CHAP1T11E TROISIÈME
Situation politique en 1850.— Ministère Lafontaine-Baldwm. -Retour de Papineau. — La pléiade rouge. — La presse.— Les K Cleargrits ". — Scissions dans le parti libéral.— Coup d'œil sur l'église du Canada.— Mgr Plessis. — Prospérité de l'église du Canada. — Ingérence du clergé dans la politique. — Conflit entre l'Etat et le clergé.
Pour bien comprendre le rôle que M. Letellier a joué dans sa carrière publique, il faut se rendre compte de deux choses. D'abord de la situation politique du Canada à l'époque de son entrée en scène, et ensuite de la situation de l'Eglise dans ses rapports avec l'Etat.
Prenons à vol d'oiseau un aperçu de cette double situation.
Le ministère Lafontaine-Baldwin était monté au pouvoir pour la seconde fois. Franchement libéral, il l'avait emporté sur le parti conservateur ou "Tory," et gouvernait, sous Lord Elgin, suivant les principes loyalement reconnus du système que nous appelons gouvernement responsable, et qu'enfin nous avions e<m<piis,
après des luttes qu'il serait trop long de retracer. C'est sans contredit le ministère le plus honorable dont le pays ait droit de se glorifier : grave, désintéressé, plein de respect pour l'ordre légal, de sollicitude pour les intérêts du peuple, et d'efficacité à son service. Le clergé, revenu de son antipathie contre l'Union des Canadas, loin de se montrer hostile au ministère, lui était favorable, sans toutefois s'immiscer dans le travail du corps électoral.
Chacun s'honorait alors du titre et du nom de "libéral " ou " réformiste. "
Grâce à Lafontaine, Papineau, fugitif et réfugié -à Paris, était revenu de son exil. 11 était arrivé au Canada avec tout le prestige de son glorieux passé, et avait été élu peu après, député du comté de .Saint-Maurice. Il pouvait jouir en triomphateur du résultat de ses longs et rudes combats pour les libertés et les franchises populaires, et cueillir encore des lauriers nouveaux sur le sol arrosé du sang des patriotes de L837.
Maix le fougueux tribun ne comprit plus sou rôle. Il ne s'aperçut pas que les temps et la scène avaient changé. Fier, ambitieux, désappointé, il n'était pas encore désabusé des adulations sans bornes prodiguées à sa première grandeur, de L'immense prestige qui avait entouré sou nom, et du pouvoir presque dictatorial qu'il avait exercé pendant si longtemps sur le Bas-Canada, où il avait plus que rêvé de fonder une république »
sa présidence. Il recommença ses longues harangues et ses invectives contre le gouvernement impérial et le régime constitutionel, au lieu d'essayer à tirer un parti utile du nouvel ordre de choses établi. Il n'avait appris qu'à démolir, il ne sut ou ne voulut pas mettre la main à l'œuvre pour reconstruire. Lui, chef pendant si longtemps, ne voulut pas abdiquer et servir en second, pas plus que César à Rome.
Faute de mieux, il devint le patron de la nouvelle école fondée par l'Avenir. Ce parti naissant étaft composé de jeunes gens de talents, aux idées avancées, appuies la " Pléiade rouge," et plus tard les " rouges." Dès leur début, ils portèrent ombrage au clergé par leurs tendances républicaines, leur esprit frondeur et novateur, et ils ne tardèrent pas à se l'aliéner complètement par des écrits irréligieux, des attaques contre la dîme et contre l'influence du prêtre.
Leur programme politique, tel qu'il avait été exposé à Saint-Ours dans l'automne de 1851, n'aurait pas dû être rejeté en entier, puisqu'il fut sagement et forcément adopté en grande partie plus tard, comme, entre autres articles, l'élection du Conseil Législatif, la codification des lois, la réforme de la judicature et du système municipal, l'amélioration de l'agriculture et de l'éducation, la réforme électorale, la réforme postale, la réciprocité du commerce avec les Etats-Unis, etc.
Mais l'ivraie était mêlée avec le bon grain, et le radi-
calisme de leur organe contribua à étouffer la bonne semence.
La presse protestante, particulièrement les organes des clear-grits, appuyait le nouveau parti, et par làmême rendait les catholiques plus hostiles, plus défiants. Dans le Haut-Canada, les sorties virulentes du Globe contre les papistes, ei surtout à l'occasion de l'établissement de la hiérarchie catholique en Angleterre, lors de l'élévation de Mgr Wiseman au titre d'archevêque de Westminster, créèrent, dans notre province, une rupture complète entre le clergé ei les {artisans libéraux de George Brown. En les combattant, le Journal de Québec, rédigé avec vigueur par M. Cauchon, s'alliait le clergé, dont il défendait la cause. Ce fut M. Cauchon qui, à cette occasion, commei :r parmi
ce corps religieux une école politique inconnue jusqu'alors, et qui, avec les années, a pris le dévelo] dont nous sommes aujourd'hui les témoins. C'est un fait admis maintenant que M. Cauchon s'est fait un piédestal de cette influence pour satisfaire son ambition.
En orénéral la population des campagnes lisait alors peu ou point les journaux, et ne pensait pas B'en trouver plus mal. Les vins politiques des pari exposées sur les hustings par les orateurs ambulants, dans les tournées électorales, n'étaient guère plus propres qu'aujourd'hui à développer m elle une saine
intelligence de ses droits et de ses devoirs dans l'Etat Elle avait à s'appuyer sur son bon sens naturel pour se guider. Néanmoins quoique non suffisamment éclairée, cette population ne méritait pas à coup sûr le reproche qui lui fut lancé plus tard, d'être une race inférieure, même en admettant un progrès matériel plus avancé cliez les Haut-Canadiens et nos voisins des Etats-Unis, lequel progrès n'est après tout qu'un des éléments de la civilisation.
On peut l'affirmer, les idées d'ordre social, les vrais principes du bien-être des peuples, le respect du chef de famille, de la loi, de l'autorité, des magistrats et des ministres de la Religion, sont bien inculqués chez le Canadien-Français, découlant d'une source incessante, pure et régulière, et toujours prête à relever le niveau moral du peuple. De là vient une supériorité dans ses notions, une saine intelligence de ses devoirs sociaux, qui en font un peuple comparativement sage et heureux, qui ne craint pas sa fécondité, et qui -sera longtemps encore à l'abri des ravages du socialisme.
Ce qui lui a manqué et ce qui lui manque aujourd'hui, c'est l'enseignement clair et simple, dès l'école primaire, des éléments de notre constitution, afin d'apprendre à en apprécier les avantages inestimables, à en connaître les rouages et le fonctionnement, et en faire usage avec connaissance de cause.
Notre amour propre dût-il en être blessé, il ne faut pas
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se le cacher, et nous le disons, il y avait alors, comme il y a encore aujourd'hui, une opinion publique à former sur cette hase, éclairée par le jugement individuel, pour arriver, par ce moyen, à un mouvement d'ensemble qui impose les vues de la masse du peuple dans la bonne administration de la chose publique.
Malheureusement, le peuple n'a pas assez appris à surveiller par lui-même ses intérêts; le grand nombre montre à cet égard une insouciance déplorable. La classe dirigeante, dans notre pays, à quelque caste qu'elle appartienne, n'a-t-elle pas des reproches à se faire à cet endroit? Est-ce donc si peu de chose que la lib individuelle, l'égalité devant la loi, le pouvoir de se taxer soi-même et de se gouverner librement par soimême, surtout de ne pas subir des persécutions à cause de son culte ?
Certes, ce n'est pas en flattant constamment les oreilles du peuple qu'on l'instruit à devenir meilleur. Laissons cette tâche aux chercheurs de popularité, corrigeons nos défauts en apprenant à les connaître. Etablissons des journaux indépendants.
La presse française, en général, a toujours eu, dans notre province, une immense difficulté à Burmonter pour maintenir l'existence de ses journaux par euxmêmes, ce qui est le seul moyen de leur assurer un caractère d'indépendance. A très peu d'exceptions ] elle a dû avoir recours à des subventions du gouverne-
meut sous diverses formes, et en retour elle prenait sa défense obligée. Les journaux de l'opposition, après avoir épuisé les ressources privées, fournies par le zèle et le patriotisme de leurs fondateurs et de quelques ami.s dévoués, finissaient par mourir d'inanition les uns après les autres. Les sacrifices pécuniaires que ces journaux entraînaient sont devenus ruineux pour plusieurs de leurs fondateurs.
Dans ces conditions, comment parvenir à former, par la presse, une opinion publique saine et éclairée ? Les journalistes n'ont-ils pas de graves reproches à recevoir de la génération qu'ils ont voulu diriger, depuis un quart de siècle, au point de vue exclusif de l'intérêt des partis ? Pendant que les rouges du Bas-Canada se détachaient du parti libéral ou réformiste dirigé par MM. Lafontaine et Baldwin, il se formait, dans l'autre province, un nouveau parti appelé " Clear Grit" dont le programme était à peu près le même que celui du parti rouge.
Ces deux scissions devaient produire un funeste résultat pour le parti libéral du Bas-Canada. Elles amenèrent, en 1854-, son alliance avec les "tories" du Haut Canada. Le parti devint de plus en plus conservateur, jusqu'à ce qu'il en prît exclusivement le nom, qu'il porte aujourd'hui dans la province de Québec. Mais les conservateurs d'Ontario lui ont maintenu habilement jusqu'à ce jour son nom de baptême " libéralconservateur."
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Telle était l'arène politique où M. Letellier allait entrer.
Passons maintenant en revue, aussi brièvement que possible, l'ensemble des événements qui ont marqué la destinée du clergé canadien, depuis l'origine de la colonie jusqu'à l'époque qui nous occupe. Cette étude nous fera apprécier la situation qu'il occupait alors vis-à-vis de l'ordre temporel.
Nous verrons comment il est parvenu à sortir de difficultés en apparence insurmontables, à s'agrandir malgré l'inégalité des chances contraires, à ac [iiérir, mê sous le régime protestant de l'Angleterre, une indépendance de fait qui n'est pas contestée, et de plus à exercer une prépondérance marquée en politique.
Avant la conquête, le clergé français passant au Canada, emporta avec lui le droit commun ecclésiastique de la France, assez bien défiai alors. Les libertés de l'Eglise gallicane, devenues anormales aujourd'hui dans l'Eglise universelle, n'en existaient pas moins de fait depuis saint Louis. Elles avaient la sanction du temps, outre celle des Concordats survenus depuis la Pragmatique sanction, et précisaient certaines bornes entre le pouvoir de l'Etat et celui de l'Eglise. Cette ligne de démarcation, destinée de toul temps à être vague et flottant.', sinon en théorie, du moins en pratique, était soumise à une vigilance Bevère ou doue.', méticuleuse
ou indulgente, suivant les dispositions de caractère des fonctionnaires publics de la colonie.
Il y a des exemples assez nombreux, dans les registres du Conseil Supérieur de Québec, pour attester qu'on tenait la haute main pour arrêter tout empiétement illégal, ou prétendu tel, sur le pouvoir temporel, et qui montrent une défiance et une jalousie réciproques bien prononcées. Cette attitude est assez bien définie par Frontenac, quand il écrivait que le clergé "étant " maître du spirituel, c'était une grande machine pour " mener tout le reste. "
En sorte qu'on peut affirmer que le clergé était soumis à une dépendance de l'Etat, souvent contestée, mais réelle, et qu'il ne jouissait pas, comme Eglise, de l'indépendance absolue qu'il réclame pour elle comme pouvoir distinct et supérieur à l'ordre civil, car il était, en certains cas, justiciable des tribunaux séculiers, et du Conseil souverain du Roi de France.
Rien ne démontre mieux cette dépendance vis-à-vis de l'État que le recours continuel au Roi, même dans les questions qui sont exclusivement religieuses, et qui ressortent essentiellement de la cour de Rome.
Nous n'avons pas ici à approuver ou à désapprouver l'ancien état de choses, ni à traiter les principes de l'essence et d s limites des deux pouvoirs. Nous nous bornerons à la relation des faits qui nous occupent, laissant au lecteur à les apprécier par lui-même.
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Il est indubitable qu'après la cession du pays, malgré quelques opinions contraires, * le même droit ecclésiastique, avec les dispositions statutaires subséquentes, continua à exister, .sauf les modifications que le nouvel ordre de choses imposait, et la restriction de l'exercice du culte catholique, suivant la réserve contenue dane traité de 1763, qui ne l'accorde qu'autant que lesli-i< amjloÀses le permettent.
Admis en pratique depuis par nos tribunaux, l'ancien droit commun ecclésiastique de la France, on peut l'affirmer, s'applique encore au Bas-Canada.
Comment, en présence de ce double assujettissement, qui opposait un obstacle légal et permanent à son agrandissement, l'Eglise du Canada a-t-elle pu se développer, devenir forte, vivace et indépendante l C'est là une de ces éventualités que les meilleurs esprits du temps ne pouvaient guère prévoir, encore moins espérer, et qui nous amène à reconnaître une intervention s ciale de la Providence.
( 'ar (in ne pouvait pas se dissimuler le danger que «levait inspirer, immédiatement après la cession, l'acte de suprématie et les suites visibles qu'il entraînait en Irlande. H ne faut pas oublier que tous les français indistinctement, clergé et peuple, qui voulurent demeurer au pays devinrent sujets anglais, dans l'acception légale et
• Pagnuelc. — L> Canada,
rigoureuse du mot, c'est-à-dire soumis, de par la constitution et la loi, au pouvoir spirituel et temporel du Roi d'Angleterre, que la Constitution rend indivisible.
La politique de l'Angleterre, à l'endroit de la religion au Canada, ne tarda guère à se dessiner clairement. Son plan était d'y établir l'église anglicane et sa hiérarchie. On soumit aux conseillers du Roi, à deux reprises différentes, en 1765 et en 1768, la question de .savoir si on devait appliquer aux nouveaux svjets les lois pénales du royaume contre les catholiques. 11 est vrai de dire que l'opinion . formulée fut favorable aux Canadiens ; s'il en eût été autrement, peut-être auraient ils subi, en dépit du traité, le sort des Irlandais ou des Acadiens.
Sous le rapport de la subsistance matérielle, le clergé semblait devoir être pris par la famine; car les dîmes devinrent affectées aux deux églises protestante et catholique, et elles demeurèrent en suspens jusqu'à l'acte de Québec, en 1774, faute d'autorité reconnue pour les percevoir. Mazères nous dit qu'elles furent peu ou point perçues.
Ajoutons à cela les instructions formelles envoyées aux gouverneurs, de donner l'usage des temples catholiques aux deux cultes alternativement, à leur convenance , de rendre communs les cimetières ; de ne permettre à aucun prêtre d'exercer ses fonctions sans licence de l'autorité protestante, seul titre qui donnât droit au titu-
laire de percevoir la dîme ; de réserver au souverain le droit de nomination aux cures; d'obtenir un permis du gouverneur pour entrer dans les ordres sacrés ; d'exclure de tout bénéfice ecclésiastique tout autre qu'un canadien de naissance, et de l'astreindre à un serment d'allégeance spécifique (14 Geor. III, ch. 89); de relever de toutes censures de la cour de Rome les pi< qui voudraient embrasser le protestantisme et se marier; enfin, ajoutaient les mêmes instructions, de ne tolérer du culte catholique rien au delà de ce qui est absolument indispensable à son exercice, l'Eglise catholique devant partout céder le pas à L'église anglicance, celleci devant être la seule reconnue dans l'Etat.
Toutes ces restrictions et ces entraves, bien que déclinables et tyranniques, étaient de leur époque.
Elles demeurèrent les unes secrètes, les autres sans effet, ou plutôt elles furent éludées par les gouvernants, qui étaient bien aises de les voir dans l'oubli, pour ne pas froisser le sentiment religieux des Canadiens dans des jours menaçants
Le chef de l'Eglise catholique du Canada, Mur Briand, élu par le chapitre après la conquête, eut à lutter plusieurs années pour se faire reconnaître. Il ne réussit
à se l'aire admettre que comme administrateur de Bon
clergé. Sa situation était extrêmement difficile et embarrassante. H se trouvait en présence de l'attitude du ministère anglais, prise par suite de la déclaration de
Lord North en plein Parlement, que jamais un évoque catholique n'aurait droit d'exercer, sous l'autorité papale, aucune fonction en Canada.
Le nouvel évêque, dont l'existence, pour nous servir de l'expression anglaise, coula not be ignored, ne se trouvait pas dans une position moins délicate vis-à-vis le Gouverneur du Canada : ce dernier ne pouvait reconnaître officiellement sa qualité d'évêque, car, par son serment d'office, il avait juré de ne reconnaître et permettre dans la colonie aucun autre pouvoir spirituel que celui de son souverain.
On sait quels ménagements, quelle adresse et quelle diplomatie l'évêque Briand dut employer, pour obtenir, non pas sa reconnaissance comme titulaire, mais le simple silence sur son investiture, qui n'eut lieu qu'en 17G6, et pour s'assurer en même temps un successeur dans Mgr D'Esgly.
Comment l'épiscopat et le clergé sont-ils parvenus à tourner tant de difficultés et à surmonter tant d'obstacles ? Ce fut par une prudence consommée, qui sut profiter d'une suite d'événements inattendus, et survenus à point, tels que l'invasion américaine de 1775, la révolution de 89, la longue suite des guerres de l'Empire, la guerre de 1812, et la rébillion de 37, qui, donnant au clergé l'occasion de montrer sa parfaite soumission et sa loyauté à la couronne d'Angleterre, forcèrent les conquérants à ménager son influence, et
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contribuèrent à affermir sa situation. Le gouvernement anglais dut se montrer ostensiblement reconnaissant, et accorder une tolérance et une liberté qui tournaient à son profit.
Il est vrai de dire que les appréhensions qu'avait le cabinet de Londres de voir les canadiens pactiser avec les ennemis du dehors, étaient bien au fond le motif réel de cette tolérance ; mais, obtenue par cette voie, elle n'en demeurait pas moins acquise de fait.
D'un autre côté, il faut rendre ce témoignage à l'Angleterre, qu'à mesure qu'elle s'est débarrassée de ses préjugés, elle a montré plus de justice, et a fait prévaloir le sentiment de liberté et de fair play inné chez elle.
Il était réservé à un homme d'un génie su] éiïeur, le plus illustre des prélats du Canada, Mgr Plessis, de sortir de l'impasse étroite où lui et son église étaient enserrés depuis plus d'un demi-siècle. D'une prudence consommée, d'une habileté peu commune en diplomatie, d'une fermeté sage, calme et persévérante, et d'un zèle tout apostolique, il parvint, eu rendant des services signalés à l'Etat, tout en conservant intact le dé| ôt sacré confié à ses soins, à affirmer son autorité, et -., taire reconnaître officiellement évêque titulaire de Québec.
Depuis lors on peut dire qu'aucune entrave sérieuse n'a été mise au libre exen ice du culte catholique en
Canada. Les divers cultes ont été mis sur un pied d'égalité devant la loi. L'épiscopat a pu se développer sur de nouvelles circonscriptions diocésaines, et est devenu, dans chaque nouveau diocèse, un corps organisé, reconnu légalement.
L'évêque n'est plus requis de prêter le serment d'investiture à la Reine, et qui plus est, elle lui a gracieument assigné un rang social et une préséance officielle des plus élevés. Le clergé jouit d'une subvention libérale, sous forme de dîme portable et légale. * Les corporations et communautés religieuses sont reconnues en loi, ou revêtues de chartes particulières. En un mot l'état de l'Eglise et du clergé au Canada était devenu si florissant, qu'en 1850, les Pères du 5e concile de Québec, se firent un devoir de le constater hautement : " Nous nous réjouissons, disent-ils, de déclarer solen- " nellement qu'en aucun pays l'Eglise n'est plus libre " qu'au Canada." Et Mgr Baillargeon, archevêque de Québec, repétait un peu plus tard :
" Nous ne connaissons aucun pays où la religion " jouisse d'une aussi grande liberté, et exerce une plus " large part d'influence."
* Lu dime, quoique illégalement répartie, n'a pas soulevé de mécontentement. Dana les centres populeux la preuve de C2tte inégalité se trouve dans un supplément fixé par l'Evoque j nias ce supplément, est volontaire.
Après avoir vu s'asseoir, doucement et forcément, sa hiérarchie et son pouvoir spirituels, il semble 411e le clergé aurait dû trouver sage de s'arrêter là, c-t de ne s'exposer à troubler sa paix, oon reins, et à perdre le terrain si heureusement conquis. Quelles sont les causes et les motifs qui l'ont engagé à provoquer un conflit avec l'ordre temporel ? Nous n'en voyons 1 as de suffisantes en dehors de lui-même. Il ne faut pas oublier que cltrgiî d'alors n'avait pas subi les épreuves du passé. Devenu indé| endant, il avait une tendance, inhérente à l'humanité, à étendre sa domination sur le pouvoir temporel, et rien d'étonnant qu'il se soit fait à luimême le raisonnement que prête Guizot au clergé d'autrefois en France : "Comment ! j'ai droit, j'ai action sur "ce qu'il a de plus élevé, de plus indépendant dans " l'homme, sur sa pensée, sur sa volonté intérieure, sur " sa conscience, et je n'aurais pas droit sur ses intérêts " extérieurs, matériels et ] assager.s '. Je suis l'interj îète " dj la justi '.e, de la vérité, el je ne | ouïrais régler les " rapports m m lains suivant la justice et l'équité '. "
Ce langage était bien différent de celui de l'évêque Plessis, quand il écrivait au gouverneur Sir (u Prévost: "Comme on le sait très bien, milord, Us "évoques de Québec ne prétendent exercer d'autorité "qu'au spirituel, el seulement 1 itho-
" liqn
Dès lora commença (tant il est difficile de .-e près-
crire à soi-même les bornes de son autorité) cette intervention dans les affaires politiques, par une action d'abord isolée, individuelle et locale, qui devait plus tard prendre un caractère collectif de mouvement du clergé, et finir par s'affirmer ouvertement dans le fameux programme catholique de 1871, approuvé par deux évêques.
Cette nouvelle école, qui ne tendait à rien moins qu'à porter au pourvoir le parti de son choix et à gouverner par ce parti, était désigné sous le nom de grand parti catholique, qu'on voulait vendre uni et puissant.
Ce nouveau programme, et les lettres pastorales de l'évêque de Montréal qui le suivirent de près, provoquèrent une protestation accentuée de la part de la minorité protestante. Sir A. -T. Galt, ancien ministre conservateur, dans deux brochures intitulées, l< Civil " Liberty in Lower Canada? et '; Church and State? publiées en 1876, dénonça l'attitude du clergé canadien comme voulant contrôler le corps électoral. Les protestants se liguèrent pour former une alliance défensive, croyant leur minorité menacée.
La cour de Rome, voyant le danger, ordonna, la sut pressiou du programme, et prescrivit aux évêques un silence absolu sur tout ce qui le concernait. L'aivli ■vêque de Québec L'avait déjà désavoué par une circulaire à son clergé ; il ne l'avait connu (pie par la voie des journaux.
On peut se demander aujourd'hui s'il était prudent, pour une partie du clergé, dont les membres Bont naturellement solidaires, d'oublier si vite les difficultés passées, si longues à surmonter, pour s'en créer de ( nouvelles sans nécessité absolue. Les principaux acteurs de ce nouveau mouvement ont-ils pris les précautions nécessaires pour se mettre en garde contre l'< plojtation de leur influence par i\<-* ambitieux, adroits à en tirer profit ? Les uns et les autres se sont-ils bien rendu compte de leur conduite ? Ont-ils songé aux dangers qu'il }T avait de saper pour l'avenir l'influence légitime du clergé ?
11 serait curieux de récapituler ce que de nombreux personnages de la classe dirigeante, dévorés d'ambition, ont fait, dit et écrit depuis trente ans, jour mêler la religion à toutes les questions, sons prétexte de défendre ce qu'ils appelaient les bons principes. Avec quelle insigne mauvaise foi n'a-t-on pas sciemment coufondu les libéraux en politique avec les libéraux-catholiques, pour abuser de la crédulité du vulgaire, au nom du langage du chef de l'Eglise insidieusement défiguré!
L'évêque d'Amiens, MgrGuilbert, aujourd'hui archevêque de Bordeaux, a dénoncé une œuvre analogue de semblables individus en France. " Les exagératii us " doctrinales, dit-il, de certains journaux soi disant *• catholiques, les polémiques inconsidérées de certains " membres du clergé, et .surtout la folle entreprise d'iu-
" fonder la religion aux partis politiques, n'ont pas p< u " contribué à soulever contre elle de fâcheuses préven-
" tiens. Car, à moins d'être aveugle, il estdiiiicile de ne " pas voir que si beaucoup de nos défenseur sont de " vrais et sincères chrétiens, qui placent avant tout les " intérêts religieux, il en est .aussi, parmi eux, qui ne " considèrent que les intérêts politiques, et qui vou- " draient faire de la religion un instrument pour leur " cause."
Ce passage remarquable contient le tableau fidèle de ce qui s'est passé au Canada. Et on serait tenté de dire qu'une suite d'événements aurait été préparée exprès à l'avance dans l'intérêt de ces individus, pour soulever une guerre politico-religieuse et l'alimenter sans fin. Faisons brièvement cette nomenclature : l'affaire Guibord, celle de Riel, les écoles du Nouveau- Brunswick ; les arrêts des tribunaux dans les élections de Bonaventure, Berthier et Charlevoix ; le protêt collectif des évêques à l'eneontre du jugement de la Cour Suprême sur l'élection de Charlevoix ; la condamnation du catholiscisme-libéral, les mandements des évè ^ues sur le même sujet, et ceux explicatifs des précédents ; la publication du programme de 1871 ; celle de " la " comédie infernale " ; la division des cures de Montréal ; la guerre contre l'Université Laval ; les divergences publiques d'opinion entre les prélats; les meurtres et violences à l'occasion des processions orangistes à
Montréal, de celle des catholiques à Toronto; la mission du Légat Mgr Conroy, les recours à Home pour et contre, etc., etc.
Il faudrait étudier en détail les cuises et les effefs de ces divers événements et les écrits qu'ils ont provoqués, pour se former une idée du nouveau mouvement politique créé par le clergé, pour juger du véritable caractère de son action sur l'ordre social, et lui assigner le rôle qu'il a rempli sur ce joint durant cette dernière époque: ce qui nous entraînerait trop loin. Bornonsnous à constater comme résultat un fait évident : l'influence que le clergé a exercée en politique sur le c électoral et sur la classe dirigeante. Quoi qu'il en soit, on ne peut reprocher au clergé d'avoir acquis une li time influence. La faute i ne l'avoir pas gardée
en réserve pour une occasion gravent solennelle, de nécessité absolue et impérative, au point de vue religieux ou national.
Sa puissance, dans un semblable cas, aurait entraîné tout le corps électoral catholique avec lui.
En dehors de sou earactère divin, I< a de cette
influence étaient multiples. On n'a pas exagéré, suivant nous, les services immenses qu'il a rendus à la i française comme nationalité canadienne. La conqu avait produit, entre le corps du clergé et celui des lidèles, une parité de situation qui cimentait leur union, et les liait dans un intérêt commun. Toute tentative
contre l'un était aussitôt vivement ressentie par l'autre. La religion vivait dans cette nationalité qu'elle avait formée et largement développée ; et réciproquement, l'instinct de cette nationalité sentait que son existence était intimement liée à la conservation de sa foi et de son culte ; et tous deux concouraient au ralliement des forces nationales. La crainte d'être absorbé et anglifîé tenait le peuple en éveil et alimentait son patriotisme ; sa foi était son bouclier, et sa religion son rempart.
Etroitement uni au peuple, sorti de son sein et vivant avec lui, le prêtre était en rapport journalier avec ses paroissiens, leur prodiguant les secours spirituels et même temporels. Il exerçait sur eux son pouvoir immédiat, et ce pouvoir était obéi avec d'autant plus de docilité qu'ils n'avaient aucune part à la délégation de ce pouvoir.
Par son dévouement, ses fondations d'établissement d'éducation et de bienfaisance, son zèle et ses vertus, et particulièrement par la pureté de ses mœurs, favorisée par le climat du nord, le clergé avait acquis, sur les populations des campagnes, un prestige, une autorité et un ascendant qu'on ne rencontre dans aucun autre pays, pas même en Irlande. C'était, par excellence, l'influence paternelle ou plutôt patriarcale.
Tous ses membres n'étaient pas remplis au même degré de science et de vertus, et c'est précisément la plupart de ceux qui auraient dû parler les derniers qui
commencèrent à élever la voix et à parler haut. Ils se firent les champions d'un parti politique qui, tout en ayant rendu des services réels à l'Eglise et à l'Etat, ne méritait pas, certes, de monopoliser l'influence cléricale.
Cette conduite imprudente devait leur causer un amer repentir, et rendre le corps du clergé solidaire des fautes du parti conservateur, qu'ils soutenaient.
En descendant de la hauteur des principes pour entrer dans l'arène politique et combattre les personnes, ces meneurs s'exposaient à subir une condamnation du Saint-Siège, qui éclata.
Quelques-uns d'entre eux se virent appliquer des blâmes sévères, entre autres par l'archevêque de Québec, l'évêque de Sherbrooke, l'évêque de Chicoutimi et le délégué apostolique, Mgr Conroy.
Loin de nous de blâmer, chez ^es prêtres, toute intervention purement civile, et l'usage de leur droit de franchise comme citoyens. Qui jure suo utitur neminem lœdere videtur.
Pourtant la loi est sage qui refuse la candidature parlementaire aux ministres de la religion; de même qu'elle fait preuve d'un tempérament adouci et judicieux, en leur laissant le libre exercice de leur droit de suffrage. Elle indique par là la discrétion et la réserve qu'elle attend du prêtre-citoyen, pour ne pas confondre ses deux qualités.
Néanmoins nous sommes prêts à reconnaître que ce
régime, presque théocratique, eût été même un bienfait s'il eût pu préserver la proviuce de Québec, où il dominait, de la corruption des gouvernants et de celle de la classe dirigeante, et s'il eût pu empêcher l'incurie et la dilapidation qui la mettent, à l'heure qu'il est au seuil de la banqueroute, à moins d'un recours à une taxe directe. Par malheur, l'action de cette majeure partie du clergé, en ce sens, apparaît nulle, et se réduit à partager une responsabilité et une solidarité endossées de plein gré, par une aveugle affiliation au parti conservateur.
Ces développements pourront paraître longs au lecteur. Nous les avons crus néanmoins nécessaires, parce que la vie politique presque entière de M. Letellier a été une lutte entre lui et le clergé. C'est dans le comté de Kamouraska qu'elle a commencé ostensiblement dès l'année 1851, et s'est perpétuée avec un acharnement sans relâche, tout en s'étendaut dans d'autres comtés.
Cette influence cléricale a fait même pencher la victoire contre lui, et, en se généralisant, elle a fait la principale force du parti conservateur dans la province de Québec, et y a fondé sa domination presque permanente depuis trente ans.
Cet élément dans notre politique active, que la cour de Rome peut seule restreindre efficacement, a été dominé par elle, ainsi que les récents décrets l'ont fait voir. L'abstention du clergé dans les élections populaires est
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désormais chose acquise. Nos évêques se sont réservé à eux seuls les cas particuliers où la gravité des événements sera telle, que leur devoir les forcera à élever la voix pour la défense des droits sacrés de l'Eglise. Cette voix, nous n'en doutons pas, sera écoutée par les fidèles, qui ne devront pas plus que leurs pasteurs faillir à leur devoir de catholiques.
Devenu plus libre, le corps électoral, façonné pendant vingt-cinq ans à cette école, n'en conservera pas moins, pendant une génération encore, l'impulsion et les tendances politiques qui lui ont été imprimées.
L'action incessante de M. Letellier n'aura pas peu contribué à amener le résultat obtenu. L'ingérence du prêtre (undue influence) dans le domaine politique a été suspendue par l'autorité de l'Eglise, et oondamnée par l'autorité civile. C'est là l'événement le plus saillant de notre époque, et qui domine dans la biographie que nous esquissons.
Nous ne faisons que l'indiquer ici, parce que nous devons l'exposer en détail plus tard.
CHAPITHE QUATRIÈME
Election de 1850-01 dans Kamouraska.— Mandat impératif. — Letellier choisi comme candidat.— M. Chapais. — Letellier élu. — Eue faute d'omission. - Session de 1 85 1 .— Baldwin. - Lafontaine. — Papineau. — Ministère Hincks-Morin. — Elections générales. — M. Chapais élu.— Contestation du mandat. — Elections générales de 1851.— Fraudes électorales. —Election de M. Chapais annulée — Réélu en 1855 et 1857. — Election de Graudville en 18^0. — Letellier élu conseiller législatif.
Nous avons déjà dit que la mort de M. Marquis avait créé une vacance dans la représentation du comté de Kamouraska, vers l'automne de 1850. Plusieurs noms de citoyens marquants circulèrent bientôt dans le public pour la remplir. Quoiqu'il ne restât plus qu'une session pour terminer le troisième parlement, cependant le comité constitution a <l de la réforme et du progrès, organisé en 47, avait réveillé l'attention du peuple, et donnait un intérêt particulier au choix du candidat. On désignait entre autres l'honorable A niable Dionne, Jean-Charles Chapais, Letellier de Saint -Just, Alexandre Fraser, Michel Lebel, tous du comté, et François- Réal Angers, avocat distingué de Québec.
M. Chapais était gendre de M. Dionne, dont la fortune et l'influence étaient considérables. Fort de son
appui, il prépara les voies sans bruit, pour remporter l'élection par acclamation. La perspective d'engager une lutte sérieuse n'était pas plus attrayante pour lui que pour les autres aspirants, vu que le Parlement tirait à sa fin.
M. Letellier ne tarda pas à découvrir cette manœuvre, et adopta une tactique toute différente. Il se traça un plan qu'il arrêta pour toujours dans son esprit, en prenant carrément pour base le sentiment populaire. Dans ce but, il résolut de faire un appel au peuple sur le choix du candidat, et il fit convoquer une assemblée au chef- lieu du comté. On ne voulut d'abord s'arrêter à aucun choix, mais on procéda à formuler un programme en rapport avec les besoins du comté et du pays, programme qui devait servir de guide au mandataire. On est quelque peu surpris d'y rencontrer, entre autres articles, la protection </<• Vagrieulture et oU l'indue rnanufacturière. Cette idée devait attendre plus d'un quart de siècle avant d'être adoptée.
Ce programme était indépendant du journal VAv et en dehors du mouvement annexioniste inauguré en 1848. *
* Les ri-solutions adoptées par l'assemblé ! du comté, et sur lesquelles il était basé, furent rendues publiques, et se trouvent dan- le J
c du il janvier L851. Biles sont inoffensives, et plusieurs d'eutre elles n'offrent iin'un intérêt île localité. L'abolition de la tenure seigneuriale, l'élection des conseillers législatifs, l'éducation gratuite du peuple par l'Etat ; tels eu sont les points saillants.
La part active et prééminente que prit M. Letellier dans la discussion du programme, les vues claires et nettes qu'il exposa, créèrent une impression favorable. La délégation de dix personnes de chaque paroisse à qui fut confié le choix du candidat, désigna M. Letellier. Celui-ci accepta d'autant plus volontiers le mandat impératif qui lui fut remis, que lui-même en était en grande partie l'auteur. *
Nous blâmerions dans tout autre cas l'acceptation d'un mandat impératif. En Angleterre, M. Edmund. Burke, élu à Bristol, refusa de se soumettre aux exigences de ses constituants, et affirma hautement sa position de représentant de toute la nation, au lieu de descendre à celle de simple délégué d'une circonscription électorale. M. Chapais, décontenancé pour le moment par ce choix et déçu de son attente, hésita avant d'aller plus loin. Mais il avait fait trop de chemin pour reculer. L'espoir du succès, l'orgueil humilié relevèrent son courage.
Deux autres candidats, écartés comme lui, M. le docteur Marquis et M. Marti neaù, tous deux du comté et grands amis de M. Letellier, se trouvaient blessés dans leur amour-propre. M. Chapais les gagna à sa cause. Cette défection fournissait un appoint à M. Chapais, et l'engagea à braver le sort, contre le vœu arrêté publiquement.
• Voir le Journal Je Québec, Dec. 1850, au 4 février 51.
Dès lors commença, entre les deux candidats, cette lutte devenue légendaire, qui a tranché en deux partis rivaux et irréconciliables les électeurs de ce comté, les Chipais et les Letellier.
M. Jean-Charles Chapais (devenu depuis ministre et sénateur) est né à la Pivière-Ouelle en 1812. Marchand à Saint-Denis, de la Rivière-Ouelle, M. Chapaifl y faisait un commerce prospère, et, pour nous servir d'une réclame puhliée alors, jouissait vraiment " d'une haute " respectabilité, d'une influence bien méritée, d'une ins- " traction libérale et soignée, d'une probité exemplaire, " pour lui mériter les honneurs d'une élection par ac- " clamation."
Plus âgé que M. Letellier, il aurait du être ce semble plus mûri que lui, s'il n'eût été entraîné par plus d'ardeur et d'enthousiasme. Il joignait à une noble ambition une activité fébrile, et un travail sourd et constant TOM le but qu'il voulait atteindre, en devenant un personnage dans le monde politique. Le succès a couronné ses efforts. Plus adroit que son rival, il choisit le terrain sur lequel il parvint à l'amener, terrain brûlant, maîtrisé par l'élément religieux, et envahi à la tin par le ilôt populaire, après avoir été endigué pendant plus d'un quart de siècle.
Digne rival de M. Letellier dans les juntes oratoin il se mesurait bien avec lui, jusqu'à ce que, emporté par sa longue et lancé avec violence dans la discussion,
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il perdait son sang- froid. Alors son langage devenait moins mesuré, et sa voix, trop montée, ne suffisait plus pour exhaler l'ardeur dont son Aine était pleine. Il s'épuisait vite par trop de véhémence. M. Letellier ne manquait pas le coup, chaque fois qu'il le pouvait, pour le faire arriver à ce diapason, et pour mettre à profit ce côté faible de son adversaire.
Après les diverses victoires électorales que M. Chapais a remportées, il est singulier qu'il se soit presque toujours tenu à l'écart dans les débats parlementaires, et même dans la société à Ottawa. Une timidité naturelle, qu'on n'aurait pas soupçonnée chez lui, en est la cause. Ce genre de vie trop retirée, a fini, en se prolongeant, par dégénérer en une espèce de sauvagerie. Cette timidité produit chez lui des répugnances et des antipathies qu'il avoue candidement ne pouvoir surmonter. Depuis qu'il a cessé d'être engagé personnellement dans les luttes électorales, son étoile a pâli. Il s'est trop effacé. Pendant des années, il avait grandi de toute la hauteur de son antagoniste. Ses victoires presque continuelles sur M. Letellier auraient dû. lui assurer un prestige considérai »le ; mais au fond, son chef Sir John A. Macdonald, ne lui en a jamais accordé un véritable crédit, parce que l'élément d'appui de M. Chapais n'était qu'un instrument matériel dans les mains de l'habile ministre, qui savait bien en tirer parti. Mais il voyait aussi que cet appui du clergé ne donnait pas à M. Chapais cette
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prise si r le ] euple nue lui, Sir John, aurait désiré tenir par le côté laïque, m nmc M. Letellier avait su le faire. C'est ] ourquoi il dévoilait finement ea ] i usée quand il appelait son collègue clérical rny nun. La longue entente cordiale entre Sir Je Lu et le clergé catholique n'a jamais été qu'a] jaunie quant au pnmier. Au fond, he had no confidencein that breeâ, ce mme il l'écrivit plus tard avec un mépris doublé d'ingratitude: " Je n'ai " \ as de foi dans cette engeance."
M. Cha] ais ouvrit le combat en lançant son programme dans la presse (Journal de Québec, Ï.Janvier 1851). 31 se déiîai a ] oi;r le ministère et contie VA IH n Ir. Entre autres articles de ce manifeste, on en remarque un qui frappe à la distance où nous sommes maintenant; c'est le principe de l'éducation du penple ] ai" l'Etat. Quant uni nnitatits ab Ulo ! Qui le croirait aujourd'hui ?
Quoique novice, il ne manqua ras d'habileté, et sut mettre a ] refit les moyens et les ressources qu'il avait à sa portée. Une parenté assez nombreuse et de bonnes alliances dans l'endroit, lui amenèrent un contingent de forces dont il sut disposer avantageusement. L'Avt nir et ses "treize enfants terribles " lui donnèrent l'occasion de faire une adroite diversion, et d'amener le fort du combat sur le terrain religieux, " quoique, dit-il, le sol " du comté y lut vierge de la teigne du socialisme, et " immaculé des égoûts de l'Avenir. " (aie)
ET SON TKMPS 83
La manœuvre était simple pour L'effet à produire, et
consistait à poser en "homme à bons 'principes et re~
" ligieux, * et à tonner en conséquence contre cette " troupe de gens forcenés réunis pour renverser l'ordre " social " {sic). C'était l'étincelle destinée à allumer un incendie, car ce fut là l'origine de la guerre religieuse qui devait bientôt embraser tout le comté, et qui, portée sur d'autres points, finit par s'étendre sur toute la Province. Cette tactique, qui ne réussit pas à la première élection, était d'un aloi plus que douteux en face de la déclaration formelle de M. Chapais, que les doctrines de Y Avenir n'avaient pas pénétré dans le comté, en face de l'acceptation par M. Letellier du mandat impératif qu'on lui avait remis par écrit, et du reproche que M. Chapais lui fit ensuite dans les journaux de n'avoir aucunes " couleurs politiques." -f"
Suivant les formes alors en usage, l'appel nominal eut lieu le 19 janvier 1851. M. Letellier, par un effort oratoire remarquable, y remporta un avantage qui aceentua ses chances de succès. Les anciens, qui avaient counu son père, admirèrent le jeune homme et l'encouragèrent. " Bon sang ne peut mentir," disaient-ils en le félicitant de ce premier triomphe. La lutte devint plus vive que jamais, et les esprits se montèrent, au point que des partisans furent prêts d'en venir aux mains.
* Affiche placardée dans le comté.
t Journal de Québec, 31 janvier 1851.
L'abolition de la tenure seigneuriale était alors une des questions qui passionnaient le plus vivement le peuple. M. L'jtellier, neveu et allie de seigneurs, était exposé à subir les attaques qu'on dirigeait en général contre eux. Heureusement pour lui que les seigneurs de l'endroit étaient estimés, et qu'aucune plainte ne s'élevait contre ces derniers. Aussi, lorsque, à la dernière heure, M. Chapais lança contre son adversaire la flèche du Parthe, le trait tomba sans l'atteindre.
Après deux jours de votation, M. Letellier fut élu par une majorité de 59 voix. Pour nous servir des expressions mêmes de M. Chapais, " ce * triomphe d'un " jeune homme presque inconnu en dehors des limites " de sa paroisse, qui avait su mettre à son profit pour " son avantage, avec la plus heureuse audace, un con- " cours de circonstances singulières ; sans passé, sans " couleurs politiques, sans expérience des affaires, qui " se trouve tout à coup porté à la représentation d'un " des plus beaux comtés du Canada," piqua au vif le candidat vaincu. 11 jura de prendre sa revanche, qui n'allait pas tarder, n'étant nullement déconcerté "par " les six semaines de cette incroyable lutte, -f- "
Le clergé, non encore travaillé, prit peu ou point de part à cette première élection. M. Letellier n'en comptait aucun membre qui fût rangé de son côté, mais aucun
• A.dre33e de M. Chapais, Journal di Québec, 31 janvier
f Idem.
non plus qui lui fût apparemment hostile. On peut dire que généralement, dans la province, le clergé s'était jusqu'alors tenu à l'écart des partis politiques.
Au reste l'élection se passa sans les scènes de rixes, de violences, d'intempérance, et sans les fraudes et manœuvres illégales qui signalèrent les suivantes. Quant à la corruption du vote, on ne saurait dire si elle y fut commencée. Dans tous les cas, M. Letellier, étant sans fortune, n'avait pas les moyens de la pratiquer, l'eût-il voulu.
En examinant, à la distance où nous sommes aujourd'hui, le début de la carrière politique de M. Letellier, on voit qu'il commit une faute d'omission qui lui causa par la suite un tort irréparable. Il n'était pas suffisant, dans les circonstances, d'adopter le programme et le mandat impératif qu'on lui avait remis, et de s'en tenir là. 11 aurait dû, dès le commencement, dégager formellement sa responsabilité de certains articles échevelés du programme de l'Avenir, le scinder et se réserver à luimême l'adoption des mesures praticables et judicieuses qui s'y trouvaient, qu'il approuvait, et qui furent réalisées plus tard.
Dès que M. Letellier, après son entrée dans la vie publique, eût laissé entrevoir ses talents, l'Avenir pour se donner du prestige, fut bien aise, de s'emparer de son nom, et de le mettre à côté de celui de M. Dorion (maintenant Sir A. -A. Dorion, juge en chef de la cour
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du Banc de la Reine). C'étaient deux beaux noms à inscrire sur sa bannière. Pourtant ni l'un ni l'autre n'avaient de tendances au radicalisme, à la démagogie et a l'irréligion, dont on accusait le rédacteur de l'A ven ir. Leur conduite dans le cours de leur vie publique et privée est là pour le démontrer.
Le Parlement fut convoqué pour le 20 mai L851, et M . Letellier fut présenté, suivant l'usage, par deux parrains. Il choisit deux libéraux bien connus, MM. Chauveau et Polette, ce dernier depuis juge aux Trois- Rivières. C'était l'indice de sa vraie couleur politique. Il l'a conservée de nom et de fait. Mais on ne peut pas en dire autant de ses deux collègues. M. Chauveau, alors plein d'avenir, était très lié avec M. Letellier, et leur amitié était fondée sur une estime réciproque.
Les divergences dans les mille chemins qui s'ouvrent dans la carrière politique, les ont amenés parfois à se rencontrer face à face et à mesurer leurs forces. Mais tous deux ont prouvé, par leurs actes, que les sentiments qui ont pris racine dans Les cœurs bien nés, sont plus forts que cet antagonisme qui naît de causes éphémères : ces causes peuvent paraître grandes pour l'heure, mais en peu de temps, elles diminuent à vue d'oeil.
Le premier vote que M. Letellier fut appelé à donner en chambre révèle un esprit déjà préparé à un discerne-
ment raisonné des attributions administratives. Il s'agissait de l'&ffîimation d'un principe important, aujourd'hui parfaitement reconnu. Un membre de l'op] osition, M. Boulton, proposa d'empêcher tout emploi des deniers publics sans la sanction préalable du Parlement. M. Letelliei vota contre le ministère, et M. Chameau fut le seul canadien-français qui se rangea avec lui. M. Lafontaine admettait le principe et le suivait en pratique, mais il ne voulait pas lier l'administration pour les cas soudains et d'urgence imprévue. Aujourd'hui ou y supplée par un bill d'indemnité, que les ministres s'empressent de demander aux chambres à leur première réunion. Messieurs Chauveau et Letellier eurent le tort de ne pas persister jusqu'au bout, et revinrent à l'opinion de M. Lafontaine, qui lit rejeter le bill.
Le nouveau député prêta une attention suivie aux débats de la session. Ami sincère du peuple, implacable contre les abus, il prit sans gêne son franc-parler, quoiqu'il donnât son concours au ministère La font ai ne- Baldwin. Mais, comme la plupart des nouveaux venus, il consultait de préférence son propre jugement, sans se lier absolument, malgré son profond respect pour M. Lafontaine et sa grande confiance en M. Baldwin. Il n'avait pas encore acquis l'expérience de l'impérieuse et inévitable discipline de parti, qui domine en parlement, au Canada, avec une rigidité qui étouffe trop souvent les dictées saines de la raison.
Sa hardiesse étonna les vieux de l'ancienne école. On connaît le respect que les anglais attachent à l'autorité de ce qu'ils appellent les précédents. Dans le cours d'un débat, on lui objecta qu'il n'en montrait aucun à l'appui de sa proposition. " Eh bien, répondit-il, s'il n'y " en a pas, nous en ferons un ; ce sera le premier, puisqu'il " en faut un pour apprendre à penser par autrui." Cette idée d'innovation et d'indépendance, qui aurait été applaudie devant mie chambre française, causa presque un scandale, d'autant plus qu'elle provenait d'un jeune député- Mais sa franche allure et la valeur personnelle qu'on lui reconnut effacèrent l'impression qui aurait pu lui être défavorable.
La session fut remarquable par le nombre et l'imporlance des mesures qui furent soumises, telles que la construction du chemin de fer du Grand Tronc, l'épuration des mandats des députés, l'abolition du droit d'aînesse dans le Haut-Canada, l'abolition des droits féodaux, le retrait des terres réservées au clergé protestant, l'adoption du système décimal au cours de la monnaie, l'élection du Conseil législatif, L'augmentation du nombre des députés, etc., etc.
M. Merrit y introduisit pour la première fois le] i d'une " Confédération," en proposant une adresse à la lieine dans le but de la réaliser. Ce projet n'eut pas de suite.
M. Letellier, de son côté, y présenta deux mesures,
une pour réduire l'iniemnité sessionnelle des députés, l'autre pour récuser, dans les cas où les droits féodaux étaient mis en question, les juges qui se trouvaient être en même temps seigneurs. La clôture de la session mit fin à ces deux projets de loi. Il aurait dû confier le premier à un ancien député, pour écarter le soupçon de vouloir leurrer le peuple à l'approche des élections générales. Quant au second, l'expérience a démontré qu'il n'était pas nécessaire, et que l'on pouvait compter sur l'impartialité de ces juges.
Ses goûts pour la chasse et ses observations pratiques à ce sujet, l'engagèrent à faire adopter une loi pour la conservation du gibier.
Cette session est restée mémorable par la démission de M. Baldwin. 11 n'avait pu rallier une majorité hautcanadienne pour maintenir la cour de Chancellerie qu'il avait précédemment établie dans sa province. Il voulut sanctionner, par sa démission, le principe de la double majorité, qui maintenait eu équilibre les forces de chaque province, et son noble désintéressement lui gagna l'admiration de tous. Ses amis, qui avaient été la cause de sa défaite, firent des efforts persistants pour l'engager à revenir sur sa détermination, mais il demeura inébranlable. On n'a pas encore oublié les adieux touchants que fit à la Chambre le plus vertueux de nos hommes d'Etat, celui qu'on peut regarder à juste titre comme le père du gouvernement responsable, tel qu'il
nous l'a transmis. Son nom est resté comme la plus pure de nos gloires parlementaires.
Peu après M. Lafontaine causa une sur] irale,
en annonçant son intention de se retirer de la vie publique, une fois la session terminée. Il n'avait que 4.'! ans; il était au sommet du pouvoir, et son astre était
encore dans tout son éclat.
Il est difficile d'assigner les causes de cette retraite inattendue du chef le plus fort du parti libéral dans le Bas-Canada. La réticence de M. Lafontaine sur ce sujet n'a pas permis de les connaître. Il s'est borné à alléguer des motifs purement personnels. Nous inclinons à croire qu'il a commencé par être fatigué, puis dégoûté de la carrière ingrate qui s'offre aux hommes publics, dans une colonie où Findéj mdauce de la fortune n'est pas réunie à celle du caractère. Sun esprit n'était pas fait pour l'intrigue, et sa dignité aurait été offensée s'il se fût cru obligé de faire un pas pour capter un vote Il voyait une certaine cabale se former autour de lui, une cabale qu'il lui eût été facile d'écraser, et qui cherchait à le supplanter. Vn mouvement populaire qui se tit contre les dr oeuriaux, et qui tendait plus à une
spoliation qu'à un règlem int équitable, semble avoir été, aprèsla démission de M. Baldwin, la eau-' déterminante de sa retraite. Au reste il avait parfaitement rempli sa tâche, et mis les financ is en bon état. Il se
ET SON TEMrS 91
retirait à l'apogée de sa gloire, prévoyant qu'il ne pourrait le faire plus tard avec autant de prestige.
Cette duulile retraite^ particulièrement celle de M. Lafontaine, allait porter un coup fatal au parti libéral dans le Bas-C tnada, amener la division dans ses rangs, l'entraîner dans la suite à une alliance avec les tories du Haut-Canada, laisser toml il' le pouvoir dans des mains moins pures, t rabaisser peu à peu le niveau moral de nos hommes publics.
Jusqu'en 1854, nos ministres étaient demeurés à l'abri de tout soupçon de péculat, de vénalité et de corruption officielle. Depuis celte époque, chaque année a vu se développer chez les gouvernants une corruption et des fraudes qui sont allées en grandissant, pour arriver, par l'abaissement général des caractères, à la catastrophe de 18 73, qui a flétri l'honneur national.
Si M. Lafontaine eût pu prévoir seulement une partie des suites néfastes que sa retraite devait entraîner, la résignation du pouvoir eût été de sa part une lâcheté indigne. Il a vécu as-ez longtemps pour s'apercevoir que, s'il eût continué à tenir le timon de l'Etat, son parti libéral, si vigoureux, n'aurait pas été absorbé par l'élément tory, puis par l'élément conservateur, jusqu'à abandonner se i nom de libéral dans la Province de Québec. Son discours d'adieu à la vie publi pie, au grand banquet que lui donnèrent ses amis à Montréal, démontre qu'il comptait trop sur le patriotisme, l'esprit
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de sacrifice, l'abnégation et le désintéressemeut de tons ses successeurs.
Mais, au milieu de l'affaissement graduel des vertus civiques dont nous avons été témoins, il y a des personnages dont les noms sont restés honorables, et que nous devons saluer avec respect, en les montrant comme exemples aux générations futures.
Espérons que nous en aurons encore, des canadiensfrançais purs comme Morin, grands patriotes comme. Papineau, intègres comme Sir E.-P. Taché, indépendants comme de Sales-Laterrière, constants comme Geoffrion, irréprochables comme Sir A. -A. Dorion, dignes et fermes comme Fournier, honorables comme Caron, vertueux comme de l'oucherville, délicats sur l'honneur et chevalesqués comme Joly, et aul
M. Letellier considérait comme un rare avantage d'avoir été en rapport intime avec la plupart dilemmes.
Il se plaisait à rappeler le souvenir de Lafontaineet de Baldwin, ces deux beaux caractères, qui avaient frappé son imagination au début de sa carrière parlementaire. Il établissait souvent un parallèle à la Plutarquè entre ces deux hommes, nos plus grands citoyens à ses yeux, chez lesquels il ne voyait point de faiblesse, et en qui il admirait les nobles dons de L'intelligence et du cœur. Tous deux, doués de qualités différentes, se complétaient l'un par l'autre dans leur action commune: l'un possédant
cet esprit mâle et austère, calme et froid qui impi l'autre portant l'empreinte de la sincérité, de la candeur et de la mansuétude, qui gagne les cœurs pour convaincre la raison. En faisant l'éloge de ces deux hommes, M. Letellier devenait éloquent dans son admiration.
L'appréciation qu'il faisait de M. Papineau, dont il s'était trouvé le collègue, était moins enthousiaste. Il le voyait descendu de son haut piédestal, et déchu par luimême de sa première grandeur. Son patriotisme et son zèle pour la cause du peuple étaient bien les mêmes, mais mal dirigés. L'expérience ne lui avait rien appris; et depuis l'époque de sa fuite, il était resté stationnaire. harangues étaient toujours les mêmes, et ses coups portaient le plus souvent dans le vide, parce qu'il n'y avait guère plus rien à détruire de ce qu'il combattait. 11 ne comprit pas la nécessité d'adopter le nouveau régime de gouvernement, de l'organiser et d'en tirer le meilleur parti possible. Sa haine et ses préjugés contre le> institutions monarchiques de l'Angleterre lui voilaient les avantagesde la stabilité et de l'équilibre des pouvoirs, qui font de son peuple celui du monde le plus librement gouverné.
I >>tait à Montréal aux élections de 52, il fut élu peu après aux Deux- Montagnes. Son prestige diminuait gra luelleinent. l'eu à peu son influence s'eflaça. 11 se retira enfin à son manoir de Montebello, pour y couler en paix le reste de ses jours, et les termina avec ses
seules vertus païennes, qu'on ne saurait refuser de lui reconnaître comm • p issédées à un haut degré. Sa mort, arrivée en septembre L871. fut loin de créer la sensation à laquelle on aurait pu s'atten Ire après un tel pa
On a jeté \\n voile sur sa fin pour ne se souvenir que des glorieux états de services qui ont rendu son nom impérissable. *
11 est un autre de ses collègues que M. Letellier avait deviné, et dont il avait mesuré la portée du talent et l'étendue des ressources. "Cet homme est destiné, " écrivait-il dès cette époque, à devancer, si Dieu lui " prête vie, tous les autres dans la lice." -f- C'était le jeune député île Kingston, devenu depuis Sir John-A. Macdouald.
Vers la fin d'octobre 1851, le ministère Hincks- Moiin s'était formé à la suite de la retraite de M. Lafontaine. Il était composé de l'élément libéral du lias-Canada et de celui du Haut-Canada, avec l'ac sion du Dr Eolp et de Malcolm Cameron, deux Cl* ir
' Le vieux greffier F.-X. Perrault, si liien connu à Québec, avait fondé et maintenait à ses frais div xses éc il -. d'agricul urc,
et d'arts et métiers. Il racontait l'annecd te suivante, avenu plaisir m il h. nu sujet de L'encouragement qu'il recevait du public. Ayant invar M l'apinenu à • il en reçut
e< si enc urageants, qu'il crut pouvoir lui demand >r une aid • en faveur de ses élèves. A sa grande surpiiseet à son vif flê nppointement, M. l'a pineau lui rem't un Après cette déconvenue, il n'est pa?
i nit que tout ■ la \ il le eu lu ch ludes.
f Lettre do M. Letellier à Min- I. : lli r, d i L9 mai 1851.
Grita prononcés. L'admission de ces derniers provoqua les reproclies de M. Cauchon contre ce ministère.
nme journaliste et député, celui-ci combattait les rouges et les grits avec vigueur, et abondait dans le sens du clergé. Il profita de H circonstance pour
i uider en mêma temps, afin de se donner meilleure
! air, une plus grande prépondérance de l'élément français dans le ministère. Il faut croire, puisque des chefs comme MM. Morin, Taché, Caron, Drummond, et plus tard MM. Chauveau et Chabot, agréèrent cette alliance, qu'elle n'était pas aussi préjudiciable n a voulu la représenter.
Le Parlement fut dissous le 6 novembre, et les élections furent fixées pour la fin du mois, et devaient s'étendre jusqu'à la fin de décembre. Les vieux tori i du Haut-Canada, furent presque tous balayés pai les réformistes et les grits. D'un autre côté, les rouges du Bas-Canada subirent plusieurs pertes notables. L'apineau, sur le point d'être élu à Montréal, dut sa défaite à une h.ibile stratégie de ses adversaires, qui, à la dernière heure, pour sauver la partie, portèrent leurs suffrages eu masse sur un seul candidat, M. Badgley. Ils furent secondés par l'influence du clergé. Ailleurs les libéraux avancés, Holton, Doutre, Plainondou, C.
nist, Fournier, de Witt, J.- 13.- 10. Dorion, restèrent sur le carreau.
Dans le comté de Kamouraska, la lutte s'engagea
chaudement. 1\I. Chapais n'était pas demeuré inactif depuis sa défaite. Il avait su gagner la faveur d divers curés du comté, et s'en était fait des partisans, dont quelques-uns très actifs; ceux-ci avaient déjà préparé les esprits à suivre l'impulsion qu'ils voulaient leur imprimer. L'Avenir donnait des raisons amplement suffisantes pour être ostracisé ; mais il ne s'ensuivait nullement que M. Letellier dût subir le même sort, au moins sans être entendu : car jusque là rien ne pouvait indiquer qu'il appartînt à cette école. M. Chapais, comme nous l'avons déjà dit, l'avait même accusé, dans la presse, d'être sans couleurs politiques.
Les attaques du Globe contre les catholiques, que M. Chapais exploitait habilement, donnaient une faveur particulière à sa cause. Il était sûr de produire l'effet qu'il en attendait, en retraçant les liaisons des " rouges " et des " clear grits."
Ce fut alorj qu'un incident (pie AI. Letellier ne pouvait prévoir détermina une ligue ouverte du clergé du comté contre lui. Voici à quel propos. Le curé X. de la paroisse de ' (** alla, assister à une assemblée tenue dans la maison d'un habitant du lieu, pour favoriser la candidature de M. Chapais. Dans le c uns de la dis sion, il se laissa aller à haranguer les électeurs, et dirigea une attaque directe contre M. Letellier, qui n'avait pas été invité à l'assemblée. In des éleeti présents se permit de lui demander s'il répéterait
levant M. Letellier l'accusation qu'il portait c mtre lui. Le curj persista, en disant qu'il ne s'en eachsrait pas. On lit man ter M. Letellier, qui se trouvait dans le voisin âge, et qui arriva pendant que. le curé parlait Encore. Cdtte subito apparition lui oupa la parole, lvi le voyant ainsi décontenancé, M. Lstellier lui dit d'un ton d'humeur mal comprimée : " M. le curé, per- I mettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas ici à I votre place." Alors l'électeur dont nous venons de parler somma le curé de répéter devant M. Letellier son accusation contre lui. Forcé de s'exécuter, le curé le Ht de mauvaise grâce, et avec des adoucissements tels que l'assemblée ne voulut pas les accepter. Elle se tourna en masse contre lui, et la paroisse de *** est toujours demeurée depuis fidèle à M* Letellier.
Celui-ci crut devoir profiter de l'occasion pour donner au curé une leçon qu'il avait bien méritée; mais si la semonce était juste, elle n'en était pas moins maladroite. Puis [il'il enlevait la partie, il aurait dû s'en tenir là, et m' pas donner prise à un ennemi vaincu, qu'une défaite humiliante allait ramener sur le terrain avec des forces centuplées.
Quelques jours après, une réunion de prêtres avant eu lit u au collège Sainte- Anne, M. X. s'y trouva, et ne manqua pas de porter plainte contre M. Letellier. Il sut si bien assimiler la cause de M. Letellier avec celle de t Avenir eX. du parti rouge, que ses confrères furent una-
nimes à faire cause commune contre M. Letellier, qui, disait-on, attaquait les prêtres. Cette décision prise ex parte contre lui, ne parvint que plus tard à ses oreilles.
Il est facile d'apprécier l'énorme influence dont le clergé, jusque là demeuré comparativement neutre, disposait sur une population docile et religieuse. Cette influence allait être consolidée de plus en plus par une entente générale.
Elle était cimentée par un intérêt commun, l'esprit de corps, une éducation identique et uniforme, des réunions régulières en conférences, et une convention diocésaine annuelle.
Tous les efforts de M. Letellier, le zèle et le dévouement de ses partisans, et l'organisation la mieux combinée pour sa campagne électorale, devenaient impuissants devant une croisade intangible, aussi bien dirigée dans la chaire qu'au dehors, partout visible et toujours insaississable. Il lui fallait un courage quasi surhumain jour continuer ou recommencer sans relâche le même combat, pendant des années et des années, en ne s'appuyant que sur lui-même, et en fondant son unique espoir sur sa conviction intime que le sens populaire, malgré tout, inclinait de son côté. Il demeura tenace jusqu'à la fin, quoique seul, sans secours du dehors, et toujours sans argent. Jamais il ne céda un pouce de terrain, résolu de conquérir finalement, et de vaincre l'op-
position du clergé. Il sentait qu'il avait la confiance du peuple, voilà ce qui soutenait son courage.
La partie devenait trop inégale, dès que l'élément religieux était tourné activement et tout entier contre lui. De plus, son adversaire, pourvu d'amples ressources pécuniaires, était fort de l'appui du gouvernement. M. Chapais devait donc compter sur un succès presque certain. Néanmoins M. Letellier engagea énergiquenient cette seconde lutte, qui se termina par une majorité de 51 voix inscrites officiellement pour son antagoniste. Il fut donc, en conséquence, déclaré élu.
Mais un examen attentif de la votation convainquit M. Letellier qu'il n'était pas réellement défait. Il se décida de suite à contester le mandat passé illégalement dans les mains de M. Chapais. Cette tâche était alors i plus difficile à remplir qu'on ne peut l'imaginer aujourd'hui. La législation la hérissait de formes et de difficultés sans nombre, qu'il fallait surmonter lentement et péniblement, une à une, si bien qu'il était rare de la mener à bonne fin ; ce qui, dans presque tous les cas, n'avait lieu qu'au bout de deux ou trois années. Elle était livrée au hasard du choix d'un comité spécial de la Chambre, lequel une fois nommé indiquait d'une manière à peu près certaine, par la prépondérance de sa politique, de quel côté irait sa décision finale. Lorsqu'il s'agissait du sort d'un partisan ministériel, on parvenait le plus souvent à traîner les procédures en longueur
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jusqu'à l'expiration du Parlement. De sorte que rien n'était plus vrai, quand on voulait disputer à un député son siège, que le brocard du palais: Possession vaut titre. En outre, les frais pour invalider une éleclion étaient très élevés, et parfois ruineux. Ces divera sidérations, qui se présentaient à M. Letellier, ne l'empêchèrent pas de proeéder.
Pendant son séjour à Québec, il s'était fait des amis dévoués, entre autres M François- Real Angers et M. Dunbar Ross, avocats distingués. D'eux-mêmes, ceuxci lui offriient gratuitement leurs services professionnels, pour contester l'élection. C'était un secours des plus opportuns pour lui. Les libéraux se sont toujours aidés généreusement dans ces cas.
La requête en invalidation fut donc prés août 52 à la chambreà sa première session. Le comité, ayant commencé ses travaux, l'ut ajourné au 16 mai •">.">, par ordre de l'Orateur, et la dissolution des chambres en 1854 mit fin à la contestation.
Cependant ces deux élections avaient déjà soutiré des sommes considérables du bilan de M. Chapais, tandis (pie M. Letellier en t'tait quitte pour son temps, ses peines et ses discours. Rentré chez lui, il oublia sa déconvenue dans les douceurs de la famille, tout eu persistant à ne pas lâcher prise avant d'avoir repris le mandat qu'il croyait avoir dûment gagné'.
La dernière campagne électorale ne s'était pas faite sans rixes, sans violences, sans fraudes et sans corruption. La requête présentée s'en plaignait d'une manière spécifique. Toutefois ces manœuvres frauduleuses n'étaient que le prélude de celles qui devaient être plus tard pratiquées sur une plus vaste échelle.
Nous avons imputé précédement à M. Letellier une première faute d'omission. 11 aurait dû exposer plus clairement ses vues politiques, en répudiant les parties du programme de l'Avenir qu'il n'approuvait pas. Il est vrai que le même mandat impératif du comté, devait continuer, suivant le sentiment de son parti, à lui servir de guide. A la seconde élection, il repéta la même faute dans des circonstances plus graves ; car il n'avait guère tardé à apprendre la résolution prise contre lui par les prêtres du comté, à la suggestion du curé X, et le motif réel sur lequel cette opposition était fondée. Comme sa conduite parlementaire le dégageait du parti de l'Avenir, il eût dû, en bonne tactique, définir clairement ses couleurs. L'excuse qui pourrait être alléguée pour cet oubli ou cette négligence consisterait à dire qu'une fois le parti clérical décidément rangé contre lui et trompé par les idées qu'on lui prêtait faussement, il lui était inutile de chercher à le désabuser.
Une personne éclairée demeurant alors sur les lieux et à même d'apprécier exactement la situation, en a
donné un aperçu vrai et snccin t que nous croyons devoir citer. " Je ne crois pas, moi, écrivait-elle, que M. Letellier soit rouge, niais il passe pour l'être. On dit que Y Avenir l'avait traité comme un des siens, et que M. Letellier ne l'avait pas désavoué, ni répudié. Il paraît que plusieurs de ses amis, connus pour rouges, lui prêtaient bien des sentiments, des opinions, des projets opposés aux bons principes, et que lui ne les contredisait pas. Alors le clergé et tous les honnêtes gens ont cru nécessaire, dans l'intérêt commun, de s'opposer de toute manière à son élection. — Si je suis bien informé, il n'avait pas dessiné ses couleurs d'une manière assez tranchée.— Quoi qu'il en soit, la perte de son élection a été un coup terrible pour lui et sa famille. Il n'est pas abattu pourtant, espérant sans doute de faire annuler l'élection de son adversaire. En attendant il faut vivre, et il est sans moyens.'
On voit que M. Letellier eut tort de se laisser comp.omettre par Y Avenir sans le vouloir, et de permettre dès lors de donner à son parti le nom de rouge, qu'il eût pu remplacer par celui vraiment approprié de démocrate, comme tend, tut à désigner une nuance moins prononcée dans le parti libéral. La seule appellation de rouges prit à une certaine époque, dans le comté, une acception tellement accentuée d'irréligion, qu'on leur courut sus avec uw rage qui rappelle celle du taureau
espagnol se lançant furieux sur la draperie rouge que le toréador lui présente pour l'affoler. *
Pourtant, dans le comté de Kamouraska, il n'y avait pas alors plus de différence dans la valeur morale des individus des deux eanips qu'on n'en voit aujourd'hui entre les libéraux et les conservateurs dans ce même comté. Tous deux se valaient et se valent encore sous le rapport des principes religieux. Mais il devait s'écouler trente ans avant qu'on obtînt une déclaration d'une égalité de droits politiques aux yeux du clergé. Durant ce temps, comme le dit Turcotte, -f le parti conservateur a "toujours été soutenu par le clergé et " par la masse de la population bas-canadienne des " deux origines."
A ce propos, il faut observer que le clergé dirigeait directement cette masse ; son action souleva plus tard la question de la légalité de ses moyens d'influence, question qui eut tant de retentissement sous le nom d'influence inclue.
(*) Le trait suivant peint la fores des préjugés don: amis parlons.
Le i>on et vénérable cm é B... . de L s- trouvait au banquet d< é
lors du 2e centenaire de la fondation du siège épiscopal de Québec, entre deux personnages dont celui de gai.che était M.Rbéaume, avocat de Québec. Après avoir causé longtemps avec son voisin de droite, il fut si intéressé par sa conversation qu il s'enquil de vi. Rbéaume du nom de ce voisin. C'est M. F ançois Langelier. Lui répondit-il. Le curé
resta tout é abi. •• D'apr s ce (pion m'en a dit, répartit M. H j'au-
" rais pu cro're qu'il portait des cernes et avait le pied fourchu. Mais " c'est un homme comme un autre, et mieux p usant que bien d'à .très."
t Le Canada sois ï Union, p. 464.
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Quel que soit le jugement que l'on porte sur le parti libéral, il est permis de se demander si les chefs du parti conservateur étaient bien de bonne foi en jetant les liants cris contre eux, et en les accusant de vouloir renverser l'oidre social, lorsque, dès l'année 1857, on a vu M. Cartier tendre la main à M. Dorion, et lui offrir un portefeuille. «
Le ministère Hincks-Morin ayant subi un échec lors de l'ouverture du Parlement en juin 1854, Lord Elgin prit le parti de dissoudre immédiatement les chambres, sans qu'aucune loi fût passée pour constituer dans l'an une session régulière, suivant l'usage immémorial dans les annales parlementaires. Ls président de l'Assemblée Législative fit, en sa qualité, une rem tutrance verte, mais pleine de dignité, au Gouverneur, qui dût la subir en montrant un malaise difficile à cacher. Dans le désarroi des partis, le Gouverneur avait cru née 3saire d'en appeler au peuple au lieu de s'adresser a l'opposition. Celle-ci, en serrant ses rangs, au lieu de les diviser, pouvait eommander la situation. Elle manqua l'occasion d'assurer, aux libéraux de toutes nuances, la prépondérance qu'ils pouvaient exercer par un commun accord. Le manque de cohésion a de tout temps e msé leur faiblesse.
Les élections g nérales suivirent de près la dissolution du Parlement. La représentation venait d' portée à soixante-cinq députés pour chaque province,
ce qui donnait un intérêt nouveau aux élections. Elle furent entachées, dans un grand nombre de coml 's, de violences et d'une corruption éhontée. Le nombre des .s enregistrés dépassa, en certains endroits, celui des habitants, dit l'historien Turcotte. *
Dans Kamouraska, la e >ntestation du man lat d i M. Chapais avait tenu en haleine les partisans de M. Letellier. Ils se croyaienl victimes d'une injustice. Aussi leur ardeur fut telle qu'ils remportèrent l'élection. Mais dans la. nuit qui la suivit, les partisans de M. Chipais falsifièrent les livres de poil, lui fabriquèrent une majorité npparente de - 1G5 voix, et arrachèrent de nouveau, par ce moyen, le mandat, des mains de M. Letellier, qui avait réuni 1 797 voix en sa faveur, f Cette élection ne profita guère à M. Chapais, car elle
Ifut invali lee à la. session suivante, et une nouvelle élection fut fixée pour le mois de janvier 18.15.
Par suite de pareilles man euvres et des causes que nous avons déjà mentionnées, la lutte devenait de plus en plus inégale. Une élection isolée est toujours difficile à emporter contre le gouvernement; or le gouvernement
• L Cat dm oui \ l rnion, p. 2 L7.
iivtii ù T occasion de retts élection annuléequ'nn des partisans de M. Ulmpa s, C... i '.... s' étant vu attaqué d'une m il ad i-' d ml i finit pai mourir, sa iransportapénib enient <• ez M. Leteil r, cl lui a^ en lui liemandanl pardon, qu'il était nn il s c uipabl 's | u avuie it falsifié Ifs livres du- po'l, et q .i par lu avaient o> ô/j à lui fa:« p irdre le mandat.
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a]>| lirait M. Clin] ais. En outre, des influences nouvelles se réunissaient contre M. Letellier; celle du Giand-Tronc, de certains commerçants de bois, dépendant de la Couronne ] our l'exploitation de leurs limiù a, et celle du grand contracteur d'alors, M. Baby, qui était devenu tout-puissant.
Ces renforts considéiables, joints à ses moyens pécuniaire?, donnaient à M, Chapais le nerf de la guerre. Kéanmoins, avec tentes ces ressources, en ap] arence si efficaces, il ne réussit à em] orter 1 élection que rar une majorité de 30 voix seulement. 11 n'est guère possible de douter, apiès un ] areil résultat, qu'au fonds le sentiment ] opulaire, laissé à lui-même, ne fût en faveur de M. Letellier.
Celui-ci eut à su] } orter tout le ] oida des justes accusations portées contre VAvi nir, quoiqu'on ne trouvât rien, dans ses discours ni dans ses écrits, qui fût de nature à le ranger ] ai mi les ennemis du clergé ou de l'Eglise. Sa légitime défense, contre la ligne montée dans toutes les chaires contre lui personnellement, prenait une couleur anti-cléricale. L'abus devint si criant qu'il crut devoir s'en plaindre à l'autorité diocésaine, qui força le curé de sa ] aroisse à lui faire une rétractation du haut de la chaire. Cette rétractation mérite d'être mentionnée, à cause de l'originalité et de la fini noi mande de sa conclusion: "Je l'ai dit. nus livres,
" c*est vrai ; ce qui prouve une fois de plus la force du " proverbe, que tov.<<' vérité n'est p ts bonne à 'lire" M. Letellier ne put s'empêcher de prendre en riant
cette apologie, et s'est amusé bien des fois à la raconter.
Ecarté de la participation directe aux aff tires publiques, M. Letellier se mit à les étudier en silence. Le projet de confédération de Lord Dnrham attirait de plus en plus l'attention des hommes publics. Messieurs Merrit, Sherwood, lîiovn ut Galt, s'en occupaient particulièrement, pendant que M. J.-C. Taché préparait, par un travail sérieux, un opuscule remarquable qu'il mit au jour peu après. M. Letellier, de son côté, se livrait à de constantes études sur les diverses formes de constitution applicables au pays, spécialement favorables au Bas-Canada.
En même temps, pour subvenir aux besoins de sa famille, il se livra avec plus d'ardenr à ses occnpations professionnelles, à la culture de ses terres, et au soin des affaires municipales.
Dès 1847, il avait été associé à la commission de la paix, ce qui lui donna l'occasion d'exercer an ministère de conciliation auquel l'avait formé son ancien patron. Un jugement sûr et solide lui avait ac [uis de l'ascendant sur ceux qui l'environnaient. Consulté avec autant de confiance par un parti que pai l'autre, il était écouté, et sa décision était acceptée de b tnne grâce. On peut dire qu'en dehors de la lutte électorale, il ne comptait
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point d'ennemis personnels. S-m affabilité naturelle le servait admirablement en cela : il luisait lion visage à tout le momie, et en retour en recevait l'on accueil.
Durant cet intervalle, il n'avait pas [erdu de vue la perspective de rentrer nu Parlement. Les élections générales de 1SÔ7 et ôS, qui eurent lieu sous le ministère Macdonald-Cariier, le ramenèrent sur les rangs. Il arbora carrément son même drapeau libéral : les deux partis étaient alors rangés en (\^u\ dénominations distinctes, les consei"Vtiteur8 et les libéraux. Dans le comté de Kamouraska, les deux camps étaient deme si fidèles à leur dra: eau, que l'élection ne lut qu'une répétition de la précédente, a que M. Letellier ne la perdit que par 34 voix.
Jamais on n'avait vu la. fraude et la corruption s'étendre sur une aussi grande échelle dans le corps él toral. En conséquence, d n'y eut pas moins de tions qui furent contestées. Le système électoral favorisait les menées du pouvoir, qui en | rôti tait de la manière la [lus outrageante. Tout d'abord les ministres commençaient par choisir les officiers-rapporteurs parmi leurs créatures dévouées; ensuite il fixaient, à loi 1 convenance, les époques d'élection dans chaque comté. Les comtés sûrs pour eux étaient en premier lieu emportés par acclamation ou par une lutte facile. Puis se ruaient sur les autres comtés ; Our les enlever un à un, avec le prestige d'un succès déjà prévu sur toits' la
ligne. Ces manœuvres, qui faisaient dévier le sens populaire, n'étaient pas flétries par l'opinion publique, précisément parle fait qu'elles ('étouffaient, et le pouvoir se gardait d'amener la réforme des abus criants dont il profitait. La votation se continuant pendant deux jours, la nuit qui les séparait devenait l'occasion de trames vraiment ténébreuses et de fraudes gigantesques.
Il n'y avait point de listes d'électeurs. Ceux-ci se qualifiaient au besoin, et n'avaient qu'à prêter serment pour faire inscrire leurs votes.
Ce fut ainsi que M. Cartier, déjà défait à Montréal, emporta ensuite le comté de Verchères, au moyen de votes fabriqués. Kt quoique son mandat fût contesté, il put garder impunément son siège, grâce à une vétille l'Orateur crut découvrir dans le jurât du cautionnement qui accompagnait la requête en invalidation.
(J'est à M. Dorion que le pays est redevable du système d'élections aujourd'hui en vigueur, qui fixe la votation le même jour dans toute l'étendue du Dominion, h >rniis dans deux ou trois comtés, qui se trouvent dans des conditions particulières. Quoique non entièrement disparus, les anciens désordres sont grandement restreints.
l 'ans le comté de Kamouraska, comme ailleurs, des scènes de violences et de rixes turent à déplorer. Entre autres endroits, il y eut à Sainte-Anne une bataille rangée pour s'emparer du poil, d'où les représentants du candidat libéral furent chassés. Ailleurs ou les lit pri-
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sonniers, et on les se juestra tout le temps de la votation. Les deux partis s'accusaient mutuellement d'être les promoteurs du désordre.
C'est ici qu'il convient de relever deux faits inexacts, mis dans le temps à la charge des partisans de M. Letellier, et répétés depuis dans une étude biographique sur lui, qui a para dans le Ctnidien en février 1SS1.
Il y est rapporté que le curé Bégin.en se rendant de son presbytère à l'église, fut pris dans un piège à ours et qu'il eût une jambe cassée. Le piège à ours n'y a jamais été vu, M. le ciré n'a jaunis eu la jambe cassée. Il n'y a en cela de véritable qu'un léger a ■ 1 1 mt arrivé au curé, q d s'était heurté contre un amas de bois de chauffa g 3, que lui-même avait fait mettre en cet endroit.
Tout cet écbaffaudage de mensonges n'était qu'une invention pour rendre o lieux le parti Letellier, et nm: davantage le clergé contre lui.
L'autre accusation, qui allait t dire que d ss partis ins de M. Letellier avaient tiré un c uip de fusil sur M. Chipais, n'est pas plus fondée que la première.
l'n individu, autrefois partisan de M. Chapais, a fait feu deux fois sur lui, etdeplusa incendié sa grai Trouvé coupable d'incendiat, il a fini ses jours au péni- :encier. Cette idée de vengeance était personnelle, et n'avait aucun rapport avec les élections. Nous triions cette rectification de M. Chapais lui-même. Il est probable que les partisans de M. Letellier ont as
d'autivs chefs d'accusation plus vrais sur leur compte, sans qu'on en augmente le bilan. Si M. Letellier eût voulu recourir à la violence, il est présumai >le que le dévouement de ses partisans, qui était tout personnel chez un bon nombre, et dont l'ardeur allait jusqu'à l'enthousiasme, lui aurait fourni tout le contingent de forces nécessaire Mais son bon jugement et son grand sangfroid, qui le rendait maître de lui-même dans les moments critiques, l'empêchèrent de tomber dans cette fausse tactique. Jamais il n'a conseillé ni approuvé ces illégalités.
Après ces défaites réitérées, il fallait voir M. Letellier. Le cœur haut, l'âme sereine, on l'aurait cru le vainqueur. Toujours digne dans l'adversité et dans la pauvreté, il forçait l'admiration de ces adversaires, et les étonnait par son indomptable opiniâtreté. M. C ha pais pourrait dire mieux que personne les brèches que chacune de ces élections a faites à sa fortune, malgré les secours puissants qu'il reçut du dehors. — La succession de l'honorable Anfable Dionne fut écornée de plusieurs milliers de louis, si l'on en croit les plus intéressés. La fabrique de Sainte-Anne y vit engouffrer plusieurs milliers de piastres, qui tombèrent, on ne sait trop comment, dans ces manipulations électorales pour y disparaître, Cette paroisse en ressent encore aujourd'hui la perte.
Après tant d'années de luttes, un nouvel appât allait s'offiir à M. Letellier pour briguer sur une plus grande échelle les suffrages populaires. Le Conseil Législatif,
112 LKTJXLIEU DE SÀINT-JUST
était devenu électif, et devait se former par élections graduelles, tous les deux ans. La division de Grandville, comprenant les comtés de Témiscouata, Kainouraskn el l'Islet, fut ap]ieléu à faire son choix en ]■ Il îïsolut de s'y faire éliie. Uéj.i son nom retentissait depuis longtemj s en dehors de son comté. Il se mit de bonne heure tu canqagne, avec plus d'ardeur et de persévérance que jamais, ] arcourant la division en ti sens, avec cette activité infatigable qu'il commandait à volonté. On | arle encore de ses courtes fabuleuses de trente lieues par jour avec sa grande jv ment grice, qui jamais ne démentit son maître, et qui étaii faite, pour ainsi dire, exprès pour lui.
La lutte, engagée carrémeiil entre les "bleus" et les " rouges," ainsi qu'on désignait alors les conservateurs et les libéraux, dura cinq longs mois, et valut la \ i**toire à M. Letellier par une majorité portée, suivant le rapport officiel, à 616 voix.
Son travail pour vaincre le pouvoii et l'hostilité du clergé avait été immense. Un pareil feu d'action était trop (lésinant pour son concurrent, M Jean Taché, avocat de Kumouraska jeune homme de talent et d'avenir, el neveu de Sir E.-P. Taché. Celui-ci, alors à l'a] ogée de sa. carrière, était puissant, et faisait les honneurs de la colonie à son Altesse Royale le l*ri de Galles, comme Aide-de-Camp de la Reine. Appauvri et épuisé par une lutte qui dépassait ses foi
brisé par une défaite qu'il prit trop à cœur, le malheureux candidat en succomba peu après à la peine.
Enfin, la persévérance et le courage de M. Letellier étaient couronnés de succès, après dix années de luttes incessantes, et cinq combats acharnés. 11 entrait au Conseil Législatif, porté par la voix du peuple, et avec un prestige qui s'imposait, car il avait emporté la victoire contre le gouvernement et malgré les efforts du clergé. Il paraissait redoutable aux deux.
La voix du prêtre n'avait pas suffi pour étouffer celle du puissant tribun.
C'est en vain que tous les échos de la division de Grandville avaient repété la sentence imagée et caractéristique, devenue proverbiale: Le ciel est bleue, l'enfer est rouge. Cette sentence, si propre à jeter l'effroi dans l'âme d'une population religieuse, était cette fois restée sans effet sur la grande majorité des électeurs.
La présence de M. Letellier parmi les législateurs ne pouvait manquer de provoquer contre lui les attaques du pouvoir dominant. Aussi M. Cartier, qui dirigeait alors le gouvernement comme premier ministre, avec Sir John A. Macdonald, au moyen d'une majorité bas-canadienne, mit tout en œuvre pour l'écraser, et rehausser M. Chapais. Son heureux rival reçut enfin sa récompense par un portefeuille de ministre.
Celui-ci, débarrassé de concurrents sérieux, fut réélu sans peine en 1861 et 18G3 dans son comté.