SOUVENIR ET AFFECTION
L'ABBÉ ALPHONSE CORDIER, de Toura.
Rome, le 19 avril 1851.
ENVOI
L'homme, né de la femme, et jeté sur la terre,
Y coule peu de jours; sa vie est un mystère :
La blancheur de son âme, un rien peut la ternir ;
Qu'il retourne au passé, qu'il sonde l'avenir,
Qu'il veuille s'attacher au présent qui s'envole,
Il comprend qu'il n'est rien qu'une ombre, une parole,
Un son vain frappant l'air, une vapeur qui fuit,
Un rayon passager que dissipe la nuit.
Le présent qui s'échappe et qui se renouvelle, Sans cesse rapportant une douleur nouvelle ; Le présent que la main voudrait en vain saisir, Qui ravit, à la fois, et souffrance et plaisir ; Le présent ne peut donc aller à sa pensée, ' En futiles sujets si souvent dépensée.
L'avenir, oh ! qui peut sonder sa profondeur Et de son voile obscur dis^per la noirceur?
Qui peut de ses secrets, de son incertitude, Sans crainte ni frayeur vouloir faire une étude? L'avenir d'ici-bas est souvent plein de fiel. L'on n'en doit rêver qu'un, c'est l'avenir du ciel; Celui-là seul est beau, celui-là seul console, Et ne nous trompe point par un espoir frivole ! Mais à cet avenir, qui n'est pas mensonger, Quel esprit froidement voudrait toujours songer ?
Le passé, qui n'est plus, et dont la voix muette Nous rappelle, en silence, un temps que Ton regrette - }
ENVOI
Le passé, triste ou gai, s'aidant du souvenir,
Offre au penseur un champ plus grand que l'avenir.
Son histoire commence au principe du monde ;
On y prend le sacré, le profane, à la ronde ;
Chacun peut moissonner dans ses vastes sillons,
Butiner sur ses fleurs, abeilles, papillons.
C'est là que Ton retrouve et qu'on doit venir prendre
Tout ce que la mémoire ou le cœur veut apprendre;
C'est là que tout esprit vient, en paix, se nourrir.
La source du passé ne 6e peut point tarir ;
Plus notre âme s'y plonge, et plus son eau limpide,
Par mille endroits divers, s'en échappe rapide.
Quel œil pourrait compter tous les nombreux chemins
Tracés dans le passé par le pied des humains?
Qui peut savoir, ami, qui peut savoir le nombre
Des plaisirs, des douleurs qu'a dévorés son ombre?
Chaque être qui vécut dans la création
En ce gouffre a suivi sa génération ;
L'on y voit tournoyer, comme de longs fantômes,
Les empires détruits, les villes, les royaumes,
Les peuples disparus, les vainqueurs d'autrefois,
Les pères et les fils, les sujets et les rois !
Dans cet immense champ, grand comme la nature, L'étude ne doit point marcher à l'aventure.
Il faut saisir un peuple, un siècle, faible ou fort, Et puis le disséquer comme on dissèque un mort, Enlevant chaque muscle, et touchant chaque fibre De ce corps où plus rien, depuis longtemps, ne vibre. C'est le goût, c'est le cœur qui dirige la main. Quant à moi, j'ai choisi le vieux peuple romain ; Non celui des Césars, celui du Capitole, Qui du marbre et de l'or se faisait une idole ; Hais celui de la croix, mais celui des bourreaux, Qui cachait ses autels au milieu des tombeaux.
ENVOI
J'ai choisi les martyrs, les saints du Cotisée, Ces héros dont la vie était si méprisée.
Quelle glaive sanglant la tranchait tous les jours, Comme on coupe un vil jet qui repousse toujours. J'ai pris avec amour, j'ai pris pour mon étude Ce peuple de bannis qui, dans la solitude, Dans des antres profonds, loin du jour et du bruit, Venaient sécher leurs yeux aux voiles de la nuit ; Ce peuple de témoins, né du sang du Calvaire, Dont la devise était : Souffrir, aimer, se taire ! Ce peuple de chrétiens qui, durant trois cents ans, Amusa dans le Cirque et Rome et ses tyrans ; Qui, ramassant ses morts, après chaque hécatombe, Au fond d'un souterrain les couchait dans la tombe ; Et qui, sans murmurer, sans perdre son espoir, Se laissait, chaque jour, conduire à l'abattoir.
Voilà la belle page, ami, que j'ai choisie; Voilà le grand sujet, si plein de poésie, Si palpitant d'amour, d'espérance et de foi»
Que je veux, en ces vers, méditer avec toi !
Hais en face d'une œuvre aussi grande, aussi belle,
Mon courage s'effraye et ma force chancelle ;
Il faudrait à ma lyre une corde de plus,
Une céleste voix pour chanter tant d'élus ; ]
Il faudrait que ses sons, saturés d'harmonie,
Naquissent, sans effort, sous les doigts du génie.
Des poètes sacrés il me manque le feu !
Comment donner beaucoup quand on possède peu ?
Comment faire chanter toutes les voix de l'âme
Quand cette âme est muette, ou sans force et sans flamme?
Comment peindre un tableau sans toile ni couleurs?
Comment faire un bouquet sans avoir quelques fleurs?...
Cependant en sa foi ma lyre se confie ;
La foi peut suppléer ce qui manque au génie ;
6 ENVOI
Son flambeau, rayonnant comme un astre divin,
Des catacombes va me montrer le chemin ;
Car c'est là mon Parnasse, à moi chrétien-poëte,
A moi, prêtre qui chante et me fais l'interprète
Du cœur des vieux martyrs, des amis de mon Dieu,
A l'heure du combat et du dernier adieu. ,
Oui, la foi guidera de sa vive lumière
Mes pas ^aventurant au fond du cimetière,
De la crypte sacrée où tant de saints cachés
Ont été par la mort dans la tombe couchés !
Oui, mes doigts frapperont les cordes de ma lyre;
Oui, mon cœur chantera, puisque la foi l'inspire;
Les anges à ma voix prêteront la douceur,
Et, pour mieux bénir Dieu, nous chanterons en chœur !
La lyre, entre mes doigts, ne se fait plus entendre ; A l'autel, de nouveau, je m'en vais la suspendre. Puisque les chants sacrés ont fatigué ta voix, Repose-toi, ma lyre, à l'ombre de la croix !
Mais toi, mon nouveau-né; mais toi, mon pauvre livre,
Qu'à la critique amère, en ce moment, je livre,
Va porter de l'espoir au fond d'un cœur aimant 5
Va lui parler du ciel, dans un style charmant;
Des martyrs, en tous lieux, va chanter la victoire ;
Montre à tous les regards leur souffrance et leur gloire;
Redis de ces témoins les triomphes si beaux,
Et célèbre leurs noms en chantant leurs tombeaux !
Qui que tu sois, ô voyageur ! avant d'y pénétrer, arrête-toi un instant sur le seuil de ces souterrains immenses qui entourent les remparts de Rome d'une vaste ceinture de tombeaux. Les cimetières sacrés que lu vas visiter sont plutôt ceux de l'univers entier que ceux d'une seule ville. Les noms et les ossements de ces morts, ensevelis autrefois dans les ténèbres, revoient maintenant la lumière du jour par un miracle de la Providence. Examine et vénère. 11 y a ici autant de trophées que d'ossements, autant de triomphes que de martyrs; bien plus, autant de palmes, autant de couronnes que d'inscriptions et que de tombeaux. Sans verser de larmes, lis les victoires de ces invincibles soldats, dont les corps mutilés reposent dans des linceuls sanglants. Les antres profonds que tu vas parcourir, les marbres muets que tu vas contempler redisent bien haut la gloire de Rome par leur éloquent «ilence. Écoute donc, c'est la voix de l'écho de Rome souterraine qui te parle :
— ce Etranger, te dit-elle, ici Rome est ensevelie ; ici Rome gît ce entre des tombeaux ; mais, quoique morte, elle est pleine de vice gueur ; mais, quoique inhumée, elle vit au milieu de ses triomcc phes. C'est du fond de ces cryptes ténébreuses que Rome, <c chargée de fers et baignée dans son sang, s'est élancée plus race dieuse et plus belle à la conquête de l'univers. Ici se trouvent ce les vrais fondements de la Rome chrétienne, les remparts <c inexpugnables de la Foi catholique, le berceau de l'Eglise naisee santé, les premiers camps des soldats du Christ. Ici, parmi