LETTRE XXII
Le Colisée. — Son origine. — Les Romains le considéraient comme le palladium de la ville éternelle. — Jeux des Romains. — Les gladiateurs. — Les amphithéâtres. — Essai sur les martyrs et leurs bourreaux.
Rome, le 19 avril 1851.
Je ne puis mieux terminer, ô mon cher Edouard, ma série de lettres sur les catacombes romaines , qu'en vous faisant faire connaissance avec le Colisée et les gladiateurs. J'ajouterai même à cette longue et dernière é pitre un nouvel essai sur les martyrs et leurs bourreaux. Lisez -moi donc encore avec patience, et croyez , mon ami , que je n'ai pas cherché autre chose que l'honneur de Dieu et la glorification des bienheureux martyrs romains, dans ces études destinées à populariser l'histoire de leurs tombeaux sacrés:
Gomme les rayons du soleil, hier, étaient plus brûlants que de coutume et que je cherchais en vain un peu d'ombre le long des murs, je résolus , avant d'entrer dans le Forum, de me reposer quelque temps sous les sombres voûtes du Colisée, au pied duquel je devais passer. Bientôt le vieil amphithéâtre se dressa devant moi comme un môle immense , dont la masse imposante me rappela toute la splendeur et la puissance de l'auguste empereur qui l'avait bâti. Je songeais à Vespasien en pénétrant dans la triple galerie qui fait le tour de l'arène ; mais, en apercevant la
croix de bois qui s'élève au milieu, mes souvenirs se reportèrent sur les martyrs et me montrèrent le'sol sacré, que j'allais fouler , rouge encore du sang que la dent des bêtes féroces y avait jadis tant de fois répandu.
Avant de quitter les arcades gigantesques à l'ombre desquelles je m'étais réfugié pour goûter la fraîcheur, si rare et si précieuse à Rome quand le soleil a mesuré la moitié du jour, je choisis un angle obscur dans lequel j'allai silencieusement m' asseoir.
Là, mon âme recueillie éprouva une douce tristesse à contempler le vieil amphithéâtre muet et désert. Mes yeux cherchaient en vain» dans cette quadruple couronne de gradins brisés qui m'environnait» les places qu'avaient dû y occuper les Augustes et les Césars, les pontifes et les vestales, les chevaliers et les sénateurs, les édiles, les préfets et tous les autres officiers de l'empire : ils ne rencontraient sur ces murailles, noircies par les siècles, que de verts bouquets de ronces et d'églantines dont le vent d'Afrique apportant jusqu'à moi les sauvages parfums.
Mon oreille redemandait aux échos tranquilles les cris confus de la multitude, le rugissement des bêtes et les sanglots des victimes; mais elle n'entendait que le gazouillement de la fauvette et du roitelet, qui, avec un peu de mousse ravie aux pierres voisines, bâtissaient leur nid entre les flexibles rameaux de quelques buissons aériens. Evoquant le souvenir d'Eudore et de Cymodocée, je cherchais l'endroit où la jeune fiancée, la gracieuse fille d'Homère, devenue chrétienne, cachant timidement sa tête dans le sein de son époux, avait trouvé la mort sous les dents d'un tigre affamé; et c'était inutilement que mon regard creusait la terre pour découvrir ce lieu consacré : car d'énormes débris, recouverts d'un sable nouveau, dérobent à tous les yeux le sol imbu du sang des athlètes de Jésus-Christ. Parfois ma rêverie était interrompue par le chant des prisonniers qui travaillaient à la reconstruction des parties les plus endommagées de l'édifice, ou par le cri monotone de la scie fendant quelques
grosses pierres destinées à la réparation des arcades. Quelquefois aussi de pieux passants, s' agenouillant au pied de la croix, et baisant avec un religieux respect l'arbre de notre rédemption, qui, touchant symbole d'espérance et de pardpn, se dressait au milieu de l'arène solitaire, rappelaient en moi le souvenir d'un Dieu mort pour sauver le monde, et, par leur exemple, arrachaient un soupir à mon cœur.
Après avoir longuement réfléchi sur la rapidité du temps et la fragilité des choses humaines qui passent sans laisser, pour la plupart, une seule trace après elles, j essayai de relever par la pensée ce vaste monument dont chaque pierre redit tant de gloire à un chrétien.
Les Romains nommèrent l'amphithéâtre de Vespasien, Cotisée, parce qu'il était proche de la statue colossale qu'ils avaient élevée à Néron. Sa forme ovale et sa structure surprenante lui permettaient de contenir près de cent mille spectateurs, qui, assis à leur aise sur des gradins de pierre disposés autour de F arène, pouvaient tranquillement voir s'entr'égorger des gladiateurs ou contempler avec volupté l'horrible carnage que les tigres et les lions faisaient des chrétiens qu'on leur livrait. Ce fut là qu'Ignace, le saint évêque d'Antioche, eut les os broyés sous la dent des bêles féroces auxquelles l'avait condamné Trajan, ce pacifique empereur que ses sujets avaient surnommé YOptimus, et qui arvait pris pour devise : Qualis rex 9 talis grex (tel roi, tel peuple). Des milliers de victimes suivirent dans l'arène l'illustre martyr qui s'était offert à Dieu, comme une hostie vivante, pour les péchés de son peuple, et fécondèrent de leur sang la semence de foi que saint Paul avait jetée dans les murs de Rome ; semence qui, plus tard, se développant avec une extrême rapidité, devint un arbre immense dont les rameaux bienfaisants eurent bientôt couvert toute la ville des Césars, sur le front glorieux de laquelle les mains vie-
torieuses du grand Constantin venaient d'imprimer le signe auguste et ineffaçable de la croix.
Le vénérable Bède rapporte dans ses écrits cette singulière prédiction qu'un prophète anonyme fit sur le Golisée : « Quantdiustabit Coliseus, stabit et Roma ; quando cadet Colis eus, cadet et Roma ; quando cadet Roma, cadet et mundus. » (Tant que le Cotisée se tiendra debout, Rome subsistera ; quand le Colisée tombera, Rome tombera avec lui ; et quand Rome tombera, le monde s'écroulera.) Sans ajouter une foi pleine et entière à cette étrange prophétie du moyen âge, il est facile de comprendre que la fin des temps sera proche lorsqu'une hache déicide abattra la croix qui doit, jusqu'à la fin des siècles, protéger de son ombre salutaire la ville éternelle.
Croyant qu'une divinité protectrice avait présidé à la construction de cet édifice superbe, les païens eux-mêmes attachaient à chacune de ses pierres une idée de superstition et d'immortalité. Ugutius dit, en parlant du Colisée : « Qu'on y avait placé les a statues de toutes les provinces de l'empire romain, au milieu ce desquelles se trouvait celle de la ville de Rome, tenant une « pomme d'or, et que ces figures étaient disposées avec un art « magique ; de sorte que, quand quelque province voulait se ré- «c voiler, l'image de Rome tournait le dos à celle de cette province, « et qu'alors les Romains y envoyaient une puissante armée qui « réduisait les rebelles. »
Les Goths, après la prise de Rome, avaient respecté le Colisée ; mais le pape Urbain VIII, de la famille des Barberini, fit ce que n'avaient pas osé faire les barbares : car, d'après ses Ordres, on démolit la plus grande partie des portiques extérieurs de ce vaste amphithéâtre , afin de construire avec leurs riches débris un beau palais à quatre façades. Plus ami des beaux-arts qu'Urbain VIII, Pie IX, l'un des plus illustres pontifes qui se soient assis sur la chaire de saint Pierre, fait restaurer chaque jour ce précieux monument, qui, après dix-huit siècles, nous rend encore
témoignage et de la grandeur romaine, et du courage héroïque de ces généreux chrétiens dont le sang arrosa si souvent son arène. Gloire donc au saint pontife qui, dans sa haute sagesse, comprenant que les monuments d'un siècle reculé sont les feuillets parlants de l'histoire , s'applique à relever de la poussière les ruines sacrées sur lesquelles la postérité chrétienne viendra, à notre exemple, lire l'intrépide dévouement et l'ardente charité des martyrs de la primitive Eglise, qui sont nos pères dans la foi et nos protecteurs dans le ciel!...
Les Romains étaient amis de la bonne chère et des spectacles ; ils ne demandaient qu'une chose après leurs festins, c'était une place à l'amphithéâtre. Du reste, vous connaissez tout aussi bien que moi les goûts cruels et dépravés de ces vainqueurs du monde amollis par les délices, et que la paix universelle avait énervés. Ne vous souvenez- vous pas de leurs fameux jeux du cirque (ludi circenses), institués par Romulus à l'occasion de l'enlèvement des Sabines et en l'honneur de Neptune ? On les appelait aussi grands jeux, parce qu'on les célébrait dans le grand cirque de Rome, avec un faste et une pompe magnifiques. Les six principaux étaient :
1° La course, qui se faisait sur des chars ou sur des chevaux. Les chars étaient conduits par des cochers, hommes ignobles et pour la plupart esclaves, qui se divisaient en 'quatre bandes ou factions, que Ton distinguait entre elles par la couleur de leurs vêtements. Le peuple et les empereurs favorisaient, ordinairement quelques-unes de ces factions, par inclination où par estime. Galigula tenait pour la verte, et Vitellius pour la bleue ; Néron pour la rouge, et Verus pour la blanche. Domitien voulut en ajouter deux autres à ces quatre : c'étaient la dorée et la pourprée ; mais elles ne durèrent pas un siècle. Sous l'empereur Justinien, il s'éleva une dissension si violente entre la faction verte et la faction bleue, qu'il y eut près de quarante mille hommes de tués, dans les divers combats que les deux partis se livrèrent ; ce qui fut cause de leur suppression.
2° La lutte ou combat gymnastique, qui venait des Grecs, et consistait à se battre à coups de poing, ou avec des épées, des bâtons et des lances. Les cestes, gantelets de cuir garnis de fer, étaient larme la plus ordinaire de ce genre de combat. Ceux qui s'exerçaient à la lutte se nommaient athlètes ; ils se frottaient le corps d'huile ou de graisse pour rendre leurs membres plus souples et plus agiles, puis ils se couvraient de poussière et de sable afin de comprimer la sueur et de donner plus de prise sur eux. On comprenait encore sous le nom de lutte les combats contre les bêtes féroces et ceux des gladiateurs entre eux.
3° Les jeux troyens ; c'étaient des courses à cheval et une espèce de tournoi, où figuraient les jeunes nobles de la ville. Ils se faisaient sous la conduite d'un chef appelé prince de la jeunesse. Ces jeux seraient très-anciens, s'il était vraj, comme l'assurent plusieurs auteurs, qu'ils eussent été établis par Ascagne , fils d'Enée ; mais ce sentiment n'est appuyé sur aucune base solide, et l'on ne voit point qu'ils aient été en usage à Rome avant Jules- César.
4° La chasse y amusement qui consistait à faire poursuivre un animal doux ou apprivoisé par une bête féroce, ou à introduire dans le cirque une multitude d'animaux sauvages que le peuple tuait à coups de flèches. Pour rendre ce jeu plus agréable aux spectateurs, souvent les édiles faisaient planter d'arbres le cirque, afin de lui donner l'apparence d'une forêt. Ce fut Caius Metellus qui le premier gratifia le peuple romain d'un semblable divertissement : il introduisit dans le cirque cent quarante-deux éléphants, pris aux Carthaginois et que l'on abattit sous une grêle de javelots. Slatilius Scaurus y exposa, dans la suite, cent cinquante panthères. Ces chasses singulières furent souvent répétées sous le règne des empereurs, qui faisaient venir à Rome, de tous côtés et avec des frais immenses, une incroyable multitude de bêtes féroces de toute espèce, qui étaient gardées et engraissées, jusqu'au temps des jeux, dans un lieu nommé vivarium. Quelque-
fois on faisait combattre ces bêtes entre elles ou avec des hommes appelés bestiaires, soit qu'ils eussent été condamnés à ce genre affreux de combat, comme le furent si souvent les martyrs, soit qu'ils s'y présentassent volontairement ; ils étaient regardés comme infâmes par le peuple, qui n'eût osé les toucher dans la crainte de se souiller.
5° Le combat à cheval et à pied, qui simulait une véritable guerre. Grand nombre d'hommes y perdaient la vie. L'empereur Claude fit, un jour, dresser une citadelle en bois dans le Champ de Mars, et l'incendia, avec tous ceux qui étaient dedans, après Favoir prise d'assaut.
6° Enfin, la naumachie ou combat naval. Dans les premiers temps, ce jeu avait lieu dans le cirque même, où des conduits souterrains amenaient du Tibre une quantité d'eau suffisante pour porter des bateaux.
Plus tard ces batailles aquatiques , dont le but était plutôt de satisfaire une fantaisie bizarre que de s'exercer sérieusement à un combat naval, ne se firent plus que sur un lac ou un fleuve. La naumachie fut abolie par Constantin, qui détestait tous les usages des gentils.
Dans la pompe qui précédait les jeux du cirque, on portait les images des dieux et les statues des hommes illustres ; les dames romaines faisaient le tour de l'amphithéâtre sur des chariots qui étaient quelquefois traînés par des éléphants. On sait jusqu'où allait la passion du peuple pour ces sortes de jeux ; car l'histoire nous apprend qu'amolli par les plaisirs et l'oisiveté, le Romain, dégénéré de la valeur et de la piété de ses ancêtres, ne demandait plus rien que du pain et des spectacles (panem et circenses) aux tyrans cruels dont il s'était lâchement rendu l'esclave.
Outre ces jeux, il y en avait d'autres qui se célébraient régulièrement une fois chaque année ; c'étaient les jeux apollinaires, institués en l'honneur d'Apollon. Le peuple y assistait avec une couronne de laurier sur la tête, et le grand pontife sacrifiait
solennellement, en sa présence, un bœuf et deux chèvres dont on avait doré les cornes.
Pour ne pas vous ennuyer par une foule de détails superflus, je ne ferai que vous indiquer sommairement les autres.
C'étaient : les Céréales, en l'honneur de Cérès ; les Martiaux, en l'honneur de Mars ; les Mégalèsiens, en l'honneur de Cybèle, mère des dieux ; les Ac tiens, célébrés en mémoire de la fameuse bataille d' Actium ; les Néroniens, établis par Néron et qui ne se célébraient que tous les cinq ans ; les Plébéiens ; les Capitolins ; les Augustales ; les jeux de Castor et dePollux; les jeux funèbres; les jeux scéniques et enfin les jeux séculaires. .
Je n'ai pas besoin de vous dire que les jeux scéniques qui se représentaient sur le théâtre, dont la partie principale s'appelait scène, étaient au nombre de quatre : la tragédie, la comédie, la satire et la farce. Quant aux jeux séculaires, ils se célébraient tous les cent ans avec les cérémonies prescrites par les oracles de la sibylle. Voici les termes de cette singulière ordonnance :
« Souviens-toi, Romain, tous les cent ans, de faire des sacrifices aux dieux immortels dans le champ qui est arrosé par l'eau du Tibre. Lorsque la nuit sera venue et que le soleil aura caché sa lumière, alors offre des chèvres et des moutons aux Parques ; fais ensuite des sacrifices convenables aux Lutines, qui président aux accouchements ; puis immole un porc et une truie noire à la terre féconde. Gela étant achevé, égorge des bœufs blancs sur l'autel de Jupiter ; et que cela se fasse de jour et non de nuit , car les sacrifices qui se font pendant le jour plaisent aux dieux qui habitent le ciel. Tu offriras des génisses à Junon , et de jeunes taureaux à Phœbu s- Apollon, fils de la terre, qu'on appelle aussi Soleil. Des enfants latins, accompagnés de jeunes filles, chanteront à haute voix des hymnes dans les temples sacrés, etc. ?> Ces jeux furent abolis par les empereurs chrétiens.
Avant de vous parler des amphithéâtres, je vais vous dire quelques mots sur les gladiateurs.
Les gladiateurs étaient des esclaves qui apprenaient à se battre à l'épée ou au poignard, en latin gladium, d'où vient leur nom. On les élevait par troupes, appelées familles. Chaque famille avait son maître d'armes, nommé lanista, entre les mains duquel chaque gladiateur prêtait serment de combattre jusqu'à la mort, sous peine d'expirer lentement au milieu des plus cruels supplices. Celui-ci les achetait dans leur première jeunesse, afin de les instruire et de les former au combat ; il leur fournissait une nourriture solide ^t abondante, n'épargnant rien pour leur conserver l'embonpoint et la vigueur.
Si l'on en croit Pline, ils n'étaient nourris que de pain d'orge (ce qui les a fait appeler par dérision hordearii), et leur boisson était de l'eau dans laquelle on mettait de la cendre. On divisait les gladiateurs en plusieurs classes : les sequatores, qui avaient pour armes une épée et une massue à bout plombé ; les restiarii, qui portaient un filet dont ils tâchaient d'envelopper leur adversaire; les thràces, qui avaient une espèce de cimeterre et portaient le nom de leur pays ; les myrmidons ou braves d'Achille, que les Romains croyaient être Gaulois : ils portaient un poisson sur le haut de leur casque. Un rétiaire, en poursuivant un myrmidon, lui criait : Non te peto, Galle, sed piscem peto (ce n'est pas toi que je poursuis, ô Gaulois 1 c'est ton poisson). Les hoplomachi étaient armés de toutes pièces ; les essedarii combattaient sur des chariots ; les andabalœ guerroyaient à cheval et les yeux bandés; les meridiani étaient ceux qui avaient été exposés aux bêtes, et que Ton engageait à s'entre-tuer pour divertir le peuple, après s'être échappés de la gueule des lions et des tigres ; enfin, les postulatilii étaient destinés aux plaisirs des empereurs, comme étant les plus braves; le peuple les demandait souvent pour combattre. Tous ces gladiateurs s'efforçaient de tuer leur adversaire ou de mourir de bonne grâce en défendant leur vie;
SUR LES CATACOMBES ROMAINES. 36 f
il ne leur était pas permis de se plaindre ou de jeter quelques cris lorsqu'ils se sentaient blessés, et ils étaient obligés de recevoir le coup mortel sans se défendre, quand on leur commandait de souffrir la mort. Ordinairement le prince ou le peuple accordait la vie à celui qui était vaincu, lorsqu'il la demandait en levant le doigt : cette grâce s'appelait missio ; quelquefois néanmoins on la leur refusait en tournant le pouce. On donnait au vainqueur de l'argent ou une couronne de lentisque, dont les feuilles sont toujours vertes. Souvent on lui accordait l'exemption de combattre, en lui mettant à la main un bâton d'escrime, nommé rudis; parfois même on l'affranchissait.
Les gladiateurs, en entrant dans l'amphithéâtre, portaient toujours quelque marque qui les distinguait les uns des autres, comme des plumes de paon et autres ornements que l'on pouvait apercevoir de loin.
Néron ne se contenta pas de voir sur l'arène des gladiateurs esclaves ou volontaires : il contraignit des sénateurs et des chevaliers romains , des femmes même et des vierges pudiques à y descendre, afin d'assouvir son horrible cruauté, en les livrant, nus et sans défense, à la dent des bêtes sauvages.
L'origine de ces combats affreux est venue des anciens Asiatiques, qui croyaient faire un grand honneur à leurs parents défunts en répandant ainsi, par un plaisir cruel, le sang humain sur leurs bûchers.
Junius Brutus fut le premier des Romains qui rendit à son père ce devoir étrange, l'an 490 de la fondation de Rome. D'abord il n'y eut que les personnes de distinction qui firent combattre les gladiateurs, près des bûchers funèbres; mais dans la suite ces combats devinrent si communs, que le bas peuple lui-même voulut avoir aussi ses gladiateurs. Des funérailles et des jeux, cette brutale et sanglante coutume passa dans les repas et les festins particuliers. Trajan, vous le savez, fit, durant cent vingt jours, égorger dix mille gladiateurs dans le Colisée. Cependant ,
mon ami, (tant est grande la perversité du cœur de l'homme 1) les flots de ce sang impur n'étanchèrent point la soif du peuple ni celle de ses maîtres : il leur fallut encore la vie des chrétiens innocents ; et des mains impies jetèrent des enfants, des vierges, des femmes, des hommes et des vieillards aux dents des bêtes féroces!
Rome fut longtemps sans avoir d'amphithéâtres permanents : ils étaient primitivement construits en bois, et on les était après les jeux. Dion rapporte qu'un de ces anciens amphithéâtres, s' étant écroulé, écrasa plus de mille hommes sous ses ruines. Auguste fut le premier qui en fît construire un en pierre, dans le Champ de Mars, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui la vaste et magnifique église de Saint-Pierre.
L'amphithéâtre d'Auguste ayant été consumé dans F incendie de Rome, que Néron eut l'effronterie d'imputer aux chrétiens, quoiqu'il en fût le seul auteur, Yespasien songea à en construire un autre, et rassembla, pour cet effet, un grand nombre de pierres tiburtines, dont la dureté et la beauté approchent de celles du marbre ; mais il mourut avant qu'il fût achevé, et ce fut Titus, son fils, qui y mit la dernière main. Ce prince en fit la dédicace avec une pompe inouïe; la solennité dura plus de quinze jours, et l'on sacrifia quatre mille bêtes de toute espèce sur l'autel de Jupiter Latien, élevé au milieu de l'arène.
L'immense amphithéâtre, dont les gigantesques débris se dressent encore devant nous comme une masse imposante qui semble devoir résister à bien des siècles, était divisé en trois parties principales :
La première, qui servait de théâtre, était la plus basse, et s'appelait cavea, parce qu'elle était pleine de caveaux souterrains et artificiels, dont les uns servaient à renfermer les bêtes, les autres à conserver l'eau destinée à la naumachie. 11 y avait aussi un endroit particulier pour serrer les outils et les ustensiles nécessaires aux jeux $ on y déposait encore les figures d'hommes, faites de
foin, dont on se serrait dans les combats ponr mettre les taureaux en fureur. Cette première partie était plane et couverte d'un sable fin, ce qui lui fit donner le nom à'arena d'où est venue cette expression latine in arenam descendere (descendre dans l'arène) , qui veut dire commencer le combat, parce que les gladiateurs combattaient sur cette arène.
La seconde partie était l'enceinte de cette arène, et se composait d'un grand corps de bâtiment circulaire où se trouvaient divers degrés qui allaient en montant, ce qui faisait que les spectateurs les plus proches, étant assis, n'empêchaient pas les plus éloignés de jouir également de la représentation.
La troisième partie se trouvait sous cette seconde. C'était un rez-de-chaussée, divisé en un grand nombre de loges dans lesquelles on gardait les différentes espèces d'animaux féroces destinés aux jeux, ainsi que les chevaux réservés pour les courses et la chasse des bêtes. On lâchait ces dernières par de petites ouvertures pratiquées au niveau du sol. Le mur bas et avancé qui le premier environnait l'arène se nommait podium : c'était de là que les magistrats et les principaux sénateurs contemplaient le spectacle, assis sur leurs chaises curules; là aussi se trouvaient les sièges des vestales, le tribunal de celui qui donnait les jeux, et le cubiculum du prince, place d'honneur qui correspondait aux loges royales de nos théâtres modernes. Ce lieu était défendu contre le saut des bêtes par un grillage de fer. Les bancs ou gradins des sénateurs et des chevaliers étaient recouverts de coussins, mais le reste de la foule s'asseyait sur la pierre nue : ce qui donna lieu à ce bon mot d'Aristippe, auquel, un jour, quelqu'un ayant demandé à quoi . lui servait sa grande érudition, ce philosophe répondit en riant qu'elle l'empêchait d'asseoir au théâtre une pierre sur une autre pierre.
Les autres degrés, qui s'élevaient en s'élargissant jusqu'au sommet de l'édifice, se nommaient prœcinctiones, parce qu'ils ceignaient les autres.
On appelait vomiloria les différentes portes par lesquelles il fallait passer pour atteindre les sièges, parce qu'elles semblaient vomir des flots de peuple, tant la foule qui s'y précipitait était nombreuse.
Les degrés de l'amphithéâtre étaient coupés par des chemins qui, descendant des portiques supérieurs au podium, étaient nommés, pour cette raison, scalaria ou escaliers ; l'espace contenu entre deux scalaria s'appelait cuneus, à cause de sa forme qui le faisait ressembler à un coin. L'extrémité était ordinairement ré^ servée à quelque riche personnage qu'un autre, jaloux de cette place excellente, savait parfois habilement supplanter : de là cette expression latine exeuneare aliquem (prendre la place d'un autre).
La partie supérieure de l'amphithéâtre se composait de plusieurs portiques et d'une large terrasse d'où regardaient la populace et les femmes.
11 y avait encore sur le podium un lieu nommé orchestra, destiné aux ambassadeurs des nations étrangères. De petits tuyaux de plomb, cachés dans l'épaisseur des murailles, répandaient sur les spectateurs une pluie de safran délayé ou d'autres liqueurs odoriférantes. Durant les grandes chaleurs de l'été, on étendait d'immenses voiles au-dessus de l'amphithéâtre, afin de protéger le peuple contre les rayons brûlants du soleil. Des machines en bois que Ton faisait mouvoir secrètement, et placées dans des excavations faites au sommet du grand mur dont se formait l'enceinte extérieure, servaient à déployer ces voiles, qui souvent étaient de soie ou de pourpre.
Près de l'amphithéâtre, était le spoliarium, lieu dans lequel on traînait, avec un crochet, les blessés et les morts.
Maintenant que vous connaissez suffisamment, mon cher Edouard, le principal théâtre où se joua, durant plus de deux siècles, le sanglant et cruel drame de la persécution chrétienne, récapitulons le nombre des victimes et de leurs bourreaux.
En chargeant ses apôtres de prêcher l'Evangile, le Sauveur
leur avait dit : — « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans « toute la Judée et la Samarie, jusqu'aux extrémitésde la terre (1)... « On vous tourmentera et l'on vous ôtera la vie, et vous serez a odieux à toutes les nations» à cause de mon nom (2). . . Ne crai- « gnez point ceux qui, pouvant tuer vos corps, ne peuvent toucher <t à l'âme... Si quelqu'un me confesse devant les hommes, je le a confesserai devant mon Père qui est au ciel; mais si quelqu'un me « renie devant les hommes, je le renierai devant mon Père (3). »
Tertullien conclut de là que la foi chrétienne est un engagement au martyre, puisqu'il l'appelle fidem martyrii debitricem (une foi débitrice du martyre). L'histoire vous a appris, mon ami, avec quelle effrayante profusion la hache des bourreaux et les dents des bêtes féroces répandirent le sang des chrétiens, durant près de trois siècles.
Le nombre des martyrs est infini. Qui pourra jamais dire combien Rome en a vu mourir? combien de. fois l'épée des Césars s'est trempée dans le sang des confesseurs du Christ? combien de têtes ont été proscrites, dans toute l'étendue de l'empire romain, par les cruels édits des Augustes ?
On compte Jusqu'à dix-neuf mille sept cents chrétiens qui souffrirent la mort avec Irénée, le saint évêque de Lyon, sous le règne de l'empereur Sévère. Six mille six cent soixante-six soldats, qui formaient la légion thébéenne et à la tête desquels se trouvait l'illustre Maurice, furent massacrés, par les ordres du farouche Maximien, dans les plaines de i Tarnades, aujourd'hui Agaunum ou Saint-Maurice- en- Valais.
Sozomène dit que dans la Perse il périt deux cent mille chrétiens sous Sapor II, et que cet horrible carnage continua sous Isdegerde et Berham, ses successeurs. Enfin, l'on compte seize mille martyrs abyssins; et dans le monde alors connu il ne
(i) Actes des Apôtres, c. i, v. 8.
(2) Saint Matthieu, c. xxiv, v. 9.
(3) Saint Matthieu, c. x, v. 28 et 32.
se trouve pas une ville qui n'ait eu les siens. Ceux de Rome sont innombrables.
Parcourons donc les premiers siècles de l'Eglise, et voyons tout ce que cette auguste fille du ciel, cette chaste épouse du divin Crucifié, a souffert en arrivant chez les hommes. Etudions son long martyre, à l'ombre silencieuse des ruines séculaires qui ont été les témoins de ses combats ; traçons sur l'arène, tant de fois arrosée de son sang, une rapide esquisse de tous les maux qu'elle a endurés, sous le règne des Néron, des Domitien, des Commode et des Dioclétien, dont la cruauté surpassa celle des tigres. Comptons toutes les douleurs de cette pauvre mère qui voit dévorer sous ses yeux ses enfants au berceau ; et, après avoir recueilli toutes les larmes de cette Rachel inconsolable, contemplons avec orgueil l'auréole de gloire qui doit éternellement rayonner sur son front.
Jésus-Christ lui-même, l'Homme-Dieu j fut le premier martyr. C'est lui qui a frayé cette route sanglante que tant de généreux et intrépides athlètes ont suivie pour parvenir à la gloire éternelle, pour atteindre la brillante couronne qui les attendait au terme de leur laborieuse carrière ! v
Longtemps avant que, chargé du bois de son sacrifice, Jésus gravît le sombre Golgotha, le fils d'Amos s'était écrié, dans un transport prophétique :
« Quel est celui qui vient d'Edom, avec des habits teints de « sang ? Qu'il est beau dans sa parure ! comme il marche avec « force et majesté ! . . . — Pourquoi donc votre robe est-elle rouge, « et pourquoi vos habits sont-ils comme les vêtements de ceux « qui foulent des pressoirs ?
« — J'étais seul à fouler le raisin ; aucun homme d'entre les « peuples n'est encore venu à moi (1)... »
Le même voyant du Seigneur avait dit ailleurs, en parlant du
(i) haïe, ch. lxiii.
Christ : ce II a été sacrifié parce qu'il Ta voulu, et il n'a pas ou- <c vert la bouche ; il sera conduit à la mort comme un agneau... « 11 est mort au milieu des angoisses ; après un jugement, je l'ai ce frappé pour, les crimes de mon peuple (1)... »
Ces dernières paroles d'Isaïe ne sont- elles pas plutôt celles d'un historien que celles d'un prophète, tant elles sont claires et précises !
Le disciple n'est pas plus grand que le maître. On venait de frapper le pasteur, les brebis s'étaient dispersées ; on venait d'égorger le pontife de la loi nouvelle, ses prêtres devaient aussi périr sous le fer des bourreaux.
Déjà le sang d'Etienne a coulé dans Jérusalem, et le second martyr est mort, en priant Dieu pour ceux qui le lapidaient. La persécution que Saul avait excitée contre l'Eglise naissante est continuée par Hérode Agrippa ; les apôtres sont enchaînés ; Jacques, le frère du Sauveur, ira bientôt rejoindre Etienne aux cieux. Délivré par un ange des prisons de Jérusalem, Pierre retrouve d'autres fers à Rome, où il s'est rendu avec Paul, Y Apôtre des nations, qui, renversé sur le chemin de Damas par une lumière céleste, s'était relevé chrétien.
Un monstre à face humaine régnait alors dans la capitale de l'empire romain : c'était Néron, fils de Gaius Domitius et petit-fils de Claude, que sa mère Àgrippine avait épousé. Un double crime lui avait frayé le chemin du trône. Les Romains virent bientôt avec effroi le mauvais choix qu'ils avaient fait en le préférant à Britannicus; car à peine se trouva-t-il seul maître de l'empire, que, jetant loin de lui le masque de la vertu, dont il s'était servi, durant quelques années, pour voiler ses crimes, il se livra ouvertement à tous les extravagants désirs de son cœur corrompu. Jamais prince ne déshonora plus l'humanité par ses monstrueuses et exécrables débauches, par ses meurtres et son abominable cruauté.
(i) Isaïe, ch. lui.
Vous savez qu'il avilissait la pourpre impériale jusqu'à la traîner sur un théâtre, ou à l'échanger contre des habits de comédien.
Ce tyran sanguinaire, qui avait commencé ses meurtres domestiques par l'empoisonnement de Britannicus, ne recula point devant un parricide ; il fit mourir 5a mère, et tua, l'une après l'autre, ses deux femmes, Octavie et Poppée. Sénèque, son précepteur, ne put échapper à sa cruauté, et fut obligé de se faire ouvrir les veines.
Néron alla jusqu'à souhaiter que le genre humain n'eût qu'une seule tête, pour se donner le plaisir de la couper. La nature semblait avoir peint sur son visage toutes les piauvaises inclinations de son âme : car il avait les yeux couverts de graisse ; son gosier et son menton étaient joints ensemble; il avait le cou gras, le ventre gros et les jambes minces. Son amour pour la fange et le sang le faisait tenir, tout à la fois, du pourceau et du tigre. Plusieursauteurs de Tépoque l'ont pris pour l'Antéchrist, tant ses crimes, inouïs jusqu'alors, le faisaient abhorrer du monde entier.
C'était à un pareil monstre qu'il appartenait de signer le premier édit de persécution générale contre les chrétiens ; voici à quelle occasion il le signa.
Pour avoir la gloire de rebâtir Rome et de lui donner son nom, Néron conçut l'infernal dessein de l'incendier; et, comme s'il eût voulu joindre l'insulte à la cruauté, il s'habilla en tragédien, prit une lyre, monta sur une tour élevée et se mit à chanter, en présence des flammes qui dévoraient sa capitale, un long poëme sur l'embrasement de Troie. L'incendie dura six jours et détruisit presque entièrement la ville. Puis, lorsqu'il se fut éteint de luimême, Néron eut la scélératesse de vouloir en rejeter tout l'odieux sur les chrétiens, pour se préserver de la haine qu'une action aussi épouvantable n'eût pas manqué de lui attirer, et il signa le fatal édit qui livrait leurs têtes coupables au glaive des bourreaux.
La croix fut donc mise au ban de l'empire. Des flots de sang pur inondèrent les ruines encore fumantes de Rome ; et des ordres iniques, envoyés dans toutes les provinces, rendirent le massacre presque universel.
Ce fut alors que le prince des apôtres fut jeté, avec saint Paul, dans les prisons mamertines, d'où ils ne sortirent tous les deux que pour aller à la mort. Saint Clément de Rome, l'un des plus anciens Pères de l'Eglise latine dont les écrits soient parvenus jusqu'à nous, dit, après avoir parlé de la mort glorieuse des bienheureux apôtres Pierre et Paul : « Ces hommes divins « ont été suivis par une grande multitude tfèlu* qui ont souffert <c les outrages et les tourments, pour nous donner l'exempt pie (1).»
Tacite nous apprend, dans le XV e livre de ses Annales, que Néron fit mourir, par des supplices recherchés, des hommes détestés pour leurs crimes, et que le vulgaire nommait chrétiens. « Leur superstition, dit* il, déjà réprimée auparavant, pullulait « de nouveau. L'on punit d'abord ceux qui s'avouaient chrétiens, <c et par leur confession Ton en découvrit une grande multitude « (multitudo ingens) qui furent moins convaincus d'avoir mis le « feu à Rome que d'être haïs du genre humain. »
Plus loin, il ajoute : « L'on se fit alors un jeu de la mort « des chrétiens ; les uns, couverts de peaux de bêtes, furent dévorés « par des chiens : les autres, attachés à des pieux, furent brûlés ce pour servir de flambeaux durant la nuit. Néron prêta ses jar- « dins pour ce spectacle ; il y parut lui-même en habit de cocher « et monté sur un char, comme aux jeux du cirque. » (Annales y liv. XV, c. 44). Ju vénal, au cinquante-cinquième vers de sa première satire, fait allusion à ce spectacle cruel. Sénèque renchérit encore sur la description de Tacite : il parle de fer, de feu, de chaînes, de bêtes féroces, d'hommes éventrés, de prisons, de
<1) Saint Clément, Épitre I, n° 6.
croix, de chevalets, de corps percés de pieux, de membres disloqués, de tuniques imbibées de poix, et de tout ce que la barbarie humaine a pu inventer (Epist. 14).
Un autre historien, Suétone, parle même d'une persécution que Claude, prédécesseur de Néron, aurait fait souffrir aux chrétiens. Ceux-ci, pour lors confondus avec les juife, se seraient trouvés enveloppés dans la proscription dont le vieil empereur avait frappé les enfants d'Abraham, qui, d'après le texte même de l'édit du bannissement, faisaient du bruit à l'instigation du Christ (impulsore Christo). Le Martyrologe romain nomme plusieurs chrétiens qui confessèrent Jésus-Christ et souffrirent la mort sous Claude ; parmi eux, l'on remarque Marius, noble persan, et Martha , son épouse, qui étaient venus à Rome pour voir leurs frères et les encourager à confesser hardiment la divinité du Seigneur Jésus.
La cruauté de Néron sut inventer des supplices affreux pour châtier les innocents qu'il avait calomniés. Assis sur un char traîné par deux lions, il se faisait un plaisir de parcourir les rue» de Rome pour voir les malheureux chrétiens expirer sous le fer des bourreaux. Ce fut lui qui, le premier, eut l'infernale idée de nourrir de chair humaine les bêtes de l'amphithéâtre, et d'introduire dans les spectacles nocturnes qu'il donnait au peuple ces horribles flambeaux dont la mèche était le corps d'un chrétien vivant, enveloppé dans des linges enduite de soufre, de résine, de suif et d'autres matières combustibles. On eût dit qu'un démon possédait F âme et le corps de ce monstre, tant son œil farouche étincelait à la vue du sang, tant sa bouche avait un hideux sourire en dictant un arrêt de mort t
Quant aux chrétiens, c'étaient des agneaux qui se faisaient docilement conduire à la boucherie : aucun d'eux n'opposait la moindre résistance aux injustes violences de leurs persécuteurs. Us suivaient en cela l'exemple de leur divin Maître; car ils n'avaient, en mourant, que des paroles de pardon pour leurs bourreaux.
La persécution avait commencé par un édit qui défendait aux chrétiens leurs assemblées, et condamnait à de graves peines tous ceux qui refuseraient de sacrifier aux idoles. Comme la maxime générale du christianisme était de ne point tenter Dieu, mais d'attendre patiemment que Ton fût découvert et interrogé juridiquement pour rendre compte de sa foi, les prêtres avaient permis aux fidèles de fuir Forage qui grondait sur leur tête , ou même de se racheter avec de l'or et de l'argent, s'ils venaient à tomber entre les mains de leurs ennemis, pourvu qu'ils ne dissimulassent point leur foi. Us blâmaient sévèrement, et avec raison, la témérité de ceux qui s'exposaient au martyre de propos délibéré, ou cherchaient à exciter la persécution en irritant les païens.
Disciples d'un Dieu humble, pauvre et obéissant jusqu'à la mort de la croix, les chrétiens, doux, modestes, charitables, s'étaient multipliés dans l'ombre et le silence. Sachant que les gentils confondaient la sainte religion du Christ avec les superstitions les plus grossières, ils se cachaient pour rompre le pain eucharistique et boire le vin qui .fait germer les vierges, afin de ne pas exposer à leurs insultes sacrilèges ces augustes mystères. Les assemblées secrètes des chrétiens intriguaient beaucoup les idolâtres, qui, ne pouvant croire qu'ils se cachaient pour prier, s'imaginèrent qu'ils se livraient, comme eux, à tous les honteux désordres de l'impureté; ils allèrent même jusqu'à les accuser de tuer un enfant dans ces réunions occultes et de boire son sang, après avoir mangé sa chair. Le philosophe Justin, dans son Apologie du christianisme, réfute admirablement bien cette calomnie, qui, sans doute, avait pour base quelques paroles obscures, échappées à un néophyte, touchant l'adorable eucharistie.
Durant les persécutions qui suivirent celles de Néron , un interrogatoire juridique précédait ordinairement le supplice des martyrs. Lorsqu'un chrétien était pris, on le conduisait au ma* gistrat, qui le questionnait selon les formules judiciaires. S'il niait qu'il fût chrétien, on le renvoyait aussitôt, parce qu on savait
que ceux qui Tétaient véritablement ne le niaient jamais, ou que dès lors ils cessaient de l'être par leur apostasie. Quelquefois, pour se mieux assurer de la vérité, on l'obligeait à faire quelques actes d'idolâtrie, comme à présenter de l'encens aux faux dieux, à jurer par Jupiter ou par le génie des empereurs, à blasphémer contre Jésus-Christ, etc. S'il continuait à s'avouer chrétien, on s'efforçait de vaincre sa constance, d'abord par la persuasion et les promesses séduisantes, ensuite par les menaces, l'appareil du supplice et la torture.
Avant de marcher à la mort, la plupart des chrétiens étaient remis sur le chevalet, afin d'y subir de nouveaux interrogatoires. Tout ce que disaient le juge et le patient était écrit, mot pour mot, par des greffiers. Ces procès-verbaux étaient par conséquent beaucoup plus détaillés que les interrogatoires qui se font aujourd'hui dans les procès criminels. Gomme les anciens possédaient Fart de la sténographie, mieux que nous ne le possédons, ils écrivaient aussi vite que Ton parlait, et rendaient les expressions propres de^ personnages : au lieu que nos procès- verbaux , en tierce personne, sont rédigés selon le style du greffier.
Quelques-uns des interrogatoires que les juges firent subir aux chrétiens sont parvenus jusqu'à nous et forment ce que nous appelons les Actes authentiques des martyrs. On les lisait autrefois dans les assemblées religieuses, afin de soutenir la foi des fidèles, en leur rappelant les combats et le triomphe de leurs frères, morts en confessant courageusement le nom de Jésus-Christ.
Dans ces interrogatoires on pressait souvent les confesseurs de dénoncer ceux qui étaient de leur religion, surtout les évêques, les prêtres et les diacres. Parfois même on les tourmentait pour les forcer de livrer les saintes Ecritures, car les païens étaient persuadés que la destruction de ces livres mystérieux porterait un coup mortel au christianisme ; mais ils ne répondaient que par le silence à toutes les indiscrètes questions du juge. Si quelquefois les ongles de fer, les tenailles et les fouets les forçaient
d'ouvrir la bouche, c'était pour crier à toute la multitude qui les environnait qu'ils étaient chrétiens et que la mort, loin de les épouvanter, était pour eux le passage d'un lieu de misères et d'exil à un éternel séjour de paix et de bonheur.
Ils ne nommaient personne, se contentant de dire à leurs geôliers et à leurs bourreaux que Dieu les avait instruits, et qu'ils portaient les saintes Ecritures, gravées dans leur cœur. On appela traditores ou traîtres, les apostats qui eurent la lâcheté de livrer les volumes sacrés, ou de découvrir la retraite de leurs frères.
Les Actes des martyrs nous apprennent qu'il y en eut souvent que Ton remettait en prison, au lieu de les conduire immédiatement à la mort, afin de mettre leur constance à une nouvelle épreuve, ou pour se donner le barbare plaisir de les tourmenter plus longtemps. Les prisons étaient déjà par elles-mêmes une espèce de torture. On y renfermait les martyrs dçuis les cachots les plus humides, les plus obscurs et les plus infects ; là, ils vivaient dans l'horrible compagnie des scorpions et des araignées, heureux encore quand d'énormes rats noirs, affamés exprès, ne venaient pas courir sur eux et les mordre. On leur mettait les fers aux pieds, aux mains et au cou, de sorte qu'il leur était impossible de remuer. Souvent de grandes pièces de bois écartaient leurs jambes, ou les tenaient élevées, tandis qu'ils étaient étendus sur le dos, au milieu d'une mare d'eau fétide que faisaient clapoter des crapauds et des vipères. Quelquefois on semait le cachot de tessons ou de verre brisé, puis on les y jetait tout nus et déchirés de coups. Il y avait des geôliers assez barbares pour rouvrir leurs plaies quand elles se refermaient, et pour verser dessus du vinaigre et de la poix bouillante ; d'autres les laissaient se corrompre et y entretenaient des vers qui dévoraient les confesseurs tout vivants. Ordinairement on défendait de les laisser parler au .peuple, parce qu'on savait qu'en cet état ils convertissaient beaucoup d'infidèles, et, parfois même, jusqu'aux geôliers et aux soldats qui les gardaient ; ce qui fit dire au pape saint Léon ces belles
paroles : « Non minuitur persecutoribus Ecclesia, sed augetur. » (Les persécuteurs loin de diminuer l'Eglise ne font que l'augmenter.)
Cependant, le juge faisait entrer, de temps en temps, dans la prison ceux qu'il croyait capables d'ébranler leuf courage. Ainsi l'accès en était permis souvent à un père, à une mère, à des sœurs, à une épouse, à des enfants, dont les faux raisonnements, les larmes abondantes, les cris déchirants, les tendres discours et les caresses navrantes étaient une tentation plus dangereuse que les plus affreux tourments. Quoi qu'il en soit, les diacres et les pieux fidèles parvenaient presque toujours secrètement, à force d'adresse ou d'argent, jusqu'aux martyrs, pour les soulager et les conspler. L'exécution des chrétiens qui n'étaient pas condamnés aux bêtes de l'amphithéâtre se faisait dans les carrefours, et le plus souvent hors des villes.
Les supplices les plus ordinaires consistaient à étendre le patient sur un chevalet, au moyen de cordes attachées à ses pieds et à ses mains, et tirées avec des poulies ; à le suspendre par les cheveux ou les poignets, avec des poids énormes fortement liés à ses pieds ; à le battre de verges de fer; à le frapper avec de gros bâtons ou des fouets, armés de pointes nommées scorpions; à lui déchirer la peau avec des lanières de cuir cru et garnies de balles de plomb. On a vu un grand nombre de martyrs expirer au milieu de ces genres de torture. D'autres plus robustes avaient la plante des pieds brûlée avec des torches ardentes, ou bien sentaient des roseaux s'enfoncer sous leurs ongles. Quelques-uns étaient jetés dans le Tibre ou dans un puits, avec une pierre au cou. Des chevaux fougueux et des taureaux indomptés traînèrent plus d'un chrétien dans les rues de Rome ; on en vit même qui furent écartelés, après avoir été écorchés vifs , comme r saint Barthélémy. On brisait les dents à celui-ci avec une pierre; on coupait le nez et les oreilles à celui-là ; à l'un, on arrachait la langue avec des tenailles rougies au feu; à l'autre, on ouvrait le ventre,
puis on arrosait de vinaigre et de sel ses entrailles. Il y eut même un bourreau qui poussa la cruauté jusqu'à faire manger des pourceaux dans le corps d'un martyr qu'il avait ainsi ouvert.
De jeunes vierges furent écrasées entre deux fortes planches que Ton rapprochait au moyen d'une vis de pressoir; tandis que d'autres étaient suspendues par les pieds à une branche d'arbre, sous laquelle on entretenait un grand feu dont la fumée les étouffait.
Enfin, il y eut un martyr auquel on coupa, les unes après les autres, toutes les articulations des doigts des pieds et des mains ; puis que l'on enterra jusqu'au cou dans un sable brûlant, le visage tourné vers le soleil, contre l'ardeur duquel il ne pouvait pas se défendre; alors, on lut rasa les cheveux et la barbe; on lui enleva les paupières, sans lui crever les yeux; et, pour accroître encore cet affreux supplice, on lui enduisit toute la tête de miel, de sorte que les guêpes et les mouches de toute espèce venaient en foule y déposer leurs œufs, sans qu'il pût les éloigner ni se soustraire à leurs piqûres cuisantes. Jugez de la mort atroce que devaient procurer de semblables tortures! Mon esprit frémit d'horreur au souvenir de tant d'atrocités, et je n'ose demander à ma mémoire d'autres détails sur les souffrances inouïes des martyrs de la primitive Eglise, dont le plus grand nombre néanmoins mourut par le glaive !
Les fidèles que la persécution n'avait pas encore frappés assistaient souvent au supplice de leurs frères, à l'insu des bourreaux : et cela, pour les encourager par un regard, par un signe connu d'eux seuls; pour leur prouver que, loin de les abandonner, on partageait leurs souffrances, on vivait de la même foi, on se berçait de la même espérance et l'on brûlait du même amour! Il y en avait même quelques-uns qui ne craignaient pas de s'approcher des martyrs, de leur parler publiquement, et de recueillir leur sang avec des linges et des éponges, qu'ils conservaient ensuite précieusement comme de saintes reliques.
Quant à ces innocentes victimes de la haine des priqces païens contre l'Eglise naissante, s'ils ouvraient la bouche, ce n'était <}ue pour louer Dieu, implorer son secours et lui demander la conversion de leurs persécuteurs. Souvent le Seigneur exauçait de suite cette dernière prière ; et les bourreaux, touchés de la grâce divine, venaient prendre la place de leurs victimes, afin qu'un baptême jde sang leur ouvrit aussi les portes du ciel. C'étaient ces conversions miraculeuses qui faisaient dire à un empereur païen que le sang des martyrs était une semence de chrétiens. (Martyrum tanguis christianorum semen.)
. A peine les athlètes du Christ avaient-ils rendu le dernier soupir, qu'on se disputait leurs corps, leurs ossements, leurs cendres et jusqu'à leurs vêtements. On n'épargnait rien pour racheter ces restes précieux des mains des bourreaux, dût-on s'exposer à être reconnu pour chrétien et martyrisé comme tel ; puis on allait enfouir ce trésor sacré dans des cimetières souterrains qui étaient proches de la ville et que l'on nommait catacombes. Comme je vous l'ai dit, ce nom grec avait d'abord été donné à la cave où furent déposés les corps des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul ; mais dans la suite on l'appliqua à tous les lieux souterrains qui servaient à cacher les tombeaux.
La persécution de Néron, commencée l'an x de son règne, ne se termina qu'à sa mort; qui advint l'an 68 de Jésus-Christ.
Sous les règnes de Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, les chrétiens ne furent presque pas torturés; on semblait même les avoir oubliés, quand cette paix apparente, qui n'était que le calme perfide, précurseur de la tempête, fut bientôt troublée par un nouveau monstre qui, dans la personne de Domitien, frère de Titus, venait de monter sur le trône des Césars.
Un second édit de persécution, signé par ce prince cruel, replongea l'Eglise dans le deuil et dans les larmes ; elle eut la douleur de voir la tête de Clétus, son premier pontife, tomber sous la hache du bourreau. Ce saint pape, successeur de Linus et dis*
ciple du prince des apôtres» fut martyrisé avec un grand nombre de prêtres et de fidèles de tout sexe, de tout âge et de toute condition ; car l'insensé Donatien avait juré d'éteindre ou plutôt de noyer le christianisme dans le sang de ses intrépides défenseurs.
Ce monarque impie poussa l'orgueil jusqu'à se faire rendre les honneurs divins, qu'il recevait avec une gravité ridicule. 11 se préparait à exercer d'horribles cruautés dans tout l'empire, lorsque le Seigneur délivra son Eglise de ce violent persécuteur ; il fut assassiné par un affranchi dont sa femme» Domitia, avait soudoyé le poignard.
Trajan, son second successeur, signa» la première année de son règne» une ordonnance générale par laquelle il défendait toutes sortes d'assemblées et de sociétés : c'était défendre indirectement aux chrétiens de se réunir pour prier, et par conséquent renouveler la persécution de Domitien» que le règne trop court du débile Nerva avait un instant suspendue.
L'ordonnance de Trajan ayant fourni aux gouverneurs des provinces F occasion de persécuter les chrétiens qui s'assemblaient, pendant la nuit, dans leurs oratoires, Pline le jeune, que le nouvel empereur venait de nommer trésorier du temple de Saturne et propréteur du Pont et de la Bithynie, écrivit à ce prince sa fameuse lettre au sujet des chrétiens, dans laquelle il lui dit que, si Ton continue à les punir, une infinité de personnes se trouveront en danger de perdre la vie, puisqu'on lui en a dénoncé un très-grand nombre, et que cette superstition est répandue dans les villes et dans les campagnes, où elle compte déjà une immense multitude de sectateurs. Il lui avoue ensuite très-ingénument qu'il ne sait pas ce que l'on punit dans les chrétiens, si c'est le nom seul, ou les crimes attachés à ce nom; et déclare cependant qu'il a envoyé au supplice tous ceux qui ont persévéré à se dire chrétiens, convaincu que, quelle que fût leur conduite, leur obstination devait être punie.
Il ajoute qu'après en avoir interrogé plusieurs qui avaient re-
nonce à cette religion il n'avait pu en tirer d'autres aveux, sinon qu'ils s'assemblaient à certains jours, avant l'aurore, pour adorer Jésus-Christ comme un dieu ; qu'ils s'engageaient par serment, non à commettre quelque crime, mais à les éviter tous ; et qu'ensuite ils prenaient ensemble une nourriture commune et innocente. Pline dit enfin qu'après avoir fait tourmenter deux diaconesses, pour les forcer à dire la vérité, il n'a pu découvrir qu'une superstition perverse et excessive [superstitionem pravam et immodicam).
Trajan lui répondit qu'il ne fallait pas rechercher les chrétiens, mais qu'il devait se contenter de les punir s'ils étaient accusés et convaincus.
Sous cet empereur, saint Ignace, évêque d'Antioche, ancien disciple des apôtres, et en particulier de saint Jean, fut condamné à être exposé aux bêtes dans l'amphithéâtre de Rome, pour avoir osé soutenir la divinité de Jésus-Christ en présence du prince qui, lors de son avènement à la couronne impériale, avait écrit au sénat que, tant qu'il serait revêtu de la pourpre, jamais aucun homme de bien ne serait condamné à mort par ses ordres... Excellent empereur ! Prince magnanime, dont la douceur et l'humanité sont passées en proverbe, et qui pourtant fit cesser un long massacre de dix-huit ans, par la raison seule que les bourreaux ne pouvaient suffire aux nombreuses victimes jetées chaque jour au tranchant de leur glaive par la main d'un juge inique 1...
Qu'est-ce donc que la philanthropie sans la foi ? — Un vain mot que les lèvres prononcent avec emphase, mais qui ne vient point du cœur.
Mon assertion n'est pas gratuite ; elle repose sur un fait rapporté par Suidas. Tibérien, gouverneur de Palestine, ayant écrit à Trajan qu'il n'avait pas assez de bourreaux pour faire mourir tous les chrétiens qui se présentaient , Yoptimus imperator fit cesser la persécution, l'an H 6 de J. C, le dernier de son règne.
Adrien, successeur de Trajan, ralluma le feu de la perse-
cution qui venait à peine de s'éteindre. Il ordonna à tous les gouverneurs de provinces de faire observer les lois défendant la nouvelle religion ; c'était dire aux chrétiens : Renoncez à Jésus- Christ, ou bien mourez !
La chronique des Samaritains dit qu'il y eut alors un très-grand nombre de chrétiens massacrés dans l'Egypte et dans plusieurs autres provinces de l'empire. La persécution fut plus violente à Rome que partout ailleurs. Une foule de martyrs remplissaient toujours les prisons, quoiqu'on les vidât souvent par l'envoi des captifs au supplice. Parmi tant d'illustres et saintes victimes, il y eut une vierge romaine, nommée Sabine, qui, après avoir supporté avec un courage héroïque toutes les tortures du chevalet et les horreurs d'une longue prison, cueillit enfin la palme du martyre sur le mont Aventin. Une superbe église qui porte son nom s'élève aujourd'hui à l'endroit même où elle fut décapitée.
Adrien, fatigué sans doute de voir égorger, depuis huit ans, tant de chrétiens, qui jamais ne lui avaient fait aucun mal , se laissa enfin toucher par les instantes prières de Quadrat, évêque d'Athènes, qui était venu le trouver avec Aristide, philosophe chrétien, pour lui présenter une apologie en faveur des disciples de Jésus-Christ. Le prince, qui revenait de Palestine, où il avait eu l'impiété d'ériger un temple à Jupiter, sur le Golgotha, et de placer une statue d'Adonis dans la crèche de Bethléhem, éprouva un grand sentiment de pitié au récit du philosophe Aristide, et promit à Quadrat de faire cesser la persécution. Il signa en effet, devant eux, Tédit de révocation ; mais, à peine rentré dans la capitale du monde, il oublia la promesse qu'il avait faite au saint évêque d'Athènes, et fit couler de nouveau le sang des martyrs.
Les anciennes médailles et les historiens nous ont transmis le portrait de ce prince versatile et hypocrite qui cultivait, tout à la fois, la philosophie, la poésie, la médecine et la magie. 11 avait la tête médiocrement grosse, un peu pointue, et les cheveux bouclés. Son tempérament était si robuste, qu'il n'avait jamais la tête cou-
verte, et qu'il fît à pied plusieurs voyages dans toutes les provinces de l'empire. Il portait la barbe, afin de cacher une excroissance de chair qu'il avait au menton, et était sujet à de fréquents saignements de nez, qui, d'abord salutaires, finirent par lui causer le flux de sang dont il mourut.
Antonin le Pieux, héritier de son sceptre et de sa haine contre les chrétiens, ne rougit point de le faire mettre au nombre des dieux, malgré l'opposition du sénat.
. Quoique ce prince, d'un naturel doux et pacifique, n'ait publié aucun édit de persécution, ses officiers et les magistrats de rempire n'en continuèrent pas moins les massacres, depuis si longtemps commencés. Une défense que fit Antonin de lire les vers des sibylles et les livres des prophètes, sous le prétexte que cette lecture détournait beaucoup de païens du culte des faux dieux, semble néanmoins avoir autorisé ces meurtres juridiques. Au commencement de l'année 153 , voyant tout l'empire romain affligé par la famine, par des incendies, des inondations et des tremblements de terre, il voulut apaiser tous les dieux, et entre autres le Dieu des chrétiens, ce qui l'obligea de faire cesser la persécution. Cet empereur débonnaire, dont le visage long annonçait la douceur et la bonté, n'était pas doué d'une grande force d'âme, puisque, après avoir défendu à ses officiers de tourmenter les chrétiens, il laissa martyriser, sous ses yeux, le pape Hygin qui gouvernait alors l'Eglise de Jésus-Christ.
Marc-Aurèle, gendre d' Antonin, monta sur le trône après la mort de son beau-père. Ce nouvel Auguste ne signa point d'édit général contre les chrétiens ; mais comme il était extrêmement attaché à l'idolâtrie, et qu'il se piquait d'imiter Numa dans sa piété envers les dieux, il donna sujet, par plusieurs rescrits, à la septième persécution, qui vit se renouveler toutes les cruautés du règne de Néron, et dans laquelle un grand nombre de fidèles remportèrent la glorieuse palme du martyre.
La victoire signalée qu'il gagna plus tard sur les Quades et les
Marcomans, grâce à la pluie abondante que les ferventes prières des chrétiens firent tomber sur ses troupes mourantes de soif, tandis qu'une grêle, mêlée de foudres et d'éclairs, écrasait ses en* nemis, obligea Marc-Aurèle de révoquer ses rescrits injustes, et de défendre aux gouverneurs des provinces de poursuivre ou de tourmenter les chrétiens, à cause de leur religion. Il écrivit même au sénat pour lui faire part de la victoire qu'il devait au Dieu tout-puissant dont les disciples avaient été jusqu'alors tant persécutés, et il l'assura que désormais il ferait condamner au feu tous
leurs accusateurs.
De si belles promesses restèrent sans effet, aussi bien que celles d' Antonin ; car, quelque temps après, le saint pape Soler fut martyrisé dans les murs de Rome, trois ans avant la mort de Marc-Aurèle, qui arriva en Pannonie, le 16 mars de l'année 180.
Commode, son fils, qui avait tous les goûts sanguinaires de Néron et marchait sur ses traces, eut cependant assez de complaisance envers Martia, son épouse, pour ne point persécuter les chrétiens, que cette princesse favorisait.
Le vieillard vertueux qui lui succéda sur le trône impérial, et qu'un meurtre odieux précipita si vite dans la tombe, après un règne de quelques mois, ne voulut point souiller ses mains dans un sang innocent et laissa en repos les disciples de Jésus-Christ. Mais loin d'imiter la sagesse de Pertinax, Septime-Sévère, afin sans doute de relever la majesté de la pourpre, que les prétoriens avaient avilie, en la vendant pour une grande somme d'argent à un imbécile vieillard, nommé Didius Julianus, crut qu'il devait déployer une sévérité excessive contre tous les perturbateurs du repos public, et réprimer par des châtiments exemplaires l'audace de ces factieux rebelles qui ne rougissaient pas d'égorger leur prince et de mettre ensuite l'empire à l'encan. Malheureusement, confondant bientôt les innocents avec les coupables, il enveloppa les chrétiens dans la proscription générale qu'il fit des juifs et des g nos tiques, dont les rapines criantes et les crimes impurs ré-
voltaient les païens. Cette persécution, non moins cruelle que les autres, dura jusqu'en 211, époque è laquelle mourut Septime-
Sévère.
L'Eglise fut en paix sous les empereurs Garacalla et Geta.
Macrin, qui leur succéda en 217, fit mourir Asclépiade, évêque d'Antioche.
L'année suivante, Héliogabale, le plus extravagant des empereurs, étant monté sur le trône, ordonna le supplice du pape Zépbyrin.
# Alexandre-Sévère, son successeur, favorisa les chrétiens ; mais, à son insu, Ton en tourmenta quelques-uns, qui souffrirent courageusement le martyre.
Le féroce Maximin, étant parvenu à l'empire, renouvela les cruautés de ses prédécesseurs et fit encore couler le sang des chrétiens. Son édit de persécution ne frappait que les évêques et les prêtres, comme étant les auteurs de la nouvelle doctrine ; mais néanmoins, les magistrats punirent du dernier supplice tous les clercs que l'on put arrêter.
Le bercail de Jésus-Christ goûta onze ans de paix, sous les empereurs Gordien et Philippe.
Decius, en 249, signa un nouvel édit de persécution contre l'Eglise, et jeta des milliers de chrétiens au glaive des bourreaux.
Après lui, Gallus et Volusien continuèrent à égorger les brebis du Christ.
Leurs successeurs, Valérien et Galien, marchèrent sur leurs traces, et firent mourir le pape Lucius avec l'archidiacre Laurent, en compagnie d'une foule d'illustres martyrs.
Une paix de treize ans vint ensuite consoler l'épouse du Christ; mais la barque, qui la portait sur l'orageuse mer du monde, devait encore essuyer bien des tempêtes, et lutter longtemps contre les flots houleux des passions humaines!
Aurélien, durant les trois premières années de son règne, avait
traité les chrétiens avec beaucoup d'humanité; puis, changeant subitement de conduite à leur égard, il publia contre eux un édit persécuteur , sans qu'on pût connaître le motif de ce nouvel orage. Dieu prit bientôt la défense des siens : car redit n'était pas encore parvenu jusqu'aux provinces les plus reculées de l'empire, qu'un poignard vengeur avait déjà percé le sein de ce^ prince injuste et méchant.
Tacite, Probus et Garus laissèrent l'Eglise en repos, depuis l'an 275 jusqu'à 282, où Numérien, récemment associé à l'empire, fit quelques ordonnances contre les chrétiens.
Cependant l'enfer était aux abois. Terrassé par le Christ vainqueur, dont les nombreux disciples s'étaient répandus dans toutes les parties du monde alors connu, annonçant la bonne nouvelle du salut aux peuples assis dans l'ombre de la mort, et prêchant la sainte égalité des enfants de Dieu, l'esprit de l'abîme voulut faire un dernier effort pour secouer le poids énorme de la croix qui l'écrasait, et suscita contre la divine épouse du Sauveur une si violente tempête, que sa barque eût été engloutie si une main céleste n'eût pas tenu le gouvernail.
Les nouveaux persécuteurs furent les augustes et cléments empereurs Dioclétien et Maximien.
Dioctétien, moins farouche que son collègue, avait d'abord hésité à commencer le massacre universel qui devait une dernière fois ensanglanter l'empire; mais cédant bientôt aux cruels désirs de Maximien, il alla jusqu'à signer trois édits consécutifs.
Eusèbe et Lactance font mention d'une ville de Phrygie, toute chrétienne, qui fat alors mise à feu et à sang, et dont on fit périr tous les habitants.
Les deux empereurs furent si convaincus de l'excès du carnage^u'ils se vantèrent d'avoir exterminé le christianisme ; car nous retrouvons dans plusieurs inscriptions de cette époque ces paroles mensongères : Nomine christianorum deleto...Superstitione Christi ubique deleta...