LETTRE X
Les catacombes considérées comme lieux de refuge. — Ardeur des païens pour découvrir les asiles secrets des chrétiens durant les persécutions. — Vie pleine d'alarmes des premiers fidèles. — Tous ne descendaient pas aux catacombes afin d'y séjourner. — Leur courage héroïque soutenu par l'espérance d'une vie meilleure. — Réflexions.
Rome, le 30 janvier 1851.
Si les cubicula des catacombes servaient d'églises aux premiers chrétiens, ils leur servaient également de lieux de refuge, durant les jours les plus mauvais des persécutions.
En temps ordinaires, vous le savez, Edouard, les fidèles habitaient la ville, se livrant, comme le reste du peuple, à l'exercice de toutes les professions légitimes ; on les rencontrait au forum, aux bains, aux marchés, aux boucheries, aux foires, dans les boutiques, dans les hôtelleries ; ils naviguaient, portaient les armes, cultivaient la terre, et, souvent même, prenaient place parmi les sénateurs. Mais, dès que l'un des tyrans vomis par l'enfer, et que Ton nommait Néron, Domitien, Commode, Dèce ou Valérien, avait rendu contre l'Eglise un édit sanglant, alors les chrétiens disparaissaient tout à coup, et c'était en vain que leurs ennemis furieux bouleversaient Rome pour les trouver. Où étaient-ils donc passés ? Qu'étaient devenus leurs femmes , leurs enfants, leurs vieillards ? Tout cela était descendu furtivement dans la Rome souterraine, dont les entrées et les issues multipliées à l'infini, les innombrables rues et les sombres carrefours n'étaient connus que d'eux seuls. Les galeries funèbres, les cubicula , les églises, s'étaient illuminés, comme par enchantement, au moyen de ces milliers de petites lampes d'argile que nous retrouvons, encore
aujourd'hui, en si grande quantité, dans les catacombes ; ils s'étaient remplis d'une foule silencieuse qui priait avec ses larmes. Les hommes habitaient un faubourg séparé de la vaste nécropole, les femmes et les enfants se tenaient dans un autre. Les diacres, les prêtres, le pontife, allaient partout, portant à tous le pain de Tâme et celui du corps.
Tant que durait l'orage, les saintes cavernes des catacombes cachaient des têtes proscrites. Les païens ne l'ignoraient pas, puisqu'ils appelaient nos pères une race taupinière y une race ennemie du grand jour (1). Aussi criaient-ils toujours, après la publication de Fédit, ce fameux areœ non sint l (qu'on ferme les cimetières !) au risque d'être privés eux-mêmes de leurs latomies
et de leurs arénaires, comme cela arriva plusieurs fois, au dire de Tertullien, et notamment sous un juge nommé Hilarion (2). Malgré les cris de mort poussés contre eux par leurs ennemis, les chrétiens prenaient à la hâte le chemin des catacombes, où ils restaient jusqu'à ce que le gros de la tempête fût passé. Souvent, trahis par un apostat, ils voyaient leurs galeries funèbres envahies par des cohortes de prétoriens qui les pourchassaient au hasard dans les sombres rues et les ténébreux carrefours de la ville souterraine; car, aussitôt que le cri d alarme était donné par le lévite placé en sentinelle à l'entrée de chaque catacombe, les lampes s'éteignaient, et les fidèles, fuyant chacun de leur côté, arrivaient par des corridors différents à des étages inférieurs dont l'entrée, perdue dans un dédale de rues étroites, devait échapper aux yeux obscurcis de leurs persécuteurs. D'ailleurs, ces derniers n'osaient pas trop s'aventurer dans un pareil labyrinthe où tout leur paraissait étrange ; mal guidés par un traître, peu initié aux secrets des chrétiens, et, sans doute, effrayés pat
(1) Latebrosa et lucifugax natio. {Min. Feî.)
(2) Sub Hilarione praeside, eu m de areis sepulturarum noslrarum acclamassent : « Areœ non tint! » are» ipsorum non fuerunt. (Tertul., ad Scapul., c. m.}
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cette vaste collection de tombeaux, aux formes extraordinaires^ que la mort avait entassés dans des antres qui le disputaient en noirceur aux gorges du Tartare, ils aimaient mieux murer l'entrée des cimetières, et enterrer ainsi tout vivants les ennemis v d 3 leurs dieux, que de les poursuivre jusqu'au fond de leur nécro-r pôle. Plusieurs milliers de chrétiens furent étouffés de la sorte* par Tordre de l'empereur Numérien, dans une catacombe de la voie Salara, dont les païens avaient comblé toutes les portes avec des pierres et de la terre.
Oh ! qui pourrait peindre, cher Edouard, toutes les angoisses, toutes les douleurs dont les catacombes ont été les témoins, les confidents, pendant les trois premiers siècles de l'Eglise? Qui pourrait compter les larmes, les soupirs, les sanglots, entrecoupés de prières, qui coulèrent et se firent entendre dans ces souterrains sacrés, depuis Néron jusqu'à Constantin ? Les anges seuls savent combien de pleurs 7 ont été répandus, combien d'âmes s'y sont abreuvées d'amertume ! Voyez-vous, Edouard, parmi ces femmes, ces vieillards, ces enfants, il y avait des mères, des pères, des fils qui tremblaient les uns pour les autres. La religion n'avait pas tué chez eux la nature ; loin de là, elle l'avait ennoblie, purifiée, sanctifiée; et pourtant les chevalets, les ongles de fer, les bûchers, la hache des bourreaux ne se lassaient pas de torturer, de déchirer, de brûler, d'immoler ! Où se recrutaient tant de victimes ? Hélas ! chaque famille chrétienne fournissait son contingent à l'amphithéâtre de Flavien ou aux flots limoneux du Tibre ! Il n'était pas à Rome un père, une mère, un fils, une fille, un frère, une sœur qui n'eût à pleurer la mort violente d'un être chéri. Le martyre décimait l'Eglise du Christ, et prenait des athlètes à tous les foyers chrétiens. Faut-il donc s'étonner à présent que, malgré la Foi, l'Espérance et la Charité qui rayonnaient au fond de tous les cœurs, il y eût des larmes dans les yeux de tant de monde ?
Si les larmes étaient abondantes aux catacombes, elles n'étaient
SUR LES CATACOMBES ROMAINES. J2i
pas sans une certaine douceur, car le chrétien trouve toujours une consolation au fond de chaque douleur. Quand le fossoyeur recevait les restes d'un cadavre mutilé et sanglant, avant de le placer dans le loculus préparé, il laissait la mère désolée le couvrir de ses baisers et de ses larmes ; puis, aidé par elle, il déposait letnarlyr, en paix, dans le lit d'argile où il devait attendre le réveil général, et disait à la pauvre femme éplorée : Ma sœur, courage 1 vous' dormirez un jour près de lui ! — L'espérance, entrant alors dans le cœur de la chrétienne, lui donnait une nouvelle vie, et, comme un baume céleste, cicatrisait toutes ses blessures. Mais il faut croire pour espérer.
Je ne puis, mon cher Edouard, résister au plaisir de vous citer ici quelques strophes d'une pièce de vers composée par un saint prêtre dont le nom doit vous être connu, et qui a écrit des choses délicieuses sur les catacombes. Les vers dont je veux vous parler ont été écrits dernièrement à Rome, et sont dédiés à notre brave armée française. Après avoir peint, en quelques mots, les merveilles de la cité des martyrs, M. l'abbé Gerbet s'écrie, en par* lant des chrétiens réfugiés dans ces souterrains funèbres :
Cest là que chacun d'eux, devant sa tombe prête,
Spectre vivant, S'exerçait à la lutte, ou reposait sa tète,
En attendant !
Pour se faire d'avance au grand jour du supplice
Un cœur plus fort, Us essayaient leur tombe et voulaient par prémice
Goûter la mort !
Bien sombre était la nuit, la caverne bien sombre,
Quand si souvent La faim et la pitié s'y rencontraient dans l'ombre
1 En s'embrassant!
Près d'un enfant sans pain, la mère consternée
Restait sans voix, Et, l'œil brillant d'espoir, de sa main décharnée
Montrait la croix.
Et quand l'enfant disait : « Le soleil, ô ma mère!
Aslre si beau, Reviendra-t-il bientôt chauffer de sa lumière
Mon froid berceau ? »
Sa mère répondait qu'une aurore ineonnue
Bientôt luirait, Et qu'un ange de Dieu, sur son aile étendue,
Le bercerait !
Lieux sacrés où l'amour, pour les seuls biens de l'âme,
Sut tant souffrir, En vous interrogeant, j'ai senti que sa flamme
Ne peut mourir; Qu'à chaque être d'un jour, qui mourut pour défendre
La vérité, L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre J L'éternité!...
Les craintes et les frayeurs journalières des chrétiens dans les catacombes ne se réduisaient pas toujours à de vaines alertes. Souvent les soldats du préfet de Rome y entrèrent à Vimprovifite et égorgèrent les prêtres surpris à l'autel. L'inscription suivante, trouvée par Severanus, dans la catacombe de Saint-Callixte, est une preuve de ce que j'avance. Elle vous donnera une idée du trouble et de l'anxiété continuels dans lesquels vivaient les chrétiens proscrits et réfugiés dans les catacombes :