‹ LETTERS SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 39 sur 69 · L ARGENT · texte numérisé non relu

L ARGENT

dans r impossibilité de subvenir à Tentretien de sa famille. Les fonctions municipales des campagnes ne sont pas salariées , parce qu*elles réclament peu de soios e^ de temps , et parce que Thomme des campagnes a plus de moments disponibles que Tbabitant affairé des villes. Mais dans les villes, les fonctions publiques sont soldées dés qu'elles deviennent un peu absorbantes. On fait grand usage aux États-Unis du salaire journalier, fort usité en Angleterre. Les membres du congrès sont payés à raison de 8 dollars par jour. Lorsqu'un comité d*enquéte législative prolonge ses opérations an delà de la session , le salaire est continué sur le même pied. Les législatures de tous les États sont rétribuées' par jour. Les commissaires des canaux , qui sont en général des hommes notables, c'est-à-dire riches, sont presque tous traités de même : on leur tient compte de leurs jours de service ; pour eux , c'est un simple remboursement de leurs frais. Ceux d'entre eux qui sont en permanence touchent cependant un salaire annuel. D'autres fonctions se soldent par un prélèvement d'honoraires dans chaque affaire ; c'est ainsi que se payent en totalité ou en partie les procureurs des États , les juges de paix , les aldermen de certaines villes. Les officiers publics et les fonctionnaires régulièrement occupés, tels que les gouverneurs des États et les maires des villes importantes, reçoivent un trai- 'tement annuel. Les commissaires des banques de l'État de Nev^-York sont dans le même cas. Il est convenu ici que tout travail doit être assimilé au travail industriel et payé de même. L'assimilation est

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parfaite entre la marchandise intellectuelle et la marchandise matérielle, entre le capital et le talent, les écos et la science. Cette habitude met tout le monde à Taise ; elle facilite , abrège et simpliGe 1e;3 relations. L'on n'éprouve nul embarras pour demander un service , dès qu'on sait qu'on aura à le payer. Tout se règle d'ailleurs rondement et sans difficulté, parce que, dans une société qui travaille bien et beaucoup , on a le moyen d'être large.

Si Ton récompense par l'argent, l'on punit aussi par l'argent. On sait qu'en Angleterre un procès en adultère ruine le coupable au profit du mari offensé. Ici le même usage serait consacré si l'adultère n'était extrêmement rare. La loi américaine est très-sobre de pernés corporelles en fait de simples délits, mais elle multiplie l'amende. Sur la plupart des ponts est écrite la défense de les traverser plus vite qu'au pas, sous peine d'une amende de 2, 3 ou 5 dollars (i). Lorsqu'un homme est prévenu ou même accusé d'un crime, faux, incendie ou meurtre, on s'assure, non de sa personne , mais de sa bourse ; c'est-à-dire qu'au lieu de l'arrêter, on lui fait donner caution pour une somme laissée à la discrétion de l'autorité judiciaire. L'année dernière à Nashville, pendant qu'une convention refaisait la constitution de l'Ëtat de Tennessee,

(I) Les peines corporelles, autres que la prison, sont fort employées dans les Éiais du Sud à Tégard des esclaves. EUes consislent dans une certaine quantité de coups de fouet, dont le nombre esl écrit à l'entrée des ponts, par exemple, sur Pécrileau indiquant Pamende dont les blancs sont passibles.

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un des membres de cette assemblée , général de milices, comme il y en a des milliers dans les campagnes» homme d'une grande fortune , et partant fort reipectable, se prit de querelle avec un journaliste de Teodroit, et.se répandit contre lui en violentes menaces. En effet, quelques jours après, il vint, avec un autre forcené, lui tirer un coup de pistolet à bout portant, dans le bar-room d'une hôtellerie du lieu. La justice, saisie de l'affaire, se contenta de demander caution au général; moyennant donc le dépôt de quelques milliers de dollars, il resta en pleine liberté , et continua de siéger dans la convention (i) et de participer à la rédaction de la constitution de l'État. Tant de ménagements à l'égard d'un assassin , et ceux que je vois prodiguer à des incendiaires et à des faussaires, rappellent les temps de barbarie où les crimes se rachetaient à prix d'argent. Mais, d'un antre côté, n'est-il pas barbare de sévir contre de simples délits ou contre des délits spéciaux comme ceux de la presse , par la brutale méthode de l'incarcération? L'arrestation préventive n'est-elle pas, dans beaucoup de cas, une rigueur odieuse et inutile? A une époque dont les mœurs douces repoussent tout ce qui sent la violence , et où le travail devient la loi commune , n'est-il pas plus humain et plus moral de punir celui qui enfreint les lois, par l'amende, c'est-à-dire par un prélèvement sur son travail passé ou futur? On conçoit, d'après ce

(1) J'apprends qu*il vient d*étre condamné à de modiques dommages-intérêts pour tout châtiment. La victime a turvécu à ras&a&sinat.

qui précède, que reraprisonnement pour dettes répugne aux Américains. Une clameur générale s'est en effet soulevée contre cette peine. La plus grande partie des Etats Tout supprimée ; les autres ne tarderont pas à suivre (i).

La sanction ^des lois , des règlements et des plus simples ordonnances de police , est donc ici une sanc" tion d'ai^ent. Si un magistrat a suffi^nte raison de croire qu'un homme a des projets de désordre ou des idées de violences contre tel ou tel de ses concitoyens, au lieu de le faire arrêter préventivement, il Tobligeà fournir caution en argent de sa bonne conduite. C'est, au fond , l'usage anglais que nous avons dernièrement vu appliqué par le Speaker de la chambre des communes, afin d'empêcher un duel entre lord Althorp et M. Shiel; avec cette différence cependant, que, pour obliger le ministre whig et le membre irlandais à rester tranquilles (keap thepeace), le Speaker les a emprisonnés. En pareil cas , l'on n'emprisonne qu'une somme d'argent. C'est par Targent qu'on oblige aussi les compagnies à observer les clauses de leurs chartes. Crest par l'argent que les magistrats eux-mêmes sont appelés à la pratique de leur devoir. Pour remédier à

(1) On raconte qu^un chef indien visitait les prisons de Baltimore, et 8*informait avec curiosité des causes de ladétentioo de chaque prisonnier ; quand il fut arrivé à la cellule d^un détenu pour dettes et qu^on lui eut expliqué que cet homme était là jusqu^à Tacquittement de ce qu^il devait, il s^écria : «f Mais où sont donc les castors dont il puisse ramasser les fourrures ? n

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Texcessif moroellement administratif des six États de la Nouvelle-Angleterre , c^est encore l'argent que Ton a fait intervenir. Dans cette partie de i'Unioo, Tentre^ tien des routes est habituellement à la charge des communes. On conçoit que, dans ce système, il suffirait d'une commune réfractaire pour gêner la circulation dans tout un État. Il a donc été stipulé par la toi qoe toute commune serait pécuniairement responsable des accidents qui arriveraient aux voyageurs sur son territoire; il n'est pas rare de lire' dans les journaux que telle commune a été condamnée par les tribunaux à 500 ou 1,000 dollars de dommages-intérêts envers un voyageur qui a versé sur une de ses routes ou sur ud * de ses ponts. Tout récemment la ville de Lowell (Massachusetts) a eu à payer 6,000 dollars (52,000 fr.) à deux voyageurs qui s'étaient ainsi cassé la jambe. Le juge a voulu que les plaignants fussent remboursés non-seulement de leurs frais de maladie , mais aussi des bénéfices probables qu'ils eussent réalisés par leur industrie pendant la durée de leur traitement.

Chez nous, aujourd'hui encore , ce n'est point l'argent , c'est l'honneur que l'on met toujours en avant. Si l'on admet que la base des monarchies soit l'honneur, et que l'on organise tout sur ce principe immatériel , rien de mieux ! Quoique la raison ne soit pas dans l'absolu, et que tout ce qui est absolu soit éminemment imparfait et transitoire, le principe absolu de l'honneur vaut sous tous les rapports, en logique, en morale, en pratique, le principe absolu de l'aident. Il s'harmonise beaucoup mieux avec notre généreuse

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nature française ; mais il faudrail que Thonneur fût réel , que la considération fût incontestée. Il faudrait que le pouvoir, qui en est le distributeur, fût honoré et considéré lui-même. ,

Si Tautorité suprême est vilipendée , honnie , les fonctions publiques sont un titre , non au respect , mais à rinsuUe. Si la défiance envers le pouvoir est admise en principe, si elle est consacrée par les habitudes modernes de législation et d'administration, n'est-il pas vrai que vos prétendus salaires en considération sont dérisoires , et que votre système repose sur un gros contre-sens ? Ah ! si la royauté trônait eiicore , toute-puissante, dans la magnificence de Versailles, parmi son armée de gardes étincelants d'or et d'acier, au milieu de la plus brillante cour dont l'histoire ait consacré le souvenir , entourée du prestige des arts empressés à l'adorer; ou si le prince sauveur de la patrie , mis sur le pavois par la victoire , datait encore ses décrets au monde du palais des rois ses vassaux, ou du Schœnbrunn des Césars terrassés; s'il faisait ou défaisait les rois comme aujourd'hui un ministre les sous-préfets ; si , sur un mot de sa bouche , les vieux soldats marchaient fièrement à la mort; si la terre s*inclinait devant lui; s'il était l'oint du Seigneur, relu et l'idole du peuple; ah! si vous aviez encore la monarchie de Louis XIV ou de Napoléon , vous seriez bienvenus, à parler de considération et d'honneur ! Être signalé par un geste royal était alors une distinction éminente. La faveur du prince attirait alors la confiance ou les hommages extérieurs des popula-

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lions. Les préséanœs étaient dignes d^envie du temps des pompes de Versailles , ou , lorsqo*anx Tuileries Ton était exposé à se perdre dans un embarras de rois. Que signifient-^îUes , qui peut s'en soucier aujourd'hui que la vie du prince a été noyée dans le prosaïsme universel, aujourd'hui que les cérémonies publiques sont abolies, aujourd'hui qu'il n'y a plus de cour, plus de costumes ? Les titre& ont été profanés par l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en soutenir l'éclat, ou ternis par le venin d'une jalousie bourgeoise. Vos cordons , vous avez été obligés de les semer sous les pieds des chevaux. Le système d'honneur est ruiné. Pour le relever solidement, il faudrait une révolution , non pas sur le patron de celle de juillet, mais une immense révolution delà taille de celle qui a mis trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu'à Mirabeau , et qui , mûre enfin , a pendant cinquante ans bouleversé les deux mondes ; une révolution, au nom du principe d'autorité, pareille à celle que nos pères accomplirent au nom de la liberté.

Parmi les mots attribués à M. de Talleyrand , on .cite celui-ci : c Je ne connais pas un Américain qui n'ait vendu son chien ou son cheval. » Il est certain que les Américains sont l'exagération des Anglais, que Napoléon appelait un peuple marchand. L*Américain est toujours en marché. Il en a toujours un qu'il vient d'entamer , un autre qu'il vient ^e conclure , et deux ou trois qu'il rumine. Tout ce qu'il a , tout ce qu'il voit, est, dans son esprit* marchandise. La poésie des localités et des objets matériels , qui courre

d'un vernis religieux les lieux et les choses, et les protège eontre le négoce , n'existe pas pour lui. Le docher de son village ne lui est rien de plus qu'un autre clodier , et , en fait de clochers , pour lui , le plus beau, c'est le plus neuf, le plus fraîchement peint eo blanc et en vert. Pour lui une cascade , c'est de l'eau motrice qui tittend sa roue hydraulique , un toater^power ; un vieil édifice, c'est une carrière de matériaux , pierres et briques , qu'il exploite sans remords. L'Yankee vendra la maison de son père, eomme de vieux habits , vieux galons. Il est dans sa destination de pionnier de ne s'attacher à aucun lieu , à aucun édifice , à aucun objet , à aucune personne/ excepté à sa femme, à qui il est indissolublement lié , la nuit et le jour, depuis le moment du mariage jusqu'à ce que la mort l'en sépare.

Au fond de tons les actes de l'Américain il y a donc de Targent; derrière chacune de ses paroles , de l'argent. €e serait cependant se tromper que de croire qu'il ne sache pas s'imposer de sacrifices pécuniaires. Il a même l'habitude des souscriptions et des dons volontaires ; il la pratique sans regrets , plus souvent que nous , et plus largement aussi ; mais sa munificence et ses largesses sont raisonnées et calculées. Ce n'est ni l'enthousiasme ni la passion qui délient les cordons de sa bourse; ce sont des motifs politiques ou de convenance ; c'est le sens de l'utile , q'est la conscience de l'intérêt public qui implique, il le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L'Américain admet donc volontiers des exceptions à sa règle de

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