‹ Letters pastoralesChapitre 22 sur 46 · L'AVENIR DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE LA FRANCE

S lévrier 1883.

Nos Très Chers Frères,

Après avoir longtemps réfléchi devant Dieu, dous venons accomplir auprès de vous et pour vous un grand devoir, et, selon l'expression énergique de nos Livres Saints, nous venons délivrer notre âme1.

La lutte de renseignement antichrétien grandit et s'étend chaque jour : les croyances, les lois de la morale, les libertés les plus sacrées, l'avenir de la France, sont menacés.

1 Ezt'CH,, x \ x 1 1 1 , 9

Dans notre Lettre pastorale du 2 octobre 1882, nous vous avons dénoncé cet enseignement funeste, au nom de la religion et de la liberté. Dans noire lot Ire pastorale pour le Carême de 188IJ, en traitant du Patriotisme, nous avons démontré que la lutte religieuse, spécialement sur le terrain de l'instruction et de l'éducation de l'enfance, est un des grands périls de notre pays. Chaque année, dans les circulnires par lesquelles nous sollicitons la charité en faveur des écoles libres de noire ville épiscopale, nous avons rappelé l'importance de celte question décisive.

Mais, à cette heure encore, prêtres et fidèles espèrent de nous une parole qui les éclaire et les fortifie. Nous les entendons nous adresser cette interrogation pressante et pleine d'anxiété : 0 chef de la maison de Dieu, ô gardien des doctrines, p pasteur des rîmes, quelles œuvres de mort se font au milieu des ténèbres qui montent autour de nous, et quels ennemis s'avancent dans la nuit qui devient plus sombre : Custos, quid de nocte 1 ?

C'est à cette interrogation que nous venons répondre, avec l'indépendance d'une conscience qui ne connaît d'autre voie que celle de la loyauté et qui ne porte d'autre joug que celui de la vérité et de la justice.

Ceux mêmes que nous devons combattre attendent notre parole. Ils pourraient, sans doute, se féliciter de notre silence ; mais ils comprennent, eux aussi, que le silence serait la. trahison de notre devoir, et ils nous refuseraient leur estime.

Nous traiterons donc, Nos Très Chers Frères, dans cette Lettre pastorale, de l'enseignement primaire et de l'avenir de la France.

Dieu nous en est témoin, et vous aussi, Nos 'JYès Chers Frères, au milieu des difficultés qui se multiplient chaque jour, nous nous sommes efforcé de maintenir la paix si

t ISAMÎ, XXI, 1|.

précieuse pour tous ; nous avons contenu les douleurs de notre âme dans la prudence, dans la patience et dans la charité. Ce n'est pas notre faute, si la paix est troublée : nous sommes attaqués chaque jour, et nous n'avons attaqué personne. La prudence n'est pas la faiblesse : lu patience n'est pas l'inertie; et la charité elle-même nous commande de défendre les biens sacrés conliés à notre garde.

Nous n'avons jamais été, nous ne serons jamais, dans l'accomplissement de notre ministère pastoral, le serviteur d'un parti ; nous nous plaçons dans des régions plus élevées : nous sommes le représentant de la grande politique qui rend les peuples meilleurs et plus heureux, en éclairant et en sauvant les âmes; nous sommes l'apôtre de la politique de l'éternité, supérieure à toutes les politiques de la terre et du temps.

Faut-il ajouter que si nous combattons les œuvres et les doctrines, nous ne ressentons, envers les personnes, ni hostilité, ni irritation, ni amertume? Nous n'ignorons pas la puissance des préjugés, les illusions des intérêts et les entraînements des partis. Parmi nos adversaires, plus d'un, nous en sommes convaincu, déplore ces luttes qui ne peuvent réjouir que les ennemis de la France ; plus d'un reste fidèle, du moins par ses regrets et par ses désirs, à la cause de la paix dans la justice et la liberté.

Tout d'abord. Nos Très Chers Frères, l'enseignement que nous combattons, conduit fatalement à la destruction du christianisme et de toute religion.

Déjà, dans notre Lettre pastorale du 2 octobre 1882. nous avons traité cette question d'une si haute importance; mais nous avons le devoir de reprendre cette démonstration, de la rendre plus pressante, plus éclatante.

et de la pincer dans une telle lumière, qu'elle ne laisse aucune issue à la mauvaise foi el à l'ignorance.

La neutralité, elle est impossible en droit : elle est impossible par la nature même des choses, et, tout d'abord, dans la loi même qui la proclame- La loi qui réprouve le nom de Dieu, n'est pas une loi de neutralité ; elle est par ce fait seul, par cette suppression, le mépris et la négation de Dieu ; et il avait raison, ce sénateur qui s'écriait : « Je vote cette loi, parce qu'elle est athée. »

Malgré les protestations et les promesses, la haine religieuse, au dedans et au dehors des assemblées, ne s'y est pas trompée: elle a vu là un succès et une arme contre Dieu, et elle a bien vu.

C'est ainsi que la loi a été comprise par le bon sens de l'enfant et la logique du peuple.

« L'enfant priera si ses parents le veulent, " a dit un universitaire illustre, ancien ministre de l'Instruction publique : « mais il saura que son maître ne prie pas ou se cache pour prier ; que la loi du pays lui interdit d'avouer tout haut sa croyance, s'il en a une ; que les religions sont tout au pins souffertes. Et nous demandons à tous les hommes de bonne foi si cela n'est pas un enseignement J. »

C'est ainsi que la loi devait être interprétée, et qu'elle l'a été par la mauvaise volonté ou par la faiblesse des maîtres ; c'est ainsi qu'elle sera de plus en plus interprétée par eux, à mesure que le pays glissera sur les pentes fatales des luttes religieuses.

« Le Ministre a pu continuer de promettre que le nom de Dieu ne serait pas arrêté sur les lèvres du maître » . a dit encore l'écrivain que nous venons de citer : « mais il était officiellement efface du texte de la loi. Cela restait acquis à l'histoire de ces douloureuses années; l'Europe, la

1 M. Jules Simon, Dieu, Patrie, Liberté, cb. ix, p. 347.

France le [savaient; les maîtres d'école le savaient. Les lâches, il y en a partout, — il y en a » , ajoutait-il, « dans l'Université moins qu'ailleurs : — les lâches commençaient à se demander s'il y aurait sécurité pour eux à parler d'un Dieu dont les législateurs n'avaient pas voulu1. »

La neutralité, elle est impossible par la nature môme de Dieu.

Est-ce que le nom de Dieu peut être supprimé quelque part sans que l'outrage et le mépris montent jusqu'à lui? Dieu ! mais il est le créateur de tous, le législateur suprême, le Tout-Puissant, le souverain Maître. On le respecte, on l'aime, on l'adore; ou bien on le méprise, on le hait et on le maudit ; mais on ne le supprime pas. Dieu ! mais pouvez-vous le repousser sans le nier? Il est partout : dans l'intelligence du maître qui enseigne, et dans l'àme de l'enfant qui écoute : dans la vérité qui est affirmée, et dans le précepte qui s'impose ; dans l'autorité qui commande, et dans la volonté qui obéit. Dieu ! il est dans les traditions de toutes les familles, dans les affections de tous les foyers respectés, comme il est dans 1rs grands faits de l'histoire el dans la gloire des peuples. Dieu ! il est dans le grain de sable que l'enfant a foulé à ses pieds, dans la fleur des champs que sa main a cueillie sur son cbemin ; il est dans les clartés de la raison naissante de l'enfant, dans l'aube et les ardeurs du jour qui l'éclairé.

En présence de ce Dieu qui est partout, non, non, mille fois non, la neutralité n'est pas possible !

La neutralité est impossible encore par la nature de la religion : car la religion, elle éclaire, elle dirige, elle élève, elle transfigure l'intelligence et le cœur, l'âme et la vie tout entière.

Si elle n'est pas acceptée dans la loi et dans l'école : si clic est bannie par l'hostilité ou par l'indifférence, elle est atteinte dans son autorité et dans son essence.

1 M. Jules Simon, ibiil., p. 370..'

Nous le faisions remarquer il y a quelques instants avec un philosophe rationaliste, si le maître se borne à l'abstention et au silence, ce silence est pour l'enfant qui a reçu dans sa famille une éducation religieuse, la manifestation évidente du mépris. Ce silence ne dit-il pas à l'enfant : Que la religion soit la parole révélée de Dieu, la croyance et la loi qu'il impose, ou qu'elle ne soit qu'une invention de l'homme, une superstition absurde, nous n'en savons rien, et cela nous importe peu ! Mais qu'est-ce donc que ce mépris, sinon la négation de la religion ellemême ?

La neutralité, elle est impossible par la nature de l'enseignement.

« Le silence de l'instituteur, » avons-nous dit dans une précédente Lettre pastorale, « le silence de Instituteur n'est pas possible. Ecarlera-t-il de parti-pris toutes les hautes et décisives questions de la création du monde, de l'origine de l'homme et de ses destinées, de la vie et de la mort? Abordera-t-il un seul de ces problèmes sans nommer Dieu, et sans faire même une allusion aux solutions que donne la foi chrétienne?

« Pourra-t-il enseigner l'histoire de notre pays et raconter les hauts faits de nos pères, sans parler de Dieu, de Jésus-Christ, de l'Église, de leur influence, de nos héros chrétiens, de leurs œuvres admirables ?

« De deux choses l'une: ou bien l'instituteur touchera à toutes ces questions, et alors il devra se prononcer, émettre lifte opinion et sortir de la neutralité: ou bien il les écartera, ou il les énumerera sans les résoudre, et alors cet enseignement si vanté, cet enseignement de lumière et de progrès ne sera, en réalité, qu'un enseignement mutile, ridicule et inepte, l'enseignement de la contradiction et de la décadence. »

La neutralité est impossible, par la nature de l'éducation.

Voulez-vous restreindre le rôle du maître à l'enseigne-

- 2oo -

ment des connaissances humaines ? vous abaissez sa mission, vous en méconnaissez la grandeur et la sublimité. C'est le cœur aussi qu'il doit former.; c'est le caractère auquel il doit donner l'énergie, la droiture et la bonté; c'est l'àme tout entière qu'il doit élever et transfigurer dans le devoir et la vertu.

Celte mission, vous croyez qu'il l'accomplira sans l'influence de la religion, sans croyances et sans Dieu?

Ou bien, que demandez-vous? d'admettre simultanément, dans l'àme et dans la vie de l'enfant, la foi et la nugation, l'adoration et le mépris de Dieu, l'indifforence de l'école et la piété du foyer, le silence du maître et les affirmations de la mère ? Mais c'est un rêve aussi insensé que criminel! Il faudrait à cet enfant deux consciences, deux âmes et deux vies. Il n'a qu'une conscience, qu'une âme et qu'une vie; et vous apportez là, avec une division chimérique et une mutilation sacrilège, la ruine inévitable de l'intelligence et du cœur, là dépravation de la vie.

« On ne peut, » a dit le grand Pape Léon XIII, « on ne peut renouveler sur l'enfant le jugement de Salomon, et le partager, par un coup d'épée déraisonnable et cruel, qui sépare son intelligence de sa volonté \- »

Mais si la neutralité est impossible en droit, si la nature même des choses la repousse, a-t-on essayé, du moins, de la faire passer dans les faits ?

Faut-il le redire? La prière bannie de l'école avec l'enseignement du catéchisme et de l'histoire sainte ; les emblèmes religieux et l'image adorée de Jésus-Christ, la croix qui a régénère et sauvé le monde, et qui seule le sauvera encore, repousses de l'école comme des salles des hôpitaux : les Manuels condamnes par l'Lglise et imposés dans un grand nombre d'écoles, maigre les protestations des familles, et parfois îhalgré les protestations des conseils municipaux : est-ce donc de la neutralité ?

1 Lettre adressée au Cardinal Vicaire, le 25 juin 1878.

Ces bataillons d'adultes, et même d'enfants, formés, organisés sous l'inspiration de la Ligue de l'enseignement et de la franc-maçonnerie, et dont les exercices ont lieu, presque partout, à l'heure des vêpres, et souvent à l'heure de la messe paroissiale, sont-ils l'œuvre de la neutralité/ Les familles chrétiennes qui acceptent ou qui subissent cette servitude, au nom du patriotisme, ne constatent-elles pas souvent, avec une profonde douleur, que leurs enfants n'ont appris là que ce que leur foi et leur innocence devaient ignorer?

Ce maître qui ne parle de la religion qu'avec mépris ; ce maître que ses enfants ne voient jamais ou presque jamais à l'église; qui a pour amis, pour confidents et pour protecteurs les adversaires les plus acharnés de la religion ; qui lit ouvertement et qui fait lire les journaux les plus hostiles à la foi chrétienne, à l'Eglise et à ses ministres: ce maître n'est-il pas, par ses paroles et par ses actes, par sa vie elle-même, la négation de la neutralité, l'apostolat vivant du mépris des croyances religieuses'? Aussi, faut-il s'étonner que de tels exemples portent rapidement leurs fruits? Si les enfants vont encore à l'église parce que leurs parents l'exigent, ils y donnent souvent le scandale de leur irrévérence.

De bonne foi, qui donc pourra demander à de tels maîtres, de respecter, dans leur enseignement, la religion qu'ils méprisent et qu'ils combattent dès qu'ils ont franchi le seuil de leurs écoles'7 qui donc pourra espérer que. le voulussent-ils sincèrement,-- et ils ne le voudront pas, — ces maîtres absolument irréligieux ne laisseront pas échapper à chaque instant la manifestation de leur incrédulité? Et l'enseignement de tels maîtres, impose par la loi et par l'obstination de l'autorité supérieure, à des populations chrétiennes, n'est-il pas un outrage permanent à la foi de ces populations, à la liberté des âmes?

Sans doute, si le maître redoute l'indignation desfamilles, l'influence d'un pasteur vénéré et aimé, l'autorité d'une

municipalité qui entend faire respecter la liberté des consciences, il n'attaquera pas ouvertement les croyances chrétiennes; mais les moyens détournés et voilés ne lui manqueront pas pour les combattre et les détruire dans l'âme de ses élèves. Il leur apprendra à détester la superstition et le fanatisme, et il leur fera entendre que la superstition et le fanatisme, c'est la religion elle-même. Il ne niera pas directement les peines éternelles, mais il insinuera que la crainte des châtiments de la vie future n'est qu'une folle terreur ; il ne leur dira pas de mépriser les lois de l'Église et l'autorité des prêtres, mais il leur dira que les consciences ne relèvent que d'elles-mêmes ; et quand il rencontrera, dans les récits de l'histoire, les œuvres du clergé et de l'Eglise, et les fera apparaître sous l'aspect le plus odieux.

De deux choses l'une, dirons-nous encore à ceux qui oseraient contester l'évidence de ces affirmations : de deux choses Tune : on bien vous croyez à la neutralité de tels maîtres, ou vous n'y croyez pas. Si vous y croyez, vous ne méritez même pas que l'on confie à votre naïveté la dernière école du dernier de nos villages ; et si vous n'y croyez pas, quelle confiance méritez-vous, quel droit pouvez-vous avoir de tenir sous votre domination l'âme des enfants, l'éducation de tout un peuple, l'avenir de notre pays ?

D'ailleurs, parmi les maîtres qui affichent ouvertement leur hostillité aux vérités et aux pratiques religieuses, qui imposent aux enfants les Manuels condamnés par l'Eglise, qui saisissent entre les mains de leurs élèves le Catéchisme, l'Histoire sainte, et qui, sous leurs yeux, les jettent au feu ou les déchirent, en est-il un seul qui ait été rappelé energiquement à la pratique de la neutralité si solennellement promise ? Tandis que toute liberté est laissée aux maîtres hostiles à la religion, pour les maîtres qui tiennent à se montrer chrétiens les entraves se multiplient.

En ce moment déjà, combien de maîtres et fie maîtresses n'osent plus surveiller leurs élèves à l'église ! Qui pourrait cependant leur refuser le droit d'exercer celte surveillance, au nom et à la demande des familles chrétiennes? Mais il faut que la religion soit attaquée par tous les moyens et sous toutes les formes, et que la foi suit détruite dans l'âme des générations qu'on prépare pour l'avenir.

Messieurs les Curés ne peuvent, surtout pendant qu'ils célèbrent la sainte messe, surveiller d'une façon efficace les enfants souvent excités d'ailleurs contre les pratiques religieuses par l'enseignement qu'ils reçoivent et par les exemples qu'ils ont sous les yeux.Mais si le recueillement de l'assemblée des fidèles est troublé, et si Messieurs les Curés, après bien des observations, à bout de patience, se laissent entraîner à des paroles vives et sévères, les dénonciations se multiplient.

Malgré tous les efforts de leur zèle, Messieurs les Cures ne peuvent surmonter tous les obstacles qui s'opposent à l'enseignement du catéchisme. La préparation des enfants à la première communion devient surtout difficile: et quand la première communion est faite, combien d'entre eux échappent de plus en plus à l'autorité des pasteurs el négligent la fréquentation des sacrements !

L'enseignement à tous les degrés subit déjà à celle heure et subira de plus en plus le courant de la lutte religieuse. Ce courant emportera, bon gré mal gre, les hommes qui, fidèles au moins dans une certaine mesure ;i la liberté et à la tolérance qu'ils ont invoquées tant de fois, s'efforcent — ils savent avec quelles difficultés el quel insuccès — de contenir les haines aveugles.

Il nous suffit de rappeler quelques-unes des mesure-. des décisions et des lois qui se succèdenl sans interruption, pour démontrer jusqu'à l'évidence quel chemin nous avons parcouru depuis cinq ans dans celte lutte douloureuse.

Partout une inquisition nouvelle, souvent inintelligente, toujours haineuse et impitoyable, surveille les membres du clergé. Quand un prêtre laisse échapper quelques paroles dans lesquelles on peut ou l'on croit découvrir une attaque ou une critique de l'autorité civile, il est accuse, traduit devant les tribunaux ; et même, lorsqu'une condamnation est obtenue, elle n'est pas jugée suffisante ; il faut qu'il subisse un changement défavorable, ou que son traitement soit supprimé. Les accusateurs du clergé sont toujours reconnus innocents, lorsqu'ils ne sont pas déclarés dignes d'éloges.

Les bourses ou secours accordés aux élèves des séminaires, pour concourir aux dépenses de leur éducation, ont été supprimés. Un projet de loi supprime le traitement des chanoines et de tous les vicaires payés par l'Etat. L'obligation du service militaire, qui sera bientôt imposée aux séminaristes et aux prêtres, détruira dans leurs sources les vocations ecclésiastiques, et bientôt le clergé sera absolument insuffisant pour le service des paroisses.

Les troupes françaises ne peuvent plus prendre part à des cérémonies religieuses ; et quand elles assistent aux funérailles, elles ne doivent pins franchir le seuil des églises. Le traitement des aumôniers des hôpitaux militaires vient d'être réduit des deux tiers, et bientôt, sans doute, il sera complètement supprimé. Le soldat malade ou mourant, qui donne ses forces, sa jeunesse, sa vie, pour la défense de son pays, ne pourra plus avoir à sa disposition le ministre de Dieu et accomplir les devoirs que sa foi lui impose.

Un impôt très lourd vient d'atteindre les congrégations religieuses. La proposition qui avait pour but d'en préserver les établissements qui recueillent les infirmes, les pauvres, les enfants abandonnés, a été repoussée, et cet impôt a été appelé avec vérité l'impôt « de la charité el de la misère. »

— 2ti() -

lin projet de loi, préparé par le Ministre de l'intérieur, supprime toutes les congrégations non autorisées par l'État; et l'autorisation ne pourra être accordée que par une loi. Toute clause ou tout acte ayant pour but ou pour résultat de perpétuer la propriété de lout ou partie des biens de l'association dans la personne d'un ou de plusieurs de ses membres entraînera la dissolution de la congrégation l. »

Une loi déjà votée par la Chambre des députés, et à laquelle le Sénat très probablement ne refusera pas ses suffrages, expulse dans un temps déterminé tous les congréganistes, les Frères et les religieuses, des écoles publiques. Un jour viendra, sans doute, où les écoles libres elles-mêmes leur seront interdites.

Le Concordat de 1801, ce traite signé par le Pape et le gouvernement français, et qui a rétabli la paix religieuse, peut se résumer ainsi : le respect de la religion est assuré, la liberté de l'Église catholique est reconnue, les ressources et les conditions nécessaires d'existence lui sont garanties. Or, ce contrat, tous les jours on le viole dans son essence et dans son but, sous prétexte d'en assurer la stricte observation : et si le Pape ne le déclare pas annulé et détruit par de telles atteintes, nous le devons à la longanimité de Léon XIII et à son amour pour la France.

Nous marchons fatalement vers la séparation de l'Église et de l'Etat. Cette séparation, les violents la réclament : les prudents et les habiles voudraient la retarder jusqu'au jour où le clergé aura été réduit à l'impuissance et où les

1 Articles 18, 19, 23, 24. D'après l'article 21 combiné avec l'article o, « ceux qui auront fait partie, d'une congrégation non autorisée, ou qui y seront affiliés, seront punis d'un emprisonnement de six mois à deux ans et d'une amende de 500 à 2,000 francs. La peine applicable aux fondateurs, directeurs ou administrateurs, sera portée au double. » — Article 22. «Seront punis d'un mois à six mois de prison et d'une amende de 500 à 3,000 francs, ceux qui auront prêté, ou loué sciemment un local pour une ou plusieurs réunions d'une partie ou section quelconque des associations sus-mentiouuées. » Cet article strictement appliqué atteindrait celui qui donnerait l'bospilalité pour une nuit, ou qui admettrait à sa table deux membres des congrégations non autorisées.

catholiques auront perdu, un à un, tous leurs moyens d'action et de résistance \

Alors, du inoins, cette séparation serait-elle ce qu'elle est dans la république protestante des Etats-Unis? Non, non : sur cette terre de France, qui a la prétention d'être la terre de la loyauté, de la justice et de l'honneur, pour la religion de la grande majorité des Français, la séparation ne sera qu'un odieux mensonge, la plu.' perfide oppression, la plus hypocrite de toutes les tyrannies.

Le budget des cultes, qui est une dette de justice, sera supprimé : les catholiques devront subvenir au traitement du clergé et aux frais du culte ; ils ne trouveront nulle part ni concours, ni appui. Mais ce n'est point assez pour la haine. Si la liberté à un degré quelconque était accordée à cette religion qui a sauvé et régénéré le monde, qui a fait la grandeur et la gloire de la France, même dans cet abandon universel, dans ce dépouillement absolu, dans cette faiblesse où tant d'attaques l'auront réduite, elle pourrait se relever encore, et reconquérir peu à peu les âmes et les peuples qui lui ont été ravis 2.

1 Le journal la République française, dont l'autorité n'est pas contestée, s'exprime ainsi dans son numéro du 27 décembre dernier, au sujet de la séparation de l'Eglise et de l'Etat : « Il faut s'entendre et ne se point payer de mots. Nous aussi, nous sommes tout a fait partisans de cette mesure ; mais nous estimons qu'il faut la prendre ci son heure, lorsque la séparation sera sans danger. Coupons l'un après l'autre les liens qui unissent l'Etat d l'Eglise ; annihilons l'influence des agents du clergé ; mettons-le dans l'impossibilité de nuire avant de lui rendre sa liberté. »

Un homme dont la haine n'a été jusqu'ici que trop fidèlement obéie, après avoir, il y a quelques jours, énuméré les décrets déjà obtenus contre l'Eglise, et après en avoir réclamé et annoncé de nouveaux, ajoutait: «Alors il sera possible de préparer l'avenir, la séparation: car décidément l'association de l'Eglise et de l'Etat n'a pas fait de bonnes affaires. Après le Concordat, voici venir la liquidation. » (M. Paul Beut, dans le journal le Voltaire.)

2 Nous trouvons encore dans le journal la Paix, du Ier février 188o, les paroles suivantes, dont l'importance n'échappera à personne : « Nous avons expose, à diverses reprises, les raisons qui font que le gouvernement de la République commettrait une f.iute considérable, s'il adoptait le programme radical en ce qui concerne la dénonciation du Concordat et la suppression du budget des cultes.

« La rupture du traité concordataire et la suppression du budgel des cultes, qui s'ensuivrait naturellement, ne se peuvent concevoir, dans l'état de la société française, qu'à une condition : la persécution vio-

Donc, il faudra encore la charger de chaînes et la inurer

dans un cachot; il faudra faire de ce cachot un sépulcre, sur lequel les mains de la haine rouleront la pierre de la plus lourde oppression; sur cette pierre, les scribes des législations iniques et les pharisiens de toutes les libertés trahies apposeront leur sceau ; et autour de ce sépulcre veilleront en armes toutes les puissances conjurées de cette terre !

Et voilà où aboutira fatalement la lutte religieuse qui grandit à cette heure.

Comment l'enseignement, déjà si hostile, en ce moment, aux croyances religieuses, ne subirait-il pas l'influence toute-puissante de pareilles tendances?

Aussi le résultat absolument certain, absolument inévitable d'une pareille lutte, en particulier sur le terrain de renseignement, c'est la destruction, en France, non seulement de la religion catholique, mais de toute religion.

Il y a un peu plus de quarante ans, un éloquent orateur, un des premiers champions de la liberté del'enseignement

leute «lu clergé ; la guerre à outrance contre les évêques, contre les prêtres, contre toutes les congrégations, sans en excepter les congrégations reconnues, et contre les fidèles eux-mêmes.

« La pensée de dégager de tout lien vis-à-vis de l'Etat une association aussi puissante par son organisation, par sa force acquise, par ses traditions séculaires, par sa discipline sans égale, par l'empire qu'elle exerce sur les âmes, que l'association catholique, est de la folie pure, si, nous le répétons, elle n'a pas pour corollaire la persécution allant jusqu'à l'interdiction du culte. Une armée de deux cent mille prêtres, religieux et religieuses, jouissant d'une complète indépendance vis-à-vis de l'Etat, constituerait un tel danger, qu'on serait entraîné fatalement à briser son organisation par tous les moyens possibles, même par la terreur.

« Or, quel est l'iiomme assez ignorant de notre propre histoire, pour ne pas comprendre qu'une persécution nettement caractérisée contre l'Eglise et ses ministres, outre qu'elle serait ane négation du grand principe de la liberté religieuse, serait la ruine, à bref délai, de la République ? Un régime qui a besoin, pour se maintenir, de persécuter, est, à l'époque actuelle, un régime perdu.

« Certainement l'heure viendra où, à la suite de profondes modifications survenues daus l'état d'esprit, dans les mœurs, dans les croyances des populations, la séparation âe l'Eglise et de l'Etat pourra s'effectuer sans danger; mais nous n'en sommes pas là.

Malgré les réserves que contiennent ces dernières paroles, il est évident que, sur ce terrain comme sur tous les autres, le torrent de la violence conduira rapidement aux mesures extrêmes.

officiel, disait : « Le raisonnement et l'expérience démontrent à l'envï que la raison principale et permanente de l'irréligion publique en France se trouve dans l'éducation actuelle, de la jeunesse, telle que l'État en a constitué le monopole... Voilà le foyer où se forme et s'entretient cet esprit public qui, en fait de religion, n'est rien et ne croit à rien. Voilà la source où les générations successives vont boire le poison qui dessèche, jusque dans ses racines, la disposition naturelle de l'homme à servir Dieu et à l'adorer1.» A la même époque, un vénérable et vaillant évoque, signalant ce péril, écrivait ces paroles, que doivent méditer aujourd'hui tous les catholiques de France : « Je ne crains pas de le dire, cette épreuve, quoiqueexemptede violences extérieures et de persécution déclarée, est la plus terrible et la plus dangereuse à laquelle aient été jamais soumis les membres delà vraie Eglise 2. »

On a dit avec une saisissante vérité: « A qui appartient l'école, appartient l'avenir. » Aussi, partout, en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis, c'est sur le terrain de l'école que les ennemis de l'Eglise lui livrent un combat qu'ils croient décisif. Bien que les catholiques des Etats-Unis aient, comme les catholiques belges, réalisé des prodiges de générosité et de zèle, le nombre de leurs écoles ne répond point encore au chiffre des enfants. Un journal catholique de Saint-Louis, la Feuille pastorale, affirme que là est l'obstacle qui arrête, aux Etats-Unis, les progrès de l'Église catholique. Un religieux américain a dit : « C'est le système des écoles publiques qui, d'après des preuves irréfutables, a ruiné et détruit la foi de milliers de nos enfants » ; et un prédicateur protestant des États-Unis affirme que ic les écoles publiques ont enlevé aux catholiques, en douze ans, 1,990,000 fidèles3. »

1 Montalembert, Du Devoir des calhoUques dans la question de la liberté » de l'enseignement. Octobre 1843.

2 Mgr l'Evéque de Chartres, Lettre du 28 mai 1843.

3 Annales catholiques, livraison du 29 novembre 1884.

Ne l'oublions pas, l'in crédulité, L'indépendance absolue de toute croyance et de toute pratique religieuses, ont pour le cœur de l'homme, pour sa faiblesse et ses passions, des séductions bien plus puissantes qu'une religion, quelle qu'elle soit.

Aussi, malgré quelques résistances ou quelques protestations, que nous voulons croire sincères, l'athéisme social pénètre, par l'école, dans les mœurs, et il prépare, en France, la destruction du christianisme et de toute religion.

Mais peut-être on nous répondra : La religion est sans doute, un auxiliaire utile dans la grande œuvre de l'enseignement et de l'éducation, mais elle n'est pas nécessaire : la morale nous reste ; elle sera enseignée dans les écoles, et, par elle, lesécoles formeront encore des hommes honnêtes et de bons citoyens.

C'est là, Nos Très Chers Frères, une des erreurs capitales de notre temps. Elle a inspiré le système actuel de l'enseignement ; elle égare ceux qui se résignent à la subie. Nous devons donc opposer à cette erreur d'une suprême importance une réponse aussi complète que le permettent le sujet et les limites de cette Lettre pastorale.

La morale, Nos Très Chers Frères, est l'ensemble des lois qui dirigent la vie de l'homme vers son but : mais où donc est ce but, si Dieu n'existe pas, si la vie présente renferme toutes nos destinées, si par delà la mort et la tombe il n'y a que la destruction et le néant?

La morale est un ensemble de lois qui nous imposent des devoirs. Evidemment, il n'y a pas de morale sans devoir; il n'y a pas de devoir sans obligation ; il ne peut y avoir pour l'homme d'obligation sans une autorité supérieure à l'homme. Mais où donc est cette autorite supé-

rieure, si Dieu n'existe pas, un sil peut être impunément méprisé, supprimé, repoussé et maudit?

La morale, enfin, est impossible sans une sanction, c'est-à-dire, sans des récompenses qui sont le prix de son observation fidèle et sans des châtiments qui en punissent la violation obstinée. Le bon sens et l'expérience l'affirment: les lois qui n'ont pas de sanction, sont absolument impuissantes.

Cette sanction de la loi morale, la trouverons-nous dans la vie présente, avec cette puissance qui incline les volontés rebelles, qui fortifie les bons et qui est la terreur des méchants?

Qui donc oserait l'affirmer, en présence des triomphes insolents du vice, des défaites de la justice, de l'oppression des faibles, des joies des fortunes acquises au prix de la vie et du sang des autres ? qui oserait l'affirmer ? ?ion, non, la sanction n'est pas ici: cette vie est le temps de l'épreuve, cette terre est un chemin; lajustice d'ici-bas est imparfaite et menteuse. Mais, une fois encore, si Dieu n'existe pas ; si la religion n'est qu'une superstition misérable ; si la vie future n'est qu'une illusion et un rêve de notre pensée ; si nous descendons tout entiers et pour toujours dans la tombe, la poussière et la mort, la morale n'a pas de sanction.

Et ainsi, détruire la religion, c'est supprimer le but de la vie, anéantir l'autorité qui commande, enlever à la loi morale toute sanction efficace ; c'est détruire la morale dans son essence même.

L'évidence de ces affirmations ne déconcerte pas les adversaires de la morale religieuse et de l'enseignement chrétien: ils cherchent tous les jours à constituer, en dehors de toute religion, une morale nouvelle, et à lui découvrir un point d'appui dans une autorité qui commande et qui inspire le devoir.

La conscience, disent-ils, cette voix intérieure, qui approuve le bien et qui condamne le mal, la conscience

suflità enseigner à l'homme ses devoirs età diriger sa vie.

Mais d'abord, la conscience ne naît pas spontanément pure et parfaite en nous : elle se Forme lentement, des la première enfance ; elle subit l'influence des conseils et des exemples ; elle est surtout l'œuvre difficile et délicate de l'éducation. Il n'y a pas de conscience éclairée et droite sans l'éducation, sans la formation de l'âme dans le vrai et dans le bien, et il n'y a pas d'éducation sans morale: et ainsi, vous tournez sans lin dans un cercle fatal.

La morale, si elle n'est pas une, invariable toujours et partout . ; si elle se contredit; si le devoir est oppose au devoir; si ce qui était l'obligation rigoureuse est laissé aujourd'hui au libre choix de chacun : si la morale se modilie avec l'intérêt ; si elle subit l'influence des passions, elle est sans prestige et sans force. Mais la conscience n'est pas la même en tous ; elle n'est pas invariable dans l'âme de chacun. La conscience s'éclaire et s'élève dans la pratique généreuse du devoir; elle s'abaisse, elle s'égare, elle s'endurcit, elle s'éteint par l'obstination dans le mal : de telle sorte que celui-là serait plus indépendant de la loi morale et moins coupable, qui multiplie ses fautes et ses crimes et qui étouffe en lui la voix de la conscience. De grands criminels affirment qu'ils sont sans remords. Faut-il donc, parce qu'ils ont détruit en eux la conscience, ri il :iettre qu'ils ont détruit la loi morale, et que l'endurcissement dans le crime peut devenir l'innocence?

Quelques-uns diront peut-être : Ce ft'est pas à la conscience individuelle que nous en appelons, mais à la conscience générale, à l'opinion publique; et dans l'eslimedes hommes, dans le sentiment de l'honneur, mais trouvons la source autorisée de la morale l.

Mais la conscience générale et l'opinion publique sont les résultats des consciences individuelles: et. les cons-

* C'est la morale qui se formule ainsi : « Agissez de manière à obtenir et à mériter l'estime des autres hommes » (M. de Bugniêres,

Exposé de la philosophie et de la morale posilices.)

ciences individuelles étant si variables et si faillibles, que pouvons-nous demander à ce concert, qu'elles ne forment d'ailleurs que dans une harmonie imparfaite"?

L'estime des hommes s'égare très souvent : l'opinion publique est indulgente pour le vice, sévère pour la vertu, favorable au succès, impitoyable pour la faiblesse et pour la défaite.

L'honneur, direz-vous encore ? Ah ! sans doute, l'honneur peut avoir une influence salutaire ; mais une morale pure, haute, puissante, est seule capable de faire .pénétrer dans l'âme et d'y maintenir le sentiment de l'honneur. Ce n'est pas la morale qui naît de l'honneur; l'honneur est un fruit de la morale la plus pure, de l'éducation la plus élevée. L'honneur séparé de la religion et de la morale n'est bientôt que « la crainte d'avoir à rougir publiquement d'une action réputée honteuse » ; l'honneur n'est bientôt, selon l'expression énergique d'un écrivain de ce siècle. que « la dernière lampe dans un temple dévasté1. » Cette dernière lampe s'éteint dans la nuit : l'honneur se tait devant l'intérêt qui parle plus haut et devant la passion qui frémit.

« .N'avoir plus que Thonneur pour appui, et le sentir parfois fléchir sous sa main, comme le roseau fragile dont parle l'Ecriture», a dit un publiciste incroyant de notre époque, « voilà le dernier signe, le signe le plus assuré de la décadence2. »

Hélas ! ce roseau plie tôt ou tard et se brise dans toutes les mains ; et la morale de l'honneur devient la morale de la décadence.

Les adversaires de la morale religieuse ont cherche encore dans la sympathie de l'homme pour ses frères, et dans le disvouement le principe de la morale nouvelle. Etrange aberration ! Comme si la sympathie, l'amour de l'homme est naturel à l'homme ! comme si, laisse à lui-

1 Alfred de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, - Prévost-Paradol, la France nouvelle.

même, sans éducation, sans loi morale, il n'est pas toujours et partout la proie de l'égoïsme abject et cruel ! comme si la charité, le dévouement ne sont pas les fruits de la morale la plus pure et la plus élevée, et, il faut le reconnaître, les fruits réservés de la morale de l'Évangile!

D'autres, allant d'un bond à la limite extrême des sentiments du cœur humain, nous affirment que l'intérêt est la base de la morale. De quel intérêt nous parlent-ils ? de l'intérêt personnel? Mais l'intérêt personnel, sans la religion, l'intérêt renfermé dans les frontières étroites de la vie présente, c'est la satisfaction de chacun; c'est le succès, la fortune, la passion assouvie, l'ambition satisfaite ; c'est le plaisir et la jouissance. La morale de l'intérêt personnel ! mais c'est la négation du devoir, de la vertu, du sacrifice; c'est la morale de l'égoïsme, de l'avilissement et de l'abjection.

Est-ce de l'intérêt général que vous parlez? .Mais l'enfant de nos écoles, l'ouvrier du peuple ne vous comprendront pas. Vous comprenez-vous bien vous-mêmes:' Qu'est-ce que l'intérêt général ? où est-il? comment peutil apparaître à chacun et à chaque instant, dans une lumière et une force qui l'imposent ? Et c'est sur ces formules vagues, obscures, inintelligibles, que vous établirez la morale, le devoir et la vertu ?

Eh quoi! dans l'entraînement d'une passion ardente, sous l'empire de l'ambition qui a saisi cet homme au cœur, en présence de la fortune qui s'offre à sa cupidité, vous lui demandez de sacrifier son intérêt personnel à l'intérêt général! Il ne vous comprendra pas : et, s'il vous comprenait, il pourrait vous répondre : Ce sacrifice, vous me le demandez au nom du devoir; et ce devoir, qui donc me l'impose? la morale, sans doute? Mais l'autorité, l'existence de la morale, c'est ce que nous cherchons, c'est ce qu'il faut démontrer! Et ne voyez-vous pas. ô profonds et habiles philosophes, que vous affirmez ce qui est en question, et que, ici encore, vous tournez dans un

cercle fatal ! En attendant que vous puissiez en sortir, ou que vous trouviez une base à votre morale, je sais que je suis libre, et je profiterai de ma liberté.

On opposera, sans doute, à ces démonstrations, les défaillances et les fautes de ceux qui professent la morale religieuse. Certes, nous ne prétendons pas que la morale religieuse, même sincèrement pratiquée, rende impeccable; nous ne prétendons pas que la perfidie ne puisse se couvrir des apparences de la religion et même de la piété. Tant que la liberté humaine ne sera pas supprimée, les doctrines les plus pures, la morale la plus parfaite ne pourront échapper à ces épreuves. N'est-il pas évident, pour toute âme loyale, que ces défections, en présence de tant de vertu, de charité, de dévouement, inspirés par la religion, ne peuvent pas atteindre la morale qu'elle enseigne? n'esl-il pas évident que la violence des reproches adressés à ceux qui trahissent ainsi la morale qu'ils professent, n'est qu'un témoignage de plus en faveur de cette morale, qui devait les élever et les maintenir dans la pureté, la vertu et l'honneur?

La morale qui remonte jusqu'à Dieu, vient d'une source première, d'une autorité supérieure à l'homme : elle répond, nous Pavons démontré, à toutes les exigences de la raison. La morale qui veut se passer de Dieu, ne répond pas à de telles exigences : son autorite reste inexplicable, et par conséquent, elle est, tôt ou tard, impuissante. En un mot, rien n'est moins scientifique, rien n'est moins raisonnable qu'une pareille morale.

Mais, nous dira-t-on encore, il est des hommes parfaitement honnêtes qui n'acceptent pas la morale religieuse et qui ne croient pas en Dieu.

Nous avons à faire à cette objection plus d'une réponse.

Dalmnl, fùt-il démontré que quelques natures rares et privilégiées peuvent arriver, en dehors de la morale religieuse, à un degré relativement élevé de moralité et de

vertu, qui oserait prétendre que cette voie élevée et ardue est la voie de tous, et que cette moi nie sans religion doit être enseignée dans nos écoles?

Ces hommes sont-ils, en réalité et sans exception, dans les devoirs intimes de la vie, aussi bien que dans les actes publics, parfaitement honnêtes? s'ils respectent les lois de la probité et de la justice, sont-ils aussi fidèles à d'autres devoirs? ne subissent-ils pas certaines défaillances, pour lesquelles, il est vrai, le monde est plein d'indulgence mais que la morale pure et la vraie honnêteté ne peuvent absoudre?

Ces hommes sont-ils aussi incroyants qu'ils l'affirment ? ne les voyons-nous pas, bien souvent, quand l'expérience douloureuse de la vie les a éclaires, quand l'ardeur des passions est éteinte, quand la mort approche, revenir au Dieu qu'ils ont si longtemps repoussé, avouer qu'ils n'avaient pas perdu la foi, et reconnaître que ces lueurs divines ont conservé en eux le trésor bien amoindri pointant de la morale et de la vertu ?

Et cette honnêteté, cette morale salutaire auxquelles ces hommes seraient restés fidèles, sont-elles donc si étrangères aux croyances religieuses? L'horreur de ce qui est déshonnête et vil ; l'amour de ce qui est juste, grand et beau; ces sentiments qui ont honoré et dirigé leur vie, ne leur viennent-ils pas de leur éducation chrétienne, desouvenirs émus de la foi et de la piété de leur mère? Peuvent-ils, d'ailleurs, échapper complètement aux grandeurs de la civilisation chrétienne, à l'influence de l'atmosphère lumineuse et pure dont l'Evangile et le Cœur de Jésus- Christ ont, depuis dix-neuf siècles, enveloppé les ténèbres de cette terre et les misères lamentables du cœur de l'homme? Ce qu'ils possèdent de vertus, n'est-il pas un témoignage de plus en faveur de la puissance et de la divinité de la morale religieuse? « On garde encore », a dit un incrédule de ce temps, « la sève morale de la vieille croyance, sans en porter les chaînes» A notre insu, c'est

souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu1. »

A ces démonstrations irréfutables, ajoutons les affirmations des philosophes contemporains et aussi les aveux de leur impuissance. Voyons ce que la science contemporaine a découvert pour remplacer la morale religieuse.

Ecoutez d'abord un républicain convaincu, un maître illustre de l'Université. Celui-ci est avec nous : il affirme qu'il n'y a pas de morale sans Dieu.

« Aucune société », dit-il, «ne saurait subsister, si elle condamnait l'assassin à perdre la vie, le voleur et l'adultère à perdre la liberté, et qu'en même temps elle professât la doctrine que l'assassinat, le vol et l'adultère ne sont des crimes que par la définition de la loi. Si le condamné n'est qu'un maladroit ou une victime, le législateur et le juge ne sont que des bourreaux. Punir le vol, c'est la môme chose que déclarer la légitimité delà propriété; punir l'adultère, c'est reconnaître la sainteté du mariage. Dés que la loi humaine est fondée sur la justice, et non pas la justice sur la loi humaine, c'est qu'il y a un Dieu2,»

Dans un ouvrage récent intitule : Dieu, Patrie. Liberté, le même philosophe rationaliste s'exprime ainsi : « La morale athée a été soutenue, de loin en loin, dans les siècles, par quelques théoriciens ; elle n'a- été imposée qu'en France, pendant quinze jours, par Hébert et Chaumetle. Robespierre en était irrite et révolté... Indépendamment de la vérité, qui est éclatante et triomphante, l'homme a besoin de se défendre contre lui-même : la société en a besoin contre les hommes3. »

Un ministre de l'Instruction publique, arrivé depuis lors à la direction de la politique française, répondant à ceux qui lui demandaient quelle morale serait enseignée dans les écoles, disait: « Mais la morale commune, la bonne et

1 M. Renan, Discours pour la réception de M. Chcrhuliez à V ' Académie française. — ~>î> mai 1882.

- M. Jules Simon, de la Liber lé civile, chap. iv. 3 Ouvr. cité, chap. x, page 418.

vieille morale de nos pères. » Ces paroles, elles aussi, sont un aveu. Celle bonne et vieille morale, cette morale de nos pères, mais c'est la morale que la religion chrétienne enseigne, qu'elle a fait pénétrer, comme une sève divine, dans les mœurs, dans la vie même de la France; c'est la morale que nos pères ont apprise sur les genoux de leurs pieuses et vaillantes mères, dans les écoles où la religion était respectée, au pied de la chaire chrétienne, dans la maison et sous le regard de Dieu. Ali ! celte morale, elle n'a jamais été la morale sans Dieu.

En dehors des croyances religieuses, les philosophes de notre temps n'ont abouti qu'à des doutes pleins d'angoisses, à des tâtonnements impuissants, ou à des aberrations qui sont la négation évidente de la morale.

L'état actuel des âmes, au point de vue de cette recherche si vantée d'une morale nouvelle, ils l'ont nommé la crise de la morale. La crise, hélas ! ce n'est pas L'affirmation sereine, la sécurité, l'autorité ; ce n'est pas ce qu'ils avaient promis !

« On a écrit », dit le plus pénétrant peut-être et le plus éloquent de tous, « on a écrit jadis des pages émouvantes, pour montrer comment les dogmes religieux finissent; on pourrait en écrire aujourd'hui de plus émouvantes encore sur une question plus vitale : Comment les dogmes moraux finissent. Le devoir même, sous la forme suprême de l'impératif catégorique, ne serait-il pas un dernier dogme, fondement caché de tous les autres, qui s'ébranle après que tout ce qu'il soutenait s'est ébranlé1? »

Mais qui ne le comprend, Nos Très Chers Frères ? si le devoir, le devoir qui commande et qui s'impose, si l'obligation disparait avec les dogmes religieux, la morale n'est plus qu'un mot vide de sens.

Un autre philosophe rationaliste, membre de l'Univcr-

1 M. Fol'illke, Critique îles systèmes de morale contemporaine, !^>:

site et de l'Institut de France, écrivant dans une revue qui n'est pas chrétienne, sous ce titre : la Crise actuelle de la morale, faisait précéder les paroles que nous venons de citer de cet aveu plus expressif encore :

« La foi religieuse a disparu d'un grand nombre d'âmes, et elle est ébranlée dans les autres. Nulle croyance philosophique ne l'a remplacée. Nulle autorité civile ou laïque n'obtient un respect universel et sans réserve. L'Etat est devenu démocratique ou tend à le devenir; placé sous la dépendance de tous, il ne fait pas l'opinion, il la subit. Ce qu'on appelle « le monde » n'est qu'une petite société ou une juxtaposition de petites sociétés dans un corps social sans croyances communes, sans préjugés communs. Tout est mis en question, non seulement les premiers principes, que Ton renvoie aux systèmes des philosophes et que l'on enveloppe avec eux dans un même dédain, mais ces maximes générales etjusqu'à ces inspirations individuelles de h conscience et du cœur, auxquelles on voudrait réduire toute la morale1. »

Un écrivain de la même école publiait naguère, dans un journal protestant, une étude remarquable sur la Crise actuelle de la morale ; et, après avoir démontre l'impuissance des systèmes nouveaux, il ajoutait : « Sachons voir les choses comme elles sont: la morale, la vraie, la bonne, l'ancienne, Timperative, a besoin de l'absolu ; elle aspireà la transcendance ; elle ne trouve son appui qu'en Dieu. La conscience est comme le cœur; il lui faut un au-delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime, et la vit; devient chose frivole si elle n'implique des relations éternelles. » Et il conclut : « La religion, c'est le surnaturel; la morale, de même : car la morale n'est rien si plie n'est religieuse. Je l'écrivais il y a vingt-cinq ans, le surnaturel est la sphère naturelle de l'âme, et je. ne mus pas de raison pour changer d'idée2. »

1 .M. BEAUSSiRE,Re»tte des Deux- M ondes, 1 ' août 1884,3° livraison, p. .'>.'>:t.

2 Al.Edmoud ScnÉRER,Ltj Temps, us des 30 septembre et 4 octobre 1884.

T. il IN

Cependant, après ces éloquents aveux, ce philosophe

ne peut se résoudre à accepter l'autorité de la religion qu'il proclame nécessaire, et il termine par des paroles où toute certitude est enlevée à la morale : « La seule chose que j'y ajouterais aujourd'hui, » dit-il, « serait cette réflexion, qu'elle peut réclamer l'absolu, sans être sûre pour cela de l'obtenir. L'enfant aussi demande la lune dont il a vu l'image dans un puits. »

En résumé, il n'y a pas de morale sans la religion, et la religion surnaturelle ; mais la religion et le surnaturel existent-ils? Peut-être; je l'ignore, repond cet écrivain.

Donc, il n'y a pas de morale certaine; donc il n'y a pas de morale qui oblige : en d'autres termes, il n'y a pas de morale.

Nous n'insisterons pas sur la philosophie matérialiste qui affirme que l'homme n'est « qu'un produit de la matière » ; les facultés de l'âme, « des fonctions de la substance cérébrale » ; la pensée, « un mouvement de la matière » ; le sentiment de soi ou la conscience, « une sensation de mouvements matériels1. » Celte prétendue philosophie fait de l'homme une machine : en supprimant l'âme, elle supprime la responsabilité et la liberté humaine et par conséquent le devoir et la vertu. Et ee< déplorables doctrines, qui comptent aujourd'hui tant d'apôtres et d'adeptes, peuvent pénétrer demain dans les écoles.

Mais à quelles conséquences aboutissent fatalement ces hésitations, ces ténèbres, cette impuissance de la morale nouvelle ? Ecoutons un homme de ce temps, un membre de l'Université, qui a combattu, avec la divinité de Jésus- Christ, l'autorité des préceptes et des dogmes chrétiens. Sa morale n'est pas nouvelle; elle est vieille comme les tendances et les instincts de notre nature déchue: c'est la morale de la bonne humeur, du plaisir et de la joui-sauce.

1 Voir les textes de ces prétendus philosophes dans l'ouvrage intitulé : Dieu dan* la nature, de M. Flammarion, qui refuse toute valeur scientifique a ces audacieuses cl lamentables affirmations.

Tout d'abord, cet adversaire de la morale chrétienne supprime « le pèche et les dogmes tristes ».

« La vie ne vaut que par ses fruits, » dit-il : « si l'on veut que l'homme y tienne, il faut la rendre savoureuse et délectable. Ce n'est donc pas de péché, d'expiation, de rédemption, qu'il faut désormais lui parler ; c'est de bonté, de gaieté, d'indulgence, de bonne humeur, de résignation. A mesure que les espérances d'outre-tombe disparaissent, on ne maintiendra plus l'homme au repos que par le bonheur. » Écoutez encore, et voici ce qu'est le bonheur : « La plus dangereuse erreur, en fait de morale sociale, c'est la suppression systématique du plaisir. La vertu rigoureusement correcte est une aristocratie : tout le inonde n'y est pas également tenu. Celui qui a reçu le privilège de la noblesse intellectuelle et morale, y est obligé; mais la bonne vieille morale gauloise n'imposait pas les mêmes charges à tous ; la bonté, le courage et la gaieté, la contiance dans le Dieu des bonnes gens, suffisent pour être sauvé. Il faut que les masses s'amusent. » Il y a plus. « Au lieu de supprimer l'ivresse pour ceux qui en ont besoin, » dit le même docteur de la nouvelle morale, « ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux? »

Pour ceux même qui sont appelés à la noblesse intellectuelle et morale, cet appel n'est pas exigeant : car sur les vérités morales, « en réalité, dit-il, on ne sait rien. Nous mettons notre noblesse à l'affirmation obstinée du devoir : nous faisons bien. 11 faut y tenir encore contre l'évidence; mais il y a presque autant de chances que le contraire soit vrai ; il faut donc nous arranger de manière à ce que, dans ces deux hypothèses, nous noyons pas eu complètement tort *. »

1 M. Renan, articles publiés dans le Journal des Débats, Lee 30 septembre et 7 octobre 1884.

D'ailleurs, « il n'y a pas d'acte vertueux qui résiste à l'examen \ »

D'où il faut conclure qu'il n'y a pas de loi morale, si ce u'est la loi du plaisir et de la volupté.

Cette morale nouvelle, la morale de l'impuissance absolue pour le bien, de l'avilissement et de la dépravation, elle pourra un jour, bientôt peut-être, pénétrer partout.

Elle s'imposerait dans les écoles d'où le Christ a été banni, d'où le nom de Dieu a été repoussé, d'où les maîtres congréganistes ou chrétiens seront expulsés et où se faisaient entendre à l'âme des petits enfants ces paroles de la pureté, de la charité, de la justice, la morale sublime de l'Évangile : « Bienheureux les pauvres, parce que le royaume des cieux leur appartient ; bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre: bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consoles : bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés; bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde; bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu; bienheureux ceux qui sont pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu ; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux 2. »

0 impuissance de l'homme! ô justice de Dieu ! ô châtiment de l'iniquité qui se ment à elle-même ! ô chute vengeresse de l'orgueil qui repousse Dieu, et qui, pris de démence, abaisse l'homme au rang de la bête, dans l'opprobre de la plus profonde dégradation : Homo, cum 'ni honore esset, non intellexit : comparatus est jumentis insipientibas, et similis factus est Mis 3.

Mais où donc allons-nous? où nous conduiront ces doctrines impuissantes et abjectes? Si les maîtres les plus

1 M. Renan. Discours sur les prix de vertu, prononcé le 4 août 1831. a Matth., v', 3-10.

3 Ps. xLYiii, 13 et 21.

habiles, les plus éloquents, après une vie entière consacrée à l'étude de ces difficiles problèmes, n'ont abouti qu'aux incertitudes et à la négation de la morale, que pouvez-vous exiger des maîtres de nos villages, de ces jeunes gens et de ces jeunes lilles sortis de ces écoles où l'autorité seule de tels philosophes, de tels moralistes, mirait remplacé les préceptes de l'Évangile et la loi de Dieu?

Quelle inorale enseigneront-ils à vos enfants? quelles convictions hautes et fermes, quelles obligations supérieures et certaines pourront diriger leur vie, inspirer l'abnégation nécessaire à leur grande et sainte mission, et les garder eux-mêmes, à l'âge de l'inexpérience et des passions, au milieu des périls qui partout se multiplient et grandissent?

Outilles générations prépare à notre pays une éducation ainsi détournée de ses voies et retournée contre la vertu et centre Dieu ? Les attentats qui nous jettent chaque jour dans la stupeur, parlent assez haut. L'anarchie et la révolte affirment leurs revendications avec plus d'audace que jamais. Une littérature immonde, aidée de la gravure, impose partout, au nom dune liberté menteuse, son abjecte tyrannie.

Lut; revue américaine protestante faisait naguère l'aveu suivant : « Les comptes rendus ofliciels établissent que, proportionnellement au chiffre de la population, les crimes, l'immoralité et la folie sont en plus grand nombre, dans tons les Etats où le système des écoles publiques neutres a été adopté, qu'ils ne le sont dans ceux où l'on n'en a pas voulu.

« Voilà où nous en sommes après un demi-siècle d'expérience de cette méthode d'éducation que l'on représentait comme une sorte de panacée pour tons les maux de la vie politique et sociale1 ! »

1 Jieoue de V Amérique du Nord (décembre issu, page 549), citée par Mgr l'Evêque de Montpellier d;\u* sa Lettre pastorale du 29 septembre

A cette heure, l'enfance elle-même subit, dans notre pays, cette influence funeste. Le suicide des enfants, — nous ne parlons pas des délits et des crimes, — le suicide des enfants de dix à seize ans augmente dans des proportions effrayantes, et le dernier compte rendu de la justice criminelle en accuse soixante-cinq pour une seule année1. Écoutez encore les doléances d'un journal prolestant que nous avons déjà cité :

« Le paysan comprend aujourd'hui le bienfait de l'instruction qui lui manque : il ne veut pas que son enfant en soit privé. Si ce dernier lui donne satisfaction sur ce point, il continuera de lui laisser la bride sur le col en ce qui concerne les distractions. Entrez un dimanche, et même en semaine, dans un cabaret de nos villages : presque toujours vous y verrez des adolescents dont la jeunesse vous causera quelque surprise ; passez de là au bal, vous reconnaîtrez que la précocité n'est pas moins hâtive chez le sexe féminin.

« Il y a, » poursuit le même journal, « un véritable danger social dans cet abandon de toute surveillance par les parents, dans ces appétits prématurés de plaisirs chez la jeunesse : il serait bon d'y mettre ordre, si Ton tient à sauvegarder la virilité des populations rurales, qui est le plus ferme rempart de la patrie 2. »

Un éloquent orateur catholique l'affirmait avec raison : « Il n'y a de morale réellement efficace que celle dont la foi en Dieu, l'amour et la crainte de Dieu sont la base : c'est la morale chrétienne, qui est comme la morale de la civilisation, et toute autre morale que celle-là nous ferait reculer vers la barbarie 3. »

Le règne de la morale impuissante ou abjecte; le plaisir et la jouissance mis à la place du devoir, de la vertu et du sacrifice; les forces vives du peuple, l'énergie des

1 Discours de M. (FHerbelotà l'assemblée des callwliques, 1884. - Le Temps, cité par il'iticers du 15 décembre 1884.

J M. ChBSNI i i'V .

âmes et la vigueur des corps atteints dans leur source; les plus fermes remparts delà patrie ébranlés et détruits : voilà ce que prépare à notre pays un enseignement sans Dieu ! voilà l'avenir de la France!

Mais les défenseurs de la loi du 28 mars 1882 protestent, au nom de la liberté, des progrès de l'instruction, des intérêts des instituteurs, et de la gratuité.

Dans cette protestation, Nos Très Chers Frères, il y a autant d'erreurs que de mots.

La famille, nous disent nos adversaires, a sans doute le droit d'élever ses enfants dans ses croyances; mais l'école qui est ouverte à tous, doit respecter la liberté de tous; or elle ne peut respecter cette liberté qu'en gardant le silence sur les questions religieuses et en enseignant une morale qui ne relève d'aucune religion.

Mais cette prétendue démonstration ne tient pas un instant devant un examen un peu attentif.

Nous admettons que les croyances qu'un enfant a reeues de sa famille doivent être respectées à l'école.

Dans notre Lettre pastorale du 2 octobre 1882, nous nous exprimions ainsi : « La seule solution qui peut être donnée à ce problème, est dans le respect absolu de la liberté et des droits du père de famille. Le rôle de l'État, de l'administration à tous les degrés, ne peut être que de constater fidèlement les vœux des familles et d'en assurer la réalisation. Tant que cette solution ne sera pas acceptée et sanctionnée par la loi et respecte»1 de tous, la lutte sera sans trêve; et dans cette lutte la France peut périr. »

D'ailleurs, les pères et les mères libres -penseurs ne forment, en France, qu'une intime minorité; et parmi eux, il n'en est presque pas qui refusent de laisser donner à leurs enfants une éducation et une instruction religieuses!

Un bon nombre, au contraire, quand ils no sont pas soumis à de déplorables pressions, les eonlient avec empressement aux maîtres congréganistes : ils reconnaissent, eux aussi, dans les inspirations de leur amour, que là est le vrai dévouement, et que l'influence de l'instruction religieuse est le plus sûr garant de la vertu et du bonheur de leurs enfants.

Nous, catholiques, nous respectons donc la liberté. Il y a plus, nous la défendons, en combattant cette loi néfaste.

En effet, cette loi, quelle liberté respecte-t-elle? Serait-ce la liberté de Penfant? Mais Tentant, ses croyances, sa conscience, son avenir, sa vie présente, ses destinées éternelles : voilà les biens inestimables, voilà les droits sacrés sur lesquels la loi étend sa domination sacrilège. L'enjeu de cette lutte, c'est l'âme des petits enfants « dont les anges voient la face du Père qui est aux cieux * », et dont l'adorable Maître a dit : « Malheur à qui scandalise un de ces enfants 2 ! » c'est l'âme des petits enfants, belle et pure, mais délicate et fragile comme une fleur, âme si disposée à accepter l'influence de la foi et de la vertu, mais aussi à subir les atteintes irréparables du vice et de l'incrédulité.

Cette loi, respecte-t-elle la liberté des familles'? Les pères et les mères, presque tous, riches ou pauvres, absorbés par leurs occupations on leurs rudes labeurs, ne peuvent diriger l'instruction et l'éducation de leurs enfants. Mais n'ont-ils pas le droit indiscutable de les confier a des maîtres qui possèdent leur confiance, et de les faire élever dans les croyances qui leur sont chères? L'école ne doit-elle pas être l'auxiliaire fidèle et dévouée du foyer de la famille?

Naguère, une grandi» assemblée de catholiques anglais, présidée par le cardinal Manning, votait cette résolution énergique : « An nom de la loi de la nature et de la loi du pays, les parents ont le droit imprescriptible d'exiger que

Page 1