‹ Letters pastoralesChapitre 23 sur 46 · M \ 1 1 ii , w m, 1(J · texte numérisé non relu

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2 Luc, xvn, 2.

leurs enfants soient élevés conformément à leurs principes religieux et aux inspirations de leur conscience. »

Or, la neutralité de l'école, fùt-elle scrupuleusement observée, ne viole-t-elle pas ce droit des familles chrétiennes et de toutes les familles qui entendent que l'instruction religieuse soit donnée à leurs enfants? Que sera-ce donc si, la neutralité étant absolument impossible, l'enseignement conduit fatalement, comme nous l'avons démontré, à la destruction de la religion et de la morale.'

La loi respecte-l-elle la liberté de l'Église catholique, la liberté de la religion qui est encore la religion de la grande majorité des Français? Mais non, évidemment: on ne respecte pas la liberté de la religion, quand on l'attaque tous les jours, avec le dessein arrêté de l'anéantir.

La liberté des mai 1res est-elle, du moins, respectée? Les maîtres, — dont la loi parait avoir, quelque souci, — les maîtres qui ne croient à rien, qui n'admettent aucune religion, sont certainement très rares. Pourquoi, d'ailleurs, ces maîtres acceptent-ils cette grande et sainte mission de renseignement, dans un pays où les libres-penseurs eux-mêmes, presque sans exception, veulent que l'instruction religieuse soit donnée à leurs enfants? Pourquoi soumettre l'immense majorité des maîtres à une neutralité qui blesse leur conscience et leur foi? Pourquoi ces maîtres ne peuvent-ils pas réaliser les vœux des familles chrétiennes? Est-ce que l'incrédulité seule a des droits? Est-ce que votre liberté ne serait que la liberté de la négation?

Et quelle liberté restera bientôt aux maîtres et aux maîtresses congreganistes ? Ces Frères si dévoués, ces religieuses qui unissent presque partout aux travaux de l'enseignement la visite des malades et des pauvres, ne sont-ils pas condamnés à voir périr, un a un, tous leurs droits, et à être isolés, comme des parias, au milieu des populations qui les aiment et les bénissent?

Quelle liberté est respectée? Serait-ce la libelle du

riche? Mais pourquoi le riche serait-il condamné ii de lourdes dépenses, pour envoyer au loin ses enfants? N'at-il pas le droit de trouver, auprès de lui, des maîtres qui répondent à ses désirs et qui respectent ses croyances? Pourquoi le riche qui est chrétien est-il condamné à subvenir aux frais des écoles libres auxquelles il confie ses enfants, et à payer encore les dépenses presque partout excessives et insensées des écoles publiques, dont il réprouve renseignement? Pourquoi paye-t-il deux fois, quand le riche incroyant ne paye qu'une fois:' Où donc est ici la justice, l'égalité et la liberté ?

Serait-ce la liberté du pauvre? Ah! le pauvre, le travailleur, l'ouvrier de nos villes et le paysan de nos campagnes, c'est sur lui surtout que la loi fait peser son joug impitoyable. II ne peut pas, même au prix des plus grands sacrifices, envoyer au loin ses enfants ou fonder des écoles libres. 0 apôtres de la liberté, ô défenseurs du droit de l'ouvrier et du pauvre, quand vous parlez à cet homme, à ce père de famille, à ce citoyen français d'écoles libres, ne voyez-vous pas que vous ajoutez à la plus cruelle oppression la plus sanglante ironie?

La liberté est-elle respectée dans le fonctionnaire. dans l'employé de l'État et des municipalités, presque toujours contraints à envoyer leurs enfants aux écoles publiques, quels que soient les maîtres qui les dirigent?

Respectez-vous, du moins, la liberté du peuple, que vous appelez le peuple souverain? Mais le peuple, c'est le riche; le peuple, c'est le pauvre: le peuple, c'est le fonctionnaire, le père de famille, c'est l'instituteur congréganiste et laïque : et tous sont courbes sous la même servitude !

Le peuple, étrange souverain, en vérité ! Adule au jour des élections, il voit, le lendemain, retourner contre ses droits, contre sa volonté, contre sa fui. contre l'ôme de ses enfants, l'autorité qui vient de lui. Le peuple souverain 1 Mais où donc les ,vœux des conseils municipaux

unis aux vœux des populations ont-ils pu repousser des écoles les Manuels condamnés par l'Église et maintenir les maîtres congréganistes, quand l'autorité supérieure a décide leur expulsion ?

Le peuple ! mais il est courbé tout entier, du berceau à la tombe, sous une servitude à laquelle rien n'échappe! La loi s'empare de l'enfant par la salle d'asile et par l'école obligatoire; l'adulte est saisi à son tour par les bataillons scolaires, que la Ligue de l'enseignement, intimement unie à la franc-maçonnerie, veut rendre obligatoires ! Et la Ligue se dit maîtresse de la France1. Plus tard, il sera saisi par le service militaire et par la caserne obligatoire. Et lorsque ce citoyen d'un peuple libre reviendra à son foyer, devenu père de famille, ou associé aux affaires de son pays, il verra la loi s'emparer de ses enfants, repousser ses vœux et mépriser ses droits les plus sacrés. Vous parlez de liberté à ce peuple! Mais il ne rencontre partout que l'obligation ; il ne subit que des servitudes ! Ce peuple, il est saisi tout entier par un engrenage de fer, dans lequel sont broyées et anéanties toutes ses libertés !

Car, nous l'avons déjà dit, cette liberté de l'enseignement, cette liberté des consciences et des âmes est la sauvegarde et le rempart de toutes les libertés. Quelle résistance, en effet, rencontrera le despotisme, pour soumettre un peuple sans religion et sans morale, sans croyances et sans vertus?

L'Etat, maître absolu de l'enseignement, s'empare de l'enfant, de son intelligence et de sa volonté, le dirigeant et le formant à son gré; par l'enfant, il s'empare des gé-

1 An congrès tenu naguère ;'i Tours pur la Ligue de L'enseignement, le franc-maçon Macé, fondateur de la Ligue, disait : « La Ligue est aujourd'hui maîtresse de la France » ; et il ajoutait, au sujet de l'obligation légale des bataillons scolaires et de ''instruction militaire : « 11 l'uni que cette loi se fasse, el j'ai annoncé aux enfants >\r< bataillons scolaires de Mouthiers qu'elle se ferait, et elle se fera. » — Rapport présenté par M. .leau de .Moussue à l'assemblée des catboliques de is.s4. — {liulletiude la Seeiété générait d'éducatien el d'enseianement du IS mai 1884.)

nératioos futures ; et par elles, de l'âme de la France. Quand l'âme d'un peuple est captive, qui donc pourra le délivrer ? Ce peuple, il n'a même plus le sentiment de son déshonneur et le regret de la liberté perdue !

On oppose encore à nos protestations le progrès de l'instruction : c'est de décadence et de ruine qu'il faudrait parler, écoutez un ancien recteur d'Académie appréciant les résultats du nouveau programme de renseignement primaire :

« lis ont de plus ajouté au vieux programme vingt-cinq autres notions nouvelles, à renseignement de la plupart desquelles les instituteurs ne sont pas du tout préparés, et qui, pour la plupart encore, exigent des leçons orales, graduées suivant les divisions de la classe et la force des élèves. Il est donc matériellement impossible aux instituteurs, même les plus instruits, les plus intelligents et les plus actifs, de préparer la moitié de ces leçons, même en négligeant la préparation des leçons bien autrement importantes de lecture, d'écriture, de calcul et d'orthographe.

« Les instituteurs seront donc forcés de consacrer la plus grande partie de leur temps à essayer de préparer ces nouveaux enseignements, et la plus grande partie de la classe à apprendre à leurs élèves, qui n'y comprendront rien, ce qu'il leur aura été possible d'effleurer. Or si, faute de temps, le maître est dans l'impossibilité matérielle de s'assimiler toutes ces connaissances, comment pourrait-il les mettre à la portée de ses jeunes élèves, auxquels il ne peut plus enseigner convenablement a lire et à écrire, et dont par conséquent l'intelligence n'a encore reçu qu'un développement tout à fait rudimentaire1. »

Écoutez encore un sénateur, ancien ministre de I Instruction publique : « Toutes ces matières, dit-il. son! obligatoires... Dans dix ans. il n'y aura plus que les idiots qui

1 .M. Fayet, ancien recteur d'Académie. — [Bulletin delà Société générale d'éducation et d'enseignement,, livraison «lu io novembre 1884.

ne posséderont pas ces belles connaissances; aujourd'hui il n'y a pas un seul des députés et des sénateurs qui ont volé la loi, qui les possède. » Et il ajoute : « Depuis qu'on enseigne tout dans les écoles, on n'y apprend plus grand'chose. C'est un malheur, au point de vue intellectuel d'abord, et ensuite au point de vue moral l. »

Faut-il parler de l'instruction des filles? Les aberrations sont ici plus déplorables encore et plus funestes. Voici ce qu'on pense le même écrivain : « Les filles suivent déjà, dans les écoles primaires, le même programme que les garçons: enseignement civique, droit usuel, économie politique, application de la physique aux arts industriels, usage des outils des principaux métiers, etc. On ne leur épargne que les exercices militaires. Platon, qui s'est beaucoup occupé de leur éducation, n'était pas, sur ce dernier point, de l'avis de nos hommes d'État : il croyait qu'en dressant les filles comme il faut, on pouvait en faire de bons soldats. Nous y viendrons : nous nous contentons pour le moment d'enrégimenter les séminaristes2. »

Que faut il donc penser des écoles supérieures de filles établies dans tant de chefs-lieux de canton, dont quelquesuns sont de simples villages ? Là, on essaiera sans succès, d'enseigner à ces jeunes filles des connaissances qui leur sont absolument, inutiles; mais on leur apprendra infailliblement le mépris des travaux des champs, le mépris de l'humble condition de leur famille, des soins du ménage et de la grande et admirable mission des jeunes filles, des épouses et des mères.

Que dirons-nous des lycées de filles, destinés évidemment à préparer des maîtresses à un grand nombre d'écoles primaires? Après avoir cité des textes nombreux, un orateur catholique a pu s'exprimer ainsi : « Vous venez d'entendre le vrai commentaire de la loi, fait officiellement, publiquement, par des directeurs de lycées, par

1 M .Iules Simon, Dieu, Pat) te, Liberté, p. 299 et suiv.

2 M.Jules Simon, ibid., i>. 303.

des fonctionnaires publics, des députés qui l'onl votée, et

cela en présence des enfants des nouveaux lycées et de leurs parents., en présence des délégués du ministre, dont aucun ne proteste... Je pourrais multipliera L'infini de pareils témoignages. C'est donc en parfaite connaissance de cause, et en défiant toute contradiction que nous pouvons résumer nos conclusions dans les affirmations suivantes: L'établissement des lycées et des collèges de tilles est la plus haute expression de l'antagonisme radical, complet, toujours existant, mais désormais officiel, reconnu et consacré parla loi, entre renseignement chrétien et renseignement libre-penseur1. »

Une des illusions des apôtres de cette diffusion de l'enseignement est la confiance dans les eflets moraux qu'il doit produire. La seconde partie de celte Lettre pastorale répond victorieusement à cette prétention. Mais nous lui opposerons ici les affirmations d"un philosophe matérialiste anglais. Après avoir tourné en dérision les statistiques des criminels lettrés ou illettrés et les conclusions que l'on en déduit, continuant son ironique démonstration, il ajoute : « La confiance dans les effets moralisateurs delà culture intellectuelle, que les faits contredisent catégoriquement, est du reste absurde a priori. Quel rapport peut-il y avoir entre apprendre que certains groupes désignes représentent certains mots, et acquérir un sentiment plus élevé du devoir? Comment la facilite à former couramment des signes représentant les sons pourraitelle fortifier la volonté de bien faire? Comment la connaissance de la table de multiplication ou la pratique des divisions peuvent-elles développer les sentiments de sympathie, au point de reprimer la tendance à nuire au prochain? Gomment les dictées d'orthographe et l'analyse grammaticale peuvent-elles développer le sentiment de la justice, ou des accumulations de renseignements géogra-

1 Le R. P. Lescgecr. —Rapport sur l'instruction des filles et la question des examens, fait dans l'assemblée des catholiques (7 mai 1884 K

phiques accroître le respect de la vérité? Il n y a guèr plus de relations entre ces causes et ces effets qu'avec 1 a gymnastique qui exerce les mains et fortifie les jambes. La foi aux livres de classes et à la lecture est une des superstitions de notre époque1. »

Nous avons la plus haute estime pour les instituteurs fidèles ii leur grande mais difficile mission. Nous n'insisterons pas sur la situation qui leur est faite, Ils ont perdu, une à une, presque toutes leurs espérances. Les promesses brillantes qui les avaient séduits n'ont pas été réalisées. Leur traitement a été augmenté dans des proportions qu'ils jugent insuffisantes. Ilsont été contraints de renoncer aux fonctions qu'ils remplissaient dans beaucoup d'églises, et dont les rétributions s'ajoutaient à leurs modiques revenus : les relations avec le clergé étaient pour eux le suprême péril, qu'il fallait écarter à tout prix.

Interrogez-les : s'ils vous parlent à cœur ouvert, ils diront que leur isolement est plus grand, que la politique les met en lutte ouverte avec bien des familles, que les parents no leur donnent pas toujours un concours efficace, que le travail qui leur est imposé les décourage et les écrase, que les enfants sont moins soumis que jamais.

Kl l'on s'efforce d'enlever aux instituteurs les consolations et les espérances qui seules peuvent leur inspirer le courage et le dévouement. En 1833, un protestant, ministre de l'Instruction publique. M. Guizot, leur adressait, dans une circulaire, ces nobles paroles : « La prévoyance de la loi ne rendra jamais la tache de l'instituteur au>si attrayante qu'elle est utile. Le travail est monotone; souvent l'injustice et l'ingratitude de [l'ignorance l'attristent- Il faut que le sentiment austère du devoir soutienne le courage; il faut n'attendre sa récompense que de Dieu. »

1 .M. m iùnci K, Préparation d la science sociale par la psychologie.

Du moins, peut-on invoquer, en faveur de la'nouvelle loi, le bienfait de la gratuité :'

Cette gratuité nrest qu'un moyen de combattre renseignement libre, qui n'a pas à sa disposition le budget rie l'Etat et des communes : elle n'a été inventée que pour faire accepter par les populations, sous l'apparence d'un bienfait, l'enseignement anlicliretien ; nous avons le droit et le devoir d'en parler.

Il y a une gratuité vraie, celle qui dispense le pauvre de concourir, en aucune façon, aux frais de l'instruction de ses enfants. Cette gratuité, elle a toujours été mi<<' en pratique par la charité de l'Eglise, et les lois de 18:{:{ ri de 18o0 Pavaient fait entrer dans le budget de l'Etat et des communes. Mais la gratuité établie par la loi de 1882, il faut le dire avec un éloquent défenseur de l'Église : -< Cette gratuité, elle na de l'égalité que le nom, delà justice que l'ombre, delà générosité que l'apparence .c'est une tentative d'absorption déguisée sous l'hypocrisie d'un faux bienfait1. »

Cette gratuité, en effet, elle n'existe pas pour le chef de famille qui envoie ses enfants à l'école libre, puisqu'il paie pour cette école et encore pour l'école publique dont il ne veut pas.

Elle n'existe pas pour le pauvre qui, autrefois, ne payait rien pour l'instruction de ses enfants, et qui. aujourd'hui, supporte sa part des impôts qui pèsent sur tous en faveur des écoles publiques.

Elle n'existe pas pour celui qui possède l'aisance ou la fortune, car il supporte les charges écrasantes de l'enseignement officiel.

Oui donc, en effet, paye les magnifiques constructions qui s'élèvent partout, même dans les plus humbles villages? Sans doute. l'État accorde aux municipalités, pour ces travaux, des subsides considérables: mais une part

M. Chksnelong, Discours prononcé o Rouen, le 25 novembre 1883.

très lourde pèse encore directement sur les communes. D'ailleurs, la part que l'État accepte, ces sommes distribuées avec tant de prodigalité, d'où viennent-elles, sinon des impots payés par tous ? Un jour l'État prend à ceuxci pour donner à ceux-là, et le lendemain il prendra aux seconds pour donner aux premiers. Et dans toutes les communes pourtant, les naïfs se persuadent que leurs voisins payent pour eux, et peut-être même que tous reçoivent et que personne ne paye.

Le budget de l'instruction publique, qui était, en 1870, de 20 millions, a été porté, pour 1885, \ 105 millions; et le rapporteur estime qu'il est insuffisant, et qu'il faudra bientôt l'élever à 250 millions.

En dehors de ce budget, il y a une caisse dite des Ecoles, destinée à venir en aide aux communes et aux départements, pourles dépenses de l'instruction publique. Cette caisse, fondée en 1878, devait, selon les premiers calculs, dépenser à peine 120 millions; or quelques-uns prétendent qu'il faudra ajouter aux 542 millions déjà alloues 600 millions, formant un total de un milliard li8 millions.

La gratuité coûte, en ce moment, 87 millions à ceux qui ne payaient rien, et les frais d'instruction, qui montaient, par élève, à 12 francs 30 centimes, montent aujourd'hui à 20 francs 70 centimes l.

Enfin, un orateur catholique a pu affirmer, sans être démenti, que, malgré ces dépenses écrasantes, les écoles primaires publiques comptent deux cent mille enfants de moins.

Ce n'est pas tout. L'Etat, obéré par des dépenses de tout genre, ne pourra pas, longtemps encore, contribuer à payer le traitement des instituteurs: et ces traitements seront laissés, sans exception, à la charge des communes.

Nous connaissons, en dehors de ce diocèse, une com-

1 Discours de M. de Maekau. —Séance de ta Chambre des députés

du 15 décembre 1884.

T. Il 19

mune de 2,000 habitants, qui possédait, outre une école de hameau qui n'a pas subi de changement, une école de garçons parfaitement dirigée par quatre Frères, non pas modestement, mais pauvrement logés, et dont les traitements réunis s'élevaient à la modique somme de 1 ,500 IV. Ils ont été remplacés par des instituteurs laïques, dont le directeur reçoit un traitement de 2,400 francs el a pour logement cinq pièces dans une nouvelle et magnifique construction. Quatre religieuses, chargées de l'école des filles, recevaient 1,500 francs, et deux religieuses, chargées de la salle d'asile, 1,200 francs. Les religieuses ont été, elles aussi, remplacées par des institutrices laïques, contre la volonté de l'immense majorité de la population. Elles ont ouvert une école libre, où se rendent presque toutes les jeunes tilles, malgré les sollicitations les plus pressantes en faveur de l'école laïque.

Cette commune possédait donc, pour une dépense de 4,200 francs par an, deux écoles et une salle d'asile, qui n'avaient mérité que des éloges et qui réalisaient tous les désirs des familles. Si nous ajoutons aux traitements des instituteurs et des institutrices laïques les dépenses d'entretien de deux vastes et magnifiques écoles récemment construites el les 1,500 francs que la population fournit par souscription, en faveur de l'école libre, nous constaterons que les dépenses totales s'élèveront à plus de dix mille francs.

Que sera-ce si celte commune est, comme nous le disions il y a quelques instants, obligée de supporter seule, sans le concours de l'Etat, ces dépenses excessives:' Et pourtant elle n'a d'aulres revenus que les centimes additionnels, qui dopassent, depuis longtemps déjà, les proportions ordinaires.

Oui, les dépenses succèdent aux dépenses, les sacrifices s'ajoutent aux sacrifices, au milieu des épreuves de l'agriculture, de l'industrie et du commerce: et quels sont les bienfaits que nous payons à ce prix:7

Les catholiques payent à ce prix, ils payeront plus que jamais la lutte acharnée contre les écoles libres; et bientôt ils payeront le mobilier de ces écoles devenu inutile et les écoles elles-mêmes, construites, achetées ou appropriées à grands frais, ces écoles dont les portes seront fermées au nom du progrès, de l'instruction du peuple et au nom de la justice; ils payeront pour vêtir et nourrir les maîtres congréganistes expulsés et jetés sur les chemins, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ; ils pa:ent et ils payeront les luttes religieuses, la destruction des croyances et de la loi morale, les négations sacrilèges; ils payent et ils payeront l'oppression des consciences, l'incroyance de leurs enfants, la servitude, l'abaissement et la décadence de leur pays.

Si quelqu'un osait nous accuser de parti pris et d'exagération, nous lui répondrions par les témoignages irrécusables d'écrivains qui ne partagent pas nos croyances, et qui ont passé leur vie dans renseignement officiel, dont ils resteront l'honneur.

Ecoutez ces accusations redoutables que l'un d'entre eux dirigeait, il y a deux ans, contre l'enseignement actuel :

« Demandons-nous ce que nous avons fait pendant ces trois dernières années : nous n'avons fait que des ruines. Nous avons abaissé les intelligences en les soumettant aux foules, et les foules en leur ôtant leurs croyances. Voilà en deux mots notre histoire. »

Et plus loin : « Oui, c'est l'âme de la France qu'il faut sauver, qu'il faut reconstituer; oui, c'est la morale et le patriotisme qu'il faut répandre; oui, c'est sur la verluque repose une république, selon 1 immortelle définition de Montesquieu; oui, notre premier besoin et notre premier devoir, c'est de substituer le dévouement à la convoitise et à la haine. Mais n'en appelez pas à la neutralité, ctesià-dire; au nihilisme, pour cette grande œuvre. Le moment

où vous biffez Dieu est celui où vous ne pouvez vivre que par lui ' . »

Que dirait-il aujourd'hui et que dira-t-il demain:' En 1874, un universitaire illustre prononçait à la tribune cette protestation énergique, en faveur de la liberté de l'enseignement : « Vous reprenez cette thèse éternelle de la jalousie des partis les uns contre les autres, qui a de tout temps tenu la France dans la servitude, et vous ne voyez pas que vous faites les affaires du pouvoir absolu ! Ce que vous demandez, c'est qu'on nous mette des baillons, qu'on nous impose silence. Et au profit de qui:' Osez-le dire... Nous voulons l'unité dans la lumière, vous nous offrez l'unité dans la nuit, dans la servitude, dans la mort 3. »

i\on, il n'est pas possible que la France laisse s'accomplir jusqu'au bout de si terribles prédictions; il n'est pas possible que nous soyons condamnés à appliquer à notre pays ces paroles qu'un savant Israélite, membre de l'Institut, préoccupé des tendances de l'instruction publique, prononçait, il y a deux ans, dans une distribution de prix: « Dieu », disait-il:, « est le dernier mot de la morale, et la morale est la base de la vraie liberté et du vrai patriotisme. Pas de vertus civiques sans vertus morales; pas de vertus morales sans croyances religieuses. Un peuple sans Dieu ne s'est jamais vu; et s'il pouvait exister, ce serait le dernier des peuples 3. »

En vous démontrant les conséquences funestes de l'enseignement actuel, nous avons accompli notre devoir. A vous, Nos Très Chers Frères, d'accomplir les devoirs

1 M. Jules Simon, Dieu, Pairie, Liberté, p. 372 et 411.

2 M. Labodlate.

3 M. Franck, cité par Mgr Lamazuu, Lettre pastorale du 8 septembre

que vous imposent votre intérêt comme votre foi, l'avenir de vos enfants et l'avenir de notre pays.

Ces devoirs, que plusieurs fois déjà nous avons exposés, nous les résumerons en quelques paroles.

Et d'abord, les catholiques, enfants soumis et dévoués de l'Église, doivent s'élever plus haut que toutes les divisions des partis, et placer les intérêts de la religion audessus des intérêts de la politique humaine, quelle qu'elle soit.

Ce devoir, le Pape Léon XIII n'a cessé de le rappeler depuis son élévation au souverain pontilicat. Ecoutez les paroles du Vicaire de Jésus-Christ : « Dans le déchaînement universel des erreurs, au milieu de la guerre si violente et si audacieuse dirigée contre l'Eglise catholique, il est absolument nécessaire que, pour résister, tous les chrétiens unissent, le mieux possible, leurs volontés et leurs forces, de peur qu'en se séparant ils ne soient écrasés par l'habileté et la violence des adversaires1. » Dernièrement encore, dans une lettre adressée au ■ Nonce apostolique, à Paris. Léon XIII disait : * S'il est une nation à laquelle Xous ayons de préférence témoigné de Notre sollicitude, à qui Nous ayons recommandé plus souvent et avec plus d'instance l'union dans la foi et dans la charité de Jésus-Christ, c'est assurément la France. Toutes les fois que Xous avons eu l'occasion de lui adresser la parole, tel a été toujours le principal objet de nos plus vives exhortations. Et en effet, quand, au sein de cette nation, des sectes et des ennemis de tout genre s'unissent pour assaillir de toute manière la religion, l'Église du Christ, et ne négligent rien pour éliminer de tous les organes de la vie sociale sa salutaire influence, quel est pour elle le suprême intérêt? C'est que ses enfants cessent de consumer leur temps et leurs forces à s'accuser et à se combattre, laissant ainsi à leurs adver-

1 Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII aux Archevêques et Évêques d'Espagne, du 8 décembre 1882.

saires toute facilité de pousser plus avant leurs dessein* impies. »

L'union est nécessaire, mais elle doit être la condition d'une lutte active el vaillante pour la défense de nos droits et de nos libertés. Il n'est pas un Catholique, même dans la situation la plus humble, qui ne doive apporter à cette lutte son concours le plus dévoué. En présence des efforts incessants de nos ennemis, en présence de la Lutte implacable qu'ils font à tout ce que nous aimons, l'indifférence et l'inertie seraient des crimes.

C'est avant tout sur la question capitale, décisive, de l'enseignement, que doivent se porter l'activité et le zèle des catholiques. Cette Lettre pastorale le démontre : il s'agit de la grandeur et de l'avenir de notre pays.

Les catholiques français ne peuvent se laisser vaincre en générosité par les catholiques des Etats-Unis et de la Belgique, qui ne reculent ni devant les obstacles ni devant les sacrifices, dans les grandes luttes de l'enseignement chrétien. La noblesse catholique d'Angleterre a offert au cardinal Planning de construire à ses frais la cathédrale du diocèse de Westminster, sur un terrain acquis depuis plusieurs années. Le cardinal a répondu : « Je ne permettrai jamais qu'on donne un coup de pioche pour la cathédrale, avant que le dernier enfant catholique soit retiré des écoles protestantes. »

L'instruction religieuse, qui est bannie de l'école, doit trouver plus que jamais un asile au foyer de la famille : il faut que les parents donnent eux-mêmes, autant qu'ils le peuvent, cette instruction à leurs enfants; il faut surtout qu'ils secondent la bonne volonté et le dévouement de Messieurs les Curés.

Nous recommandons, une fois encore, l'œuvre des Catéchistes volontaires au zèle des pasteurs et des fidèles. Messieurs les Curés seront bientôt dans l'impossibilité absolue de faire apprendre et d'expliquer le catéchisme à tous les enfants qui se préparent à la première coinmu-

nion; et pourtant, si l'ignorance des vérités religieuses envahit les populations, la foi s'éteindra rapidement dans notre pays.

Nous croyons que déjà, en ce moment, il est possible et il est nécessaire, dans presque toutes les paroisses, de réclamer le concours d'âmes pieuses et dévouées, pour l'instruction des enfants les moins intelligents ou les plus abandonnés, dans leur ignorance, par l'indifférencié de leurs familles.

Tels sont, Nos Très Chers Frères, nos devoirs à l'heure présente; hésiteriez-vous à les accomplir? Attendrezvous, dans l'inaction, le jour où, avec lhonneur lui-même, tout serait à jamais perdu?

Catholiques, (ils d'un peuple qui veut être libre, vous avez des droits : levez-vous pour les défendre; levez-vous, dans l'obéissance et dans l'union qui font la force; levezvous, décidés à n'user que des moyens légitimes, mais décidés aussi à aller jusqu'au bout de vos revendications nécessaires; levez-vous, prudents et énergiques, disciplinés et vaillants ; luttez, par la générosité et par la prière, par la parole et par l'action. Catholiques ! debout et en avant ! pour les âmes et pour la liberté, pour la France et pour Dieu !

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