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son, entourés de maximes démocratiques, se mêlaient aux emblèmes de tous les goûts et de toutes les couleurs. Dans le nombre figurait un aigle, non en peinture, mais un véritable aigle vivant, attaché par le» serres, au milieu d'une couronne de feuillage, et hissé au bout d'un bâton , à la façon des étendards romains. L'oiseau impérial était porté par un robuste matelot, plus satisfait que ne le fut jamais échevin admis à tenir l'un des cordons du dais, dans une cérémonie catholique. Du plus loin que j'aperçus les démocrates s'avancer, je fus frappé de la ressemblance de leur farandole avec le cortège qui accompagne le viatique à Mexico ou à Puebla. Les Américains porteurs de bannières étaient aussi recueillis que les Indiens Mexicains porteurs de fallots sacrés. La procession démocratique avait d'ailleurs sesreposoirs toutcomme une procession catholique ; elle s'arrêtait devant les maisons des /ocftêon-men, pour faire retentir l'air de ses bravos (cheers) ; elle stationnait à la porte des chefs de l'opposition, pour y lâcher trois, six ou neuf grognements (groans). Si ces tableaux rencontraient leur peintre, on les admirerait au loin : à l'égal des triomphes et des sacrifices que les anciens nous ont laissés en marbre et en bronze. Car c'est plus que du grotesque à la façon des scènes immortalisées par Rembrandt : c'est de l'histoire , et de la grande ; ce sont des épisodes d'une merveilleuse épopée qui laissera au monde de longs souvenirs, celle de l'avènement de la démocratie.
Et pourtant , comme fêtes et cérémonies, ces processions politiques sont bien inférieures aux rein»al$
qui ont lieu dans les camp-meetings. Toute fête où les femmes ne figurent point n'est qu'une demi-féte. Pourquoi vos cérémonies constitutionnelles sont-elles si complètement dépourvues d'attrait? Ce n'est pas seulement parce que ceux qui y figurent sont des bourgeois, fort honorables assurément, mais peu poétiques, et que l'éclat des costumes et le prestige des beauxarts en sont bannis; c'est plus encore parce que les femmes n'y ont pas et ne peuvent y trouver place. Un homme d'esprit a dit que les femmes n'étaient pas poètes; mais qu'elles étaient la poésie même.
Je me souviens de ce qui, dans ma ville de province, faisait le charme et l'éclat des processions. Nous ouvrions de grands yeux quand s'avançait la robe rouge du premier président ; nous admirions les épaulettes et l'habit brodé du général, et plus d'une vocation mili^ taire s'est décidée ce jour-là ; nous regardions venir de loin, par-dessus les tètes, le cortège épiscopal, nous nous jetions machinalement à genoux lorsque le dais , s'approchant avec son escorte de lévites , nous montrait l'évéque , vieillard vénérable, la mitre sur le front le saint-sacrement entre les mains; nous portions envie à la gloire des jeunes hommes qui étaient, pour un jour, saint Marc ou saint Pierre ; plus d'un grand garçon eût abdiqué ses quinze ans , dont il était fier , pour être admis à l'insigne honneur d'être l'un de ces petits saint Jean vêtus d'une peau de mouton ; mais la foule entière suspendait son souffle , quand on apercevait parmi la forêt de bannières, entre les surplis et les aubc^ des prêtres, à travers les frocs pointus des péni-
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tents et les baïonnettes de la garnison^ une de ces jeunes filles en robe blanche, qui représentaient les saintes femmes et la mère des Sept Douleurs; ou celle qui, chargée de chaînes d'or, de rubans et de perles, figurait rimpératrice à côté de son empereur (i) ; ou celle qui , en sainte Véronique déployait le voile dont fut essuyé le visage du Sauveur montant au Calvaire ; ou celles enfin , tout émues encore , qui avaient été le matin confirmées par monseigneur. De même, c'est parce qu'il y a des femmes aux camp-iffheetingiy et qu'elles y sont actrices au même rang que les plus fou> gueux prêcheurs , c'est pour cela seul que la démocratie américaine y accourt. Les camp-meetings, avec leurs pythonisses délirantes , ont fait le succès des méthodistes, et leur ont attiré, en Amérique, une église plus nombreuse que celles des sectes qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en Europe (a).
Des tournois supprimez les femmes, et il jie reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des camp-mee^ tings , enlevez le banc d'anxiété, faites disparaître ces femmes qui palpitent, crient et se roulent à terre, s'accrochent pâles et échevelées , l'œil hagard , aux ministres qui leur soufflent l'esprit saint, ou celles qui
(1) C*e8t un des souvenirs de Tempire romain , qui en a laissé de très-profonds dans nos départements du Midi.
(2) Les deux sectes les plus nombreuses des États-Unis, sont celles des méthodistes et des baptistes (ou anabaptistes) : elles comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les baptistes ont un langage exalté comme celui des méthodistes. (Voir la note 36 à le fin du volume.)
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saisissent au passage, à la porte des tentes , le péebear endurci afin de l'attendrir; vainement la scène se passera au milieu d'une forêt majestueuse, pendant une belle soirée d'été, sous un eiel qui ne craint point la comparaison avec celui de la Grèce ; vainement vous serex entouré de tentes et de chariots nombreux qui vous rappelleront le train d'Israél à la sortie d'Egypte ; vainement les feux allumés au loin , entre les arbres , vous montreront les prêcheurs debout, gesticulant audessus de la foule; vainement l'écho des bois vous renverra les éclats de leur voix renten tissante; ce sera un spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une heure; tandis que les camp-meetings , tels qu'ils sont, ont le don de retenir les populations de l'Ouest pendant de longues semaines. On en a vu qui duraient un mois entier.
J'admets que les camp-meetingê et les processions politiques ne sont encore en Amérique que des faits exceptionnels. Un peuple n'a de caractère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales et ses plaisirs, sa poésie, enfin , à lui. À cet égard , la nationalité américaine ne sera pas aisée à constituer. L'Américain manque d'un passé à qui demander des inspirations. En quittant la vieille terre d'Europe et en rompant avec l'^gleterre, ses pères laissèrent derrière eux toutes les chroniques, toutes les légendes, toutes les traditions, ce qui fait la patrie , cette patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'Américain s'est donc appauvri en idéalité de tout ce qu'il a gagné en richesse matérielle. Mais, avec la démocratie, il y a toujours de la ressource en fait d'imagination. Je ne prétends pas dire
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comment la démocratie américaine suppléera ait dé&ut de passé et de souvenirs, pas pins que je ne me diarge de déterminer comment elle s'imposera à elle-même un frein , et préviendra ses propres écarts» Je suis cependant convaincu que TAmérique aura ses cérémonies^ ses fêtes, son art, tout comme je suis persuadé qu'elle ^'organisera régulièrement ; car je crois à Fa^ venir de la société américaine» ou, pour mieux dire, du commencement de société qui grossit à vue d'œil , à Test et encore plus à Touest des Alléghanys.
En France, depuis plus d'un siècle, nous sommes à batailler contre nous-mêmes pour nous dépouiller de notre originalité nationale. Nous essayons de nous faire raisonnables sur le modèle de ce que nous croyons être le type anglais (i) , et, à notre exemple, les peuples de l'Europe méridionale se torturent pour prendre un air calculateur et parlementaire. L'imagination est traitée comme la folle du logis. Les nobles sentiments, Tenthousiasme, l'exaltation chevaleresque, ce qui fit la gloire de notre France, ce qui valut à l'Espagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné, est bafoué. Les fêtes publiques et les cérémonies populaires sont devenues la risée des esprits forts. L'amour des beaux- arts n'est plus qu'une passion frivole. Mous faisons des eiforts inouis pour nous amaigrir lesprit et le cœur, conformément aux prescriptions des Sangrados de la religion et de la politique. Pour dépouiller notre existence du dernier vestige de goût
(1) Voir la note 37 à la flu du volume.
el d^art , nous avons poussé l^abnégalion jusqu'à écbanger la majestueuse élégance des costumes que nous avions empruntés aux Espagnols, lorsqu'ils donnaient le ton à rEurope , contre la défroque des Anglais , que Ton peut qualifier d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la Grande-Bretagne. Passe encore si nous n*avions fait que jeter comme ua iuntile bagage nos tournois, nos carrousels, nos jubilés, nos fêtes religieuses et notre luxe vestiaire ! Malheureusement nous sommes remontés jusqu'à la source de toute poésie sociale et nationale , jusqu'à la religion , et nous avons voulu la tarir. Nos- mœurs et nos coutumes retiennent à peine un léger vernis de leur grâce tant vantée. La politique est abandonnée an positivisme le plus aride: Ce serait à désespérer du génie national si , de temps à autre, des élans et des explosions ne révélaient qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort, et que le feu sacré couve sous la cendre.
Certes, la France et les peuples de l'Europe méridionale dont elle est le coryphée , doivent de la reconnaissance à la philosophie da xviii* siècle. C'est elle qui a été notre protestantisme , c'est à-dire qui a relevé chez nous l'étendard de la liberté, ouvert la carrière à l'esprit huraaia, et constitué la personnalité. Avouons cependant que, par cela seul qu'elle est irréligieuse, elle est inférieure au protestantisme allemand, anglais et américain.
Les écrits des apôtres de cette grande révolution dureront comme monuments littéraires, mais non comme leçons de morale , car tout ce qui est irréligieux^
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n'a qu'une valeur sociale éphémère. Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de Montesquieu , de Jean-Jacques et de Diderot; mais sur leurs monuments déposons leurs ouvrages couverts d'un voile. Appre-^ nous au peuple à bénir leur mémoire ; mais ne lui enseignons pas leurs systèmes, et empêchons qu'ils ne lui soient enseignés par de serviles continuateurs que ces grands écrivains désavoueraient s'ils revenaient habiter cette terre ; car les hommes de cette trempe sont du siècle présent, quelquefois du siècle à venir, et jamais du siècle passé.
En retour de ce que Ton nous enlevait, on nous a dotés du régime parlementaire. On a supposé qu'il satisferait à tous nos besoins » qu'il comblerait tous nos vœux dans l'ordre moral et dans l'ordre des idées , tout comme dans l'ordre matériel. Dieu me garde d'être Tennemi du système représentatif ! Je crois à sa durée, quoique je doute que noas ayons encore découvert la forme sous laquelle la nature française et celle des peuples méridionaux pourront s'en accommoder ; mais quelle qu'en soit la valeur politique, on conviendra qu'il ne remplace pas, qu'il ne remplacera jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses fêtes ; mais cela respire un parfum de procès-verbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait, jusqu'à un certain point, ses dogmes et son mysticisme , il n'a pomt prise snr nos imaginations. Les beaux-arts lui sont antipathiques. Il n'a pas le don de remuer nos cœurs. Il laisse donc en dehors les trois quarts de notre existence.
Je comprends qu*icî Ton ait espéré faire du gouvernement représentatif la pierre angulaire et la clef de voûte de Tédifice social. Uu Américain de quinze ans est raisonnable comme un Français de quarante. Puis la société y est mâle; la femme, qui en tout pays est un être peu parlementaire , n*y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons aux États-Unis. Cependant, ici même, ce régime n'existe plus, dans sa pureté primitive, que sur le papier. Le champ religieux, passablement rétréci , il est vrai , y est d'ailleurs resté ouvert à ridéalité humaine, et l'imagination y trouve pâture tant bien que mal. Mais, chez nous, il faudrait être fanatique du représentatif pour songer à en faire le pivot de notre vie sociales Nous avons tous une jeunesse. Dieu merci! Chez nous, les femmes sont une puissance fort réelle, quoiqu'il n'en soit point parlé dans la charte ; et notre caractère national a beaucoup de traits féminins, je ne dis pas efféminés. Vous auriez beau décimer la France et n'y laisser que les bourgeois ayant passé la quarantaine, ce qui a le sens rassis, ce qui est bien désillusionné , c'est-à-dire bien dépoétisé , vous arriveriez à peine à avoir une société qui se contentât des émotions constitutionnelles.
Voilà pourquoi la France est le théâtre d'une lutte incessante entre Tâge mûr et la vieillesse d'un côté, et de l'autre les jeunçs gens qui trouvent leur lot trop mince. La jeunesse accuse Géronte d'étroitesse , de pusillanimité, d'égoïsme; Géronte se plaint de l'ambition effrénée qui dévore les jeunes gens et de leur indomptable turbulence.
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La jeunesse modenie a perda le senlÛM»! da resfiect dû à la ▼ieillesse, ee qai estvB grave symptôme de décadence sociale. Aigrie par le méconleDtemeni, la jeonesse en est venue à ce point, qn^elle méprise Texpérience; elle se croit sopérienre anx hommes blanchis dans le gooTemement des choses hnmaines; elle persiste opiniâtrement dans cette erreor funeste, quoique la démonsbation du fait de son inleriorité lui ait été administrée durement. Ses levées de boucliers finissent toujours par des défaites; elle ressaisirait demain rinfiuenee politique , à la faveur d'une révolution nouvelle, qu*après-demain elle en serait de nouveau dépossédée; parce que la jeunesse, qui, en eflfet, est aujourd'hui supérieure à Tâge mûr et à la vieillesse dans beaucoup de branches des connaissances humaines , qui sait mieux la f^ysique , la chimie, les mathématiques, la physiologie, qui est pins versée dans les théories d'économie {lolitique, est et sera inévitablement toujours en arrière en ce qui concerne la science la plus difficile de toutes, celle qui est le fondement de toute pratique , la science du cœur humain. Si mal fondées cependant que soient les prétentions de la jeunesse à mettre la main sur le gouvernail , il n'en est pas moins vrai que si l'on voulait réduire la vie publique au déroulement monotone des formes constitutionnelles, on aurait indéfiniment à lutter contre ses énergiques protestations et contre la résistance plus ou moins ouverte de tout ce qui, comme elle, porte un cœur ayani besoin de battre , de tout ce qui vit en imagination autant que dans le monde des intérêts.
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Il n'y a de bon goavernemenl que celui qui satisfait à la fois au besoin d'ordre , de régularité , de stabilité et de prospérité matérielle, dont se préoccupent Tâge mûr et la vieillesse , et qui , en même temps, sait suffire à la soif de sensations vives, de mouvement grandiose et d'idées brillantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette portion nombreuse de la société qui est toujours jeune ou toujours mineure. En regard de leur parlement, les Anglais ont leurs immenses colonies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les mers. Les Anglo-Américains ont l'Ouest, et aussi l'Océan, comme la Grande-Bretagne. Ce double envahissement de l'Orient de notre planète par les pères , et de l'Occident par les fils émancipés, est pourtant un drame colossal et sublime. Supposer que nous Français , à qui il faut , pour nous sentir vivre , une action gigantesque, qui offre aux uns un rôle en vue de l'univers, aux autres un spectacle de prodiges , nous nous résignerons à être indéfiniment emprisonnés sur notre territoire, sans autre but d'activité que de faire ou de regarder fonctionner les rouages de la machine parlementaire , ce serait vouloir qu'un homme de goût se crût en paradis dans cette bicoque de Bedford.