‹ LETTERS SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 43 sur 69 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

s») LES SPÉCULATIONS.

coalition n'est point timide ; elle a d'abord Thabitude anglaise de discourir sur la place publique et de faire des processions. De plus , la classe ouvrière sent sa force, connaît son empire, et sait en fair/e usage. Les divers corps de métiers se sont assemblés à New-York à Philadelphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont leurs meetings aussi bien que les hommes. Celui des couturières de Philadelphie a eu de Téclat; il était présidé par un économiste, M. Mathieu Garey, qu'assistaient, comme vice-présidents, deux ecclésiastiques. Parmi les réclamations , Ton a remarqué celle des garçons boulangers, qui, en vertu des droits de rhomme et de la sainteté du septième jour , ne voulaient pas faire de pain le dimanche. Les principaux corps de métiers ont décidé que tout travail resterait suspendu jusqu'à ce que les maîtres (i) , si ce nom peut s'appliquer ici autrement que par dérision , eu^ ^nt accédé à leur ultimatum. Afin que nul n'en ignorât , ils ont fait publier leurs réêolutiùns dans les journaux, signées du président et des secrétaires du meeting. Ces résolutions déclarent que ceux des ouvriers qui refuseraient de s'y conformer auraient à subir les conséquences de leur refus. Les conséquences ont été que les ouvriers réfractaires, qui s'obstinaient à travailler, ont été chassés de leurs chantiers à coup de bâtons et de pierres, sans que l'autorité ait cru devoir

(1) Ce mot D'est pas en usage ici. On se sert de celui dVmployer (employeur).

'.V LETTRE XXV. 93t

donner signe de vie. La conséqvence est qu*en ce mo- Aient , le long du canal du Scfauylkill , ane poignée de bateliers empêchent les bateaux chargés de charbons de descendre à Philadelphie, les tiennent en embargo, interrompent ainsi Tune des branches les plus fructueuses du commerce de la Pensylvanie , privent d*emploi les mariniers et les bâtiments de Philadelphie, qui distribuent le précieux combustible sur le littoral de rUnion, et exposent les mineurs à -être congédiés. La milice les regarde faire ; le shérif reste les bras croisés. Si la minorité des bateliers p*ersiste , car ces désordres sont Touvrage d*une faible minorité, il est à craindre qu'une bataille ne s'engage entre eux et les mineurs (i). Â Philadelphie la conséquence a été encore que les charpentiers, pour amener à composition quelques entrepreneurs récalcitrants , ont mis le feu à plusieurs maisons que ces entrepreneurs baissaient. Cette fois Tautorité s'est émue, le maire a fait pla^carder un avis par lequel , considérant qu'il y a des raisons de croire que ces incendies sont l'œuvre de la malveillance, il offre mille dollars de récompense à qui en signalera les auteurs. Mais il est trop tard. La municipalité, dans le but, dit-on, de gagner quelques votes à la cause de l'opposition qu'elle soulient, au lieu d'interposer sa médiation entre les ouvriers et les maîtres, s'était empressée, dès les premiers jours, de donner raison aux premiers en souscrivant d'emblée à toutes leurs conditions pour les travaux de la ville (2).

(1) Voir la note 34 à la fin du volume.

(3) Voir la note 35 à la fia du volume.

2S3 LE6 8PÉGULATI0KS.

Le philosophe, pour qui le présent n'est qo*un point, peut, en retournant ces faits, y trouver matière à se réjouir. Les ouvriers et les domestiques vivent en Europe dans une condition de dépendance presque absolue qui n*est commode qu*à celui qui commande. Légitimistes , républicains , juste-milieu , tous agissent à regard de Touvrier qu'ils emploient ou du domes^ tique qui les sert, comme si c'était un être d'une nature inférieure, qui doive au maître tout son zèle et tous ses efforts, sans qu'il lui soit dû en retour rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis, il est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons sociales qui établissent une proportion plus équitable entre les droits et les devoirs. En Amérique , le principe absolu de la souveraineté du peuple ayant été appliqué aux rapports du maître et du serviteur, du boui^eois et de l'ouvrier, l'industriel, le fabricant et l'entrepreneur , à qui les ouvriers font la loi , cherchent autant que possible à se passer d'eux, et substituent de plus en plus la puissance des machines à la force de l'homme; ainsi les travaux industriels les plus pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce humaine. Le maître à qui ses domestiques obéissent quand il. leur plaît, et qui paye chef (i) pour être mal servi et servi de mauvaise grâce, (avorite , autant qu'il est en lui, les mécaniques

(1) Dans la plupart des provinces de France, les gages anotiels d*un domestique sont de 60 à 80 fr. par an ; ici c^est 50 à 60 fr. par mois , et un domestique en France fait Touvrage de deux ici.

et les appareils qui simplifient la besogne , afin d^économiser le travail et les serviteurs.

Il y aurait en ce pays une étude curieuse à faire , non-seulement sur lés grands mécanismes industriels, mais aussi sur les outils à la main et sur les ustensiles de réconomie domestique. Ces ustensiles , ces outils, ces mécanismes influent puissamment sur la liberté pratique du plus grand nombre ; c*est par eux que la classe la plus nombreuse s*afiranchit peu à peu d'un joug qui tend à Fécraser et à la flétrir. Sous ce rapport donc , ce qui se passe ici entre le maître et le domestique, le bourgeois et Touvrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami de Fhumanité doit appeler de tous ses vœux. Mais si la satisfaction philosophique est ample , la satisfaction matérielle et présente manque presque absolument. Pour quiconque n'est pas ouvrier ou domestique , pour quiconque surtout a goûté de Texistence des classe« cultivées d'Europe, la vie pratique et réelle , la vie en chair et en os , se compose d'une série de tiraillements, d'incertitudes,, de déplaisirs , je dirais presque d'humiliations. L'indépendance des ouvriers est quelquefois la ruine des chefs d'industrie ; l'indépendance des domestiques enr traîne la dépendance des femmes , les relègue dans leur ménage à des occupations fort peii w harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue, et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort.

Lorsque la force novatrice, à qui rien ne fait contrepoids, agit avec un grand excès d'énergie, c'est au

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