‹ Letters à Édouard sur les catacombes romainesChapitre 78 sur 85 · ET REPOSAIT IN PYTEO · texte numérisé non relu

ET REPOSAIT IN PYTEO

QYI EST AD DEXTRAM HVJVS

BCCLBSliE IN SAGELLO

6ANCTI PASTORIS.

a Ici est le cimetière de Priscille dans lequel existent trois mille corps de martyrs, qui souffrirent sous l'empereur Antonin, et que sainte Pudentienne fit ensevelir dans ce vénérable temple; elle recueillait de ses propres mains, avec une éponge, le sang de ces martyrs et l'exprimait dans le puits qui est à la droite de cette église, dans la chapelle de Saint-Pastor. »

Outre cette foule de martyrs, l'église de Sainte-Praxède en reçut encore plus tard deux mille trois cents, que le pape Pascal fit extraire des différentes catacombes, à l'approche des Lombards, dont il redoutait les dévastations sacrilèges. Cette église, la plus ancienne de Rome, possède le portrait en mosaïque du Sauveur, donné par saint Pierre au sénateur Pudens, et l'autel de bois sur lequel le premier vicaire de Jésus-Christ offrait le corps et le sang du Seigneur pour les vivants et pour les morts, pourVaugmenlation de la multitude des fidèles (1).

(1) la hoc altari S. Petrus pro vivis et dcfunctis ad augendam fidelium multiludinem corpus et sanguinem Domini offerebat. (Inscription placée au-dessus de cet autel.)

f Entre tous les souterrains de la Tille éternelle, ceux des thermes de Domitien, appelés aussi thermes de Trajan, sont les plus remarquables par leur sainteté. lis ont longtemps servi d'église aux premiers chrétiens, pendant les persécutions. Situés sur le mont Esquilin, les thermes de Domitien, commencés par Titus et restaurés plus tard par Trajan, s'élevaient sur l'emplacement occupé jadis par les jardins de Pompée le Grand, la maison de de Cicéron et celle où fut élevé Octavien Auguste. Sous Dioctétien, le pape saint Sylvestre, abandonnant sa demeure paternelle du Champ de Mars, vint se cacher dans les souterrains de ces thermes, devenus à jamais célèbres dans l'histoire de l'Eglise,

* tant par le séjour habituel de ce pieux pontife que par les deux premiers conciles romains qui s'y tinrent. En effet, quand, en montant sur le trône des Césars, Constantin eut rendu la paix à l'Eglise, les thermes de Domitien, convertis en basilique et ornés de peintures par les soins de l'évêque de Rome, virent se réunir, pour la première fois, les pasteurs de l'Eglise universelle, en signe de joie de la naissance spirituelle de l'empereur devenu chrétien. C'est du moins ce que nous apprend le premier canon de ce concile, qui commence par ces mots : « Et parce que « notre sainte mère l'Eglise avait engendré son très-cher fils « Constantin, Sylvestre, évêque de la ville de Rome, a rassem- « blé le synode universel des évêques, d'après le conseil d'Au- « guste et celui de sa mère, et il l'a réuni dans la ville de Rome, « dans les thermes de Domitien, qui sont surnommés aujour- « d'hui thermes de Trajan (1). »

En 325, un autre concile, présidé par le même pape et dans lequel siégèrent deux cent soixante-quinze évêques et les prêtres

(1) Et quoniam mater Ecclesia genuerat filium charissimum Constantinum, Sylvester, episcopus urbis Romae, collegit universam synodum episcoporum, eu m consilio Augusti, vel malris ejus, et fecit parari in urbe Roma, inira thermas Domitianas, quse nunc cognominantur Trajanse, etc. (Cité dans Aringhi, Roma subter., p. 551.)

de l'Eglise romaine, se tint également dans les thermes de Domitien, où Rome fut déclarée la mère de toutes les églises et le centre de l'unité catholique.

cher Edouard, quel cœur chrétien ne palpiterait pas avec force au fond d'une noble poitrine, en franchissant lé seuil de cette crypte vénérable, témoin des dernières douleurs et des premières joies du christianisme ! De quels baisers brûlants ne doiton point couvrir ce sol béni que foulèrent les pieds sanglants des martyrs et les humbles sandales de tant d'évêques réunis sous la présidence de l'Esprit-Saint ! Le Gapitole est à quelques pas ; mais que sont ses splendeurs profanes mises à côté des gloires religieuses de cette crypte sacrée? — Le nom des héros qui, sui-* vant la voie triomphale sur un quadrige doré, montèrent jusqu'au temple de Jupiter Stator pour brûler quelques grains d'encens aux pieds d'un dieu de bronze, est déjà oublié depuis longtemps: mais on se souvient encore, et l'on se souviendra toujours de celui des martyrs qui arrosèrent de leur sang l'amphithéâtre de FJavien ; on n'oubliera jamais celui des pontifes qui du fond des catacombes gouvernèrent l'Eglise du Dieu vivant et éternel!...

Il existe encore à Rome d'autres thermes, non moins célèbres que ceux de Domitien ; je veux parler des thermes de Dioctétien, à la construction desquels furent employés quarante mille chrétiens durant sept ans (1).

Que de sueurs, et que de larmes peut-être, ne coûtèrent point ces travaux gigantesques aux chrétiens martyrs, réduits au plus dur esclavage pour satisfaire le faste orgueilleux d'un tyran tel que Maximien ! C'était pour plaire à son auguste collègue, qu'à sou retour d'Afrique le plus mortel ennemi de l'Eglise avait entrepris la construction des thermes immenses qui devaient redire le nom

(i) In his exstruendis memorant quadraginta milliapchristianorum pluribus annis in modum servitii habuisse. (Marlianus, apud Àrioghi, p. 564.)

de Dioctétien à la postérité la plus reculée. Pour une telle œuvre, il lui fallait des esclaves consciencieux : or Rome pullulait de chrétiens; l'occasion était belle, il ne la manqua pas. Un édit de persécution est publié, il enrôle tous les disciples de Jésus- Christ dans les troupes d'ouvriers et de manœuvres qui construiront les thermes qu'il a rêvés ; puis, quand il n'y aura plus de pierres à extraire des mines et à tailler, plus de briques à cuire, plus de ciment à mélanger avec la chaux, plus de piliers énormes à élever ni de voûtes hardies à jeter d'une masse à F autre, la hache du licteur sera là pour récompenser tous ces maçons sublimes dont le sang consacrera, en le puriGant d'avance, cet édifice-géant, destiné aux voluptés d'un Auguste qui, maudit de Dieu et des hommes, bientôt sera forcé d'abdiquer et ira terminer obscurément ses jours dans la pauvre cabane d'un petit jardin de Sa Ion e. Les tyrans se disaient des dieux immortels, et ils sont morts misérablement, oubliés de tous; leurs victimes, au contraire, ont vu leurs ossements sortir de leurs tombeaux ténébreux pour prendre place sur nos autels!

Ce qui reste des thermes de Dioclétien a été converti en une vaste et belle église, desservie par des chartreux, et qui porte le gracieux nom de Sainte-Marie-des-Ânges.

Je terminerai cette lettre en vous disant quelques mots de la crypte de Sainte-Marie in via Lata, dans laquelle saint Paul, chargé de fers pour l'amour de Jésus-Christ, demeura pendant deux ans, sous la garde d'un soldat.

Avant d'arriver à Rome, saint Paul avait écrit à Philémon de lui préparer un logement (prœparamihi domum). Cette crypte de Sainte- Marie in via Laia était probablement, jadis, la chambre que lui avait préparée Philémon, et dans laquelle, au dire de saint Luc, il demeura deux ans, gardé à vue par un soldat. L'Apôtre, qui s'était fait tout à tous pour gagner tout le monde à Jésus- Christ, reçut dans cette humble et modeste chambre, qui n'était qu'une véritable prison, décorée du nom iïhospitium, tout ce que

Rome possédait alors de plus grand en fait de philosophes et de rhéteurs. C'était là que les principaux d'entre les Juifs venaient disputer avec lui; c'était là qu'il leur prêchait Jésus, et Jésus crucifié ; c'était là qu'il était véritablement donné en spectacle aux anges et aux hommes, comme il le dit lui-même. La tradition, corroborée par le témoignage de saint Jérôme, nous apprend que saint Luc, qui s'était fait volontairement le compagnon des chaînes de saint Paul, écrivit dans ce souterrain son livre des Actes des Apôtres, et qu'il charmait les loisirs du saint prisonnier en retraçant, devant lui, sur la toile la douce image de la Mère de Dieu (1). On prétend aussi que le docteur des nations lui-même y écrivit son admirable Epître aux Hébreux. Quoi qu'il en soit, ce lieu est digne de tous nos respects, puisqu'il a servi de demeure à celui dont la vertu se perfectionnait dans l'infirmité et qui mérita d'être ravi jusqu'au troisième ciel. Tout catholique qui visite Rome ne peut donc se dispenser de descendre dans la crypte de Sainte-Marie in via Lata, afin de payer au grand Apôtre qui Fa habitée un tribut d'hommage et de vénération.

Me voici, cher Edouard, arrivé au terme des études historiques que je m'étais proposé de faire sur la Rome souterraine. Beaucoup de choses, sans doute, auront échappé à mes recherches; mais vous suppléerez vous-même à ces oublis ou à ces inexactitudes involontaires, quand vous aurez le bonheur d'entreprendre le pieux pèlerinage que je suis sur le point d'achever. En attendant, recommandez -vous souvent à la puissante protection des saints martyrs dont le sang précieux, uni à celui de Jésus-Christ, a lavé le vieux monde de ses iniquités, et souvenez-vous de moi devant le Seigneur.

(1) In hac Urbe Romana lapis est in diaconia S. Mariœ in via Lata cum inscriptione, quod ibi beatus Lucas imagines beatœ Virginis depioxerit. Viget vero traditio, ibidem sancti Pauli conductas aedes fuisse, euindemque Lucam ibi composuisse, vel absolvisse praesentem historiam. (Lorinus, in Àcta Apostolorum.)

P. S. Je vous ai promis de vous raconter l'histoire de saint Adrias et de sainte Pauline, deux illustres martyrs romains du m 6 siècle. Vous la recevrez prochainement.

Que d'autres, sur leur lyre, exaltent la puissance

De ces Romains Qui, pesant sur le monde ainsi qu'un faix immense,

Liaient ses mains.

Je ne chanterai pas les débris de leur gloire,

Ni leurs combats; Ces tyrans ne sont plus : qu'on lise dans l'histoire

Leurs attentats!

Hais je veux du berceau de l'Église naissante

Chanter les pleurs, Je veux tracer ici la peinture touchante

De ses douleurs; Je veux chanter la mort de ces pieifx athlètes,

De ces guerriers, Saints héros dont le front et les mains étaient faites

Pour les lauriers.

Voyez- vous ces hauts murs, ces antiques décombres,

Ces grands débris, Ces piliers mutilés qui projettent leurs ombres

Sur un sol gris?

C'est là ce champ de mort, c'est là ce Colisée

Des temps anciens, Cette arène, de sang si souvent arrosée

Par les chrétiens.

C'est là que des enfants, des vieillards, au front calme,

Ont combattu, C'est là qu'ils ont cueilli la glorieuse palme

Delà vertu; Que cent mille martyrs, abandonnant la terre

Et tous ses maux, Ont trouvé dans la mort la fin de leur misère,

De leurs travaux !

Un jour, Gaudentius (1) et deux vierges timides,

Qui le guidaient, Parurent sur l'arène, où des regards avides

Les attendaient :

« — Mon père, soyez fort ; courage, » disaient-elles

Au bon vieillard :

« Les douleurs de l'enfer sont, hélas ! plus cruelles

a Qu'un léopard ! »

« — Mes enfants, je suis vieux, la clarté m'est ravie, »

Répondait-il, « Et bientôt le trépas eût de ma triste vie

a Rompu le fil ; « Pourquoi donc hésiter à prendre la couronne

« D'un saint martyr?

« Avec vous, vers les cieux où le soleil rayonne,

a Je veux partir I

a Pourtant, ô mes enfants, c'est ma grande pensée,

« Ce sont mes mains, « Qui bâtirent, jadis, ce vaste Colisée

« Pour les Romains.

(1) Gaudentius fut l'un des principaux architectes du Colisée, et il y tai martyrisé.

LECOLISÉE. 351

a Quoi! je meurs au milieu de cet amphithéâtre

« Que j'ai construit ; a Longtemps avant mon œuvre, architecte idolâtre,

a Je suis détruit ! »

« — Avez-vous oublié que dans les catacombes,

a Spectres vivants, « Nous avions pour dormir, en ces obscures tombes,

a Des lits sanglants?

a Maintenant nous volons aux éternelles sphères,

a Et dans les cieux « Nous serons, en passant sou* la dent des panthères,

« Presque des dieux ! »

Et les vierges alors, sur la terre brûlante

S' agenouillant, Adressèrent à Dieu leur prière fervente,

En frémissant; Car du fond de leur antre où les tenait la chaîne,

Tigres, lions, Mugissant de fureur, attachaient sur l'arène

Leurs grands yeux ronds.

Au signal du César, présidant au supplice,

Tous les gardiens Lançaient avec frayeur les lions dans la lice,

Sur les chrétiens; Et ceux-ci, dévorés par les cruelles bétes,

Bravaient la mort, Commences nautoniers qui, malgré les tempêtes,

Entrent au port.

Cotisée, où le sang écrivit notre histoire,

Immense autel, Lieu d'où tant de martyrs, remportant la victoire,

Ont vu le ciel,

Je viens, avec respect, baiser ta terre sainte;

Devant ta croix, Mon âme, toute pleine et d'amour et de crainte,

Reste sans voix !

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