MATER ET MAR1NVS FRATER
« Au Dieu très-grand et très-saint. Caesonius Salvius, de bonne mémoire, qui vécut inoffensif... vingt ans, six mois et trois heures. Succissa, sa mère, et Marinus, son frère, lui ont élevé ce monument. »
L'église souterraine a dissipé ses ombres, Ses voûtes ne sont plus maintenant aussi sombres; Car les flambeaux sacrés, allumés sur l'autel, Vont éclairer, sans doute, un moment solennel. De ses plus beaux atours la crypte s'est ornée, Comme une aimable vierge à l'hymen destinée.
Le doux parfum des fleurs, que Ton aime à sentir, Embaume le tombeau du principal martyr.
L'Évangile est ouvert; la sainte coupe est prête; L'encens fume au trépied ; tout annonce une fête. Déjà le vieux pontife, au front toujours serein, A lentement franchi le seuil du souterrain; Vers son siège de pierre, en priant, il s'avance, Et bénit son troupeau qui sur ses pas s'élance : Tel on voit un pasteur, aux abords de la nuit, Rentrer dans le bercail que ses mains ont construit; En bêlant, les brebis, les agneaux l'environnent Et reçoivent joyeux ce que ses doigts leur donnent.
L'évêque sur sa chaire enfin vient de s'asseoir; La foule se recueille et se presse pour voir; De ses rangs le respect écarte le désordre, Elle sait qu'aux tombeaux le silence est un ordre.
Des lévites aux pieds du pontife romain, Avec des chants pieux, se prosternent soudain; Ils invoquent de Dieu l'Esprit qui sanctifie, Qui nourrit notre cœur et qui le fortifie;
UNE ORDINATION DiCSIS LES CATACOMBES. 335
L'Esprit qui communique à l'âme ses sept dons, Et pour nous, chaque jour, signe tant de pardons. A cette hymne bientôt succède le silence; Chaque regard s'abaisse, et l'évoque commence Un discours paternel, où lui, premier pasteur. Retrace les devoirs des prêtres du Seigneur; Il parle des vertus qui leur sont nécessaires Pour gérer, comme il faut, les célestes affaires :
a — Soyez purs, leur dit-il, et que la chasteté
« Chez vous toujours s'allie avec la sainteté :
9 Le Dieu qui vous attend déteste un cœur immonde;
« II faut, pour le servir, renoncer à ce monde
« Dont les plaisirs, hélas ! poursuivis des humains,
<t Sont pareils à la poix qui souille et colle aux mains.
« Nous portons la vertu dans un vase fragile;
« Mais ce vase en vos doigts, quoique pétri d'argile,
a Ne saurait se briser, si vos soins amoureux
« Protègent le parfum qu'il garde pour les cieux.
« Malheur, trois fois malheur, au lévite qui marche
« Sans crainte, sans vertus, tout à côté de l'arche!
4 Oui, mes enfants, malheur au prêtre qui n'a pas
« Un rayon de soleil pour éclairer ses pas,
« Pour réchauffer son cœur, lorsque le froid le glace,
a Et qui d'avance au ciel n'a point marqué sa place !
a Vous donc qui m'écoutez, ah ! qu'un orgueil fatal
« Ne vous charge jamais du faix sacerdotal ;
« Éprouvez votre épaule, essayez votre force;
« Que l'honneur ne soit point une perfide amorce
« Qui vous fasse saisir un fardeau de géant :
« Car, sans être appelé, malheur à qui le prend!
« Ce joug sacré n'est point comme un joug ordinaire,
« Il ne demande pas une épaule vulgaire;
« Le Christ l'a façonné de ses doigts immortels :
« Qui le porte, devient esclave des autels.
« Mais si la voix divine en vous sfest Tait entendre, a Approchez hardiment, venez, venez le prendre.
a De lourd qu'il eût été. son poids sera léger;
« Vous pourrez, ce fardeau, le porter sans danger;
« Le ciel vous aidera. Venez, nouveaux apôtres,
« Venez, pour moissonner, unir vos bras aux nôtres.
a J'ai besoin d'ouvriers, venez, mes bien-aimés,
« Puisque l'Esprit vous a de son souffle animés;
a Les épis sont nombreux, saisissez la faucille,
« Accourez dans le champ du père de famille,
a Vendangez ses raisins et foulez son pressoir ;
« Avec lui, mes enfants, travaillez jusqu'au soir.
a La foudre gronde aux cieux, mais relevons la tête;
a Plus on est de rameurs, moins on craint la tempêté.
a Celui qui peut des flots apaiser les fureurs
a Saura bien protéger ses pieux serviteurs ;
a Pour aider leur travail, il enverra ses anges;
a Les prodiges pour nous, non, ne sont point étranges;
« Comme l'Hébreu, jadis, parcourant les déserts,
a Plus d'une fois le bras de Dieu nous a couverts;
« De manne bien souvent notre main s'est remplie, 1
« Bien souvent du rocher, pour nous, l'onde est jaillie ;
« Nous sommes, à présent, le peuple de son choix,
a Et, malgré les enfers, nous possédons la croix.
« S'il nous fallait tomber, victimes de l'orage,
« Eh bien ! des saints martyrs imitant le courage,
« Comme eux, fils bien-aimés, nous riant de la mort,
a Nous quitterions joyeux l'Océan pour le port.
« Un prêtre, le premier, doit marcher au supplice;
« La douleur pour sa lèvre a toujours un calice :
« Qu'il soit rempli de pleurs, qu'il soit rempli de sang,
a Nous devons l'épuiser, en gardant notre rang ;
a Car nous sommes les chefs, les pères des fidèles,
« Nous sommes leur miroir, nous sommes leurs modèles;
« Dans ce terrestre exil, aux sentiers ténébreux,
« Notre Ame est le flambeau qui rayonne pour eux.
Vm ORDINATION DANS LES CATACOMBES, a Sachons donc accomplir notre saint ministère, « Nous, bergers du Seigneur, nous, le sel'de la'lerre- « Si le sel s'affadit, il n'est plus bon à rien : « Tout pasteur sans amour est un mauvais gardien • a II ne court point après la brebis égarée, « Et le loup du bercail trouve, à' ses yeux, l'entrée. « Mais nul de vous, mes fils, ne lui ressemblera : « Partout où vous serez votre troupeau sera ; « Vous saurez le conduire en de gras pâturages, « Lui trouver des ruisseaux, lui trouver des ombrages * Vous saurez le guider, l'aimer, le conserver : '
« Car vous êtes choisis pour bénir et sauver!... s
Et quand il eut parlé, le pontife suprême Leur imposa les mains, en priant en lui-même; Puis, aux doigts de chacun imprimant l'onction, On le vit procéder à l'ordination.
Martyrs, dans vos tombeaux, soyez saisis de crainte
Un prodige se passe en votre crypte sainte ;
Le ciel y donne à l'homme un immense pouvoir;
Sortez de votre couche ; oh ! venez, venez voir
S'opérer, parmi vous, cet éclatant miracle!
Ce n'est plus Aaron sacrant le tabernacle;
Ce n'est plus le vil sang d'un bouc ou d'un taureau,
Que l'on verse dans l'or ou l'airain d'un vaisseau.
Non, c'est un plus saint rite, une onction nouvelle •
Au baume mélangée, une huile ici ruisselle
Et sacre pour toujours le doigt sacerdotal
Qui touchera la chair de l'Agneau virginal ;
Le doigt qui vers les cieux élèvera l'hostie
Et devra, chaque jour, rompre le pain de vie;
Le doigt qui fera boire aux lèvres des mortels
Ce vin mystérieux, bénit sur les autels,
Ce vin qui se recueille en les célestes vignes.
Généreuse liqueur dont nous sommes indignes,
Ce doux vin de l'amour, brûlant comme le feu, Et dont là moindre goutte est tout le sang d'un Dieu! Oui, martyrs, venez voir cette grande merveille Qui vaut bien, à coup sûr, la peine qu'on s'éveille;
Entrouvrez doucement le funèbre rideau
Et contemplez ces rois que Ton ceint du bandeau. Car ces prêtres sont tous d'une race royale ; Leur puissance, sur terre, il n'est rien qui l'égale ; Le ciel même à leur voix est forcé d'obéir, Et le Seigneur de tous s'empresse d'accourir !
Le sacre est terminé, le pontife se lève ; L'onde lave ses doigts d'où le chrême s'enlève. Leur donnant le pouvoir d'absoudre les humains, Sur les prêtres nouveaux il étend ses deux mains ; Et d'une voix puissante, auguste, solennelle :
a — Du feu sacré, dit-il, recevez l'étincelle ;
ce Recevez l'Esprit- Saint; vous êtes ses amis.
a Que, par vous, les péchés soient liés ou remis.
a Répandez votre amour dans le sein de vos frères,
a Partagez leur bonheur, soulagez leurs misères;
a Consolez les vieillards, conseillez les enfants ;
a Faites rentrer l'espoir dans les cœurs repentants ;
« Jetez tous vos filets en la mer où nous sommes ;
c Allez, mes bien-aimés, je vous fais pêcheurs d'hommes. »
Et l'évêque aussitôt, appelant chacun d'eux, Leur fait mettre les mains sur ses genoux pieux; Pour un sceptre si saint, une telle puissance, Il demande, en échange, un vœu d'obéissance; Puis sa bouche à ces rois qui n'ont point de palais, Avec effusion, donne un baiser de paix.
Ce baiser paternel, oh ! voilà le doux gage De la fidélité du prêtre qui s'engage ; Voilà le sceau d'amour qui marque cet enfant Qu'à l'autel le pontife a conduit triomphant.
Heureux chef des pasteurs, heureux prince, heureux père,
Que ton cœur se console et que ton Ame espère !
Le troupeau se grossit, malgré l'édit cruel
Qui frappe ton Église et proscrit ton autel ;
L'arbre du Golgotha te montre un fruit précoce ;
Tu recrutes partout le divin sacerdoce ;
Çomrpe un plant d'oliviers, les saints autour de toi
Naissent de tous côtés du germe de la foi;
Leurs vigoureux rameaux porteront des semences.
Que te font des Césars les aveugles démences?
Ils ne sauraient longtemps lutter contre le ciel
Ni rayer un seul mot de l'oracle éternel ;
Toi, tu règnes chez eux, et, caché dans des tombes,
Tu mines leurs palais du fond des catacombes,
Et, des soldats du Christ en étendant le camp,
Tu traces les sentiers du futur Vatican l
Prêtres des vieux chrétiens, pasteurs évangéliques, Qui dans les antres noirs entonniez vos cantiques ; Vous que l'on ordonna dans la nuit des tombeaux, A la pâle clarté des vacillants flambeaux ; Vous, sacrés héritiers de nos premiers apôtres, Quelles mâles vertus ne furent point les vôtres! Ah I malgré le lointain où vous apparaissez, , Quels pieux souvenirs en nos cœurs vous laissez ! Avec quel noble orgueil mon regard vous contemple Au fond du souterrain qui vous servait de temple ! ££Que ne puis-je, imitant votre sublime ardeur, Cultiver, comme vous, la vigne du Seigneur 1
Cimetières situés dans l'intérieur de Rome. — Cimetières de Sainte-Bibiane ; — de Sainte-Anaslasie; — des Saints Jean et Paul. — Maison du sénateur Pudens, au mont Yiminal. — Les thermes souterrains de Domitien. — Les thermes de Dioctétien. — La crypte de l'église de Sainte-Marie in via Lata.
Rome, le 17 ayril 1851.
L'intérieur de Rome présente aussi à la piété des voyageurs catholiques de vénérables cryptes, consacrées par le sang des martyrs. Nous allons aujourd'hui, cher Edouard, visiter les plus célèbres.
Dans cette partie de la ville sainte qui s'étend au pied de la fameuse colline de l'Esquilin, au lieu appelé vulgairement ad caput Tauri se trouve l'antique église de Sainte-Bibiane, fille du bienheureux martyr Fabianus ou Flavianus, qui était un homme craignant Dieu, et se livrant de tout cœur aux œuvres de la piété. Nouveau Tobie, ne voulant pas que Ton donnât les choses saintes aux chiens, ni que Ton jetât les perles devant les pourceaux, il recueillait avec soin les corps des martyrs, et leur donnait la sépulture dans sa propre maison, dont la crypte, plus tard, prit le nom de Cimetière de Sainte-Bibiane, parce que sa courageuse fille continua son œuvre de miséricorde temporelle envers les martyrs du Christ. Dans les Actes de cette sainte, le cimetière dont nous parlons et où elle fut enterrée avec Drafrosa, sa mère, et Demetria, sa sœur, porte également le nom de ad Ursum pileatum, quoiqu'il soit trèséloigné de cet autre cimetière du même nom que je vous ai mentionné en décrivant les catacombes de la voie de Porto. 11 ne reste rien aujourd'hui de cette crypte, pourtant
bien vénérable, si nous en jugeons par l'inscription suivante, qui se trouve sous le portique de l'église de Sainte- Bibiane, restaurée par Urbain VIII.
EMC EST VIA, QVA 1TVR AD LO-
CVM
QVOD VOCABATVR
ANT1QV0 TEMPORE
VRSI PILEATI,