LES SPÉCULATIONS
Johastwa (Pensylvaaie), 4 août 1835.
L'aspect que présentent en ce momenl les États-Unis est éminemment propre à rassurer les amis de la paix sur la possibilité d'une rupture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les Américains de tous les partis agissent dans leurs affaires privées comme des gens bien convaincus qu'aucun malentendu ne viendra jeter la perturbation dans le commerce. Celui qui eût débarqué à New-York, à Boston ou à Philadelphie, le jour où Ton y annonça l'effet produit en France par le message du général Jackson, et qui aurait fait l'Épiménide jusqu'à présent , ne reconnaîtrait plus PAmérique. A l'inquiétude a succédé la confiance la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on spécule sur tout. Les plus audacieuses entreprises n'effrayent pas ; toutes trouvent
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des souscripteurs. Du Maine à la rivière Rouge , les États-Unis sont devenus une immense rue Quincampoix. Jusqu'à présent tout le monde est en bénéfice, ainsi qu'il arrive toujours tant que la spéculation est ascendante. Comme à argent facilement gagné personne ne regarde, la consommation est énorme, et Lyon s'en* ressent.
Je dis que Ton spécule sur tout; je me trompe. L'Américain, essentiellement positif, ne spéculera jamais sur les tulipes, même à New-York, quoique les habitants de cette ville aient du sang hollandais dans les veines. Les objets principaux de spéculation sont les mêmes qui occupent ordinairement Tesprit calculateur des Américains, c'est-à-dire les cotons , les terrains de ville et de campagne , les banques , les chemins de fer.
Les amateurs de terrains se disputent, à l'extrémité nord, les forêts de pins riches en bois de construction (i) ; à l'extrémité sud, les marécages du Mississipi , les terres à coton de l'Alabama et de la rivière Rouge , et, bien loin à l'ouest, les terres à blé et les pâturages de rillinois et du Michigan. Les développpement» inouïs de quelques villes neuves ont tourné les têtes , et l'on se rue sur .les localités avantageusement situées, comme si, avant dix ans, trois ou quatre Londres,
(1) Pour dOQDoer une idée de Taveugle fureur deè spécula* lions sur les terrains boisés du Maine , uo plaisant a prétendu que les pauvres de la ville de Bangor s^étant échappés un moment de rhôpital, avaient réalisé cliacnn un bénéfice de 1S0O dollars avant qu*on eût pu les rejoindre.
autant de Paris, une douzaine de Liverpool <|evaient étaler sur le territoire américain leurs rues, leurs monuments, leurs quais encombrés de magasins, leurs ports hérissés de mâts. A New-York on a vendu des lots (i) pour une population de deux millions d'habitants , à la Nouvelle-Orléans pour un million au moins. On a distribué, en emplacement de maisons, des marais pestilentiels , des rochers à pic. En Louisiane, les terrains mouvants, repaires sans fond des alligators, les lacs et les cyprières de la Nouvelle-Orléans , qui ont dix pieds d'eau ou de vase, et ici le lit de THudson qui en a vingt , trente , cinquante , ont trouvé de nombreux acheteurs. Prenez la carte des États-Unis ; placez-vous an lac Érié, qui, il y a vingt ans, était une solitude ; remontez-le jusqu'à sa pointe occidentale ; de là passez au lac Saint-Clair ; du lac Saint- Clair poussez au nord , traversez le lac Huron ; allez encore , entrez dans le lac Micbigan , et avancez au sud jusqu'à ce que l'eau vous manque : vous trouverez nne petite ville appelée Chicago , un des postes que nos Français avaient établis lors de leurs infatigables excursions au nord de ' l'Amérique. Chicago paratt appelé à posséder un jour un commerce étendu ; il sera à la tête d'un canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint-Laurent ; mais aujourd'hui , Chigago a deux ou trois mille habitants à peine. Chicago a derrière lui des terres d'une admirable fertilité ; mais ces terres
(1) Un lot , ou un emplacement de maison , a. 2^ à 25 pieds anglais de façade sur 80 à tOO de profondeur.
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sont encore incultes. Néanmoins, le Icrrain à dix lieues à la ronde s'est vendu , revendu et vendu encore par petits lambeaux, non pas à Chicago, mais à New-York^ qui , par la route actuelle , en est à huit cents lieues. Il y a dans le commerce, à New*York, des morceaux de papier qui figurent des lots de ville à Chicago pour trois cent mille habitants. C'est plus que n'en compte aujourd'hui aucune ville du nouveau monde. 11 est probable que plus d'un acquéreur de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira examiner son acquisition, il ne la retrouve recouverte que de six pieds d'eau du lac.
Les spéculations sur les chemins de fer ne le cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a une passion pour les chemins de fer; il les aime, ainsi que le disait Camille Desmoulins de lui-même par rapport à Mirabeau, comme un amant aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce que le suprême bonheur consiste, pour l'Américain, dans cette précipitation qui dévore le temps et annule l'espace ; c'est aussi parce qu'il sent» lui qui raisonne toujours, que ce mode de communication est parfaitement adapté à l'immensité de son territoire, à son littoral aplati, et à la configuration peu accidentée de la grande vallée du Mississipi , et parce qu'il trouve dans ses forêts primitives une profusion de matériaux, qui lui permet de les exécuter à bon marché. On multiplie donc les chemins de fer en concurrence des fleuves et des canaux , en opposition les uns aux autres. Si les travaux aujourd'hui en construction s'achèvent (et je crois qu'ils s'achèveront) ,
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il y aura, daos deux ans, trois routes distinctes de Baltimore à Philadelphie , sans compter Tancien grand chemin, savoir deux par chemins de fer exclusivement, la troisième par bateau à vapeur et chemin de fer. Celle des trois qui gagnera une demi -heure sur ses rivales sera à peu près sûre de les ruiner.
Le mode de création des banques , universellement adopté ici (c'est le même pour toutes les entreprises d'utilité publique lorsqu'elles sont livrées à Tindustrie particulière), consiste dans Tau torisation donnée par la législature d'ouvrir des livres de souscription dans un lieu public, où tous ont la faculté de venir s'inscrire moyennant un versement préalable de cinq, dix ou vingt pour- cent. Le jour de l'ouverture des livres est une solennité. Chez nous, on fait queue à la porte des théâtres; aux États-Unis, cette année, oh faisait queue, avec une anxiété profonde, à la porte des sanctuaires où les livres de souscriptions aux banques étaient déposés. A Baltimore, les^egistres ont été ouverts pour la création d'une banque nouvelle (Merchants* bank)j au capital de deux millions (on compte ici par millions de dollars) ; la souscription s'est élevée à près de cinquante. A Charleston , pour le même capital de deux millions, la souscription a été de quatrevingt-dix; et comme, à Charleston, le versement préalable exigé par la loi était , cette fois , de vingt-cinq pour cent, l'à-compte versé en monnaie courante, monnaie de papier , il est vrai , mais qui vaut le pair, a fait la somme de vingt-deux millions de dollars ( environ cent dix-huit millions de francs) , ou onze fois
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le capital requis. Cette rage pour les actions de banque s'explique aisément. La plupart des banques ici sont des établissements irresponsables de fait , qui ont le privilège de battre monnaie avec du papier. Les actionnaires des banques touchent des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour cent (i) sur des capitaux que , par des combinaisons ingénieuses, ils peuvent ^ dispenser de posséder, et cela dans un pays où sont cotés à iiO et 115 les 5 pour 100 de Pensytvanie ou de New-York et les 6 de IGhio. Les 6 pour 100 de TÉtat d'Ohio ! qu'en penseraient, s'ils revenaient au jour, les héros du fort Duquesne.
La plupart de ces spéculations sont imprudentes , plusieurs sont folles. La hausse d'aujourd'hui peut et doit être suivie d'une crise demain. De grandes fortunes, et en grand nombre, sont sorties de terre depuis le printemps; d'autres y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller sa fibre robuste , il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chair interdirent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles , le vin, les femmes, le déploiement d'un luxe princier; les cartes et les dès lui sont défendus; l'Américain demande donc aux affaires les émotions fortes dont il a besoin pour se sentir vivre. Il s'aventure avec
(1) Il y a des compagnies financières qui distribuent des dividendes sur le pied de 20 pour 100. Tel a été le cas , il y a «luelques jours , pour P Atlantic Insurance Company de New-York. Les banques proprement dites n'atteignent jamais ce chiffre. (Voir tome 1, page 66, note I.)
délices sur la mer mouvante des spéculations. Un jour, la vague le pousse jusqu'aux nues; il savoure à la hâte cet instant de triomphe. Le lendemain, il disparaît entre les crêtes de la lame ; il ne s'en trouble pas; il attend avec flegme, et se console dansTespoir d'un meilleur avenir. Et d'ailleurs, pendant qu'on spécule; que 1^ uns s'enrichissent et que les autres se ruinent, les banques naissent et distribuent le crédit, les chemins de fer et les canaux se déroulent, les bateaux à vapeur se lancent de leurs chantiers sur les fleuves , sur les lacs, sur l'Océan ; la carrière va toujours s'élargissant pour les spéculateurs, pour les chemins de fer, les canaux , les bateaux à vapeur et les banques. Quelques individus perdent, mais le pays gagne; le pays se peuple, se défriche, se développe, le pays marche. 60 aheadi (i)
Si le mouvement et la rapide succession des sensations et des idées constituent la vie , ici l'on vit au centuple ; tout est circulation , tout est mobilité et agitation frémissante. Aux expériences succèdent les expériences; aux entreprises, les entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les grands hommes du jour détrônent ceux de la veille, ils sont déjà à demi renversés par les grands hommes du lendemain. Les fortunes
(1) £n avant, marche! Celte locution a été mise à la mode par le colooel Ci'ockelL, rude personnage de rOucst, qui est membre du congrès. Le fils d'un de ses voisins lui ayant écrit pour lui demander Tautorisation d'épouser sa fille, on assure que Crockett lui envoya cette réponse laconique: Go aheadi