‹ Letters à Édouard sur les catacombes romainesChapitre 42 sur 85 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

Les Grotles-Vaticanes. — Tombeau de saint Pierre. — Galeries découvertes dans les fouilles profondes faites pour jeter les fondements de la basilique de Saint-Pierre. — Fontaine des Grottes-Vaticanes chantée par le pontife saint Damase. — Empressement des chrétiens de tous les siècles à venir vénérer le glorieux sépulcre de saint Pierre. — Inscriptions funèbres.

Rome, le 15 mars 1851.

De tous les cimetières souterrains, celui qui est connu sous le nom de Grottês-Vaticanes est sans contredit le premier qu'un chrétien doive visiter, tant à cause de son origine, qui est la plus ancienne, qu'à cause du bonheur qu'il a de posséder le glorieux tombeau du prince des apôtres. Ce cimetière remonte à Néron ;

il fut creusé en l'an 66 de Père chrétienne, sous le consulat de G. Lecanius Bassus et de M. Licinius Grassus. Il est très-probable que d'abord il servit à cacher aux yeux du farouche empereur les assemblées des chrétiens; car Aurélius, évêque de Limoges, raconte, dans les Actes du martyre de saint Martial, que ce saint, entrant à Rome avec Slephanus, général converti par lui au christianisme, trouva l'apôtre saint Pierre dans un lieu appelé Vatican, où il instruisait un peuple nombreux (1). Ge ne fut guère que cinq ans après l'arrivée du chef des apôtres dans la capitale du monde romain que Néron laissa éclater sa haine contre le nom chrétien, et qu'au dire de Tacite il inventa toute espèce de supplices, afin de punir les disciples de Jésus-Christ d'un crime dont le cruel Gésar, lui seul, était coupable (2). Pour son barbare plaisir, il livra aux bêtes et aux bourreaux une multitude d'innocents, il alluma des bûchers, aiguisa des haches et éclaira ses jardins avec des flambeaux vivants. Il fallut alors donner la sépulture à tant de martyrs ; les grottes du Vatican, situées dans le voisinage de la naurnachie de Néron, servirent donc de cimetière. Ces grottes, creusées primitivement dans un sol argileux, avaient dû servir à quelque potier, qui en avait extrait la terre glaise destinée à la fabrication des vases et des plats d'argile à l'usage du peuple. Nous trouvons un singulier rapprochement entre ce champ du potier romain qui devient la sépulture des premiers chrétiens , encore étrangers à Rome, et cet autre champ d'un potier hébreux qui, acheté trente deniers (prix du sang de Celui que le traître Judas, avait vendu aux Prêtres et

(1) Ingredientes vero Romani, invenerunt apostolum in loco qui dicitur Vatican us, docentem multas populorum turmas. (Aringhi, p. 13.)

(2) Ergo abolendo rumori Nero subdidit reos et quaesi tissions pœnis affecit, quos per flagilia invisos vulgus christianos appellabat. Jgitur primo correpli qui fatebantur; deinde indicio eorum multitude* ingens y hàud perinde in crimine incendii quam odio gençris humani convicti sunt. (Tacite, Hist.,)\b. xv.)

aux Scribes), fut assigné pour être la sépulture des étrangers (1).

La colline du Vatican est la sœur du mont Calvaire : tous les deux, cher Edouard, ont été baignés d'un sang vermeil qui a lavé les péchés du monde; sur Tune mourut le Maître, sous l'autre furent ensevelis les disciples. La croix qui les domine a été vue de toute la terre, et c'est de leur flanc sacré que sont sorties ces sources d'eaux jaillissantes qui donnent la vie éternelle !

Quand saint Pierre eut été crucifié, la tête en bas, sur le mont Janicule, près de l'obélisque de Néron (2), les chrétiens enlevèrent son corps secrètement, et le déposèrent sous un térébinthe, près de la naumachie, dans un lieu appelé Vatican (3). Ce térébinthe, aux rameaux toujours verts, ombrageait l'entrée de la grotte qui reçut la dépouille mortelle du prince des apôtres, et abrita ainsi le tombeau du premier vicaire de Jésus -Christ. Il était l'embryon de l'arbre immense, figure de l'Eglise, et dont les racines, puisant leur suc nourricier dans la colline où reposent les ossements de celui auquel le divin Maître a dit : Tu es Pierre^ et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, y trouvent cette abondance de sève qui donne à ses branches toujours vertes et feuillées la vigueur et retendue que nous admirons aujourd'hui. Autour de l'humble sépulcre du pêcheur de la mer de Tibériade, devenu pêcheur d'hommes, vinrent se grouper une multitude d'autres sépulcres, comme de nombreux soldats viennent, au jour d'une grande bataille, se ranger sous le drapeau d'un chef

(1) Emerunt ex illis agrum figuli, in sepulturam peregrinorum. (Malth., c. xxvn, v. 7.)

• (2) Non modo Petrum juxta naumachiam, sed etiam juxla Neronfanum obeliscum in crucem aclum fuisse asseritur. (Aringhi, Roma subterranea^ p. 28.)

(3) Sustulerunt corpus S. Pétri clam, et posuerunt illud sub terebinlho, prope Naumachiam, in hoc qui dicilur Vaticanus. (Idem, p. 29.)

expérimenté. Parmi les plus illustres nous citerons ceux des papes martyrs : S. Lia, S. Anaclet, S. Evariste, S. Sixle I, S. Télesphore, S. Hygin, S. Pie I, S. Eleulhère, S. Victor, S. Eabien et S. Jean I. Plus tard d'autres pontifes, tels que S. Léon I, S. Simplicius, S. Gélase 11, S. Symmaque, S. Hormisdas, S. Agapet, S. Grégoire le Grand, S. Boniface IV, S. Dieudonné, S. Eugène I, S. Vitalien, S. Agathon, S. Léon II, S. Serge I, S. Grégoire H, S. Grégoire III, S. Zacharie, S. Paul I, S. Léon III, S. Léon IV, S. Nicolas 1, S. Léon IX et S. Félix IV, descendirent aussi dans les Grottes-Vaticanes pour dormir de leur dernier sommeil en compagnie de leur auguste et glorieux prédécesseur. Avec eux y vinrent des empereurs, des rois, des reines et des princes de toutes les parties du monde. Il serait trop long de vous nommer ici, cher Edouard, les Honorius, les Valentinien, les Othon II; les Cedwella, roi des Saxons occidentaux; les Conrad, roi des Merciens; les Ofla, roi des Saxons; les Ina, roi des Anglais; le» Eldiburge, les Termantia et tant d'autres royaux personnage qui reposent dans les souterrains an-dessus desquels s'élève à présent là majestueuse et vaste basilique de Saint- Pierre. Il me suffira de vous dire que le tombeau du prince des apôtres a réuni autour de lui toutes les gloires de la terre, comme le tombeau de Jésus-Christ a réuni autour de lui toutes les gloires du ciel.

Les Grottes-Vaticanes d'aujourd'hui, revêtues de marbre et d'or, ne ressemblent plus à celles d'autrefois. Leur plan primitif a été entièrement changé. Ce ne sont plus les étroites galeries, les modestes loculi, les petites cryptes du temps de saint Pierre; car, en jetant les fondements delà basilique constantinienne, que remplace l'œuvre magnifique commencée par Jules II et terminée par Paul V, on a bouleversé , comblé , anéanti la plus grande partie du premier cimetière chrétien. Néanmoins, quand Michel-Ange eut conçu ce temple gigantesque que tout l'univers admire, et qu'il fallut fouiller profondément le sol pour en as-

seoir solidement la base , la pioche des ouvriers mit à découvert des galeries souterraines remplies de tombeaux , d'oratoires , de cubicula , semblables à ceux des autres cimetières. Ces cubicula étaient ornés d'images saintes et de peintures religieuses , dont Alpbaranus nous a laissé la description (1). Le même savant rapporte que Ton trouva dans ces cryptes un grand nombre de loculi de martyrs , avec des vases contenant un sang liquide et vermeil.

Bien plus , sous le pontificat de Paul III , les fouilles dont nous parlons amenèrent la découverte de plusieurs instruments de supplice, entre autres d'une formidable tenaille de fer, armée de dents aiguës, qui servait à déchirer les corps des martyrs étendus sur le chevalet.

Ce forceps se conserve précieusement dans le trésor de la basilique de Saint-Pierre , avec une inscription latine qui en perpétue l'invention (2). On trouva également plusieurs beaux sarcophages en porphyre et en marbre rare. Antoine-Bosio les a savamment décrits dans son livre admirable Des Antiquités de la Rome souterraine.

Les Grottes-Vaticanes possédaient une fontaine dans les eaux de laquelle saint Pierre et les premiers pontifes , ses successeurs, durent souvent administrer le sacrement de baptême aux païens convertis. Sous le pape Libérius , cette fontaine , à moitié comblée et détruite par l'injure du temps, répandit ses eaux dans les galeries de la catacombe et s'infiltra jusque dans les tombeaux des martyrs , dont elle endommagea les ossements sacrés. Damase, qui alors n'était que prêtre de l'Eglise romaine, recueillit dans un seul lit ces eaux errantes , et rétablit dans son état primitif le baptistère de saint Pierre, pour lequel il composa

(i) Aringhi, Roma subterranea, p. 18.

(2) Forceps ferreus, seu instrumentum ad torquendum martyres, repertum in sepulcris martyrum, cum lempore Pauli III noviter effoderentur fundamenta basilicœ. (Idem, p. 20.)

une inscription en vers latins (1). Le poète Prudentius chanta la même fontaine avec nop moins de verve et d'élégance (2). Certes , le sujet était assez beau pour enflammer le génie de ces grands hommes dont la lyre , aux cordes bénies , ne résonnait qu'au fond des sanctuaires ou sur le bord des tombeaux chrétiens. Ce devait être un touchant spectacle que d'entendre ces poëtes-pontifes chanter, dans la langue de Virgile , les louanges du Roi des martyrs et celles des athlètes intrépides qui se laissèrent déchirer par la dent des bêtes, ou massacrer par le glaive des bourreaux, plutôt que de renier l'amour d'un Dieu mort pour eux. Il y a , mon cher Edouard , dans notre catholicisme des trésors de poésie que les esprits forts du siècle ne soupçonnent

(1) Cingebant latices montem, teneroque mealu Corpora multorum cincres atque ossa rigabant. Non tulit hoc Damasus, commuai lege sepultos Post requiem tristes iterum persolvere pœnas. Protinus aggressus magnum superare laborem, Aggeris immensi dejecit culmina montis, Intima sollicilus scrutatus viscera terra, Siccavit totum, quidquid madefecerat humor, Invenit fontem, praebet qui dona salulis.

Hœc curavit Mercurius, levita fidelis.

(Damasus, apud Aringhi, p. 22.)

(2) Dextra Pelrum regio tectis tenet aureis receptum

Canens oliva et murmurans fluento.

Namque supercilio saxi liquor orlus excitavit

Fontem perennem Chrismatis feracem.

Nunc pretiosa ruit per marmora, lubricatque clivum,

Donec fluente fluclu et colymbo.

Inlerior tumuli pars est, ubi lapsibus sonoris

Stagnum navali volvitur profundo.

Omnicolor vitreas pictura superne tingit undas,

Musci relucent, et virescit aurum, Cyaneusque latex umbram trahit immineutis ostri :

Credas moveri fluctibus lacunar, Pastor oves alit ipse illic gelidi rigore fonlis,

Videt sitire quas fluenta Christi.

(Prudentius, apud Aringhi, p. 23.)

même pas. Pour être vraiment poêle, il faut aimer Dieu : hors de ce saint amour, tout est mensonger; tout est faux dans le ton comme dans les paroles. C'est la foi qui est le seul foyer sacré où puisse s'embraser un génie : les autres flammes ne sont qu'artificielles; ce sont des feux follets qui s'élèvent d'un marais fangeux, et que le moindre souffle éteint.

Mais revenons à notre fontaine. Ses eaux coulent encore aujourd'hui dans une des cours du palais apostolique. Elles jaillissent dans un bassin de marbre, orné de sculptures, et l'inscription suivante apprend à la postérité leur sainte origine :

AQVAM VATICAN! COLLIS

INCERTO OLIM A CAP1TE DEERRAN-

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