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Letters pastorales

Parmi les périls qui menacent les Aines à notre époque, il en est peu d'aussi redoutables que le péril des lectures mauvaises. Jamais les journaux, les romans, les brochures, les livres de tout genre, n'ont été comme de nus jours multipliés presque à l 'in fini ; jamais ils n'ont été portes avec une pareille rapidité, jusqu'aux derniers de nos villages et jusqu'aux extrémités de la terre. S'il est une presse instrument puissant d'instruction, de mobilisation et de progrès, il est une autre presse qui va partout attaquant la vérité et la vertu, et à laquelle on pourrait appliquer ces paroles du prophète: «J'ai vu un livre qui volait...; c'est la malédiction qui se répand sur la surface de la lerre: Ego video volumen voîans... hœc est maledictio quee egreditur super faciem omnis ter-

ne \ » Aux écrits de l'impiété s'unissent des journaux, des romans ignobles et abjects.

Il y a quelques mois, dans le jugement porté contre un de ces journaux, le tribunal correctionnel de Paris déclarait « que de pareilles œuvres sont de nature à empoisonner les mœurs publiques, et en môme temps qu'elles ne sont de la part de ceux qui les écrivent ou les publient que les instruments d'une bonteuse spéculation2. » Or, un seul numéro de ce journal avait été distribué à Paris, en un seul jour, par cinquante-deux hommes, dans les rues, dans les magasins, dans les ateliers, à des femmes, à des jeunes gens, à des jeunes filles, à des élèves sortant des écoles, au nombre de quatre cent mille exemplaires3.

Peu de diocèses sont aussi exposés que le nôtre à cet envahissement des journaux et des livres mauvais. L'instruction y a été de tout temps très répandue, et on lit volontiers dans les longues soirées d'hiver. Les relations constantes que l'émigralieii établit entre les populations de ce pays et les grandes villes rendent ce danger plus redoutable encore. Les émigrants ne subissent pas seuls l'influence de ces journaux et de ces livres ; souvent ils les envoient à leurs familles. Plusieurs, en revenant dans leurs villages, apportent des brochures et des livres qui leur ont été donnés ou qu'ils ont achetés à vil prix. Nous avons eu entre les mains quelques-uns de ces ouvrages dans lesquels des gravures indécentes, placées, avec une hypocrisie satanique, auprès de gravures pieuses, ajoutent au péril d'un texte immoral et impie.

Bien souvent, Nos Très Chers Frères, du haut de la chaire, dans nos visites pastorales, nous avons signalé ces périls ; mais notre affection pour vous, et notre nii-

i Zach., v, 2-3.

a Tribunal correctionnel de Paris, 8e chambre, audience du 20 octobre 9 Galette des tribunaux dq 31 octobre iSgi.l.

nistère nous imposent l'obligation de combattre de nouveau ces périls et de consacrer cette lettre pastorale à ce sujet d'une suprême importance.

Ne craignez pas que nous touchions aux questions brûlantes de la politique ; rien n'esUplus éloigné de notre pensée. La cause que nous servons ici est la cause de la religion, de la moralité, de la vertu. Nous croyons que c'est la cause de tous. Nous défendons la pureté des âmes, l'innocence de vos enfants, la dignité et le bonheur de votre vie, l'honneur de vos familles, la grandeur de notre pays. Nous sommes ici sur des hauteurs où notre droit et notre devoir ne peuvent être contestés par personne, nous sommes sur un terrain où les partis n'existent plus, où tous les cœurs honnêtes doivent s'entendre et s'unir.

Lt d'abord, Nos Très Chers Frères, les attaques incessantes de ces journaux et de ces livres mauvais sont dirigées contre le clergé. l'Église catholique et la religion elle-même. Les accusations les plus graves sont publiées sans examen et sans contrôle. Dominés et aveuglés par la rage de détruire tout ce qui est respectable et sacré, ces journalistes et ces écrivains triomphent -quand ils ont jeté l'outrage à un dogme chrétien, à un précepte de l'Église, quand ils ont surpris une faiblesse dans les rangs du clergé ou d'une congrégation religieuse, quand ils ont livré au mépris, dans des romans licencieux ou des feuilletons immondes, le ministère sacré du prêtre et le dévoilement héroïque de ces religieuses que les Musulmans eux-mêmes entourent de reconnaissance et d'admiration.

Mais ces prêtres poursuivis par de tels outrages, ne les connaissez-vous pas? Ce sont vos enfants, vos frères, vos amis, vos compatriotes. Ils sont nés, ils travaillent, ils vivent, ils meurent au milieu de vous, dans vos villages,

au sein de vos vallées et sur les sommets de vos plus hautes montagnes. La préparation qui leur est imposée avant qu'ils soient admis aux fondions du ministère pastoral ne vous est point inconnue. Vous n'ignorez pas les sacrifices que s'imposent, pendant bien des années, tant de pieuses familles pour donner un prêtre à L'Église et à Dieu.

C'est loin du monde, dans le silence et le travail, dans la méditation assidue des devoirs du sacerdoce, sous l'autorité d'une règle à laquelle rien n'échappe, sous la vigilance constante de leurs supérieurs, sous l'influence de conseils éclairés, après des retraites pendant lesquelles ils se pénètrent de la sainteté de leur vocation, par la réception successive des ordres, qui sont comme des degrés qui les conduisent jusqu'à l'autel, c'est par cet ensemble merveilleux de secours surnaturels, de grâces divines, d'efforts généreux, que les prêtres sont prépares à leur sublime ministère.

Ah ! sans doute la faiblesse humaine subsiste toujours, et Dieu a voulu confier à des hommes imparfaits le ministère de sa miséricorde, afin que vous fussiez plus assurés de trouver dans leurs cœurs des sources inépuisables d'indulgence et de pitié. Mais quelles fonctions humaines oui une telle préparation ? Où donc les âmes sont-elles ainsi élevées et transformées? Où donc les jeunes gens sont-ils soumis à des épreuves aussi longues et aussi salutaires? En dehors de toutes les bénédictions divines et de toutes les puissances surnaturelles, qui contestera que les séminaires catholiques sont, même au point de vue de la simple raison, des écoles incomparables de verdi, de charité et de dévouement ?

El, après tant de travaux et de sacrifices, la vie des prêtres est-elle, comme l'affirme une presse impie, une vie d'oisiveté, de jouissances et d'égoïsme? Dans ces temps de luttes et d'orages, les épreuves manquent-elles chaque jour aux piètres, tandis que des voix, hélas! trop

souvent écoutées et obéies, réclament contre eux les mesures les plus hostiles ?

Dans cette existence, passée presque tout entière au sein de la solitude d'un presbytère, dans ces fonctions augustes, dans ces prédications qui rappellent à tous leurs devoirs, dans ces instructions qui apprennent à vos filles à être modestes, pieuses et dévouées, à vos fils à être respectueux, laborieux et probes, dans ces prières qui appellent sur vous et sur vos travaux les bénédictions de Dieu, dans ces secours et dans ces consolations divines portés aux malades et aux mourants, parfois à travers les ténèbres de la nuit, au milieu d'une saison rigoureuse et par les sentiers rapides de vos montagnes, dans cette vie enfin si humble et si grande, dans ce dévouement qui ne se lasse jamais, dans ce ministère de sanctification, de charité et de paix, qu'y a-t-il donc qui puisse justifier, pour les esprits même les plus prévenus, cette haine implacable et ces outrages sacrilèges ?

Ces religieux qui viennent vous annoncer la parole de Dieu et recevoir l'aveu de vos fautes dans les retraites et les missions si fréquentes et toujours si fidèlement suivies dans ce diocèse, ces frères des écoles, ces instituteurs si humbles et si dévoués, ces religieuses qui, après avoir soigné vos enfants dans les salles d'asile et les infirmes dans vos hôpitaux, vont enrore, à la fin d'une journée de fatigue, visiter vos malades, leur apporter des consolations et des secours, et leur donner quelquefois l'aumône de leur pauvreté, est-ce que vous ne les connaissez pas? Eh quoi ! vous permettriez qu'on les attaque, vous vous feriez les propagateurs de ces journaux et de ces romans qui les outragent et les calomnient ! Non, nous ne pouvcÉ être a ce point injustes et ingrats, j'en appelle à votre bon sens et a votre justice : j'en appelle à votre conscience et à votre cœur.

D'ailleurs il faut reconnaître ici l'évidence: jamais le clergé et les congrégations religieuses n'ont été aussi

fidèles à la sainteté de leur vocation ; jamais ils n'ont été plus pauvres des biens de la terre, plus riches des trésors du ciel. À l'heure où nous écrivons cette lettre pastorale, au milieu de tant d'injures qui viennent de toutes parts, sous la menace de tant de périls, l'épiscopat et le clergé français ne donnent-ils pas l'exemple de la sagesse, de la modération et de la patience?

Ah ! nous applaudissons à cette altitude, elle est digne des ministres du Fils de Dieu qui a sauvé le monde par l'amour et le sacrifice, par l'abandon de Bethléem, le travail obscur de Nazareth et l'immolation du Calvaire. Elle est conforme aux aspirations de la foi et du patriotisme, aux conseils et aux exemples du Vicaire de Jésus-Christ. Nous croyons que le premier devoir de ceux qui ont raison est de ne se donner aucun tort. Nous voulons dans toute la sincérité et de toute l'ardeur de notre âme que la paix et l'union régnent au sein de ce peuple de France, qui serait le premier peuple du monde, qui aurait toutes les richesses, toutes les puissances et toutes les gloires, s'il savait être modéré et prudent, respecter la justice et la vérité et placer au-dessus de tous les partis les devoirs du vrai patriotisme.

Mais ne pourrions-nous pas demander à nos ennemis de quel droit ils nous accusent? Ecrivains subissant le joug de toutes les passions et de toutes les haines, romanciers sans pudeur, orateurs de village, se constituant les propagateurs de l'incrédulité et de la calomnie, que sontils donc pour parler si haut de probité, d'honneur, de générosité et de dévouement? Où donc sont leurs vertus? Veulent-ils soumettre leur vie entière à cette inquisition qu'ils exercent avec une si prodigieuse audace et une si superbe impudence? Quoil ils sont plus justes, plus désintéressés, plus dévoués et plus purs que ceux qu'ils accusent! Ils ont quelque tilre pour insulter à la moindre défaillance et pour passer la tête haute dans leurs œuvres héroïques et dans leur innocence immaculée! Tantôt ils

ne croient plus à la vertu, tantôt elle les importune et les effraj e.

Il faut hien le dire, ils n'attaquent le cierge que pour arriver à la destruction de la religion elle-même. El quels lamentables fruits ne produisent-ils pas dans le peuple et dans les âmes à ce seul point de vue de l'irréligion et de l'incrédulité, en répandant partout leurs écrits licencieux et impies ?

.Mais nous voulons faire entendre ici l'aveu éloquent d'un grand poète qui a écrit, dans un livre intitule : Lu Confession d'un enfant du siècle, cette page vraiment émouvante :

« Que ceux qui ne croient pas au Christ, dit-il, lisent cette page. Je ne croyais pas non plus. Ni enfant, ni au collège, ni homme, je n'avais hante les églises ; ma religion, si j'en avais une, n'avait ni rit, ni symbole, et je ne croyais qu'à un Dieu sans forme, sans culte et sans révélation. Empoisonne, dès l'adolescence, de tous les écrits du dernier siècle, j'y avais sucé de bonne heure le lait stérile de l'impiété. L'orgueil humain, ce Dieu de l'égoïste, fermait ma bouche à la prière, tandis que mon âme etfrayée se réfugiait dans l'espoir du néant.

« Ah! que je le sentis jusqu'à l'âme, et que je le sens maintenant encore! Quels misérables sont les hommes qui ont jamais fait une raillerie de ce qui peut sauver une aine!... Comment ose-t-on toucher à Dieu?

« Souviens-toi, ajoute-t-il en s'adressant à Jésus-Christ, souviens-toi qu'un infortune n'a pas osé mourir de sa douleur en te voyant cloue sur une croix. Impie, tu l'as sauvé du mal; s'il avait cru, tu l'aurais consolé.

« Pardonne à ceux qui l'ont fait incrédule, puisque tu l'as fait repentant; pardonne à tous ceux qui blasphèment! Ils ne t'ont jamais vu sans doute quand ils étaient au désespoir! Lesjoies humaines sont railleuses, elles dédaignent sans pitié, ù Christ ! Les heureux de ce monde pensent n'avoir jamais besoin de toi : pardonne! Quand

leur orgueil t'outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou tard. Plains-les de se croire à l'abri des tempêtes, et d'avoir besoin pour venir à toi des leçons sévères du malheur. Notre sagesse et notre scepticisme sont dans nos mains de grands hochets d'enfants ; pardonne-nous de rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au Golgotha. De toutes nos misères d'une heure, la pire est, pour nos vanités, qu'elles essayent de t'oublier. Mais, tu le vois, ce ne sont que des ombres qu'un regard de toi fait tomber... C'est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme elle t'a amené à ton Père. Nous ne venons que couronnés d'épines nous incliner devant ton image ; nous ne touchons à tes pieds sanglants qu'avec des mains ensanglantées, et tu as souffert le martyre pour être aimé des malheureux \ »

Avec la foi et le respect de l'autorité religieuse, ce qui disparaît sous l'influence des lectures mauvaises, c'est la force du caractère, c'est l'énergie de l'àme, c'est la possibilité de la vertu. Même quand ils ne sont pas immoraux, Jes romans sont dangereux, parce qu'ils mettent les rêves

la place des réalités de la vie, et qu'ils égarent les âmes dans de folles illusions.

Quand le livre est fermé ; quand, à ses tableaux séduisants, à ces plaisirs faciles, à ces joies exaltées, à ces prétendus dévouements qui ne flattent en réalité que l'orgueil et l'egoïsme, succèdent les travaux vulgaires, les sollicitudes de la famille, les devoirs obscurs et les douloureux sacrifices, la tristesse envahit les cœurs aveugles

amollis. Puis viennent le degoùt des obligations les plus sacrées, le mépris de tout ce qui est humble et caché, une répulsion profonde, quelquefois invincible, pour une exi

1 Alfred de Musset.

- io —

tence autrefois paisible, heureuse et riche de mérites surnaturels, de bénédictions divines. Quand les âmes ont été ainsi éblouies par les chimères, entraînées par les illusions, tout ce qui est juste, tout ce qui est utile, tout ce qui est vrai, n'a plus de valeur et plus d'attrait. Que faut-il alors pour entraîner à l'abîme? une tentation, dont l'imagination exaltée et les passions en révolte ont centuplé la puissance. Alors, tout est sacrifié : les règles de la prudence, les affections les plus chères, les joies et l'honneur d'une famille, jusqu'au jour où la trahison, le vide d'un cœur désole, la réprobation de tous montrent enfin aux plus obstinés et les profondeurs de l'abîme où ils sont descendus, et les hauteurs sereines où l'on ne remonte jamais.

Etrange mystère! les victimes de ces lectures mauvaises, ces âmes devenues incapables, non seulement d'accepter un sacrifice, mais d'accomplir les plus faciles devoirs, de supporter les plus légères épreuves, elles parlent sans cesse d'affections ardentes, de générosité et d'héroïsme.

Qui donc soutiendrait ces aines dans les sentiers toujours difticiles de la vertu? Les convictions religieuses ont disparu peu à peu. les espérances immortelles sont éteintes, toutes les joies nobles et pures ont été bannies de ces cœurs profanés.

Quels sentiments généreux pourraient encore les défendre contre les périls? Peut-être, dira-t-on, le sentiment de l'honneur, qu'un écrivain de ce siècle appelait « la dernier»» lampe dans un temple dévasté. ' » Elle était, en effet, autrefois un temple resplendissant cette âme où Dieu habitait dans sa boule, dans sa puissance et dans sa gloire, où les lumières étincelaicnt. où la prière montait vers le ciel avec l'encens des généreux sacrifices, el sut lequel les anges veillaient dans l'amour et l'admiration. Et

1 Alfred de Vigny, Servitude et yratidpitr militaires-

maintenant regardez : Dieu est absent et les auges ont fui, le sanctuaire est vide, les saints flambeaux se sont éteints un à un dans la nuit froide et sombre ; la croix gît à terre auprès de l'autel profané et brisé, les murailles souillées s'écroulent, et, à travers les portes béantes et les lissures de ces ruines, le vent qui s'élève, le moindre souffle qui passe, éteindra « la dernière lampe de ce temple dévasté». En effet, dans la réalité des choses, l'honneur que le même écrivain définissait : « le respect de soi-même et de la beauté de sa vie, porté jusqu'à la passion la plus ardente», n'est bientôt plus que « la crainte d'avoir à rougir publiquement d'une action réputée honteuse. » Mais c'est là un appui fragile, une force qui ne résiste pas longtemps à la séduction des plaisirs et à l'entraînement des passions.

« N'avoir plus que le point d'honneur pour appui, et le sentir parfois fléchir sous sa main comme le roseau fragile dont parle l'Ecriture, a dit un publiciste de ce temps, voilà le dernier signe, le signe le plus assuré de la décadence \ » Fléchir n'est pas assez dire, ce roseau se brise dans toutes les mains et c'est pour jamais.

Ces livres corrupteurs conduisent donc infailliblement à l'affaiblissement des caractères, à l'impuissance pour le bien et à l'avilissement des âmes.

Mais on ne s'arrête pas dans ces voies fatales : les lectures mauvaises produisent infailliblement la corruption des mœurs. Ces livres licencieux, en effet, s'adressent aux passions que tout homme porte dans les basses régions de son âme. Oui donc contestera qu'il y a dans notre nature humaine telle qu'elle est en tous, toujours et partout, une pente lamentable vers le mal? Et qui ne sent en lui-même

J Prévost*Paradol, la France nouvelle, \k 3(i3.

ces combats intimes dont parlait le grand Apôtre : « Je suis charnel, et vendu comme un esclave au péché : je n'approuve pas ce que je fais, parce que je ne fais pas le bien que je veux, maisje fais le mal que je hais... ; je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me rend captif sous la loi du péché qui est dans les membres de mon corps. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps mort? » Et l'Apôtre se répond à lui-même : « Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ Xotre-Seigneur *. »

11 faut ajouter que les natures les plus généreuses, lès caractères les plus énergiques, les imaginations les plus vives, les cœurs les plus ardents sont ici les plus exposés. L'intelligence saisit plus rapidement, plus fortement; les tableaux dangereux ou mauvais ont des séductions plus puissantes: les affections, aveuglent et entraînent : les passions soulevées ne s'apaisent plus, elles s'emportent, pareilles à des coursiers quioot brisé tous les freins.

Tous les pères de famille dignes de leur mission, toutes les mères intelligentes et dévouées, tous les maîtres de la jeunesse, toutes les religions aussi bien que les philosophes de tous les siècles et les législateurs de tous les peuples ont reconnu ces périls : c'est aussi le témoignage de l'expérience de tous les jours et de tous les hommes.

S'il en est ainsi de l'homme considéré dans sa nature, quels effets désastreux produiront ces lectures mauvaises à l'âge où les passions sont le plus vives ?

Qui n'a rencontré sur les chemins attristés de ce monde, comme une apparition angélique, la jeune fille chrétienne, au cœur ardent et pur, au regard limpide, au front serein et à la douce parole? Qui ne l'a vue intelligente et naïve, modeste et ferme, timide et vaillante, tou-

1 Rom., mu, li, 15, -23, 2i. 25.

t. il. i

jours prête pour tous les devoirs et tous les dévouements? Nobles âmes qui tressaillent à tous les souffles d'en haut et qui entendent tous les appels de Dieu, ignorantes du mal, enthousiastes de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand et de tout ce qui est beau, éblouies /sans doute parfois par des illusions, mais par des illusions toujours généreuses, et qui apportent au milieu des tristesses de la famille, et dans les épreuves des jours mauvais, un rayon d'espérance et de joie.

Ah ! nous le savons, le cloître et les œuvres admirables de la charité catholique ravissent au monde, qui n'en est pas digne, une foule de ces âmes nobles et pures. Dieu se. hâte de cueillir pour lui seul ces fleurs de la terre qui sont dignes du ciel. Cependant elles sont nombreuses encore celles qui, dans toutes les conditions, sous le toit où règne la fortune comme auprès du foyer du laboureur, au milieu du tumulte des grandes villes comme dans les humbles travaux de nos villages, sont des démonstrations irrécusables de l'influence bénie de l'éducation chrétienne.

Mais que ces admirables jeunes filles ouvrent, ne fût-ce qu'un jour, un de ces livres impies et corrupteurs, et l'esprit le moins clairvoyant reconnaîtra aussitôt de lamentables transformations. Le front a perdu sa sérénité, le regard est trouble et hésitant, les nobles pensées et les saintes croyances ont fait place aux rêveries maladives et aux angoisses du doute; les saintes pratiques de la piété et les travaux bénis, à une oisiveté coupable, aux calculs de la vanité, peut-être à des chutes secrètes.

Si cette influence fatale atteint la jeune fille comblée de tous les dons, protégée par les tendresses de sa mère et les sollicitudes de sa famille, que sera-ce de la jeune fille seule, sans conseil et sans appui, exposée à toutes les séductions des grandes villes, fatiguée par un travail incessant, peut-être éprouvée par la misère, et qui voit s'ouvrir devant elle tous les chemins des plaisirs cou-

pables ? Qui gardera ce-cœuF exalté, affaibli et souille par des lectures funestes? Qui maintiendra l'idée du devoir et l'estime de la vertu dans cette intelligence troublée par les négations et les blasphèmes, par la justificaiion du vice et les scandales impudents des âmes tombées ?

Si quelques-uns osaient élever la voix et nous dire que cette pauvre enfant peut braver de tels périls et triompher de telles épreuves, nous leur répondrions : Vous mentez à l'évidence, vous savez, peut-être mieux que personne, qu'il n'y a ici que faiblesse, vous savez mieux que personne, qu'il n'y aura bientôt ici que des chutes honteuses et des ruines sur lesquelles il faut pleurer et qu'on ne relève jamais. N'est-ce pas un incrédule du dernier siècle, l'auteur d'un roman fameux qui a dit : Une file chaste n'a jamais lu de romans * ?

Mais pour peindre les ruines que font parmi les jeunes gens ces journaux et ces livres corrupteurs, j'emprunte l'incomparable parole du plus grand orateur de ce siècle : « N'avez-vous pas rencontré, dit-il, de ces hommes qui, à la fleur de l'âge, à peine ornes des signes de la virilité, portent déjà la flétrissure du temps; qui dégénérés avant d'avoir atteint la naissance totale de l'être, le front chargé de rides précoces, les yeux vagues et caves, les lèvres impuissantes à peindre la bonté, traînent sous un ciel tout jeune une existence caduque? Qui a fait ces cadavres? qui a touché cet enfant? qui lui a ùté la fraîcheur de ses années ? qui a mis sur sa face des siècles honteux ? N'estce pas ce sens ennemi de la vie des hommes? Victime de la dépravation, le malheureux" a vécu solitaire, il n'a aspire qu'à ces secousses égoïstes que l'homme et le ciel se détournent pour ne pas voir: et le voilà, il s'en va, pris du vin de la mort, et dJun pied méprisé, porter son corps nu tombeau, où ses vices dormiront avec lui et déshonoreront sa cendre jusqu'au dernier des jours. » Le grand

1 J.-J. Rousseau.

orateur ajoutait : « J'ai déjà vu dans ma vie bien des jeunes gens, et je vous le déclare, je n'ai jamais rencontré de tendresse de cœur dans un jeune homme débauché, je n'ai jamais rencontré d'âmes aimantes que les âmes qui ignoraient le mal ou qui luttaient contre

lui

Mais il est utile d'étudier de près les effets funestes des lectures mauvaises sur la femme et sur la famille.

Admirons d'abord le portrait de la femme chrétienne tracé par un éloquent évoque :

« Oui n'a rencontré, au moins une fois dans sa vie, sous un toit béni de Dieu, une femme chrétienne? Qui n'a vu, comme le dit admirablement l'Eglise dans sa liturgie, cette modestie prudente, celte sagesse aimable, cette beauté grave, cette liberté chaste, cette douceur, cette patience silencieuse, celte fidélité, ces longs et héroïques dévouements, tout ce qui caractérise, en un mot, ces femmes fortes dont le christianisme a révélé le type à la terre2?

« Le paganisme, à cette apparition, fut ébloui, et. Libanius, en voyant la jeune mère de saint Jean Chrysostome, restée veuve à vingt ans, et si uniquement dévouée à son fils, s'écriait: « 0 Dieu ! quelles femmes, quelles mères « parmi ces chrétiens ! »

« Et il y en a encore au milieu de nous, grâce à Dieu, dans l'ombre, une foule inconnue : et c'est là ce qui nous sauve.

« J'en connais dans les demeures de l'opulence, plus nobles que leur naissance, grandes sans orgueil, ajoutant

1 LACorinAiRt:, 22e Conférence de Noire-Dame.

-' Prudens modes lia, sapiens benignitas, casta libertas, sil amabilis viro suo, sapiens, fiielis, verecundia gravis, pudore venerabilis. {Rituel).

à la distinction, à la grâce, à la cullure de l'esprit, aux dons du cœur et à toutes les verdis naturelles, ce je ne sais quoi d'exquis, de doux et de tort qui embellit tout, qui élève tout et qui leur vient d'une grâce plus haute, trésor de leur âme dont le secret échappe aux regards.

« J'en ai vu dans d'humbles familles, dans les foyers laborieux, ne devant guère qu'à la religion, transmise par d'honnêtes parents, leur éducation morale; mais élevées par là à une distinction singulière, qu'autour d'elles des femmes même d'une plus grande culture d'esprit, mais (Tune piété moindre, n'avaient pas ; cachant dans leur cœur simple et riche, des trésors d'affection, d'énergie, de dévouement, unies quelquefois à des malheureux' sans religion, exposées à leurs injures, et supportant tout : apaisant, apprivoisant ces natures sauvages, par une surabondance de douceur, d'oubli d'elles-mêmes, de longanimité inaltérable; et dans ces foyers qui auraient été un enfer, si la femme eût ressemble à l'homme, j'ai vu régner l'ordre, la paix, l'accord, parce qu'une femme chrétienne était là.

« Une telle femme, formée par la religion à celte pureté, à celte tendresse, à cette abnégation, à ces vertus que ni la littérature, ni l'histoire, ni la physique, ni la chimie ne donneront jamais, et que l'irréligion tuerait dans son cœur, une telle femme, c'est le diamant de l'Evangile: c'est, dit l'Esprit-Saint, une perle qu'il faudrait aller chercher jusqu'aux extrémités de la terre : Procul cl de ullimis finibus prelium cjus.

« Et vous n'en voulez plus!

« Et je vous vois attaquer avec la plus imprévoyante folie cette religion à qui vous la devez ; et je vous entends traiter de superstitions les divines croyances auxquelles elle doit ses vertus ! ! »

1 Dernière réponse de Mgr Dupanloap à M. Duruy et ci ses défenseurs. Nouvelles Œuvres choisies, t. III, p. 179 et suiv. — Mgr Dupanloup

N'est-ce pas cette épouse, cette mère, que l'Esprit- Saint lui-même a louée dans ces admirables paroles : « Le cœur de son époux se confie en elle, et les richesses ne lui manqueront pas. Elle lui apportera le bien et non le mal tous les jours de sa, vie. Elle travaille le lin et la laine, et le conseil de la sagesse préside à l'ouvrage de ses mains Elle se lève avant le jour et distribue la nourriture à toute sa maison et l'ouvrage à ses servantes. Elle a mis la main aux rudes travaux, et ses doigts ont pris le fuseau. Elle a ouvert ses mains à l'indigent et tendu ses bras vers le pauvre. Elle est revêtue de force et de beauté, elle sourira au dernier jour. Elle a ouvert sa bouche à la sagesse, et la loi de douceur est sur ses lèvres. Elle a veillé sur les pas des siens, et n'a pas mangé son pain dans l'oisiveté. Ses enfants se sont levés et l'ont proclamée bienheureuse. Son époux s'est levé et l'a comblée de louanges. Beaucoup de filles ont amassé des richesses, mais vous les avez toutes surpassées. La grâce est trompeuse et la beauté est vaine. La femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée. Donnez-lui le fruit de ses mains, et que ses œuvres la louent dans l'assemblée des juges1. »

Ecoutez encore la Sagesse divine : « Comme le soleil à son lever illumine le monde des hauteurs où Dieu Ta placé, ainsi la beauté de la femme vertueuse est l'ornement et la splendeur de sa maison2. »

Mais, en face de ces tableaux si ravissants et si vrais, que dirons-nous de la femme, de l'épouse et de la mère égarées et perverties par les livres mauvais? Où sont ces vertus, cette activité, ce dévouement, cette vaillance, cette influence bénie, cette souveraineté incontestée de la femme pieuse, sainte et pure, et aussi la force, la paix, le bonheur

repoussait alors victorieusement les projets sur l'éducaliou des tilles qu'on exécuta aujourd'hui.

1 Prov., xxxi.

2 Eccli., xxvi, 21 : Sicul sol oriens mundo in allissimis Dei, sic muli<^ris bonœ specics in ornàvientuni domus ejus.

qu'elle répand autour d'elle? Gratia super gratiam millier sancta et pudorala \

« L'épouse incrédule, a dit un grand écrivain (et que dirait-il de la femme souillée, pervertie?) l'épouse incrédule a rarement l'idée de ses devoirs. Elle passe ses jours à raisonner sur la vertu sans la pratiquer, ou à suivre ses plaisirs dans le tourbillon du monde. Sa tète est vide, son Ame est creuse. Puis le temps arrive menant la vieillesse par la main ; il s'assied sur le seuil du logis de la femme

incrédule ; elle l'aperçoit et pousse un cri Oh! que la

solitude es* profonde lorsque Dieu et les hommes se retirent à la fois 2. »

De plus, ces livres pervers, ces écrits licencieux n'attaquent-ils pas tous les jours avec une rage insensée les hases premières, les liens les [lus sacres de la famille, et jusqu'à son existence elle-même? Que font-ils du mariage, de sa consécration religieuse chez tous les peuples, de son indissolubilité, de ses grandeurs, de ses devoirs et de ses droits? Que font-ils de l'amour des époux, source première de la famille, de l'unité des croyances, condition nécessaire de l'unité parfaite des cœurs, des pensées et de toute là vie? Qu'enseignent-ils sous toutes les formes, dans les peintures les plus jives, dans les récits les plus émouvants, avec les accents les plus passionnés, sinon le sacrifice de toutes les saintes espérances, la trahison de toutes les promesses et le mépris de toutes les pures affections? Et pourtant, inconcevahle mystère ! contradiction lamentahle de la faiblesse! ces journaux, ces romans pénètrent partout. Ce père de famille, qui veut que son épouse soit fidèle et dévouée, que sa fille soit modeste et chaste, que ses fils soient respectueux et honnêtes; celte mère, qui, malgré ses défauts et ses faihlesses, veut laisser à ses enfants les inestimables trésors de la foi et de l'innocence, admettent dans leur maison et abandonnent à la portée

1 Eccli., XXVI, 10.

- Chateaubriand, Génie du Chrizlianisme .

Je toutes les mains ces livres corrupteurs. Quelquefois, il est vrai, plus défiants, mais non pas toujours plus heureux, ils essayent de cacher ces livres et ces journaux dans un appartement ou dans une bibliothèque qu'ils croient bien fermés. Comme si la curiosité, surexcitée par ces défenses elles-mêmes, ou peut-être par des conversations imprudentes, ne s'efforcera pas de saisir ce fruit défendu et d'acquérir à la dérobée la science du mal !

11 y a pourtant, Nos Très Chers Frères, quelque chose de plus odieux et de plus criminel encore : après avoir outragé les mœurs, c'est d'attaquer la morale elle-même: après avoir multiplié les remords, c'est de rendre le remords impossible ; après avoir blessé la conscience, c'est de la supprimer; après avoir essayé de pervertir le sens moral, c'est de l'anéantir; et ces livres corrupteurs sont allés, ils vont tous les jours jusque-là.

Cette passion qui captive et qui aveugle, il ne s'agit plus de la condamner ou de la contenir, elle est revêtue de tous les charmes, elle concentre tout l'intérêt; c'est sur elle qu'il faut s'attendrir et pleurer ? Qu'importe qu'elle multiplie les chutes et les crimes, qu'elle brave la pudeur et le bon sens? Il n'y a plus de faiblesse, il y a des entraînements irrésistibles ; il n'y a plus d'affections coupables, il y a des sympathies fatales; il n'y a plus d'attentats contre les liens les plus sacrés de la famille. û y a les droits mille fois plus sacres des cœurs ardents et épris.

Puis, dans ces romans, dans ces feuilletons, le vice impudent et heureux jette le mépris à la vertu superstitieuse et niaise, déshonorée et vaincue.

Le vice et le •crime, tous les jours ces écrivains les exaltent, les acclament et les glorifient; j'allais dire: ils les sanctifient et les divinisent. Ces femmes égoïstes jus-

qu'à la cruauté, viles jusqu'il l'abjection, impudentes jusqu'au délire ; ces jeunes filles sans affection et sans honneur, ces mères sans entrailles, ces épouses qui ont tout trahi, ces hommes qui n'ont rien respecté, ils ont toutes les qualités, toutes les générosités, toutes les gloires, j'allais dire toutes les auréoles.

Toujours ils s'efforcent de dissimuler l'infamie des actions les plus lâches et les plus criminelles sous l'éclat d'actes de valeur ou de dévouement et de déshonorer la vertu en la représentant sous les traits du ridicule, de la perfidie ou de la honte. Ah ! ils sont bien, ces écrivains, ils sont bien ceux que l'Esprit-Saint a maudits parce qu'ils appellent le mal le bien et le bien le mal : « Vœ vobis qui dicitis malum bonum et bonum malum. Malheur à vous qui donnez aux ténèbras le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres î Ponentes tenebras lucem et lucem tenebras ! Malheur à vous qui pour des présents, séduits par l'or que vous recueillez comme le prix- infâme des âmes et de la vertu, justifiez l'impie et ravissez au juste sa justice ! Qui justificalis impium pro muneribus et justitiam justiaufertis ab eo 1. »

Vous croyez, Nos Très Chers Frères, que la conscience peut résister à de telles attaques, que les idées essentielles du bien et du mal, de la vertu et^ du vice ne sont pas détruites par ces justifications et ces glorifications sacrilèges?

Vous croyez que ces théories, aidées par toutes les passions eu révolte, n'iront pas jusque dans les derniers replis des consciences anéantir les notions les plus élémentaires de la morale naturelle, étouffer la dernière protestation du remords, renverser dans les âmes et dans les peuples les barrières élevées par la raison et par la nature entre le bien et le mal? Mais on s'habitue peu à peu à ces milieux déshonorants: l'imagination ne se meut

i Isai.m, v, 20, 23.

plus que clans les régions de l'abject, l'intelligence pervertie ne croit plus à la vertu, le cœur ne désire que le mal, et le sens moral est complètement éteint.

Ainsi, l'homme, dans l'ivresse de son orgueil et dans l'égarement de ses passions, anéantit tout ce qui fait sa grandeur et sa gloire, pareil à ce roi superbe qui se disait : «N'est-ce pas là celte Babylone que j'ai bâtie dans ma force et dans ma gloire pour être la maison de mon règne 1 ? » et qui, frappé de Dieu, et tombé tout à coup au rang des animaux sans raison, fut livré à la démence et courbé sous l'opprobre de la plus profonde dégradation.

Il faut bien le dire, pour ces écrivains, pour ces littérateurs, pour ces défenseurs et ces apologistes du vice, il n'y a pas d'excuse possible. Nous pouvons comprendre que sous l'influence et sous la pression des partis, dans l'entraînement que subit le journaliste excité par le travail et par la lutte, le cœur s'irrite, la tête s'exalte, que la parole dépasse la pensée et que la pensée elle-même ne reste pas toujours dans les limites de la vérité et de la justice. Nous pouvons comprendre que dans la peinture des mœurs, dans ces récits qu'ils veulent rendre émouvants, l'écrivain ou le poète, entraînés par leur sujet et par leurs propres passions, oublient parfois le respect dû à la vertu et à l'innocence. Certes, nous déplorons ces défaillances et nous signalons ces périls : mais ici en lin il n'y a pas le parti pris de détruire l'innocence et la vertu. Pour cette justification du crime, pour ces apothéoses éhontées du vice, pour cette exploitation de tous les penchants les plus abjects de l'homme, pour cette littérature de l'ignominie et de la dépravation, qui recueille la renommée et la fortune en perdant les âmes et en déshonorant la patrie, il n'y a de possibles que les flétrissures impitoyables de tous les cœurs honnêtes,.

i Daniel., iv.

YI

Mais Tordre social lui-même est menacé par cette presse corruptrice. Le simple bon sens l'affirme, aussi bien que l'expérience des siècles et les leçons douloureuses de nos luttes contemporaines: il n'y a pas d'autorité, de lois, d'ordre social possibles sans croyances, sans moralité et sans vertus. La dépravation brise tous les liens et anéantit toutes les forces vives. Que donnerezvous au peuple pour le contenir et le satisfaire, quand vous- lui aurez ravi la foi et l'espérance, la probité et la pudeur? Que lui donnerez-vous quand au-dessus de sa tête vous aurez fermé le ciel, quand partout sous ses pas vous aurez fait de cette terre un enfer? Que respccterat-il quand vous lui aurez appris à mépriser les préceptes mêmes de la nature, les principes éternels de la morale et delà raison? Que respectera-t-il quand il ne se respectera plus lui-même ?

Tous les peuples corrompus sont des peuples impuissants et avilis. lis sont prêts pour tous les excès et toutes les hontes de la servitude. Quand le plus profond des historiens put dire de son temps : « Corrompre et être corrompu, c'est ce qu'on appelle le siècle : Corrumpere et corrumpi sœculum vacant ' » , il n'y eut plus en haut qu'un despotisme sans frein, et en bas la servitude sans dignité, sans protection et sans espoir. Un poète de ces temps malheureux disait : « L'univers asservi par les Romains, réclamait des vengeances: la luxure plus terrible que les armes s'en chargea ~. »

Alors les corps eux-mêmes s'abaissent avec les âmes, les bras sont aussi impuissants que les cœurs, le sang s'appauvrit dans les membres souilles et débiles, et les

i Tacite.

2 Sxvior armis

Lruuria iucubuit totumquo ulciscetur orbem. (Juvékai, sat. VI.)

générations apparaissent comme îles plantes dégénérées auxquelles ont manqué la puissance de la sève, la fécondité de la terre, et les rayons du soleil. Le reflet de sa beauté que Dieu a imprimé sur le visage de l'homme : Signatum est super nos lumen vullus tui, Domine1, s'efface dans des ombres honteuses, et le vice grave sur les fronts des stigmates visibles à tous les regards.

Alors Dieu se lasse de ces iniquités, et cette décrépitude criminelle sollicite sa justice. Il fait un signe, dit le prophète, il montre au-dessus des frontières, des déserts et des océans, l'étendard de ses vengeances à un peuple lointain : et elevabit signum in nationibus procuî. Il l'appelle d'un coup de sifflet des extrémités de la terre : et sibilabit ad eum de finibus lerrœ. Le voici : et ecce festinus velociter véniel. Il vient fouler ces races diminuées et amoindries sous les pieds impitoyables de ses chevaux et sous les roues de ses chars de guerre, qui s'avancent avec l'impétuosité de la tempête : nngulœ equorum ejus ut silex, et rotœ ejus quasi impetus lempestalis-.

Cette lamentable décadence, elle atteint la littérature et les arts, qui sont la parure et le rayonnement de la vraie civilisation, elle atteint jusqu'à la vie intellectuelle d'un peuple.

La littérature et l'art doivent être le développement et le perfectionnement des grandes puissances de l'âme. Ils doivent donner à l'imagination des ailes plus brillantes et d'un plus rapide essor, ouvrir devant elle de plus vastes et de plus lumineux horizons; ils doivent épurer, ennoblir, enflammer les sentiments, en cultiver la délicatesse, en faire épanouir la fleur. Ils doivent élever la pensée, porter l'âme tout entière vers les hauteurs sereines, imprimer à la volonté des élans vers le bien, lui donner la trempe virile et l'énergie qui seules accomplissent les grandes œuvres. Mais il faut le reconnaître : tout a été

1 Ps. iv, 7.

2 Isai/E, v, 20, -28.

tente pour faire de Fart et de la littérature, de la parole et de la presse, des instruments de dépravation, pour apprendre le mal, réhabiliter la chair et ses plus basses convoitises, pour braver jusqu'aux répugnances instinctives de la nature, pour flétrir la vertu et honorer le déshonneur.

Aussi, sous ces influences fatales, le niveau des pensées s'abaisse, l'imagination est souillée, les pures affections s'éteignent, l'idéal disparait, et les sources de l'enthousiasme et des hautes inspirations sont àjamais taries. Le travail, sans lequel rien ne se fait de grand et de durable, devient difficile ou impossible. Le talent se vend avec la conscience, la noble mission de l'écrivain devient un négoce avilissant et une spéculation honteuse. Ce qui réussit, ce qui rapporte, ce qui se vend, ce qu conduit rapidement aux succès bruyants, à la renommée et à la fortune, c'est la littérature facile, c'est le journal, le roman et le feuilleton. Que dis-je? depuis quelques mois surtout, ce sont des journaux dont le titre ne peut plus même être cite, c'est une littérature qui n'a plus de nom dans aucune langue.

Nous ne pouvons dire quelle tristesse nous saisit quand nous voyons des hommes d'un incontestable talent abandonner des hauteurs où ils auraient pu rayonner dans la lumière et dans l'honneur, recourir à des procédés indignes, et se faire eux aussi les apôtres de la corruption et les ouvriers de la décadence. Ils ont voulu, sous prétexte d'exactitude, peindre le vice et l'abject dans leurs réalités les plus repoussantes, analyser et décrire les instincts les plus dégradants. Au lieu d'étudier les traditions des grands siècles et les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, ils ont étudié, pour les reproduire, l'argot des vils malfaiteurs et le jargon des bagnes. C'est bien la réalisation exacte de cette parole des Livres Saints : « Ils sont devenus corrompus et abominables dans leurs affections et dans leurs travaux : Con-upt

sunt , abominabiles facti sant in studiis suis '. » Sous prétexte de l'enrichir, ils appauvrissent et ils déshonorent jusqu'à cette langue française si précise et si noble, si douce et si forte, si riche et si harmonieuse sous la direction de l'art et du génie. Le style c'est l'homme; (pie deviennent donc les hommes? La littérature et les arts sont l'image d'un peuple et d'un siècle ; où donc sommes-nous descendus? où allons-nous encore?

Croyez-le bien, la postérité aura contre ces scandales de la décadence des retours vengeurs. L'influence des partis, aura disparu, les misérables coteries feront silence; mais la vérité, le bon sens, la pudeur, le mépris de ce qui est honteux et abject restent à jamais. Alors la postérité indignée marquera les œuvres et les auteurs d'une ineffaçable flétrissure. Elle dira que cette littérature corrompue et corruptrice tut une des hontes et un des crimes du dix-neuvième siècle, et toutes ces œuvres immondes, elle les poussera du pied aux gémonies d'un opprobre éternel.

Mais les victimes infortunées de ces journaux et de ces livres mauvais, les écrivains qui les jettent en pâture au peuple, invoquent contre nos démonstrations irrécusables et nos protestations indignées, le grand mot de Liberté. Nous avons, disent-ils, la liberté de nos opinions comme de nos sentiments, nous avons le droit de les exprimer et de les répandre : la liberté de la presse estime des conquêtes de notre temps, et on ne nous la ravira pas.

Il y a, grâces en soient rendues à Dieu, une liberté légitime, nécessaire et sacrée; cette liberté n'est pas la licence, elle n'est pas l'indépendance absolue, elle a des limites.

1 Ps. «II, I.

C'est la liberté réglée, contenue, tempérée. Mais remarquezle bien, il s'agit ici d'une liberté sans restriction et sans frein.

Est-il vrai que tout homme ait le droit de propager ses opinions quelles qu'elles soient ? Est-il vrai qu'il puisse outrager impunément la morale naturelle et le simple bon sens ? Quoi! on pourrait prêcher l'immoralité la plus révoltante, on pourrait prêcher le meurtre, l'adultère, le pillage, l'assassinat, sans redouter ni entraves, ni châtiments! Aucune autorité ne pourrait, au nom de la morale outragée, au nom de tant de droits menacés, reprimer cet apostolat du vice et du crime 1 Mais alors, il n'y aurait plus d'ordre possible, il n'y aurait plus de sécurité nulle part, la force brutale serait la loi suprême, et les seuls privilégies seraient ici les criminels et les infâmes. Mieux vaudrait mille fois vivre parmi les peuplades sauvages, qui admettent du moins quelques principes et quelques droits; car cette civilisation nouvelle ne serait que la plus odieuse barbarie.

Quel est donc celui d'entre vous, Nos Très Chers Frères, qui, appelé à exercer le pouvoir à un degré quelconque, fût-ce dans le moindre village, admettrait cette liberté sans limite ?

Si des restrictions et des limites sont nécessaires ici, si la liberté absolue est condamnée par le simple bon sens, ces restrictions ne doivent-elles pas atteindre avant tout cette littérature corruptrice ?

Il y a plus : parmi ces hommes qui parlent si haut de liberté, qui en exagèrent si audacieusement tous les droits, il en est qui sont courbés sous la plus honteuse servitude. Esclaves des partis, auxquels ils n'osent échapper ni un jour, ni une heure, ils ont la conscience soumise et la plume docile au commandement. On leur dit : calomniez, et ils calomnient; détruisez cette réputation, et ils la détruisent; attaquez ces principes, et ils les attaquent; déshonorez cette institution vénérable ou ce dévouement

héroïque, et ils les couvrent de boue ; outragez la vieille foi de la France, et ils l'outragent; niez les données premières de la raison, et ils les nient; prêchez la débauche, bravez la pudeur, et ils obéissent. Ils parlent de liberté, et nous les voyons marcher sous le mandat qui les asservit, sous la tyrannie qui les opprime, comme le forçat sous ses chaînes et l'esclave antique sous le bâton. Ils parlent de liberté; mais ils sont les esclaves de l'ambition et de la cupidité, les esclaves de ces faiblesses qu'ils veulent justifier, de ces passions qui les dominent, de cette corruption dont ils veulent multiplier les victimes. C'est bien d'eux que parlait l'apôtre saint Pierre quand il disait : « Ils jettent sur leurs iniquités le voile trompeur de la liberté : Quasi velamen habenles malitiœ Ubertatem. Ils promettent la liberté et ils sont eux-mêmes les esclaves de la corruption : Libertatem promittentes ctim ipsi sunt sari corruptionis 1. »

Nous le demandons, au nom du bon sens et de l'éternelle justice, le vice et le crime ont-ils seuls des droits? Suffirait-il de se constituer l'apôtre du mal pour n'avoir plus à redouter aucune autorité ni aucune entrave:' Quoi! ces jeunes gens, ces jeunes filles que vos journaux et vos romans poursuivent dans les rues, dans les ateliers et jusqu'au foyer de leurs familles, n'ont pas le droit de conserver leurs croyances et leur vertu? Ils n'ont pas, eux. la liberté de rester religieux, purs et honnêtes '? Us n'ont pas la liberté d'ouvrir les yeux sans rencontrer des images honteuses, ils n'ont pas la liberté d'aller au travail qui les fait vivre sans exposer leur vertu, et de respirer l'air sans qu'il soit infecté par votre presse immonde'? Quoi, les pères et les mères nJont pas le droit de protéger l'innocence de leurs enfants ? Au nom de la liberté, il n'y aura plus de sécurité, plus d'asile pour tout ce qui fait le prix des

1 I PMTR., ii, ifi, 19.

âmes, l'honneur des familles et la vie morale des peuples?

Remarquez-le, Nos Très Chers Frères, on ne peut ici en faveur de la liberté invoquer la bonne foi ; il ne s'agit ni de convictions à défendre, ni de discussions sérieuses: il s'agit d'injures quotidiennes et obstinées adressées à la religion et au cierge, il s'agit d'outrages à la raison et à la morale. Nous l'avons démontré, il n'y a pas ici d'excuse possible. D'ailleurs, invoquer la bonne foi en faveur de la liberté absolue, ce serait justifier les crimes les plus monstrueux. Plus la perversion serait profonde, plus la conscience serait aveuglée et endurcie, plus- la liberté serait assurée à tous les excès.

Quelques-uns nous répondent : Il importe de juger par soi-même ; on ne peut ignorer complètement le mal, il est utile de lire les journaux et les livres dont on n'approuve pas les doctrines.

En réalité, Nos Très Chers Frères, ceux qui parlent ainsi, que lisent-ils, surtout lorsqu'ils ont subi une première fois l'influence de cette littérature corruptrice? Que lisent-ils sinon les journaux mauvais et les livres licencieux? Que cherchent-ils partout sinon le mal, et le mal peint sous des couleurs toujours plus vives, et avec des séductions auxquelles ils sont incapables de résister?

Mais, diront-ils, nous lisons pour nous distraire, pour nous tenir au courant des événements de la politique : nous savons faire la part de l'erreur et du mal, et résister à leur influence. Nous leur répondons avec PEsprit- Saint : « Un homme peut-il cacher le feu dans son sein sans que ses vêtements en soient consumés, et marcher sur des charbons ardents sans que ses pieds soient brûlés : Xumquid potest homo abscondere ignem in sinu suo, ut vestimenta illius non ardeant, aut ambulare super prunas ut non comburantur plantœ ejus ! ? »

1 Prov., vi, 27, 28.

Quoi ! des saints, après toute une vie de prières, de travaux héroïques et de mortifications sanglantes, se défiaient de leur faiblesse et écartaient les moindres périls, et vous, dépouillés de toute vertu, dominés par les passions, entraînés par les plaisirs, tant de fois peutêtre vaincus par la volupté, vous pourrez braver impunément les périls les plus redoutables !

En effet, Nos Très Ghers Frères, qui ne le comprend ? si les conversations mauvaises sont dangereuses, le livre qu'on lit et qu'on reprend, dont on médite le texte dans le silence, le livre qui flatte les passions, qui exalte l'imagination, qui agit jusque sur les sens par le style et par les gravures, a une bien plus grande influence.

Qui ne sait que le journal a une incomparable puissance et que bien peu d'hommes, parmi les plus éclaires et les plus énergiques, échappent longtemps à la domination souveraine, absolue de cet apostolat, qui se répète chaque jour et dont les paroles et les doctrines pénètrent peu à peu les âmes les plus fortes, comme la goutte d'eau, qui, tombant sans cesse, creuse le marbre le plus dur ?

Enfin, Nos Très Chers Frères, pour vos délassements, pour votre instruction et votre édification, les livres bons, intéressants, excellents môme, manquent moins que jamais: livres de voyagé et de science vulgarisée, livres d'histoire, récits imaginaires, mais qui respectent la morale et les convenances et qui renferment parfois d'utiles enseignements. Ajoutons que notre siècle a produit en grand nombre et avec une incontestable supériorité, des monographies, des Vies de saints ou de personnages vénérables ou illustres et que plusieurs de ces ouvrages sont écrits avec un admirable talent et tin charme irrésistible. Il y a là évidemment de quoi répondre à tous les désirs, de quoi satisfaire toutes les exigences.

On nous fera sans doute une dernière objection. Les journaux et les livres publiés par les catholiques, nous

dira-t-on, ne sont pas sans reproche; ils payent, eux aussi, leur tribut à l'exagération, à la violence et à l'injustice. — Evidemment, Nos Très Cliers Frères, la perfection n'est pas de ce monde; l'erreur et le mal se glissent partout dans les œuvres de l'homme. Nous l'avons reconnu déjà dans le cours de cette lettre pastorale : le journaliste et l'écrivain peuvent être entraînés par l'influence des partis, par la lièvre du eombat ou par leurs propres passions. L'erreur, l'injustice, la violence, ne peuvent être approuvées nulle part. Mais au point de vue essentiel qui nous occupe en ce moment, il faut absolument reconnaître que ces livres et ces journaux du moins n'enseignent jamais l'impiété et l'immoralité, et qu'ils défendent au contraire la religion et la morale.

Il faut le reconnaître encore, ces journalistes et ces écrivains trouvent dans leurs croyances elles-mêmes, dans les dogmes et les préceptes chrétiens, dans la vigilance, l'autorité et les conseils de l'Église catholique, une ressource toujours présente contre leurs défaillances et contre l'entraînement des passions. Il nous suffira de rappeler, parmi tant d'autres preuves, les conseils de prudence, de sincérité, de modération et de charité que le grand Pape Léon XIII a donnés plusieurs fois déjà aux journalistes et aux écrivains catholiques \

Mais nous voulons en Unissant, Nos Très Chers Frères, faire jaillir une lumière de ces sombres abîmes ; nous voulons de ces faits lamentables déduire une démonstration, la démonstration de l'influence salutaire et incom-

1 Voyez le discours prononcé par Léon XIII, le 22 février 1879, dans l'audience solennelle accordée ,\mx représentants «le la presse catholique.

parable, de la supériorité manifeste et de la divinité de l'Église catholique.

Remarquez d'abord que parmi ces propagateurs et ces apologistes du vice et du crime, que dans les rangs de ces écrivains qui attaquent la religion, la morale, la famille, l'ordre social, vous ne trouverez pas un seul catholique fidèle à ses devoirs, pas un seul enfant soumis de la sainte Eglise. S'il en est parmi ces infortunés qui portent au front le signe du baptême et qui aient été élevés dans le sein du catholicisme, ils sont en révolte ouverte contre l'Eglise, contre ses dogmes, ses lois, son autorité ; ils se sont séparés d'elle au grand jour, ils ne parlent d'elle que pour l'attaquer et la maudire.

Car c'est là un second témoignage glorieux pour l'Église catholique : parmi les écrivains qui font ces œuvres de corruption, de décadence et de mort, il n'en est pas un seul qui ne soit l'ennemi acharné du catholicisme et qui, en outrageant la vertu et la morale, n'outrage aussi chaque jour tout ce que nous vénérons, tout ce que nous aimons.

Pourquoi cette double et implacable haine? Pourquoi unir dans la même répulsion, honorer des mêmes attaques et des mêmes outrages l'Église catholique, les vérités éternelles du bon sens et la morale enseignée par la nature elle-même? Pourquoi? Ah f ils savent bien que l'Eglise est la gardienne incorruptible de la morale et de la raison, la maîtresse incomparable de la vertu. Ils le savent bien, un instinct secret les en avertit, et l'histoire de dix-neuf siècles le leur affirme comme l'histoire de leur propre vie: ces Ilots de boue qu'ils poussent sans cesse par toutes les pages de leurs livres et par toutes les colonnes de leurs journaux sur les âmes et sur les peuples, trouveront éternellement devant eux comme une invincible barrière les enseignements, l'autorité et les vertus de l'Eglise catholique. C'est notre honneur, c'est notre gloire: c'est aussi une lumineuse et irrésistible démonstration.

Qui opposera un remède à ce fléau? Qui réprimera cette littérature corruptrice? Qui ira jusqu'à la source de ce mal qui ronge notre société comme une lèpre hideuse? Les lois sans doute peuvent quelque chose, et l'autorité a ici des devoirs sacrés ; mais ni la loi ni l'autorité ne sauraient suffire à accomplir toute, cette tâche redoutable. La corruption échappe toujours par quelque fissure à toutes les répressions. Elle pourra se concentrer, se dérober pour un temps, mais elle fera tout à coup, du fond des cœurs pervertis et des foyers déshonorés, une effroyable éruption. La philosophie spiritualiste elle-même et l'honnêteté naturelle ne peuvent rien pour guérir, surtoutdans l'ensemble d'un peuple, de tels maux. Elles sont impuissantes contre les séductions de la volupté et l'entraînement des passions. Elles sontimpuissantes non seulement pour protéger les peuples contre d'aussi redoutables attaques, mais encore pour leur enseigner la morale et la vertu. C'est l'expérience de tous les siècles ; c'est aussi l'aveu de la philosophie elle-même.

« Sans la religion, a dit un philosophe de notre temps, la philosophie, réduite à ce qu'elle peut tirer laborieusement de la raison naturelle perfectionnée, s'adresse à un bien petit nombre et court risque de rester .sans une grande efficacité sur les mœurs et sur la vie \ »

Et si quelqu'un nous opposait que la philosophie a pourtant quelques préceptes de morale, nous leur répondrions avec un philosophe incrédule du dernier siècle, avec Rousseau : « Je ne sais pourquoi on veut attribuer au progrès de la philosophie la belle morale de nos livres. Cette morale tirée de l'Evangile était chrétienne avant d'être philosophique s. »

Il faut pour enseigner une morale pure et pour en imposer la pratique, il faut de fermes croyances, des préceptes immuables, une sanction efficace, et une autorité sur-

1 Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien. Edit. Didier, p. 429.

2 J.-J. Rousseau, Lettres de la montagne, 3e lettre.

naturelle; il faut des grâces et des secours divins qui protègent et qui fortifient notre nature déchue et inclinée vers le mal. L'Eglise catholique seule possède ces trésors et cette puissance.

Aussi, après avoir démontré dans deux discours immortels que l'Eglise catholique seule enseigne et impose la chasteté, et que, en dehors de l'Eglise, Mahomet, Luther et Voltaire, c'est-à-dire la religion fondée par la force et le génie de l'homme, la prétendue réforme et la philosophie, n'avaient abouti qu'à la destruction plus ou moins complète de cette vertu et au renouvellement de la dépravation du paganisme, ie grand orateur que nous avons déjà cité, le P. Lacordaire s'écriait : « Quiconque a touché à la doctrine catholique, quels qu'aient été ses vœux, ses intentions, a touché par cela même à l'arche sacrée de la vertu. Je n'en veux d'autres preuves, pour terminer, que notre expérience personnelle. Je vous adjure tous : le poison du mal ne s'est-il pas glissé en vous avec le poison de Fincrédulité ? L'apparition de ce douhle phénomène n'est-elle pas contemporaine dans l'histoire de votre âme? Le rationalisme vous a-t-il jamais servi contre vos passions ? N'en a-t-il pas été lVxcuse et le flatteur? C'est la doctrine catholique qui vous a fait chastes ; c'est son ahandon qui a signalé votre chute ; et toutes les fois que, touchés de votre état, vous aspirez vers un jour plus pur, je vous le demande encore et je vous adjure de nouveau, à qui s'adressent votre espérance et votre recours? Vous tournez les yeux vers les tabernacles où vous avez laissé des souvenirs de paix et d'honneur, vous retournez à la doctrine catholique, à ses prêtres, à ses religieux", à sa confession, à sa table sainte, à tous ses pieux mystères, dont vous avez éprouvé l'efficacité. Je n'en veux pas davantage... La doctrine catholique seule produit dans rame, à l'exclusion de toute autre doctrine, le phénomène complet de chasteté. Et la chasteté n'est pas une vertu mystique, une vertu de cloître et d'initiés : c'est une vertu morale et

sociale, une vertu nécessaire à la vie du genre humain... Quelque chose qui n'est pas de l'homme est évidemment dans cette doctrine unique, dans ses effets, et ce quelque chose qui n'est pas de l'homme, je ne lui connais qu'un nom : Dieu ! i »

En finissant, Nos Très Chers Frères, nous vous supplions une fois encore de repousser, avec une invincible énergie, ce péril redoutable des lectures mauvaises. Ne permettez jamais que les journaux, que les livres impies ou immoraux franchissent le seuil de vos demeures. Détruisez immédiatement tous ceux qui sont en votre pouvoir, et ne vous exposez jamais à cette influence si perfide et si funeste.

Parents chrétiens, conservez dans vos âmes, et laissez à vos enfants les trésors inestimables de la foi, de la pureté, des saintes et immortelles espérances.

Catholiques de toutes les conditions et de tous les âges, écoutez avec docilité les avertissements de la sainte Église. N'oubliez pas que, en vous protégeant contre l'incrédulité et la corruption, elle défend vos intelligences et vos cœurs, la pureté de vos âmes et la dignité de votre vie, l'honneur de vos foyers et tout ce qui a fait dans le passé la prospérité, la puissance, la grandeur et la gloire de notre pays.

Soyez plus fidèles et plus généreux encore : unissezvous à l'apostolat de l'Église. Faites connaître, faites apprécier et aimer les bons livres. Répandez-les autour de vous, dans la mesure de vos ressources et de votre influence. A cette heure des luttes douloureuses et décisives, que la vaillante exhortation du grand Apôtre ranime votre courage et votre ardeur : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le hien : Noli ri, ici a malo, sed vince in bono malum 2. »

1 Lacordaire, 24e Conférrnce de Notre-Dame.

2 Rom., xii, 21.

SUR

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