‹ Letters à Édouard sur les catacombes romainesChapitre 63 sur 85 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

0OHMA1BE.

Suite des catacombes de la voie Noraentane : — Le cimetière de Sainte- Agnès. — Histoire de cette glorieuse vierge. — Martyrs de la voie Nomentane. — Catacombes de la voie Salaria : — Cimetières de Sainte- Priscille; — de Sainte-Félicité, des Saints Alexandre, Vital et Martial, ou des Saints Chrysanthus et Daria; — de Novella; — d'Ostriana ; — de la bienheureuse Hilaria; — des saints martyrs Thrason et Salurninus; — des saints martyrs Hermès, Basilla, Protus et Hyacinlhus ; — du coteau du Concombre. — Martyrs de la voie Salaria. — Catacombes de la voie Flàminienne. — Cimetière des Saints Valenlin, martyr, et Jules, pape. — Martyrs des voies Flàminienne et Claudienne. — Inscriptions extraites des cimetières, de Sainte-Agnès; — de Sainte-Priscille ; — d'Ostriano, etc.

Rome, le 15 'avril 1851.

Nous sommes encore sur la voie Nomentane, mon cher Edouard, et la catacombe que nous allons maintenant visiter est la célèbre catacombe de Sainte-Agnès. Avant d'y entrer, laissezmoi vous lire quelques pages du Livre des Couronnes, et vous apprendrez de la bouche même du poëte Prudentius l'histoire de J'aimableet courageuse vierge dont nous désirons parcourir le vaste cimetière.

« Le tombeau de l'illustre Agnès, élevé à là vue des murs de

Rome, semble les défendre et les mettre à couvert d'insulte. Mais l'admirable vierge qu'il renferme, et qui a joint la couronne du martyre à celle de la virginité, n'est pas seulement la protectrice des Romains, elle Test aussi de tous les étrangers qu'une piété sincère conduit à la ville sainte pour y rendre leurs vœux.

a A peine était-elle sortie de l'enfance, que son jeune cœur brûlait déjà des flammes sacrées du divin amour. En vain on tâcha de lui faire manquer à la foi qu'elle avait donnée à Jésus- Christ, pour adorer les idoles : elle résista toujours généreusement à tous les efforts que l'impiété, soutenue de l'autorité, faisait pour l'y contraindre: La violence et l'artifice furent, dans ce dessein, tour à tour mis en usage. Tantôt un magistrat, se servant de paroles remplies d'une douceur affectée, semblait agir avec elle plutôt en ami qu'en juge. Tantôt on faisait paraître à ses yeux des bourreaux, afin de l'épouvanter par leurs regards affreux et leurs gestes menaçants. Mais ni la flatterie ni les menaces ne purent ni obtenir ni arracher son consentement. Elle demeura ferme à toutes ces attaques ; et, bien loin d'être ébranlée par la vue des tourments elle s'y offrait d'elle-même, elle ne refusait pas de mourir. Le tyran était confus.

a — Je vois bien ce que c'est, lui dit- il : votre âme, insensible à la douleur, a appris à mépriser les supplices, et vous comptez la vie pour rien ; mais peut-être serez-vous plus sensible à la perte de votre honneur. Cette virginité que vous avez vouée, la donnerez-vous aussi facilement que votre vie î Eh bien, je vais vous faire conduire dans un lieu de prostitution, à moins que vous n'abaissiez maintenant votre tête altière devant l'autel de nos dieux, et que vous ne demandiez humblement pardon à Minerve de l'avoir méprisée : sachez qu'elle est vierge aussi bien que vous. Attendez-vous donc à servir aux plaisirs d'une jeunesse impudente : on sait qu'elle n'aime rien tant qu'à trouver de nouveaux objets à sa brutalité,

« — ,Ne croyez-pas, répondit Agnès, que Jésus-Christ aban-

reposer; parmi eux se trouvait Emérepticnne, la soeur de lait d'Agnès. En sortant de la catacombe, le cortège est assailli par des païens postés en embuscade. Les fidèles effrayés se dispersent au milieu d'une grêle de pierres. Emérentiezme, au lieu de prendre la fuite avec les autres, reste intrépide au milieu de la ■voie, et reproche courageusement aux persécuteurs leur barbarie et leur impiété. Mais ce peuple furieux, n'écoutant que sa haine pour le nom chrétien, lapide lâchement l'héroïque vierge, qui tombe baignée dans son sang, et remporte aiqsi la palme du martyre qui lui sert de baptême (1). La nuit suivante, les chrétiens déposèrent son corps auprès de celui de son illustre sœur.

Gonstantia Augqsta, fille de Constantin le Grand, ayant, quoique païenne, recouvré miraculeusement la santé sur le tombeau de sainte Agnès, celte crypte devint bientôt l'objet constant de la vénération et des hommages ijniversels. Chaque noble famille de Rome voulut avoir son sépulcre près de celui des deux jeunes martyres, et les pics des fossoyeurs purent, à peine suffire à creuser de nouveau* cubiculp dans cçtte belle catacombe, qui, en peu de temps, prit un accroissement rapide. Je vous ai déjà parlé, mon cher Edouard, d'un pèlerinage que je fis, il y a quelques jours, au tombeau de la glorieuse sainte dont je viens de vous raconter l'histoire ; il me suffira donc de vous rappeler ici que les galeries, les églises et surtout les peintures nombreuses de la catacombe de Sainte -Agnès en font, grâqç à leur bel état de conservation, un des plus beaux çjpetières de fô Romç souterraine.

Constantia Augusta, devenue chrétienne ; Helena, épouse de Julien T Apostat; et Constantina, femme de Constantius Gallus, furent inhumées dans la catacombe où nous sommes. Vous pouvez juger par là du grand nombre d'illustres personnages qui ont voulu dormir sous la puissante protection de sainte Agnès,

(i) Cum adhuc catechumena esset, proprio baplixata sanguine, in cœlum e vola vil. [À et a S. Agnetis.)

dont le corps fut retrouvé, par les soins du cardinal Paul Sfondrate, le samedi 8 octobre de Tan 1605. Celait sons l'autel ma* jeur de la basilique Nomentane que le pape Honorius I* r avait fait déposer les restes sacrés de sainte Agnès et de sainte Emérentienne. La voûte qui protégeait leur tombeau présenta un ciment tellement dur aux outils des ouvriers, qu'il leur fallut travailler près de huit heures pour ouvrir un accès suffisant jusqu'aux saintes reliques, « Les martyres étaient étendues chacune sur « une tablette de marbre blanc qui posait à chaque extrémité sur « une barre de fer. Ces marbres, suspendus un peu au-dessus du (c sol pour arrêter les effets de l'humidité, avaient été, dans le « même but, percés d'un certain nombre d'ouvertures, afin de « laisser à l'air quelque passage. Trois autres tablettes semblables « aux premières étaient soutenues par des barres de fer au-des- « sus des corps saints, et la voûte en marbre et en ciment que « Ton venait de détruire avait protégé, pendant mille ans, cette « glorieuse sépulture.

a Les deux corps étaient couchés sur le dos, et tournés vers « l'orient, selon l'usage chrétien. Les ossements qui posaient im- « médiatement sur les marbres étaient demeurés solides, et « avaient même conservé leurs liaisons ; les parties supérieures « s'étaient affaissées en poussière. La place à droite aida à dis- « cerner Agnès de sa compagne; près d'elle on remarquait un <x léger amas d'une matière qu'il fut aisé de reconnaître pour les « restes coagulés du sang que les fidèles avaient recueilli après « son martyre. On découvrit aussi sous les deux corps une cer- « taine quantité de terre qui, sans doute, avait été imprégnée de a leur sang, et que Ton avait réunie dans une même sépulture, ce comme on en a plusieurs exemples. Près de la tête des deux « vierges, on reconnut les restes d'un tissu léger qui paraissait « évidemment avoir appartenu à leurs voiles.

a Quoique la nuit fût déjà avancée» Sfondrate jugea qu'on ne <* devait pas laisser ces saintes reliques exposées à l'indiscrète eu-

ce riosité du peuple, qui, dès la matinée du lendemain, ne manie querait pas d'accourir à la basilique pour observer les travaux « qu'on y exécutait depuis deux jours. Il avait à l'avance fait face briquer une châsse en bois, garnie d'une étoffe de soie couleur « de pourpre et brochée d'or. Aidé de son auditeur et du père « Félix Veronico, il y déposa ceux des ossements qui étaient de- «t meures entiers, en ayant soin de distinguer et de réunir, sans « les confondre, les restes précieux des deux martyres. Celte opé- « ration exigea une grande précaution ; car ces ossements, sou- « mis à une pression trop forte, seraient promptement tombés en a poussière.

« Lâchasse, ayant été fermée et scellée, fut transportée dans a une chapelle intérieure du monastère qui est attenant à la ba- « silique, et on la couvrit d'une tenture. Deux vases antiques de a la plus grande beauté, apportés aussi par Sfondrate, reçurent « la poussière des ossements qui avait été recueillie sur les ta- (c blettes de marbre, les restes du sang congelé et de la terre sa- <& crée dont nous avons parlé plus haut. L'une des urnes fut a consacrée à Agnès, et l'autre à Emérentienne (1). »

Outre ceux que je vous ai déjà nommés, les principaux martyrs dont la voie Nomentane but le sang furent les saints :

Salvianuset Aragon, inhumés dans un des cimetières de cette voie, le xn des calendes de mai ;

Eutychetes, Yictorinus et Maro, martyrisés sous Trajan et ensevelis le iv des ides de mai ;

Urbain, pape, et ses compagnons, décapités devant le temple de Diane; ainsi qu'Anolinus et les bienheureux Sisinnius et Saturninus qui remportèrent la palme sous l'empereur Maximien.

Se déroulant au nord-est de Rome, la voie Salaria conduisait jadis à l'antique pays des Sabins. Gomme toutes les voies romai-

(i) Boldetli, Osservazionni sopra i cimiterj de sancti Martin, p. 684-686, cilé par dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes , dans son Histoire de sainte Cécile , p. 349-350.

lies» ses bords étaient riches en tombeaux ; celui de Licinius, barbier d'Auguste, y étalait, entre autres, l'orgueil de ses marbres somptueux : énormité sans pareille, qu'un poëte satirique de l'époque à flétrie par ce fameux dystique, rapporté par Varron^et que vous vous rappelez sans doute :

« Marmoreo tumulo Licinius jacet, ac Cato parvo, « Pompeius nullo : credimus esse deos? »

Le sang des martyrs lava aussi toutes les iniquités de cette voie, près de laquelle s'élevaient les temples de Vénus, d'Hercule, de l'Honneur et du Soleil. Elle ne compte pas moins de sept catacombes, dont la principale est sans contredit le cimetière de Sainte- Priscille.

Nous retrouvons trois saintes romaines de ce nom dans l'histoire de la primitive Eglise : la première est Priscilla, sœur d'Aquila, dont il est fait mention non-seulement dans les Actes des Apôtres, mais encore dans les Êpîtres de saint Paul; la seconde est Priscilla, épouse de Punicus et mère du sénateur Pudens, qui vivait également du temps des apôtres. Le palais de cette noble matrone, qui donna l'hospitalité à saint Pierre, était situé près de FEsquilin. Elle eut quatre enfants : Novat, Timothée, Praxède et Pudentienne ; tous les quatre ont laissé un nom célèbre dans l'histoire des martyrs. La troisième, enfin, est cette Priscilla qui vivait du temps du bienheureux pape Marcellus, et qui agrandit, de ses propres deniers, le cimetière où nous entrons.

Creusée à deux milles de Rome, sur la gauche de la voie Salaria, cette catacombe, dans laquelle on descend par plusieurs escaliers cachés dans les vignes, avait déjà reçu les corps d'un grand nombre de martyrs qu'y avaient inhumés les saintes Praxède et Pudentienne. Parmi eux se trouvaient le prêtre Symitrius et vingt-deux autres compagnons de son glorieux combat; ils furent déposés en paix dans la catacombe de Sainte-Priscille, le

vu des calendes de juin. Les deux courageuses sœurs qui avaient consacré leur forlune et leur vie à l'ensevelissement des athlètes du Christ y furent elles-mêmes enterrées avec honneur» le xiv des calendes de janvier, par les soins du prêtre Pastor. Le Martyrologe romain nous apprend que, la veille des calendes du même mois, les saintes martyres Donata, Paulina, Rustica, Nominanda, Hilaria et leurs compagnes reçurent la sépulture dans le cimetière de Sainte-Priscille, où la persécution de Dioclétien envoya une foule d'autres martyrs. Au rapport d\Anastasius,Ie saint pape Marcellinus, ainsi que les bienheureux Claudius, Cyrinus et Antoninus furent de ce nombre. Ils eurent la tête tranchée; et leurs corps, durant trente-six jours, restèrent exposés sur la place publique, afin d'épouvanter les chrétiens. Ils étaient tombés en pleine putréfaction, lorsque Marcellus, successeur de saint Marcellin sur la chaire ensanglantée de Pierre, parvint à les enlever, à la faveur des ténèbres, et à les déposer près du saint martyr Crescentio, dans un cubiculum clarum de la catacombe dont nous parlons (1). Saint Marcellus y vint reposer à son tour, et le pape Damase écrivit les vers suivants sur la pierre de son ïoculus :

Yeridicus Rector lapsos quia crimina flere Praedixit miseris, fuit omnibus hostis amarus. Hinc furor, hinc odium sequitur, discordia, lites, Seditio, caedes; solvuntur fœdera pacis.

Grimen ob alterius Chrislum qui in pace negavit, Finibus expulsus patriae est feritate tyranni. Haec breviter Damasus voluit comperta referre, Marcelli populus meritum ut cognoscere posset (2).

A côlé de ce noble proscrit vinrent dormir plus tard les saints papes Vigilius, Silvestre, Liberius, Siricius et Cœlestinus, ainsi que leurs Actes en font foi.

(1) Ànastasius, in S. Marc.

X2).Arioghi, Roma subterranea, p. 449.

SUR LES CATACOMBES ROMAINES. 3ii

Pour le tiombre et l'étendue de ses galeries, le cimetière de Sainte-Priscille est aux autres catacombes de la voie Salaria ce que le cimetière de Saint- Callixte est à ceux de la voie Appienne. Restauré par les papes Jean I er et Adrien 1 er , il offre de fort belles cryptes; mais sa position sur lepenchant d'une colline, en permettant aux eaux pluviales de s'infiltrer dans ses galeries, y a occasionné des éboulements qui les ont obstruées en plusieurs endroits.

Le cimetière de Sainte-Félicité, des Saints Alexandre, Vital, Martial, des sept Vierges et des Saints Chrysanthus et Daria est voisin du précédent, dont il est regardé par plusieurs archéologues comme une partie intégrante.

Sainte Félicité était une noble matrone, mère de sept fils. Elle vivait à Rome, sous l'empire d'Antonin. Ne voulant pas se remarier après la mort de son époux, elle consacra à Dieu le reste de ses jours, et, vivant avec ses enfants dans une continuelle pratique des vertus chrétiennes, elle était l'exemple des veuves et l'édification de l'Eglise. Mais les prêtres des faux dieux, s'aperce»vant que les hautes qualités de Félicité et l'union parfaite de ses enfants attiraient beaucoup de monde au christianisme, la dénoncèrent à l'empereur, qui ordonna à Publius, préfet de Rome, de la contraindre par toutes sortes de voies, elle et ses fils, à sacrifier aux dieux. Félicité fut donc arrêtée et conduite chez ce magistrat, qui ne négligea ni les belles paroles ni les promesses les plus engageantes pour la faire abjurer. L'intrépide veuve lui répondit avec une noble assurance et une modeste fierté :

« N'espérez pas, Publius, qu'une molle complaisance ou une lâche crainte fassent oublier à Félicité ce qu'elle doit à son Dieu ; vos menaces ne sauraient m'ébranler, ni vos promesses me séduire. Je le porte dans mon sein, ce Dieu tout-puissant ; je sens qu'il me fortifie, et il ne permettra jamais que sa servante soit vaincue, puisqu'elle ne combat que pour sa gloire. Ainsi vous

avez le choix de me laisser vivre ou de me faire mourir; mais, quelque parti que vous preniez, vous pouvez vous attendre à la honte d'être vaincu par une femme.

— Misérable I répliqua le préfet» si la mort a pour toi de si grands charmes, va, meurs, je ne m'y oppose pas ; mais quelle fureur te pousse à vouloir ôter la vie à tes enfants, après la leur avoir donnée?

— Mes enfants vivront, repartit Félicité, s'ils refusent de sacrifier à vos idoles; mais si leurs mains, devenues sacrilèges, leur offrent un criminel encens, une mort éternelle sera la punition de cette impiété. »

Le lendemain, Publius, séant sur son tribunal, dans le Champ de Mars, oommanda qu'on lui amenât de nouveau Félicité et ses fils. Promesses, menaces, conseils, tout fut vainement employé pour obtenir une apostasie de la mère et de ses sept enfants. Le préfet, alors, envoya à l'empereur le procès-verbal de tout ce qui s'était passé ; et Antonin porta une sentence de mort contre cette belle famille, dont le seul crime était d'être chrétienne. L'aîné des fils, nommé Janvier, fut assommé à coups 'de cordes garnies de plomb ; le second et le troisième , qui s'appelaient Félix et Philippe, périrent sous le bâton; S il va in, le quatrième, fut précipité dans le Tibre; les trois autres, Alexandre, Vital et Martial, eurent la tête tranchée, ainsi que leur mère qui fut exécutée la dernière et qui, par conséquent, fut huit fois martyre. Félicité fut inhumée, avec ses sept fils, dans le cimetière de la voie Salaria qui porte leur nom. Le pape Bonifdce 1 er fit élever un oratoire sur le tombeau de cette nouvelle famille de Machabées, auprès de laquelle il fut lui-même déposé, le vin des calendes de novembre.

Le nom des sept Vierges, donné également au cimetière de Sainte-Félicité, prouve son voisinage de celui de Saintç-Priscille où nous avons dit que les deux admirables vierges Praxède et Pudentienne ensevelirent de leurs propres mains les sept glorieuses

martyres : Paulina, Donata, Rustica, Serotina, Nominanda, Salurnina et Hilaria. Cette contradiction apparente témoigne de la proximité des deux cryptes, qui dans l'origine n'en faisaient probablement qu'une seule.

Quant à saint Chrysantbus et à sainte Daria, enterrés tout vivants, à trois milles de Rome, sur la voie Salaria, leur tombeau fut le théâtre d'un événement trop mémorable pour ne pas leur donner un droit particulier au pieux souvenir de la postérité chrétienne.

Le jour anniversaire du martyre de ces deux saints époux, une immense multitude de fidèles était descendue secrètement dans la crypte qui possédait leur sépulcre, afin de célébrer leur fête en participant aux mystères eucharistiques. Numérien, qui tenait alors les rênes de l'empire, ayant appris cette réunion, donna Tordre barbare de combler l'entrée du souterrain. Ainsi, cette foule de fervents chrétiens fut ensevelie vivante dans le tombeau même des illustres martyrs dont ils étaient venus honorer la' mémoire (1). Qui peut savoir tout ce que la faim leur a fait souffrir de cruelles tortures avant que la mort terminât leur horrible supplice?. . . A la tête de cette légion de martyrs se trouvaient le prêtre Diodorus et le diacre Mari a nu s, qui passèrent de rhumble autel des catacombes, et les mains encore teintes du sang de la victime sacrée, aux tabernacles resplendissants de la Jérusalem céleste.

Une noble vierge nommée Suzanne, et que Fempereiir Dio- • clétien avait fait mourir, fut plus tard déposée, par Serena Augusta,

(I) Igilur, cum multa bénéficia Deus venientibus ad eorum sepulcra praestaret , evenit ut die natalis eorum infinita popuîi muttitudo concurrent, viri simul et mulieres, pariter et infantes, etinnuptae puellae et juvenes. Hoc cumfuisset Numeriani auribus ultimatum, jussitut in inlroitu, quo introierant in crypta , paries levaretur : quod cum fuisset impletum , d.esuper a sabulone super eos montem dejecit. Omnes ergo pariter, dum communiter sacramenta perciperent , et martyrum gloriam celebrarent, ipsi quoque adjcoronam martyrii pertigerunt. (Baron. Ann., 284, n° 6.)

tière ; je me contenterai de tous dire quelques mots sur les bienheureux martyrs dont il porte les noms.

Hermès était un ancien préfet de Rome, converti au christianisme avec toute sa famille par le pape saint Alexandre; il fut arrêté à la requête du juge Au rélien, qui le fit décapiter, le 28 août de Tan 132, sous le règne d'Adrien. Sainte Theodora, sa sœur, recueillit le corps de cet illustre martyr, et le déposa dans la crypte de la voie Salaria, où elle vint plus tard reposer elle-même.

Basilla était une matrone romaine d'une haute piété. Accusée par son propre mari d'être chrétienne, elle fut, à cause de la noblesse de sa race, traduite devant le tribunal de l'empereur Gallien, qui, la trouvant inébranlable, lui fit trancher la tête, le xiii deâ calendes de juin. Des chrétiens enlevèrent son corps et allèrent l'enterrer dans la catacombe de Saint-Hermes.

Quant aux saints Protus et Hyacînthus, c'étaient deux vieux serviteurs d'une noble dame romaine, nommée Eugenia. Jetés en prison comme chrétiens, ils furent, malgré leur grand âge, livrés à la hache du bourreau, le ni des ides de septembre.

Passons maintenant au cimetière du coteau du Concombre

(ad clivum cucumeris), situé à un mille et demi des murailles de Rome, toujours sur la vieille voie Salaria. Cette catacombe a reçu un très-grand nombre de martyrs. L'empereur Claude, pour sa part, y en envoya plus de trois cents ; d'abord, le jour des calendes de mars de l'an 170, les deux cent soixante chrétiens condamnés aux mines et employés à creuser les arénaires de la voie Salaria ; puis les quarante-six soldats décapités sur la même voie, et dont le seul crime était d'avoir reçu le baptême. Les premiers, pour l'amusement du peuple romain, enfermés dans l'amphithéâtre de Flavien, y furent tués à coups de flèches, comme des bêtes fauves. Après cette barbare exécution qui, durant plusieurs heures, occupa les loisirs de la garde prétorienne, un vaste bûcher fut allumé pour consumer les corps des martyrs et les priver des honneurs de la sépulture ; mais Dieu veillait sur

les ossements de ses saints : une pluie abondante dispersa les soldats, éteignit les flammes et permit à de courageux fidèles de retirer du brasier les reliques sacrées, avant qu'elles fussent réduites en cendres, et de les déposer honorablement dans le cimetière du coteau du Concombre. Les seconds, également recueillis par des chrétiens, furent inhumés dans le même cimetière, le vm des calendes de novembre. Les divins empereurs Dioclétien et Maximien furent encore pins généreux que leur prédécesseur Claude* car ils dotèrent d'un militer de martyrs la vénérable catacombe dont je vous parle(l). Le chef de cette glorieuse armée du Christ se nommait Maximus, et tous les soldats qui moururent avec lui avaient reçu de sa bouche les premières semences de la parole de vie.

La voie Salaria fut donc témoin de grands combats et d'éclatantes victoires. Outre les vainqueurs que vous connaissez déjà, je vous nommerai encore, cher Edouard , les saints Getulius, Cerealis, Amantius, Primitivus et leurs compagnons, qui y furent couronnés le îv des ides de juin; Romanus, martyr sous Valérien; Grescentius, jeune enfant, que Dioclétien renvoya aux deux le xvm des calendes d'octobre ; Apronianus, qui remporta la palme le îv des nones de février; Anthymus, Maximus, Bassus et Fabius, qui souffrirent le v des ides de mai; l'illustre Marcelle, avec cinq cent cinquante héros chrétiens, et Ruffin, avec cent cinquante émules de son courage. Mais quittons cette voie sainte, arrosée par le sang d'une si grande multitude de martyrs, et passons sur la voie Flaminienne, où nous terminerons notre pèlerinage au cimetière des Saints Valentin, martyr, et Jules, pape.

Saint Valentin était un prêtre de l'Eglise romaine. Mis en prison, durant la persécution de Claude le Gothique, il convertit miraculeusement le juge Astericus et toute sa famille, qui si-

(4) Quos quidem martyres clarissimi illius Maximi milites fuisse verisimile fit, quos ipse ut et reliquos deinde ad millenarium nuraerum ad Christi fidem traduxerat. (Aringhi, p. 466.)

gnèrent de leur sang la foi qu'ils venaient d'embrasser. Quant à Valentin, la hache du licteur lui trancha la tête, sur les bords de la voie Flaminienne, le xvi des calendes de mars de Tan 270. Une noble dame, nommée Sabinella, inhuma le bienheureux martyr au lieu même où il avait reçu la mort. Plus tard» le pape saint Jules éleva une église sur son tombeau : voilà pourquoi le nom de cet illustre pontife se trouve accolé ici à celui du saint prêtre Valenlin. Cette catacombe, qui s'ouvre près du Ponte- Molle, h un demi-mille de Rome, et dont l'entrée a été rendue fort difficile par de nombreux éboulements de terrain, présente quelques fresques très-curieuses pour l'histoire de l'art chrétien. Dans la petite voûte qui surmonte le tombeau d'un jeune entant, on voit la sainte Vierge, en demi-tigure, tenant Notre-Seigneur assis sur ses genoux ; la tête de la Mère de Dieu est nimbée et recouverte d'un voile retombant de chaque côté de ses joues, et ne laissant voir que le visage. L'inscription suivante se lit à

droite et à gauche :

SCA DIGENETIX.

a Sancta Dei Genitrix. »

Une autre fresque de la même crypte montre Notre-Seigneur Jésus- Christ sur une croix dont la forme est latine. L'écrîteau fixé horizontalement à la partie supérieure qui dépasse la tète porte ces mots :

IBSVS REX IVDAEORVM.

Les bras du Sauveur sont très-étendus, et donnent ua démenti formel à l'assertion des Jansénistes, qui prétendaient que le Christ était mort les bras élevés vers le ciel, pour signifier le petit nombre des élus. Une longue tunique couvre tout le corps du divin Rédempteur, dont les pieds, appuyés sur un $uppedaneum 9

ne sont point superposés l'un à l'autre, mais fixés séparément par deux gros clous, semblables à ceux qui percent les mains. Près de la croix se tiennent Marie, la mère désolée, et saint Jean, l'apôtre bien-aimé. Ces deux fresques sont d'autant plus précieuses qu'elles établissent l'origine apostolique du double culte de la Vierge et du crucifix.

Parmi les innombrables martyrs dont les voies Flaminienne et Claudienne ont bu le sang, je vous citerai seulement le prêtre Abundius, le diacre Abundantius, qui, avec Marcianus et son fils Joannes, furent mis à mort sous Dioctétien, le xvi des calendes d'octobre, et dont une pieuse matrone, nommée Theodora, recueillit les corps pendant la nuit, afin de leur donner la sépulture dans un de ses champs, situé à vingt-huit milles de Rome ; l'évêque Alexandre qui, martyrisé sous l'empereur Antonin, le xi des calendes d'octobre, baigna de son sang la voie Claudienne; le bienheureux Flavianus, époux de sainte Dafrosa, et parent des célèbres vierges Demetria et Bibiana, qui, proscrit par Julien l'Apostat, expira sur celte même voie, le xi des calendes de janvier; enfin, Helpidïus et ses compagnons, qui, attachés à des chevaux indomptés et ensuite livrés aux flammes, y consommèrent leur glorieux martyre, le xvi des calendes de décembre.

Avant de rentrer dans les murs de Rome pour visiter les quelques cryptes qui s'y trouvent encore, disons, cher Edouard, un dernier adieu aux nobles voies et aux glorieuses catacombes que nous venons de parcourir.

Salut, voies triomphales que tant de martyrs ont suivies pour aller au ciel ! Salut, cimetières augustes qui avez reçu les dépouilles sacrées de tant de héros, salut ! Nous avons interrogé le sang et les tombeaux qui vous ont illustrés ; nous leur avons demandé quel invisible aimant , quel charme mystérieux avait poussé tant de millions d'hommes robustes, de vieillards débiles, de faibles femmes, de vierges timides, de jeunes enfants, vers la

sainte folie du martyre ; et la voix qui est sortie de ce sang généreux, la voix qui est sortie de ces innombrables sépulcres nous a répondu : c'est la Foi, c'est V Espérance, c'est l'Amour M... Oh! que nous devons être fiers, nous, cher Edouard, nous, catholiques romains, de pouvoir dire, après plus de quinze siècles : Cette Foi, cette Espérance, cet Amour qui ont fait plus de ONZE MILLIONS de martyrs dans l'Eglise de Dieu, c'est notre Foi, c'est notre Espérance, c'est notre Amour 1

PRINCIPALES INSCRIPTIONS FUNÈBRES

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