G LES EAUX DE BEDFORT
y a bien peu de plaisirs qui ne cessent de l'être du moment où ils sont accessibles à tous, et par cela seul. A Saratoga, à Bedford, rÂméricain s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt mille pères de famille, dans Philadelphie et New-York , qui peuvent , tout aussi bien que lui , si l'envie leur en prend , et elle leur prend en eifet, se donner la satisfaction d'y amener leurs femmes et leurs filles, et, une fois là, de bâiller sur une chaise dans la galerie, pendant tout le jour; d'aller les armes à la main (je parle du couteau et de la fourchette) enlever leur part d'un mauvais dîner; d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion dansante, et de dormir, s'il est possible, au milieu du vacarme, sur un grabat, dans une résonnante cellule en planches de sapin. L'Américain traverse, sans y regarder, les magnifiques paysages qui bordent l'Hudson , parce qu'il est, lui six-centième ou millième, sur le bateau à vapeur. Franchement, je deviens Américain sous ce rapport, et je n'ai bien admiré le panorama de Westpoint et des Uighlands (i) , que lorsque je me suis trouvé, seul, dans ma barque sur le fleuve.
La démocratie est trop nouvelle venue sur la terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d*Ëurope sont fondés sur Texclusion , sont aristocratiques comme l'Europe ellemême, et, par conséquent, ne sauraient être à l'usage de la multitude. Il faudra donc que, sous ce rapport,
(1) On appelle ainsi les monlagnes qui bordent PHudson du côié de Westpoint et au-dessus.
LETTRE XXYI. SS7
tout comnie en politique, la démocratie américaine fasse du neuf. Le problème est difficile ; mais il n'est pas insoluble , car autrefois il fut résolu chez nous. Les fêtes religieuses du catholicisme étaient éminemraenl démocratiques : tous y étaient appelés, tous y prenaient part. A quels transports de joie et d'enthousiasme TEurope tout entière ne se livrait-elle pas, grands et petits , nobles , bourgeois et serfs , lorsque , du temps des croisades, on célébrait par une procession et par un Te Deum la victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem ! Aujourd'hui même , dans nos provinces du Midi, où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cérémonies vraiment populaires: telles sont les fêtes de Pâques avec les représentations de la Passion exposées dans les églises, et les processions avec leur déploiement de croix et de bannières , leurs confréries de pénitents, au froc pointu et aux robes ondoyantes , et leurs longues files d'enfants et de femmes avec les saints et les saintes qui y figurent en grand costume et les reliques qu'on y promène pieusement; et enfin , avec la pompe militaire et civile qui s'y mêle malgré l'athéisme de la loi. C'est le spectacle du pauvre , spectacle qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vives que ne le font au faubourien de Paris les drames atroces du boulevard et les feux d'artifice de la barrière du Trône.
Déjà ici, dans les États de l'Ouest en particulier, la démocratie commence à avoir ses fêtes où sa fibre est remuée, et dont elle savoure les émotions avec délice : ce sont des fêtes religieuses, ce sont les camp-
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meetings des méthodistes, où )a population se porte avec ardeur , malgré les remontrances philosophiques des autres sectes plus boui^eoises , qui blâment leurs chaleureux élans et leurs allures déclamatoires ; malgré le caractère convulsionnaire et hystérique des scènes du banc d'anxiété^ ou plutôt à cause de ce caractère. Dans les anciens États du Nord , il y a les processions politiques, pures démonstrations de parti le plus sonvent, mais qui ont cela d'intéressant que la démocratie y prend part, car c'est le parti démocratique qui organise les plus brillantes et les plus animées. Après les camp-meetings, les processions politiques sont les seules choses , en ce pays, qui ressemblent à des fêtes. Les banquets de parti, avec leurs discours et leur déluge de toasts, sont glacés, sinon repoussants, et, par exemple, je n'ai rien vu de plus souverainement disgracieux qu'un banquet offert sur la pelouse de Powelton, près de Philadelphie, à la population tout entière, par l'opposition, c'est-à-dire par la bourgeoisie.
A Philadelphie , je iU'arrétais involontairement pour regarder passer les arbres gigantesques (pôles) qui faisaient leur entrée solennelle sur huit roues , pour être plantés par la démocratie la veille des jours d'élection. Je me souviens de ^l'un de ces hickory-foies (i) qui s'avançait la tête garnie de son feuillage frais encore , au son do fifre et du tambour, précédé par des dé-
(1) V hickorx eiif oTi en honneur parmi le» démocrate» , parce que le surnom populaire du général Jackson est Otd Nickory.
mocrates en rang,. sans autre dUtinctioa qu^une des petîtesbranches de Tarbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par huit chevaux dont les harnais étaient chargés de rubans et de devises. A cheval sur Tarbre luimême, une douzaine dejackson-men, de la plus belle eau, Tair satisfait et triomphant d'avance , agitaient des drapeaux en Tair , en criant ; Huzzahfor Jackson!
Cette promenade de Vhickory n'est elle-même qu'un détail à côté des scènes processionnelles que j'ai vues à New-York.
C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des élections , où la victoire s'était prononcée pour le parti démocratique (i). La procession avait un quart de lieue de long. Les démocrates marchaient en bon ordre et aux flambeaux; il y avait des bannières plus que je n'en vis en aucune féU religieuse, toutes en transparents , à cause de l'obscurité. Sur les unes étaient inscrils les noms des confréries démocratiques, Jeunes démocrates du neumème ou du onzième ward (quartier); les autres étaient couvertes d'imprécations contre la banque des États-Unis; Nkk Biddle et Old Nick {le diable) faisaient les frais de rapprochements plus ou moins ingénieux; c'était le pendant du libéra nos d malo. Puis il y avait des portraits du général Jackson à pied et à cheval; il y en avait en uniforme de général et en Tennessee farmer (s) , la fameuse canne <Yh%ckory à la main. Ceux de Washington et de Jeffer-
(1) Voir la lettre XVI.
(9) Le fermier de Tennessee , à cause des propriétés du général Jackson dans cet État.