LE VASE DE SANG SCELLE AU TOMBEAU DE8 MARTYRS
Qu'on ne me parle plus des riches cassolettes
Où se gardaient le nard, les fines bandelettes;
Où la noble matrone, au départ de répoux,
Renfermait avec soin ses parfums les plus doux.
Qu'on ne me parle plus de ces vases antiques
Qui servaient autrefois aux vestales pudiques.
Pour contenir l'encens ou l'huile de l'autel; '
Ni de ces coupes d'or où l'Auguste immortel,
À l'œil que la débauche a déjà rendu terne,
Buvait le meilleur vin des coteaux de Falerne.
Non, non, tous ces trésors pour moi ne sont plus rien, a
Mis auprès de ce vase, empli d'un sang chrétien,
Auprès de cette ampoule, ou d'argile ou de verre,
Qui resta si longtemps dans le sein de la terre!
Que me font des païens les plus beaux vases d'or?
Oh! voilà le plus riche et le plus saint trésor!
Voilà, voilà la coupe où notre foi s'abreuve,
Où d'un divin amour nous retrouvons la preuve !
C'est dans cet humble verre, au contour irisé,
Ce verre que le temps n'a pas encore brisé,
Qu'en silence l'esprit et le cœur viennent boire
Le céleste nectar qui fait aimer et croire ;
C'est là que le chrétien, baisant ce sang concret,
Peut des témoins du Christ surprendre le secret.
Oui, le sang desséché, qu'à présent je regarde,
Le sang des vieux martyrs, que ce vase nous garde,
Me redit leur amour et me prouve leur foi;
C'est le sceau qu'ils ont mis à la nouvelle loi.
300 LE VASE DE SANG SCELLÉ AU TOMBEAU DES MARTYRS. On ne meurt point ainsi pour défendre Terreur; Du glaive des bourreaux nul n'affronte l'horreur, Nul ne boit d'un seul trait le vin de leur colère, Pour un dogme menteur, une vaine chimère.
. Et ce glaive, combien d'intrépides héros L'ont senti s'émousser, en frappant sur leurs os ! Cet affreux vin, combien ont vidé, d'une haleine, Sa coupe détestable et jusques aux bords pleine ! Qui peut dire combien ce glaive a moissonné De têtes de martyrs? Ce vin empoisonné, Qui peut dire combien il a fait de victimes?
Tout leur sang réuni comblerait des abîmes.
Rome compte en ses murs plus de deux millions De chrétiens, dévorés par la dent des lions, Jetés vivants au Tibre; au grand cloaque immonde, Egorgés pour les jeux de la reine du monde !
En face de ce vase on ne peut plus douter ; Car le sang qu'il contient bien haut sait raconter Ce quïil fallut aux saints de force et de courage, Pour vaincre des tyrans la fureur et la rage.
Mais comment ce trésor fut-il donc découvert? Aux yeux du fossoyeur comment s'est-il offert? Le doit-il à l'effet d'une faveur étrange Et du ciel lui fut-il apporté par un ange?
Non, c'est le sol sacré, que je foule à présent, Qui fit à notre cœur un si riche présent; Ce sont les loculi qui, dans les cryptes sombres, Trahirent ces dépôts, confiés à leurs ombres ; C'est la pelle, en fouillant le dortoir des partyrs, Qui trouva cet amas de perles, de saphirs.
Quand un témoin du Christ expirait sous la hache, m Z Son corps était reçu dans un linceul sans tache, Et, couvert de parfums, de couronnes de fleurs, Porté dans le tombeau, sans regrets ni sans pleurs.