HORTIS SVPPLICIVM PRO CHRISTI
NOMINE PERTVLERVNT.
a Ici est le cimetière de Callixle, pape et martyr célèbre. Quiconque y entrera, contrit et confessé, obtiendra la pleine rémission de tous ses péchés, par les mérites glorieux des cent soixante-qua-
torze mille saints martyrs, et des quarante-six souverains pontifes, dont les corps y reposent en paix. Ils ont tous traversé le temps de la grande tribulation, et, pour devenir héritiers dans la maison du Seigneur, tous ont souffert la mort pour le nom de Jésus-Christ. »
Cent soixante-quatorze mille martyrs et quarante-six papes dans un même cimetière 1 Avez-vous bien pesé ce chiffre énorme, mon cher Edouard? La terre que nous allons fouler ensemble n'aura donc pas une seule parcelle qui ne soit sainte ! Quelle abondante moisson de corps glorieux pour le grand jour de la résurrection générale !
N'est-ce pas ici l'occasion de nous appliquer ces paroles adressées par Dieu même à Moïse : N'approche pas davantage; Ole les chaussures de tes pieds : car le lieu dans lequel tu te tiens est une terre sainte (1), et de nous écrier avec Jacob, sortant du sommeil où lui était apparue l'échelle céleste : Vraiment, ce lieu est saint (2)!
Mais franchissons le seuil du labyrinthe sacré ; suivons ce religieux, au froc de bure grise, qui nous précède, un flambeau à la main; enfonçons-nous d'un pas lent et presque craintif dans ces milliers de galeries étroites qui se coupent, s'entre-croisent, serpentent et fuient en zigzags de tous côtés, comme les rues tortueuses et obscures d'une grande ville au moyen âge. Regardons, à droite et à gauche, tous ces tombeaux, d'une forme oblongue, superposés les uns aux autres, et qui ont renfermé des martyrs, des pontifes, des chrétiens de tout âge, de toute condition. Ces tombeaux sont vides. Pour soustraire leurs ossements sacrés aux dévastations impies des Lombards, le pape Paul I er , en 761, les a fait ouvrir pour la plupart, et a distribué aux églises et aux différents monastères de Rome et de la chrétienté les richesses qu'ils renfermaient. La piété de plusieurs autres pontifes a achevé l'œuvre d'exhumation commencée par Paul I er . Néanmoins on connaît les
(1) Ne appropies hue, solve calceamenta de pedibus tuis : locus enim in quo stas terra sancla est. (Exode, III.)
(2) Vere locus iste sanclus est. (Genèse, 28.)
ïoculi qui renfermèrent les plus illustres chefs de cette innombrable légion de martyrs.
Cette tombe, plus grande et plus profonde que les autres, a renfermé toute une famille, égorgée en haine du nom chrétien. Voici de petits loculi qui ont longtemps gardé les corps déjeunes enfants, tendres fleurs que le glaive du bourreau moissonna dès l'aurore. Voilà le cubiculum où les satellites de l'empereur Valérien, introduits par un apostat dans la catacombe, décapitèrent le pape saint Etienne. Ici fut également martyrisé le pape Sixte II, avec saint Quartus, le vm des ides d'août. Là, le saint pontife Caïus reçut la couronne du martyre, et fut enterré sur Je lieu même de son supplice. Anicetus, Soter, Anterus, Pontianus, Fabianus, Cornélius, Lucius, Dionysius, Eutychianus, Eusebius, Melchiades, tous é vêques de Rome et pasteurs suprêmes de l'Eglise universelle, ont eu ici leurs sépulcres. Mais la gloire principale de ce grand faubourg de la cité des martyrs est sans contredit saint Sébastien , cet intrépide champion du Christ, qui mourut sous les flèches des bourreaux, et qui, le xtn des calendes de février, fut inhumé dans ce cimetière par les soins de la pieuse matrone Lucine, dont le corps vint également y reposer. Enfin chaque galerie, chaque grotte, chaque cubicuîum, chaque loculus redit un touchant épisode du temps des persécutions sanglantes qui forcèrent les premiers chrétiens à venir chercher un asile dans ces souterrains profonds. Si les muets échos de ces cavernes sacrées pouvaient nous redire tout ce qu'ils ont entendu ,• si ces murs noirs, remplis de tombeaux taillés dans le tuf lithoïde et dans la pouzzolane, pouvaient nous raconter tout ce qu'ils ont vu, que d'intéressantes histoires n'apprendrions -nous pas ! Les anges sont les seuls témoins qui restent de ces spectacles attendrissants. Un de ces esprits célestes apparaissant, un jour, au saint pape Grégoire, qui célébrait la messe sur le tombeau de saint Sébastien, lui dit : « ce lieu est le plus saint de tous, dans lequel est la divine pro- « messe, la rémission de tous les péchés f la splendeur et la lu-
« mière étemelle, la joie sans fin que le martyr Sébastien a mérité « d'obtenir (1).» La cause mystérieuse d'une aussi grande sainteté est le secret du ciel. Après tout, nous pouvons bien concevoir tout ce que ces lieux ont de vénérable» quand nous songerons que leur histoire est celle du berceau de l'Eglise; que les pontifes romains y ont séjourné; qu'à leur voix puissante et à celle de leurs prêtres le grand miracle de la transsubstantiation eucharistique s'y est opéré plusieurs fois chaque jour, et cela durant plus de trois siècles. Le sang de la grande victime, mêlé à celui des martyrs, ne pouvait-il pas, ne devait-il pas même attirer sur ces lieux une bénédiction toute particulière?... Je vous laisse, cher Edouard, le soin de trouver une solution à cette question mystique; si la foi fait battre votre cœur comme le mien, elle sçra, je n'en doute point, affirmative.
Un quartier du cimetière de Saint-Callixte porte le nom de cimetière de Saint-Zéphirin, pape et martyr, qui y fut enterré (2) ; un autre s appelle le cimetière de Sainte-Cécile. Arrêtons-nous quelques instants dans ce dernier, où fut déposée l'aimable et gracieuse vierge qui lui donna son nom. Avant de vous raconter, en peu de mots, la légende de cette chaste épouse de Jésus-Christ, laissez-moi vous faire observer que le martyrologe romain, sous la date du iv des nones de mars, parle de neuf cents martyrs ensevelis dans cette crypte (3), et que les Actes de saint Urbain, écrits par le prêtre Polenius, en nomment quarante, également inhumés dans le cimetière de cette glorieuse sainte (4). Gela dit en
(1) Hic locus est sacratissimus , in quo est divina promissio, et omnium peccalorum remissio, splendor et lux perpétua, sine fine laelitia, quam Chrisli martyr Sebastianus habere promeruit. (Severani, Annotât.)
(2) Sepullus est in cœmeterio suo juxta cœmeterium Callixti, via Appia. (In S. Zephirino.)
(3)Romae, via Appia, sanctorum marlyrum nonagintorum qui positi sunt in cœmeterio ad S. Caeciliam. ( Marlyrolog. rowi., IV, non. mart.)
(4) In Actis S. Urbani, de quadraginta marlyribus mentio habetur. (Aringhi, 248.)
passant, parlons maintenant de l'illustre Yierge dont le courage triompha de la fureur des bourreaux.
Cécile, née à Rome, d'une famille patricienne des plus illustres, puisqu'elle comptait parmi ses aïeules Caïa Cœcilia Tanafquil, femme de Tarquin l'Ancien, et cette autre Gœcilia Melella, dont le magnifique et gigantesque mausolée se voit encore sur la voie Appienne, dans le voisinage de la basilique de Saint-Sébastien, avait, quoique issue de parents païens, été initiée, dès sa plus tendre enfance, aux mystères et à la doctrine évangéliques. Conduite par une nourrice chrétienne qui l'avait fait régénérer dans les eaux du baptême, elle fréquentait assidûment les assemblées qui se tenaient dans les cryptes des martyrs, dont elle brûlait du désir de partager les glorieuses palmes. Son âme , ornée de tous les dons du ciel et de toutes les connaissances humaines compatibles avec la faiblesse de son sexe, était l'objet des complaisances de l'Esprit- Saint, comme son corps, doué d'une rare beauté, était celui de l'admiration des hommes. Qu'elle était belle, la douce vierge Cécile, lorsqu'au milieu de l'assemblée des chrétiens sa voix fraîche et pure chantait les louanges du Seigneur, en se mêlant aux accords harmonieux de la cithare ou du psaltérion, dont les cordes vibraient sous ses doigts blancs comme l'ivoire! Qu'elle était ravissante, la douce vierge Cécile quand, dans l'extase de la prière, ses grands yeux noirs et veloutés se tournaient amoureusement vers les cieux ! La main du divin Epoux seule pouvait prétendre à cueillir une fleur aussi gracieuse, aussi suave, que ce beau lis qui s'élevait si pur et si odorant du milieu des épines cruelles de la gentilité. Cécile comprit elle-même qu'elle était destinée à des amours célestes et que son cœur ne trouverait rien sur la terre qui pût le remplir. Elle voua donc à Dieu sa virginité ; et, pour anneau de fiançailles, elle mit l'Evangile de Jésus-Christ sur son cœur (1). Cependant son père, s'inquiétant
(i) Absconditum semper Evangelium Cbristi gerebat in pectore. (Jeta S. Cœciliœ.)
peu de cet hymen mystique, la donna, contre son gré, à un jeune Romain, nommé Valerianus» qui la lui avait demandée pour épouse.
La première nuit de ses noces, avant de dépouiller sa tunique blanche, ornée de bandelettes, et de permettre à Valerianus de la conduire au lit nuptial :
— très-doux et bien-aimé jeune homme, lui dit-elle, j'ai un secret à te confier; mais jure-moi que tu sauras le respecter (I).
Le nouvel époux jure avec transport qu'il gardera le secret de Cécile, et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler.
— Ecoute, Valerianus, reprend la vierge; j'ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon corps avec sollicitude. S il voit que, dans la moindre chose, tu oses agir avec moi par l'enl raineraient d'un amour sensuel, soudain sa fureur s'allumera contre toi et tu succomberas dans la fleur de ta brillante jeunesse; si, au contraire, il voit que tu m'aimes d'un cœur sincère et d'un amour sans tache, et que tu gardes ma virginité entière et inviolable, il t'aimera comme il m'aime, et te prodiguera ses faveurs (2).
Troublé par ces paroles, le jeune homme n'osa pas toucher à la vierge. Bien plus, il lui répondit qu'il croirait en Jésus-Christ s'il voyait son ange. Cécile lui dit qu'il ne pourrait pas le voir sans que les eaux du baptême aient purifié son âme. Alors, enflammé du désir de voir l'ange, Valerianus s'écria qu'il voulait être baptisé.
(ij dulcissime et amantissimejuvenis, estmysterium quod libi confileor, si modo tu juratus asseras tota te illud observantia custodire.
( Âcta S. Cœciliœ.)
(2) Angelum Dei habeo amatorem qui nimio zelo corpus meum cuslodit. Hic, si vellevitersenserit quod tu me polluto amore conlingas, stalim circa le suum furorem exagilat, et amittis flore m tuœ gralissimœ juveniulis; si autem cognoverit quod me sincero corde et immaculato amore diluas, et virginitatem meam integram illibatamque custodias, ita te quoque diligit sicut me, et ostendit tibi gratiam suam. (Ibidem.)
— Sors donc de la ville par la voie Appienne, reprit Cécile, et va jusqu'à la troisième colonne milliaire. Là, tu trouveras des
pauvres qui demandent l'aumône à ceux qui passent. Ces pauvres sont l'objet de ma constante sollicitude, et mon secret leur est connu. Quand tu seras auprès d'eux, tu leur donneras mon salut de bénédiction ; tu leur diras: Cécile m'envoie vers vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain; f ai un message secret à lui transmettre. Arrivé en présence du vieillard, tu lui répéteras les paroles que je te dis en ce moment; il te purifiera et te revêtira d'habits nouveaux et blancs. A ton retour, en entrant dans cette chambre où je te parle, tu verras le saint ange devenu aussi ton ami, et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas (1).
Le jeune Romain se rend aussitôt à la troisième colonne milliaire de la voie Appienne ; il y rencontre les pauvres que soulageait Cécile, et les prie, de sa part, de le conduire au vieillard Urbain. Ceux-ci le font descendre dans les galeries souterraines du cimetière de Callixte, ou il trouve le saint vieillard, qui le reçoit avec une bonté toute paternelle et le baptise, après l'avoir instruit des principaux dogmes et des premiers devoirs de la morale chrétienne.
Couvert encore de la tunique blanche des néophytes, Valerianus revient à Rome, et, en rentrant dans la chambre nuptiale, il trouve Cécile prosternée et priant. A ses côtés se tenait Fange du Seigneur, entouré de tout l'éclat de la splendeur divine, et te-
(i) Vadein tertium milliarium ab urbe,via quee Appia nuncupatur; illic invenies pauperes a transeuntibus alimoniae petentes auxilium : de his enim mihisemper cura fuit, et optirae hujusmei secreti sunt conscii. Hos tu dum videris, dabis eis benediclionem meam , dicens : Caecilia me misit ad vos, ut oslendatis mihi sanctum senem Urbanum ; quoniam ad ipsum babeo ejus sécréta mandata quee perferam. Hune tu dum videris, indica ei omnia verba mea, et dum te purificaverit , induet te vestimentis novis et candidis ; eu m quibus, moi ut ingressus fuerisistud cubiculum, videbis angelum sanctum etiam tui amatorem effectum. {Acta S. Cœciliœ.)
lt
liant entre ses makis deux couronnes entrelacées de roses et de lis cueillis dans les jardins du ciel (1).
Saisi de crainte à la vue de l'esprit bienheureux, le nouveau chrétien n'ose avancer; mais l'ange s'approche de lui, pose une des deux couronnes sur sa tête et met l'autre sur le front de Cécile, en leur recommandant de les conserver par la pureté de leurs cœurs et la sainteté de leurs corps.
Valerianus avait un frère qu'il chérissait tendrement et qui se nommait Tiburtius. Dans le transport de sa joie, il demande à Tange d'accorder à son frère, encore païen, la même grâce qu'il venait de recevoir et de lui ouvrir les yeux, fermés à la divine lumière de la foi. L'ange lui promit que Dieu toucherait son cœur, et que tous deux ils arriveraient à la palme du martyre (2).
Puis, laissant les deux époux dans la plénitude de leur bonheur, le messager céleste remonta d'une aile rapide aux sphères éternelles.
Tiburtius, apprenant de la bouche de son frère toutes les choses merveilleuses qui venaient de se passer, et respirant le doux parfum qui s'exhalait des couronnes invisibles que l'ange avait placées sur la tête de Valerianus et de Cécile, voulut aussi recevoir des mains du saint vieillard Urbain celte eau mystérieuse qui purifie les cœurs et fait voir l'ange de Dieu. Conduit par les deux époux aux catacombes de la voie Appienne, il y reçut le baptême des mains du vénérable pontife qui, la veille, avait admis son frère au nombre des enfants de Dieu, et mérita, lui aussi, de voir l'auge du Seigneur (3).
(1) Caecili&m intra cubiculum oranlem invenit, et staotem juxta eam aagelum Domini , pennis fulgenlibus alas habentem , et flammeo aspectu radiantem, duas coronas habentem in manibus coruscantes rosis , et liliis albescente& (Acta S. Cœciliœ.)
(2) Ita per te quoque tuum lucrabitur fratrem , et cum eodem ad martyrii palmam pervenies. (Ibidem.)
(3) Qui a Caecilia Christi fide imbulus , et ab eodem Urbano baptizalus
A quelque temps de là, Almachius, préfet de Rome, fît saisir les deux frères, dont il convoitait les biens immenses; et, les ayant -convaincus de christianisme, il les condamna à mort, après une cruelle flagellation. Encouragés par la douce voix de Cécile, qui leur parlait de la radieuse couronne que Dieu leur réservait dans les cieux, Valérianus et Tiburtius marchèrent d'un pas ferme au supplice, et livrèrent joyeusement leurs têtes au glaive des bourreaux, le xviii des calendes de mai, sous l'empire d'Alexandre- Sévère. Cécile ensevelit elle-même leurs corps dans la crypte qui porte son nom, et dans laquelle elle ira aussi bientôt se reposer, près de l'époux qui fut le gardien de sa virginité.
En effet, Almachius, qui ne perdait pas de vue les richesses dont la mort de Cécile pouvait le rendre maître, et qui craignait en même temps que, s'il tardait davantage à l'immoler, cette fer* vente. chrétienne ne distribuât tous ses trésors aux pauvres, ordonna qu'on la lui amenât devant son tribunal. Après un long Interrogatoire, il la renvoya chez elle, avec ordre de la brûler dans la salle des bains de son propre palais ; car il redoutait que l'éclat de ce nouveau meurtre ne mît au grand jour son avarice. Hais, comme la sainte était déjà, depuis un jour et une nuit, au milieu d'une vapeur embrasée, sans que la flamme eût même osé toucher le bord de ses vêtements, il envoya vers elle le bourreau, qui, trois fois, frappa de sa hache le cou de cette illustre vierge sans pouvoir le trancher entièrement, et qui la laissa ainsi à demi morte et baignée dans son sang ; car une loi romaine défendait au bourreau qui, après trois coups, n'avait pas achevé sa victime, de la frapper davantage. Cécile vécut encore trois jours après cette atroce exécution, et elle mit à profit ce court espace de temps pour distribuer tout son bien aux pauvres et à l'Eglise. Ce fut le x e jour des calendes de décembre que son
ipse etiam ejusdem angeli quem frater ejus viderat aspectu dignalus est, ( Légende du Bréviaire romain.)
âme s'envola dans les cieux* avec la double couronne de la virginité et du martyre. Quant à son corps virginal, le saint pape Urbain lui donna la sépulture près des glorieux martyrs Valerianus et Tiburtius, son époux et son beau-frère. Il y resta jusqu'à Tannée 821, époque à laquelle le pape Pascal, frappé de l'état de délabrement dans lequel était tombée la basilique élevée sur remplacement du palais de sainte Cécile, et qui lui était dédiée, résolut de la rebâtir avec magnificence et d'y transférer solennellement le corps de celte glorieuse martyre, si chère à la dévotioir romaine. La grande difficulté était de retrouver les restes précieux de la fille des Caecilius. Déjà plusieurs papes l'avaient en Tain redemandée à toutes les catacombes de la voie Appienne. Pascal lui-même, dès la seconde année de son pontificat, avait 1 retiré de leurs loculi trois mille cinq cents corps de martyrs qu'il avait fait respectueusement déposer sous l'abside et la confession de l'église de Sainte-Praxède, sans avoir pu retrouver le tombeau* où reposait sainte Cécile. Il ordonna donc de nouvelles fouilles, auxquelles il présida lui-même, étant descendu en personne dans les cryptes sacrées. « Les cubicula ornés de peintures, les monuxx ments arqués, les autels taillés dans le tuf et recouverts d'une « table de marbre, en un mot, les sépulcres les plus apparents, « interrogés les uns après les autres, n'avaient rien fourni quf a pût mettre sur la voie du précieux dépôt dont on poursuivait « la découverte. Il fallut donc diriger les recherches sur les t omet beaux étages les uns au-dessus des autres, dans toute la hau- « teur des parois de la vaste crypte.
« Au point d'intersection de deux sentiers s'offrait un angle « dont la saillie avait été adoucie pour recevoir plusieurs lom- « beaux superposés. Par les ordres de Pascal, un de ces tombeaur « est ouvert; c'était celui-là même qui avait été l'objet de tant de « recherches et de travaux. Cécile y reposait dans son arche de « cyprès. Elle était encore revêtue de la robe brochée d'or avec « laquelle Urbain lavait ensevelie, et les ljnges qui avaient servi
« à essuyer le sang de ses blessures étaient roulés ensemble et « déposés à ses pieds. Pascal atteste, dans son diplôme, avoir <c touché de ses propres mains les restes augustes de la fille des « Cœcilius. Les corps de Valérien, de Tiburce et de Maxime (1) « étaient proches ; il ne restait plus qu'à lever ensemble cette
* grande famille de martyrs, qu'à rendre à Rome ses illustres ci-
* toyens(2).»
A l'endroit même où fut retrouvé le corps de sainte Cécile, un -archevêque de Bourges, nommé Guillaume, fit placer Hnscripiion suivante, gravée sur une table de marbre :
HIC QVONDAM RECONDITVM FVIT
CORPVS BEAT.fi COECILIJ!
V1RGINIS ET MARTYRIS.
HOC OPVS FEC1T
F1ERI REVERENDISSIMVS PATER
DOMINVS GVILLELMVS
* ARCHIEPISCOPVS B1TVR1CENSIS,
ANNO DOMINl M. CCCC. IX.
« Ici fut autrefois enseveli le corps de la bienheureuse Cécile, vierge et martyre. Le très-révérend père et seigneur Guillaume, .archevêque de Bourges, a fait faire ce monument Tan de Notre-Sei- ^gneur mil quatre cent neuf. »
Je vous ai peut-être parlé un peu trop longuement de sainte dédie, cette douce patronne des amis de la musique ; mais en raison de ce que vos doigts savent, en courant sur le clavier, faire si délicieusement chanter les tuyaux de l'orgue, vous me pardonnerez, cher Edouard, cette digression, qui, probablement, n'a pas éié sans intérêt pour vous. J'aurais encore bien des choses à voua
(1) Maxime, greffier du préfet Almachius, avait été converti par les réponses des SS. Valérien et Tiburce , dont il avait partagé la couronne du nmartyre.
{2) Histoire de sainte Cécile, par dom Prosper Guérangcr, abbé de So- *|esmes, p. 214.
conter sur la charmante basilique de Sainte-Cécile, au tombeau de laquelle j'ai beaucoup prié pour vous, en extase devant cette belle statue d'Etienne Maderno, qui fait l'admiration de tous les connaisseurs; mais les catacombes me réclament, et il est temps que je reprenne mon récit.
Le cimetière de Saint-Sixte est encore un des quartiers de la grande catacombe de Saint-Callixte. Parmi ses illustres habitants, on doit citer, outre le vénérable pontife qui lui donna son nom :
Saint Lucius, pape et martyr, qui y fut déposé le iv des nones de mars, sous le règne des empereurs Yalérien et Gallien;
Saint Galocerus et saint Parthenius, tous les deux attachés au service de l'empereur Trajan-Dèce, et qui, ayant refusé de sacrifier aux idoles, furent livrés au fer des bourreaux. Une pieuse matrone, la bienheureuse Anatolia, fit enlever leurs corps par ses serviteurs, et, les ayant ensevelis dans des linges blancs avec des parfums, elle confia ce précieux dépôt à un bisomum qu'elle orna de colonnettes de porphyre ;
Saint Eusebius, prêtre, qui, sous le règne de Constance, le protecteur de l'arianisme, fut mis à mort, le xiv des calendes de septembre; et saint Gregorius, également prêtre, qui, pour avoir donné la sépulture à Eusebius, fut enterré tout vivant par Tordre du prince impie, dans la crypte même où il avait inhumé son glorieux collègue dont la pierre tumulaire ne porte que ces trois mots, si remarquables par l'étendue de leur sens :
EVSEBIO HOMINI DEI.
a A Eusèbe, homme de Dieu.
Nous voici sur le seuil de la catacombe de Saint-Pritextat y l'un des plus anciens et des plus vastes faubourgs de la Rome souterraine. Le savant père Marchi affirme que ce cimetière, eu égard à la grandeur des cryptes, à la forme des lucernaires, et au nombre des communications d'un étage à l'autre, est aux autres
cimetières ce qu'est la basilique de Saint-Pierre aux églises de Rome. On comprend les proportions colossales qu'eftre la catacombe de Saint -Prétextât, quand on cmisîdère que la nature du sol se prête ici beaucoup mieux qu'ailleurs aux excavations souterraines. C'est pourquoi le fossoyeur, creusant dans une couche homogène de tuf granulaire, y a pratiqué de si belles galeries et de si larges cryptes. Une de ces dernières, nouvellement découverte par le père Marcbi, n'a pas moine de vingt mètres de long.
La difficulté d'assigner à chacune des catacombes de la voie Appienne ses frontières véritables a causé cette confusion topographique que nous retrouvons dans plusieurs auteurs, et qui est encore augmentée par la pluralité des noms* Néanmoins, il est facile de s'expliquer pourquoi le même cimetière porte souvent deux ou trois noms différents, comme celui de Saint-Prétextat, que Ton appelle aussi cimetière de Saint-Sixte et cimetière de Sainte-Cécile : les catacombes ne sont pas l'ouvrage d'un jour; les chrétiens les creusaient au fur et à mesure, ajoutant, selon le besoin, un second étage au premier, et quelquefois un troisième au second; et le nom du fidèle généreux qui avait contribué à ces augmentations, ou celui du martyr illustre qui vint les honorer de sa tombe, s'ajouta, dans le langage du peuple, au nom pri- . mitif du cimetière (1).
Sous l'empire de Valérien, en 261, la catacombe de Saint-Prétextat servait déjà d'asile aux chrétiens persécutés. Elle reçut, à cette époque, les corps des saints martyrs Felicissimus et Agapitus, diacres du pape saint Sixte, et ceux des sous-diacres Januarius, Magnus, Etienne et Vincent. Longtemps les évêques de Rome ont gouverné l'Eglise universelle du fond de ce vaste souterrain, où se sont donné rendez-vous des martyrs de tous les âges, de toutes les conditions et de tous les pays. Les vers sui-
(1) Gaume, Les trois Rome, t. III, p. 246.
vants de saint Damase, placés au-dessus du seuil du grand dortoir de la mort, redisent à la postérité les gloires du vénérable ci* meiière dont nos pieds foulent en ce moment la terre sacrée :
Hic congesta jacet, si quseris, turba piorum, Gorpora sanctorum relinent veneranda sepulcra, Sublimes animas rapuit sibi regia cœli.
Hic comités Xysti, portant qui ex hoste trophœa ; Hic numerus procerum, servant qui altaria Christi ; Hic positus, longa vixit qui in pace sacerdos; Hic coofessores sancli, quos Graecia misit ; Hic juvenes puerique, senes, castique nepotes, Quis mage virgineum placuit relinere pudorem. Hic fateor Damasus volui mea condere membra, Sed cineres timui sanclos vexare piorum (1).
« Si tu cherches à connaître la multitude des saints ensevelis dans ce lieu, des saints dont ces tombeaux vénérables gardent les corps sacrés, tandis que le ciel a ravi leurs âmes glorieuses , sache donc qu'ici sont les compagnons de Sixte, chargés des trophées de leur victoire; qu'ici se trouvent réunis et les nombreux défenseurs des autels du Christ, et le prêtre dont la vie s'écoula au milieu d'une longue paix, et les saints confesseurs que la Grèce envoya, et les jeunes gens, les enfants, les vieillards, et cette génération qui retint tout l'éclat d'une pureté virginale. Ici, je l'avoue, j'ai voulu être inhumé ; mais j'ai craint de .troubler les cendres sacrées des amis de Dieu. »
Cette catacombe avait autrefois sa principale entrée à dix minutes des remparts de Rome, près de l'église de Saint-Apollinaire; mais l'entrée de la crypte et l'église qui l'avoisinait, tout a été détruit. Des escaliers cachés au milieu des vignes vous font pénétrer aujourd'hui dans ce cimetière, comme dans presque toutes les catacombes connues, sur lesquelles celle de Saint-Prétextat l'emporte de beaucoup par la régularité, le nombre et l'étendue de ses galeries, de ses loculi et de ses cubicula.
Il me reste encore, cher Edouard, à vous parler de deux intéressants quartiers de celte immense catacombe, dont il est bien difficile de se faire une idée exacte quand on n'a pas eu le bon-
(i) Aringhi, Roma subterr'anea, p. 252.
heur de parcourir quelque autre faubourg de la Rome souterraine. Ces deux derniers quartiers, dont je veux vous entretenir un instant, sont ; le cimetière de Sainte-Sotère, vierge et martyre, et celui des Saints Eusèbe, prêtre, Marcel, diacre, et ses compagnons.
Le vénérable Bède fait mention du premier (1), ainsi qu'Anastase (2). 11 dut son nom à une illustre vierge romaine appelée Sotère, et qui, descendant d'ancêtres consulaires, devait plus tard compter au nombre de ses arrière-neveux saint Ambroise, Tune des plus brillantes lumières de l'Eglise. Sotère fut martyrisée sur la voie Appienne, le 10 février de l'an 304, sous le règne des empereurs Dioctétien et Maximien. Voici comment saint Ambroise, écrivant à sa sœur, lui raconte le martyre de leur glorieuse parente :
« Sotère .relève son voile, et présente au martyre ce visage « qu'elle avait toujours tenu caché aux regards des hommes. « Elle l'offre généreusement aux ignominies des soufflets, afin « de commencer son sacrifice par où commence, pour les « autres vierges, la perte de la pudeur et de l'innocence. Les « sacrilèges peuvent, il est vrai, couvrir de meurtrissures son « beau visage, mais ils ne peuvent souiller la beauté de sa « vertu.
« Votre parente, ô ma sœur ! fut élevée à la gloire du martyre ; « mais elle commença, malgré sa noblesse, à subir les supplices « ignominieux réservés aux esclaves. Enfin, le bourreau se lassa. « Muette, intrépide, elle ne céda ni à l'injure, ni à la douleur ; « elle ne détourna point la tête, elle ne cacha point son visage, a elle supporta l'injure sans dire une parole, sans laisser échap- « per ni une larme ni un soupir. Victorieuse dans ce combat « comme dans les autres, elle reçut enfin, d'un coup d'épée,
(1) Romae in cœmeterio ejusdem, passio S. Soteris, virginis. (Apud Bedam y vin idus feb.)
(2) Restauravit et tegumen cœmeterii sanctee Soteris. (Anastasius.)
« cette mort qu'elle avait tant désirée, cette mort glorieuse qui « lui donna la vie (1). »
Anastase et Bède disent qu'elle fut ensevelie dans son cimetière, situé sur la voie Appienne, non loin du théâtre de son triomphe.
Quant à la catacombe des Saints Eusèbe et Marcel, désignée, dans Aringhi, sous le double nom de Cœmeterium et d'irtnariutn, elle nous présente une origine qui remonte aux temps apostoliques. Son entrée se trouve dans une vigne, à dix minutes de la porte Capena. Sous l'empereur Valérien, les chrétiens s'y rendaient en grand nombre pour assister aux assemblées saintes.
Outre les noms d'Eusèbe et de Marcel, cette crypte vénérable rappelle encore ceux de saint Hippolyte, de saint Adrias, de sainte Pauline et de ses deux charmants enfants, Néon et Marie. Tous ces noms, ainsi que ceux des saintes voyageuses Marthe et Valérie, se rattachent à une touchante et poétique histoire que je me propose de vous raconter quand nous aurons terminé toutes nos visites aux différentes catacombes (2).
Avant de dire adieu à la voie Appienne, saluons les nombreuses légions de martyrs qui l'ont teinte de leur sang, et nommons avec un saint respect quelques-uns des principaux chefs de cette glorieuse armée de Jésus-Christ.
A la tête des quatre mille chrétiens qui y furent égorgés, sous l'empereur Adrien, se trouvent le prêtre Marcellus et le diacre Decoratus, qui terminèrent leur vie sur un bûcher, le vu des calendes d'octobre.
Sous Valérien, la vierge Lucilla, fille du bienheureux diacre Nemesius, y fut décapitée, en face du temple de Mars.
Sous Dioctétien, trente soldats y souffrirent un cruel martyre, le jour même des calendes de janvier.
(1) S. Ambrosius, De Virginitate, lib. III.
(2) Voyez l'Histoire de saint Adrias et de sainte Pauline, à la suite des Lettres sur les Catacombes.
Sainte Felicula, les illustres martyrs Sempronius, Aurelianus et leurs compagnons nombreux, eurent la tête tranchée, non loin de ses bords, sous le règne de Julien l'Apostat.
Je pourrais, cher Edouard, le Martyrologe en main, m'arrèter à chaque pas sur cette voie triomphale, pour nommer de nouveaux martyrs ; mais contentons-nous de saluer une dernière fois leurs cohortes invincibles, en baisant amoureusement quelques dalles de ce glorieux chemin qui fut le vaste théâtre de leurs combats et de leur triomphe : car nous devons passer à présent sur la voie Latine, où nous attend la catacombe à'Appronien.
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