‹ Lethaea rossica, ou, Paléontologie de la Russie (volume 2)Chapitre 1 sur 20 · LEE · texte numérisé non relu

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Préface.

Les observations que je présente au public dans cette Paléontologie de la Russie, ont une date très-différente ; quelques-unes sont assez anciennes et ont été publiées en allemand dès 1830, dans mon Esquisse d'histoire naturelle de la Lithuanie, de la Volhynie et de la Podolie; d'autres plus récentes, sont le résultat de mes dernières recherches géologiques en Esthonie. Mon Esquisse n'était presque quune simple nomenclature, descriptions spéciales, et qui, par conséquent, ne pouvait pas suffire; j'étais donc, pour ainsi dire, engagé à donner tôt ou tard une description détaillée des espèces fossiles du bassin volhyno-podolien. C’est pourquoi j'ai cherché à reproduire ici ces espèces et beaucoup d'autres dans un cadre plus large et accompagné de planches pour mettre les Paléontologistes à même de juger du monde primitif de la Russie d'une manière plus complète. J'ai réuni à la fin de cette publication une série d'observations intéressantes, pour appuyer certains faits généraux de la Géologie et pour montrer l'importance de la Paléontologie pour l'histoire primitive de la terre , et plus particulièrement de celle de la Russie dont, jusqu’à présent, nous n'avions pas encore un ouvrage paléontologique spécial.

Ayant fait, pendant une longue série d'années , de nombreuses recherches en Russie, j'ai cru avoir quelque droit de les réunir et de les publier en détail dans un ouvrage qui , par la langue dans laquelle il est écrit, sera accessible à un plus grand nombre de personnes qui s'occupent de paléontologie, science de prédilection de nos jours. Il pourrait aussi servir à la connaissance de l’âge relatif des terrains en général et former en quelque sorte la continuation de mon Monde primitif de la Russie, dont j'ai déjà publié quatre cahiers.

Plusieurs circonstances ont retardé jusqu'à présent l'impression de cet ouvrage, publié l'an dernier en langue russe. Je dois faire remarquer ici que cette édition est plus complète que l'édition russe, en ce qu'elle renferme une description plus détaillée des différentes espèces de notre bassin tertiaire. — Une des planches a dû être dessinée de nouveau, parce que la pierre s'était cassée pendant l'impression. Mais ce retard n'a pas été nuisible à l'ouvrage, car j'ai pu y faire entrer encore plusieurs observations faites tout récemment pendant un voyage en EÉsthonie. Si l'ouvrage est accueilli avec indulgence par le public, je me propose de le faire suivre par la description paléontologique de la Période ancienne ou primaire et de la Période moyenne ou sécondaire de l'histoire géologique de la Russie. Ces trois volumes qui paraîtront aussi à part, formeront ainsi la Paléontologie complète de la Russie d'Europe et d'Asie, autant au moins que nous connaissons maintenant le monde primitif de ces vastes contrées. Plusieurs circonstances indépendantes de ma volonté, m'ont obligé de commencer mon ouvrage par la publication de la Période récente ou tertiaire et de le faire imprimer à l'étranger , où il paraîtra sans que je puisse le revoir moi-même; il pourrait donc s'y glisser des fautes qui ne seraient pas d'accord avec ma manière de voir, et jen dois faire d'avance mes excuses au public.

St. Pétersbourg, Octobre 1853.

d Eichwald.

Introduction.

La Période nouvelle de la Paléontologie qui comprend les terrains tertiaire et diluvie n, se caractérise par sa Flore et par saFaune, qui jusqu'alors distribuées en zônes synchronistiques sur tout le globe, commencèrent à se diviser en Flores et en Faunes locales et spéciales; il se forma plusieurs bassins, qui se succédèrent insensiblement les uns aux autres.

C'est après la retraite de la grande mer crétacée que nous voyons en Pologne le long des bords de la Vistule et de ses affluents, en Volhynie aux sources du Horyn et du Sloutsch d'un côté et du Zbroutsch de l’autre, ainsi qu'en Podolie entre le Boug russe et le Dniester, et en Bessarabie, entre le Dniester et le Prouth se former de larges enfoncements dans lesquels vint se placer au-dessus du terrain Crétacé, la mer tertiaire, qui déposa successivement plusieurs bassins, d'abord celui de Pologne ensuite le bassin de Volhynie et dePodolie et enfin celui de Bessarabie, qui tous les trois, limités et enclavés par le terrain crétacé, suivirent dans leur retraite la direction du nord-ouest au sud-est; le bassin de Pologne laissa écouler ses eaux dans la Baltique le volhyno-podolien et celui de Bessarabie se vidèrent dans la mer Noire. |

Comme le plateau granitique des gouvernements de Kiew et de Kherson, mettait une barrière à cet écoulement, les bassins de Podolie et de Bessarabie ont dû former des golfes longs et étroits pour faciliter l'écoulement des eaux vers la mer Noire.

Tous ces bassins sont postérieurs à l'étage tertiaire ancien ou éocène que je n'ai pas réussi à observer d'une manière incontestable en Russie, quoiquon ait souvent communiqué des notices sur l'existence de ce terrain.

C'était surtout Mr. Dusois DE MONTPERREUX qui avait observé d'abord à Boutschak aux environs de Kiew, et ensuite à Akhalziké en Arménie des coquilles qui lui semblaient être des espèces du bassin tertiaire de Paris. Je n'en ai vu que quelques échantillons de la première localité plus ou moins mcomlpets et renfermés dans un orès quartzeux très-dur qui, par ses caractères lithologiques me semble correspondre à un grès très-compact du gouvernement de Koursk, où il est superposé par la craie blanche; il serait donc contemporain de quelques étages du grès vert, d'autant plus qu'il se trouve à une grande distance du terrain tertiaire du bassin volhynopodolien. Ce grès devient successivement sablonneux en d'autres endroits du gouvernement de Koursk, de Kharkoff, de Poltava et de Kiew, où il forme un terrain labourable quand il est mêlé avec de l'argile, ou ferrugineux, comme aux environs de la ville de Tim au gouvernement de Koursk et y contient des plantes du terrain wealdéen, parcequ'il avait probablement constitué quelques îles solées dans la mer crétacée.

Plus nous nous éloignons de ces îles primitives vers l’ouest, plus nous passons la mer crétacée et nous arrivons à Boutschak à cette île wealdéenne, dont le grès quarzeux se compose de beaucoup de coquilles d'eau douce ou saumâtre surtout de Cyrènes et de petites Mélanies qui, comme leMelania attenuata Sow., y forment de grands amas.

Le même grès quarzeux continue aussi à l’est de la Russie et se trouve, toujours accompagné de la craie blanche, en grand développement au gouvernement de Simbirsk, où feu Mr. Jazvxorr l'avait rangé parmi les dépôts tertiaires anciens ; je n'ai pas non plus réussi à y découvrir des espèces caractéristiques du terrain de Paris, comme je l'ai déjà fait observer dans ma Géognosie de la Russie publiée en 1848 en langue russe; j'ai par conséquent été obligé de le croire identique avec le grès de Koursk. Aussi le grès quarzeux à plantes fossiles de Kamyschine au bord du Volga a été déterminé pour un terrain lertiaire ancien, mais ses plantes ressemblent beaucoup aux feuilles de Credneria et sont presque identiques avec les plantes fossiles du grès ferrugineux deKoursk ; par conséquent ce n'est pas au terrain tertiaire , mais au crétacé, qu'il faut rapporter le grès quartzeux de Kamyschine.

Enfin le bassin tertiaire d'Akhalziké, décrit comme tertiaire ancien me semble être douteux, d'autant plus que j'ai observé dans

le voisinage, aux vallées de l'Aragwi et du Kour en Géorgie, ainsi que dans celles du Rion en Imérétie un terrain tertiaire qui, composant les bassins de Géorgie et d’Imérétie, doit être en tout cas contemporain du bassin volhyno-podolien, comme je l'ai exposé en détail dans cet ouvrage; mais n'ayant pas vu moi-même les échantillons ap’ortés par Mr. Dusors, je suis obligé de me réserver la solution complète de cette question pour l'avenir. IF y a en outre un troisième bassin tertiaire au Caucase, c'est celui de l'Arménie qui sobserve au nord de lAraxe et de ses affluents.

Quant aux autres localités de la Russie, d’où l’on a décrit des coquilles tertiaires éocènes ou même des miocènes, comme de la steppe des Kirghises , le long des fleuves Tebène et Maïlisse, elles appartiennent également aux espèces du terrain crétacé, comme je l'ai

-exposé dans ma Géognosie de la Russie, et c'est probablement

aussi le cas avec les coquilles déterminées pour des espèces éocènes de la mer d'Aral, aux bords et aux îles de laquelle le terrain nummulitique se rencontre très-développé.

Ce terrain nummulitique est de son côté aussi sujet à beaucoup de controverses et susceptible de plusieurs interprétations; il manque entièrement aux bassins tertiaires de la Russie occidentale et de la Pologne, repose en Crimée en superposition directe sur la craie blanche à Belemnites et ressemble tellement aux couches nummulitiques d'Egypte que l'âge relatif de ces terrains, quoique se trouvant dans des pays très-éloignés, doit être le même. Les Nummulites sont mêlés en Egypte aux Hippurites et rapprochent le terrain de la craie supérieure ou du terrain nummulitique méditerranéen de Mr. E. ne BEAUmoONT, auquel appartiendrait, à l'exception du terrain nummulitique de la Crimée, le terrain Vicentin et le Monte Bolca, localité célèbre par ses poissons fossiles, dans lesquels Mr. AGassiz à reconnu un caractère tropical, étranger aux poissons des terrains tertiaires. Il à par conséquent rapproché ces dépôts du terrain crétacé, avant le développement desquels il y avait un climat nécessairement plus chaud que pendant la période tertiaire.

J'ai donc dû omettre toutes ces couches plus anciennes que les tertiaires dans ma description des couches incontestablement tertiaires, mais j'en parlerai en détail à l'occasion de la description de la Période moyenne dela Russie.

Les trois bassins tertiaires ci-dessus mentionnés de la Russie occidentale sont les anciennes traces de la communication de la mer Noire avec la Baltique et appartiennent donc à l'étage moyen ou miocène, comme les bassins de la Gallicie, de la Ranirane et des environs de Vienne.

Le bassin de Pologne se compose de couches calcaires, quelquefois quarzeuses et grenues, ou argileuses ; elles sont trèsdéveloppées aux bords de la Vistule près de Korytnice, ainsi qu'à Lida, Schydlow, à Pintschow, aux bords de la Nida jusquà Poulawy, où le terrain crétacé de la Gallicie lui sert de base.

Le Boug polonais, affluent de la Vistule, sépare ce bassin du volhyno-podolien, qui se distingue par une distribution beaucoup plus large; il offre un grand développement dans toute la Volhynie et la Podolie. C’est surtout la ville de Kremenetz (en polonais Krziemienec) qui est située au centre du bassin de Volhynie, où il occupe un point très-bas; on y observe les couches tertiures les plus profondes, principalement dans des crevasses ou grandes fentes de terre à bords escarpés qui se perdent insensiblement au sud dans le haut plateau d'Avratyne.

Les crevasses qui se trouvent aussi partout en Podolie sont, à ce quil parait, les anciens lits des fleuves par lesquels s'écoulaient les eaux de la mer tertiaire ou des grands lacs marécageux qui existaient dans l'intérieur des terres. On y voit presque partout le terrain crétacé recouvert par une argile à rognons pyriteux et celleci superposée d'un calcaire marin grenu; quelquefois pisiforme ou même oolithique; il alterne souvent avec un grès marin à lignites qui se trouvent aussi dans l'argile inférieure.

Ce terrain ne s'élève en général pas très-haut ; il forme à l'ordinaire de petites collines interrompues, dernières branches des monts de Gallicie, et il est curieux d'en voir quelques-unes tout isolées qui, comme le mont Buza (pron. Bougea), aux environs de Kremenetz s'élèvent toutes droites dans la plaine.

Le calcaire constitue aussi une meulière très-dure de sorte qu'on en fait des meules de moulins; il contient des coquilles bivalves à peine reconnaissables etbeaucoup de grains de quartz; c’est un calcaire quartzeux à gros grains qui passe en haut insensiblement dans un grès sablonneux à Bullines, Cérithes, Turbo, Trochus, Rissoa, Corbules, Due et beaucoup d'autres coquilles. Les couches sont partout horizontales, tantôt compactes, tantôt mol-

les, alternant les unes avec les autres; c'est le calcaire qui fornie autour de Kremenetz les élévations les plus hautes ainsi que le mont du château. A Brikow au-delà de Kremenetz, il y à au-dessus du terrain crétacé une argile mêlée du terrain noir, ancien dépôt des marais boisés qui se sont desséchés après l'écoulement de l'eau de mer. On y trouve les mêmes espèces de coquilles que dans le sable mobile de Kremenetz et au-dessous de l'argile un calcaire quartzeux d'eau douce àPlanorbes età Limnéestrès-dur ettrès-compact. Aux environs de Novo-Poczaiow (pron. Potschaiow) et de Taraz (pron. Tarage) le terrain crélacé est superposé par une argile et celle-ci par un calcaire marin à Cérithes. Le mont Schipilowa (en polonais Szypilowa) près de Zalisce est remarquable par sa stratification ; un calcaire marin très-compact y est rempli de coquilles marines et repose sur une argile sablonneuse sous laquelle commence un sable marin très-fin et tout blanc avec des coquilles fossiles

Un petit bassin d'eau, douce y repose, au-dessous du calcaire marin, sur l'argile à lignites et à Cérithes.

Une autre colline de Zalisce, le mont Kogeoubowa (en pol. Ko- Zubowa) contient les mêmes calcaires à Siderolithes, Nodosaires, Cellepores, Bullines et beaucoup d'autres coquilles.

La crevasse Jabäk (pol. Zabiak) à 4 verstes de Zalisce a une profondeur de 40 toises; on y observe de bas en haut d'abord une argile à coquilles marines et à débris d'un grès marin avec coquilles, ensuite une argile qui passe au calcaire marneux à Cérithes; celui-ci est superposé d'un calcaire très-dur à Serpules et celui-là d'une couche calcaire à d'autres coquilles marines ; une autre argile à Panopaea y est superposée. Enfin plus haut viennent des couches argileuses et calcaires alternes entre elles. En d’autres endroits de cette crevasse de terre on observe en bas une argile superposée d'un sable marin à Pectunculus ou remplie de troncs fossiles de Conifères, dont les fibres de l'écorce sont encore si bien conservées et si flexibles qu'on s'en sert comme de cordes à lier.

Une colline sablonneuse de 20 toises de haut s'élève aussi près du village de Bilka et des couches calcaires horizontales à Serpules reposent dans ce sable qui est lui-même superposé d'un calcaire à coquilles. 1 s'y trouve une grande quantité d'espèces de belles coquilles marines. Les environs du village de Zukowce (pron. Jou-

kowtse) est encore plus célèbre par son énorme quantité de coquilles fossiles très-bien conservées et même avec leurs couleurs naturelles. La base de ces couches est un sable blanc à grains très-fins etrempli de coquilles marines; il est superposé d'une argile à coquilles et celle-ci par un autre sable marin à débris d'un calcaire coquillier ; il est couvert par une marne blanche traversée par des couches argileuses et recouverte en haut par un calcaire à Serpules. Le sable argileux y abonde partout en coquilles fossiles de mer, auxquelles se joignent des pattes de petites écrevisses de mer, des os de poissons et de mammifères marins carnassiers. — Aux environs de Kountscha (en pol. Kunceza) se trouve un petit bassin d’eau douce.

ÆEnfin les deux bords du Dniester, de Mohilew et de Yampol (en pol. Jampol) en Podolie jusqu à Tyraspol, sont couverts de couches tertiaires du même âge moyen, mais elles manquent entièrement aux bords du Dniester, de Novokonstantinow et de Braihow jusqu'à Vosnessensk. C'est ici, qu'il se montre de nouveau au bord de Mertvovod un calcaire et un sable marin grenu presque tuffeau, ainsi qu'aux environs de Nicolajew, des couches qui sont sans contredit plus modernes que les autres ci-dessus mentionnées et qui ressemblent, comme le calcaire qui les enveloppe, aux couches du bassin de Bessarabie.

Une des couches les plus remarquables est le calcaire tuffeau et poreux des environs de Kherson; les petits enfoncements ou pores y sont remplis de crystaux de spath calcaire sans coquilles ; à mesure quil devient plus compact, il contient des coquilles marines et se trouve quelquefois situé au-dessus d’un calcaire d’eau douce à Planorbes et à Limnées, calcaire qui se voit surtout trèsdéveloppé aux bords de l'Ingouletz.

En d'autres endroits le même calcaire contient des Mytiles, des Nérites, des Paludines et d’autres oué qui aimaient les eaux saumätres de la mer tertiaire et vivaient à l'embouchure d'un grand fleuve. |

Enfin le bassin de Bessarabie est re entre le Dniester, le Prouth et le Sereth en Bessarabie et en Moldavie ; il acquièrt son plus grand développement aux environs de Kichineff, où vers le nord de la ville, sur la rive droite du Byk, une section verticale montre les couches suivantes de bas en haut: la couche inférieure se compose d'un calcaire compact, occupant la moitié

de toute la section verticale évaluée à 50 pieds; il passe insensiblement à une seconde couche calcaire remarquable par sa stratification horizontale onduleuse, et toutes les deux se distinguent par de petites crevasses ou fentes remplies de coquilles et de coreaux dans des rognons calcaires, auxquels se mèlent quelques débris de poissons ou même des os de mammifères terrestres et marins , qui réunis dans ces fentes avec les coquilles marines, y on été amenés dans un temps plus récent que celles-ci et qui, à ce qu'il paraît datent du même âge que les ossements fossiles des grands mammifères , trouvés dans une argile diluvienne près d'Odessa.

Un calcaire poreux, formé de débris plus ou moins grands, est superposé à la couche ci-dessus mentionnée et celui-ci est couvert d'une argile mêlée de sable à coquilles d'eau douce, remarquable par le gisement d'os de Mammouths et de Rhinocéros, qui S'y trouvent, quoique rarement. Nous voyons donc ces couches tertiaires d'un âge presque contemporain avec les couches volhyno-podoliennes traversées par des fentes et des crevasses, qui se sont remplies de coquilles fossiles réunies par masses à la suite de l'écoulement des eaux du bassin tertiaire dans l’intérieur de la terre.

En général tous les trois bassins nous prouvent que la chaleur a été plus tempérée que celle qui a dû exister à l’ouest de l'Europe pendant le dépôt de l'étage tertiaire ancien aux environs de Londres et de Paris, où des Mammifères terrestres exotiques, des Singes et des Sarigues, indiquent une température tropicale pour ces deux bassins.

Néanmoins nos bassins tertiaires de Russie font supposer une température plus élevée que celle qui y existe actuellement, à cause du grand nombre de coquilles fossiles qui de nos jours sont propres aux mers de la zône équatoriale; ce sont surtout les Tere bra et les Cerithiurn de la famille des Buccinidées; les Conus, les Strombus et lesRostellaria parmi les Strombidées, les Mitra, les Cancellaria, les Voluta parmi les Volutidées, les Oliva et les Ancillaria parmi les Olividées, les Cyprae a et les Erato parmi les Cypréadées, les Tritonium et les Ranella parmi les Muricidées, quoique la plupart de ces genres ne soient pas aussi riches en espèces et que celles-ci ni aussi distinguées par leur grandeur que les mêmes genres des mers équatoriales actuelles ; ils se rapprochent plutôt des espèces vivant actuellement dans la Méditerranée et la mer Noire.

Si nous comparons la Faune actuelle de la Baltique et de la mer Noire avec la Faune tertiaire de nos provinces occidentales, nous sommes obligés d'admettre un abaissement successif dans la température du climat de la Russie et de la Pologne, abaissement qui a dû se faire immédiatement après la retraite de la mer tertiaire dans ses limites actuelles, parceque les coquilles fossiles de ces bassins tertiaires trouvent beaucoup d'analogues vivantes dans la Méditerranée et dans l'océan Atlantique, mais non dans la Baltique, où il n'y en a pas une seule espèce analogue aux fossiles des trois bassins ; il ny en pas non plus dans l'océan septentrional qui, dès le commencement de la Période tertiaire, a dû avoir une température beaucoup plus basse que les provinces occidentales russes ; enfin les coquilles de la mer Noire très-petites et moins nombreuses ont une ressemblance un peu plus grande avec les espèces de nos trois bassins.

C’est aussi le manque de Zoophytes anthozoaires dans ces bassins qui nous fournit un autre argument que le climat d'alors a été : plus tempéré que celui des mers équatoriales, dans lesquelles il y a un très-grand nombre de Coraux, dont beaucoup d'espèces lui sont propres. Le bassin de Bessarabie est plus riche en petites espèces de Bryozoaires ; il y avait même près de Kertsch à l'embouchure de la mer d'Azoff des bancs de coraux formés par le Pleuropora lapidosa, ce qui indiquerait que le climat a dû y avoir été plus chaud qu'il ne l’est actuellement.

Le bassin de Vienne abonde davantage en Anthozoaires et celui des Apennins le surpasse encore, d'où nous pouvons tirer l'argu-

ment que le climat tertiaire a dû se distinguer par une chaleur plus marquée vers l’ouest de l'Europe que vers l'est; la température en général a dû diminuer successivement du nord au sud.

La Flore fossile de l'étage tertiaire moyen de la Russie et de la Pologne est presque dépourvue d'espèces caractéristiques exotiques; elles ne se trouvent que rarement dans le succin des provinces Baltiques et dans les couches les plus modernes aux environs de Totma dans le gouvernement de Vologda avec les crânes de Rhinocéros et du Bison d'Europe ou Auerochs, ainsi que près de la ville d'Oufa, où l'on a déterré avec les ossements de Mammouths du terrain diluvien des troncs de Conifères du genre d’'Asterodendron, qui ressemblent beaucoup aux Araucaria des régions équatoriales ; il suivrait de là que le climat des gouvernements de Vologda et de Perme était alors plus chaud qu'aujourdhui.,

Il est bien curieux de voir que les palmiers et les autres plantes exotiques qui se rencontrent dans le terrain tertiaire des étages moyen et moderne, comme aux environs de Haering, de Radoboj et de Parschlug, manquent entièrement aux dépôts tertiaires des provinces russes, situées beaucoup plus vers l'est et qui sont presque tous d'origine marine; car les dépôts d'eau douce et terrestres ne se trouvent que très-rarement et fort isolés en Volhynie et en Podolie et ne contiennent que des genres de coquilles européennes.

Après la retraite des bassins tertiaires de la Russie occidentale, la mer Noire et la mer Caspienne continuèrent encore à communiquer entre elles et le long du Manytsch, inondant tout le midi de la Russie de ses eaux jusqu à la steppe Barabinsk et jusqu'au lac d'Aral. Les deux mers, en se retirant successivement dans leurs limites actuelles, formèrent deux grands bassins modernes, dans lesquels se déposa le terrain calcaire littoral qui, d'un côté, occupa le bord septentrional de la mer Noire et tous les bords de la mer d'Azoff, le long des steppes jusqu'aux sources du Manytsch, et de l’autre côté les bords de la Caspienne et du lac d'Aral jusqu'à la steppe Barabinsk. Le calcaire moëllon de ces bassins littoraux est riche en coquilles fossiles, dont les genres vivent encore dans les deux mers voisines ; il est couvert à l’est de la Russie de grands dépôts d'un sable’marin avec les mêmes coquilles qui indiquent la dernière retraite de la mer Caspienne dans ses limites actuelles.

Le terrain diluvien de la Russie qui s'était largement développé après l'écoulement complet de la mer tertiaire, se caractérise par les mammifères terrestres colossals qui habitaient, surtout à la fin de la Période tertiaire, le continent ressorti de plus en plus des ondes de la mer; nous y comptons les Dinothères, les Mastodontes, les Mammouths, les Rhinocéros, les Cerfs à bois gigantesque, les Tours et les Bisons, les Hyènes, les Ours de cavernes, les Phoques éteints du Pontus et tant d'autres espèces, parmi lesquelles les Tours sont surtout remarquables, en ce qu'ils semblent avoir vécu avec les Bisons, les Cerfs à bois gigantesque,.les Mammouths et les Rhinocéros et leur ont survécu jusqu'aux temps historiques, et le Bison d'Europe même jusquà nos jours, car il vit encore dans la forêt primitive de Bialoweza (pron. Bialoweja). Le bison se trouve fossile partout dans la Russie d'Asie au bord de la mer Glaciale ainsi que dans le sable auri-

fère de l'Oural; il se trouve aussi fossile dans la Russie d'Europe et sa souche primitive s’est conservée par un grand nombre d'individus vivant dans la grande forêt de Bialoweza, tandis que le dernier Tour qui lui était contemporain, a péri, il ÿ a à-peu-près 300 ans dans les forêts de Mazovie en Pologne , après avoir accompli la phase de son existence fixée par la nature.

Vu l'intérêt que doit nous inspirer le Bison qui a été le contemporain des Eléphants et des Rhinocéros de l'Europe et qui, pour ainsi dire, réunit le monde primitif au monde actuel, je me permets d'en parler ici un peu plus en détail et de donner aussi une description succincte de la forêt * qui lui sert à présent en Europe de retraite ; il y en aussi dans les forêts primitives du Caucase.

La forêt de Bialoweza a une circonférence de près de 160 verstes et se divise depuis l’année 1846 en 5 administrations forestières, confiées à autant d'officiers forestiers, dont chacun a sous ses ordres deux gardes-forestiers ou sous-officiers à cheval. Ceux-ci sont obligés de garder la forêt avec leurs aides ou chasseurs, dont chacun en à {5 à 17 à sa disposition; ils demeurent avec les gardes-forestiers à la lisière de la forêt. Le terrain à cultiver de chaque garde-forestier avec ses aides s'élève de 1200 à 1500 dessiatines dont chacune égale à-peu-près 3,2 arpents de Paris. Toutes les routes de la forêt passent près des portes de leurs maisons de sorte qu'ils peuvent facilement empêcher le vol du bois et la sortie des Bisons de la forêt. En outre on a coupé la forêt en carrés par des lignes du nord au sud, et qui sont entrecroisées de leur côté par d'autres lignes parallèles qui les coupent de l'est à l'ouest sous des angles droits; ces carrés ont chacun 2 verstes de long et un verste de large; il y en a 525 qui sont numérotés pour faciliter l'évaluation du terrain labourable, marécageux et boisé de chacun d'eux et pour déterminer les coupes annuelles de bois d’après la quantité et la qualité des troncs d'arbres de chaque carré; car on a commencé depuis quelques années à abattre les gros et grands pins et sapins pour les vendre au lieu de les laisser pourrir dans la forêt et nuire ainsi aux autres arbres. On en vend maintenant chaque année pour un prix de 15000 roubles d'argent; les troncs qui se distinguent par une

* J'ai déjà donné autrefois une description et une carte de cette forêt primitive dans mon Naturhistorische Skizze von Lithauen, Volhynien und Podolien. Vilna 1830, où j'ai décrit en même temps les moeurs du Bison.

orosseur remarquable, passent de la forêt sur le Narew par eau en Prusse jusqu à Danzig, d'où ils sont transportés en Angleterre comme excellent bois de construction pour navires.

La forêt unique dans toute la Lithuanie par son âge, sa vaste étendue et de par la hauteur, de ses arbres contient d'après cette évaluation du terrain, 112000 dessiatines ou à-peu-près 358400 arpents de Paris, dont 1600 dessiatines ou 5120 arpents sont couverts de forêts de pins (Pinus sylvestris), de sapins (Abies excelsa) et de quelques individus d’Abies pectinata DC. (Pinus picea L. *) ; ce sont les Conifères qui composent la plus grande partie des arbres de la forêt; il y en a très-souvent qui ont 200 ans quand on compte les zônes concentriques ligneuses. Il y a aussi des frênes (Fraxinus excelsior), des chênes (Quercus pedunculata), des peupliers (Populus tremula et nigra), des ormes (Ulmus campestris et suberosa Wicp.), des aunes (Alnus glutinosa), des coudriers (Corylus Avellana), des bouleaux (Betula alba), des charmes (Carpinus Betulus), des saules de différentes espèces (Salix alba etc.), des tilleuls (Tilia microphylla Vexr. et intermedia Hay.), des érables (Acer platanoides), des ifs (Taxus baccata) qui ne se trouvent que là et nullepart ailleurs en Lithuanie; mais les hêtres (Fagus sylvatica) y manquent entièrement.

Parmi les animaux sauvages se trouvent, sans compter le Bi son, beaucoup de chevreuils, d'élans, quantité de loups et d'ours, quelques sangliers et de petits Mammifères qui n'appartiennent pas à la chasse.

Les Bisons sont sans doute parmi toutes ces espèces les plus remarquables, non seulement parce qu'ils sont sortis sains et saufs de tant de catastrophes locales du globe, jusqu'à nos jours, mais aussi parce qu'ils offrent dans leur structure anatomique quelques différences importantes qui les distinguent des boeufs ordinaires ; jy compte les petits os situés entre les os maxillaires supérieurs et les inframaxillaires que j'ai décrits dans ma Fauna caspiocaucasia, et surtout par le développement d'une matrice mâle (uterus masculinus), par laquelle le Bison se distingue de tous les Mammifères; ce sac extraordinaire surpasse presque dix fois en grandeur

* J1 est bien curieux de voir croître cet arbre dans la forêt de Bialoweza; il y est circonscrit dans un petit endroit, où il n’y en a que 40 ou 50 individus, et il manque partout ailleurs en Litthuanie et en Podolie.

la matrice mâle du boeuf domestique, quoiqu'il ait à-peu- Fee la même forme.

Le nombre des Bisons s'est beaucoup accru depuis qu'on a commencé à faire une administration régulière de la forêt; on en compta en Janvier 1852 près de 1493 individus adultes et 88 jeunes dans la forêt de Bialoweza et 59 vieux et 2 jeunes dans la forêt voisine de Swislotsch (ci-devant forêt du comte TiscaxewiTscn) ; il y en a par conséquent en tout 1642, c'est-à-dire plus du double qu'il y en avait , il y a 20 ans. Le nombre en augmente donc de nouveau chaque année, parce qu'ils sont cultivés avec beaucoup de soin par ordre suprême de l'Empereur de Russie; il est sévèrement défendu d'entirer sous peine de transportation aux colonies de Sibérie, et ce n'est que par un ordre impérial qu'on fait la chasse aux Bisons pour quelques Musées d'histoire naturelle ou qu'on les a pris vivants pour la cour du bétail domestique de Zarskoje Selo et pour les jardin zoologique de Vienne, de Londres etc. Par la même munificence impériale on prépare aux Bisons actuellement dans la forêt plus de 500 pouds (à peu près 80,000 kilogrammes) de foin pour l'hiver, où ils sont privés de leur nourriture d'herbes, surtout si un froid de 20 degrés Réaum. persiste longtemps ; on voit alors les Bisons maigres passer en chancelant dans la cour des chasseurs et des paysans pour y chercher de la nourriture ou se nourrir, faute d'herbes de pâturage, de bourgeons et de jeunes branches de peuplier, de bouleau et de saules, comme on en trouve souvent dans leur estomac; sitôt qu'on a abattu un arbre et que les hommes se sont retirés ils arrivent pour ronger l'écorce du tronc. Ceux qu'on a cherché à rendre domestiques à JeZoro près de Grodno et à Pétersbourg sont nourris d'avoine et de foin et y prospèrent très-bien. Ils ne craignent pas à l'état sauvage les hommes qui ne les effraient pas. Les jeunes Bisons ne quittent jamais les troupeaux qui paissent souvent en oroupes nombreux; mais les vieux s’éloignent toujours des troupeaux et se promènent seuls dans des parties lointaines de la forêt.

Ce sont aussi eux qu’on trouve quelquefois morts dans la forêt

cause de leur âge avancé; les chasseurs sont obligés dès qu'ils ont découvert un Bison mort, d'en faire un rapport, à la suite duquel il se fait une enquête officielle. Si l'on découvre quelque blessure mortelle par une balle de fusil et si l'homme qui l'a tué est reconnu, celui-ci ne subit pas la transportation aux colonies, s’il peut prouver qu'il a dû tuer le Bison pour sa propre défense, mais il est obligé

par la loi de payer 150 roubl. d'indemnisation. Mr. Warrrzx1 à Jezoro a essayé de faire accoupler le Bison avec des vaches de Suisse et a parfaitement réussi; les vaches fécondées par le Bison mâle mettent souvent bas, mais les bâtards n’atteignent pas, à ce qu'il me semble, au-delà de 6 ou 7 ans, ceux du moins qui ont été mis bas jusqu'à présent n'ont pas passé cet âge et sont restés stériles.

Le bâtard ressemble en tout au veau ordinaire ; ilest sans barbe, et n'a pas le front large et le dos haut au devant du Bison-père, dont il a pourtant la couleur brun foncé ou noire; il a l'oeil vif et la force extraordinaire du Bison ; il aime comme lui à fouiller la terre avec ses cornes et la jeter par dessus le dos ; il saute aussi légèrement par dessus des haies, et va paître chaque jour avec le Bison et le troupeau de vaches suisses, sans faire de mal à personne. Le bâtard est surtout plus délicat que le Bison-père, le derrière de son corps est plus haut que le devant, les jambes ne sont pas aussi courbées que celles du Bison, plutôt droites, comme celles de la vache-mère, sa queue est très-forte et longue comme dans celle-ci, car le nombre des vertèbres caudales est plus petit chez le Bison que chez le Boeuf domestique, quoique les vertèbres dorsales et les côtes soient en nombre égal. Jusqu'à présent Mr. Warrrzkt n'a pas réussi à faire féconder une vache de Bison par un boeuf ordinaire; la seule femelle de Bison qui ait vécu chez lui quelques années est morte, sans devenir féconde.

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