimes J 11 avait donné de si touchants témoignages de sa foi chrétienne et de ses éminerites vertus domestiques, chaque /où qu'i avait conduit à leur dernière demeure ceux d'entre les siens qui l'avaient précédé! enfin, les détails de sa fin héroïque et chrétienne étaient si admirables! Voilà qui était propre à inspirer à tous, à ce moment solennel, une pensée commune : la sainte et salutaire pt nst t de se presser autour de» saints autels, pour g offrir un dernier tribut d hommage, un témoignage suprême dC affection et de reconnaissance, à celui dont on apprenait la fin prématurée , et dont 071 s'honorait, plus que jamais, d'avoir été l'ami."
Notre tâche est maintenant terminée. Nous avons essayé de présenter la figure historique de M. Letellier sous son véritable caractère, en lui donnant sa vraie physionomie. Il ne nous reste plus qu'à soumettre quelques considérations qui découlent naturellement de sa vie.
L'acte du 2 mars sera encore longtemps discuté, approuvé par les uns, désapprouvé par les autres, tant que les partis actuels seront en présenee.
Cependant nous pouvons affirmer, dès maintenant, qu'on devra, avant de prononcer un jugement définitif sur ce point, bien peser, entre autres, les questions suivantes :
1. D'après la Constitution, M. Letellier avait-il le pouvoir de renvoyer ses ministres ?
2. En exerçant le droit résultant de ce pouvoir, étaitil de bonne foi, et croyait-il avoir des raisons suffisantes ?
3. Le tribunal qui a décidé de son sort était-il un tribunal impartial ?
4. A-t-il été frappé pour une cause certaine, ou pour une cause équivoque et douteuse ?
5. La destitution de M. Letellier a-t-elle été le résultat de l'ascendant d'un parti politique sur l'autre ?
On se tromperait néanmoins si, en jugeant l'acte du 2 mars, on croyait qu'il est le point capital dans la vie de M. Letellier : il en a été le plus retentissant, mais non le plus important. L'ensemble de sa carrière a une plus haute signification. M. Letellier vivra dans l'histoire de notre époque, parce que, de tous les hommes publics de notre pays, il est celui qui a le plus contribué à établir, entre l'Eglise et l'Etat, cette harmonie qui résulte du respect de droits réciproques. L'inébranlable fermeté avec laquelle il a soutenu des franchises qu'il savait être justes, lui a attiré l'animadversion de la majeure partie du clergé canadien ; mais, en cherchant à le contenir dans les limites de ses droits, il lui a rendu
un service plus réel que ceux qui l'ont encouragé à étendre sa domination. La décision de Eome a donné raison à M. Letellier.
Il n'a pas vécu assez longtemps pour être témoin du triomphe final, mais nul n'a plus travaillé à le préparer, et nul n'en mérite plus les honneurs.
L'ère nouvelle qui va surgir a été envisagée de loin par M. Letellier dans le fort de ses luttes. Il l'a appelée de tous ses vœux, et il espérait en voir l'accomplissement, quand il proférait ces paroles si remarquables, en réponso à une adresse qui lui avait été présentée :
" Lorsque l'harmonie et la concorde existent et se " maintiennent entre les diverses autorités, elles sont, " non seulement un des meilleurs gages de succès pour " le maintien de l'ordre et de la paix, mais encore elles " donnent une force nouvelle pour assurer le bonheur " et la prospérité de ceux qui sont confiés à leur soin." *
Quelles que soient les divergences d'opinions qui existent à l'égard de M. Letellier, on doit convenir qu'il était utile d'écrire la vie d'un homme qui a joué un rôle si marquant dans notre pays, et que ses ennemis, aussi bien que ses amis, ont proclamé un grand patriote.
• Réjion e de, M. Letellier à V adresse de félicitations des autorités civiques de Québec, le 22 janvier 1877, publiée dans ÏJùciumcnt, le 24 du même moit.