PITTSBURG
règne de ce prince débauché et égoit»te, la France, sacrifiée à des intérêts de ruelle, humiliée au dedans^ ne pouvait triompher au dehors. Les Français furent donc réduits à abandonner le fort Duquesne. Ce jour* là , le 24 novembre 1758, fut anéanti un des plans les plus magnifiques qui aient jamais été conçus.
La France était alors en possession du Canada et de la Louisiane. Nous étions maîtres alors des deux plus beaux fleuves, des deux bassins les plus vastes et les plus richesde TAmérique septentrionale , celui du Saint- Laurent et celui du Mississipi (i). Entre ces deux bassins la nature n'a point élevé de séparation ; si bien que dans la saison des grandes eaux, Ton peut, du lac Michigan , passer dans le lit de rillinois , et continuer ensuite sans obstacle jusqu'aux bouches du Mississipi. Le plan de nos héroïques |?to»nter«, prêtres, marins et soldats , avait été de former dans cette vallée à double issue un empire de la Nouvelle-France. Il est hors de doute que cette idée ait arrêté Tattention de Louis XIV, et elle avait reçu un commencement d'exécution par rétablissement d'une chaîne de postes ; dont
(1) La vallée du Mississipi , j compris une faible portion de celle du Saint-Laurent qui appartient à TUnion , est six foi» aussi étendue que la France. Elle renferme vers Textréme Ouest beaucoup de terrains fort pauvres. La portion la plus fertile, aujourd^liui habitée, comprenant les États d*Alabama9 Mississipi, Louisiane, Ohio , infliaoa, Illinois, MisMuri, Ken* tucky , Tennessee, une partie de la Pensylvanie et de la Virginie , les territoires de Michigan et d^Arkansas , et une partie de celui de la Floride , occupe un espace triple de la France.
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les sites avaient été admirablement choisis. II n*y a pas de contrée au monde qui renferme, en aussi grande abondance, des terres de qualité supérieure ; il n'y en a pas qui offre des communications naturelles compa* râbles au réseau des fleuves et des rivières navigables qui arrosent la grande vallée extraie de TAmérique du Nord. 11 n'y en a pas qui soit pins salubre; car , à part un petit nombre de cantons sujets aux fièvres d'automne, et que la culture assainit rapidement, Ton ue trouve dans cette vaste contrée que deux points in* fectés , la Nouvelle-Orléans et Natchez , où la fièvre jaune fait de temps en temps son apparition pour quel* ques mois. Les sommes absorbées par une des guerres impoHtiques qui ont signalé le règne de Louis XV, eussent probablement été suffisantes pour assurer le succès de ce noble projet. Mais l'entreprise , poussée avec un dévouement et une sagacité admirables de la part des agents locaux , ne trouvait qu'indifférence chez les ministres , dont la grande afiairè était de savoir quelle serait pour le lendemain la sultane favorite du roi très-chrétien. La prise du fort Doquesne ftti bientôt suivie de la conquête du Canada par l'Angleterre ; et en 1763 , par le traité de Paris (les traités de Paris ne nous portent pas bonheur) , la France donnant sa démission pleine et entière avec une abnéga* tion et un découragement dont les exemples sont si rares dans les annales anglaises et si fréquents dans les nôtres, céda d'une main le bassin du Saint- Laurent el la rive gauche du Mississipi à l'Angleterre, et de l'au-
ire la rive droite du grand fleuve à l'Espagne.
IS PITTSBIIRG.
Ainsi il arriva que Tempire de la Nooyelle-France , comme tant d'autres superbes projets éclos sur le sol de notre patrie, n'a jamais existé que sur le papier, ou dans Tespérance de jeunes officiers pleins d*audace et de perspicacité, et de missionnaires intrépides, héros sans nom les uns et les autres , dont le souvenir n'est honoré maintenant que dans le wigwam de quelque pauvre sachem relégué dans les déserts.
Fort Duquesne est maintenant Pittsburg ; j*y ai pieusement cherché quelques débris de la forteresse française , mais en vain. Il n'y a plus sur l'Ohio une pierre , une brique attestant que la France y ait été souveraine (i).
Pittsburg est aujourd'hui essentiellement pacifique. Si l'on y voit encore des canons et des boulets , c'est parce qu'un peuple marchand se fait une règle de fournir le marché de tous les articles pour lesquels il y a demande. Ce sont des canons tout neufs et des boulets sortant du moule à la disposition du sultan Mahmoud ou de l'empereur de Maroc , tout aussi bien qu'à celle du gouvernement des États-Unis , moyennant finance. Pittsburg est une ville manufacturière qui sera un jour le Birmingham derAmérique ; aussi a-t-on donné le nom de Birmingham à l'un des villages qui l'environnent. Pittsburg est entouré , comme Birmingham et Manchester , d'un nuage noir qui , s'échappant en tourbillons des fonderies et des forges , des verreries , des cheminées de toutes les manufactures et de toutes
(1) Voir la noie 5 à la fin du volume.
les maisons , retombe en flocons de suie , et se dépose sur les habitations et sur les faces des habitants. Pittsburg est donc la ville la plus malpropre de FAménque du Nord. Pittsburg est bien loin d'être aussi peuplé que Birmingham (i) ;mais proportionnellement, il offre plus d'activité. Nulle part au monde on n'est régulièrement et continuellement affairé au même degré qu'à Pitlsburg. Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre , y compris les États-Unis , où en général on donne fort peu de temps au plaisir , une seule ville où l'idée de s'égayer traverse moins souvent les cervelles. Pittsburg est donc aussi Tune des villes les moins divertissantes qu'il y ait au monde. Il n'y a d'interruption aux affaires pendant six jours de la semaine , que dans l'intervalle de trois repas dont le plus long dure à peine dix minutes ; et le dimanche , aux États-Unis , au lieu d'être , comme chez nous , un jour de distraction et de gaieté , est , selon la coutume anglaise , renforcée par les Anglo-Américains scrupuleusement consacré à la prière , au recueillement , au silence. Par cette énergique application au travail ,qui est commune à tous les âges et à toutes les classes , et grâce aux nombreuses machines, où la vapeur travaille comme un docile esclave , la population de Pittsbui^ crée des masses de produits hors de proportion avec le chiffre qui la représente. La nature , le volume et le poids des pro-
(1) La .population de Pittsburg et de ses divers faubourgs ne dépasse pas trente mille habitants. En 1831 , celle de Birmingham était de cent quarante-deux mille deux ceut cinquante et un.
doits mamilactarésàlHttsboig raid eelte dttproportioo ttès-apparettte ; car , soit que Tindostrie Miéricsiiie , encore novice, n'ait po atteindre le fini q«*eugent les objets de laxe , soit parce qoe les Américains ont en le bon sens de comprendre da premier coup qoe b fabrication des objets de première nécc^té on essentiellement utiles est plus profitable qne celle des coKfichets dont la civilisation aime à se parer partout où il y a de b ridiesse et là aussi où il n'y en a pas , on ne travaille à Pittsbui^ que dans le genre commun.
Quoique Pittsbui^ soit en ce moment la première vOle manufacturière de TUnion, il est loin encore de ce qu'il est destiné à devenir. Il est assis an centre d'une formation bouillère fort étendue et d'une exploitation iadle. Le pays qui s'étend à Test de Pittsburg fournit beaucoup de fonte qui vient ici se con~ vertir en 1er malléable ou se mouler sous formes de madiines, d'appareils et d'outils de tonte espèce. Pitlsburg a doac sôus la main le charbon et le fer , c'est-à-dire la force, et le levier avec lequel la force exerce sa faculté génératrice. Lie débouché des fabriques de Pittsbuig est plus illimité encore que leurs approvisionnements; car le bassin du Mississipilenr est ouvert , avec toutes ses .vallées latérales qui seraieDi sur notre continent des bassins de premier ordre. Chez ces populalîotts qui pullulent et qui croissent aussi rapidement en aisance qu'en nombre (i) , il y a place
(1) Eo 1768, la vallée du MîMÎMipi cooteoait , abstractioo faite defiodieiu, moins de. . . . 100,000 habîtaoU.
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indéfinie pour les machines, les fonies, fers, elons , yerreries , quincailleries , poteries et étoffes de Piltsburg. Il fant des haches pour abattre les forêts primitives , des scies pour les débiter en planches , des socs de charrue et des bêches pour féconder le sol dégarni. Il faut des machines à vapeur pour cette flotte de êteam-boats qui vcmt et Tiennent sur les eaux de rOuest. Il faut des ferrures et des clous pour bâtir les maisons ; il faut de la céruse pour les peindre au dédans et au dehors ; il faut du verre pour les éclairer , et il faut à ces nouveaux ménages des ustensiles et du linge; car ici tout le monde veut du comfort.
Ainsi Pittsburg commence à être ce que sont Birmingham et Saint-Ëtienne, et ce que seront en France diverses localités de TAveyron et du Gard , par exemple, quand nous serons un peuple plus entreprenant , et que nous ferons des efforts pour mettre au jour les trésors enfouis dans le sol de notre bdle France; c'est ainsi qu'on Tappelle partout au dehors. En outre, Pittsburg est et doit être une ville commerciale , un marché. Il est à la tête de la navigation à la vapeursur rOhio (i) , et ainsi il est, soit directement, soit indi-
En 1790, elle en comptait environ. . 150,000
En 1800 *. . 580,000
En 1810 ^ . . . 1,565,000
En 1820 2,625,000
En 1830 4,232,000
Les Indiens , en grande partie relégués k Tau est du Missis*-
sipi, ne forment pas trots cent mille âmes.
(1) On lance quelques steam-boais , pendant les hautes
eaux , à Brownsville , sur le Monongahéla , au-dessus de
93 PITTSBUB€.
rectemeni , c'est-à-dire par rintermëdiaire des cités plos centrales de Cinciniia(ti et de Loaisrille, l'entrepôt naturel entre le haut et le bas pays, entre le Nord et le Sud. L'État de Pensylvanie n'a rien épargné pour lui assurer et pour développer tous les avantages résultant de cette position. 11 a fait de Pittsburg un des pivots du système de communications qu'il a entamé avec tant d'audace et poursuivi avec tant de persévérance (i). Pittsburg est lié à Philadelphie par une ligne de canaux et de chemins de fer longue de cent cinquante-huit lieues. Les ramifications des canaux de la Pensylvanie lui rattachent les points essentiels de cet État. Une communication directe avec le lac Érié lui manque, il est vrai, encore ; mais il l'aura prochainement double et triple. Un chemin de fer de cent lieues de long est projeté entre Baltimore et l'Ohio ; il est déjà achevé sur un tiers de son cours ; la législature de Pensylvanie a imposé à la compagnie la condition de placer à Pittsburg l'extrémité occidentale de sa ligne. Un beau canal, dont le tracé et les devis sont l'ouvrage du général Bernard, doit lier, par Washington, la baie de Chesapeake à l'Ohio; la même clause lui a été prescrite au profit de Pittsburg.
PittBburg ; maie les bateaux qui remontent 8*arrélent tous à Pittsburg.
(1) L'État de Pensylvanie , à Tépoque où il a entrepris ses travaux publics , ne comptait qu'un million d'habitants. Il a trouvé cependant le moyen de subvenir par son crédit ou par rimp6t à une dépense qui est de cent cinquante à cent soixante millions, avec les intérêts des emprunts.
Pittsborg est du petit nombre des villes amériGaines qui doivent leur naissance à la guerre. C'était d'abord un fort de la ligne française , ce fut ensuite une forteresse anglaise contre les sauvages. En 1781 , Pittsburg se composait d'un très-petit nombre dé maisons sous la protection du canon du fort Pitt. L'origine de Cincinnati est la même. L'un et l'autre ont commencé par une citadelle ; mais plus heureux que quelquesunes de nos métropoles commerciales, telles que le Havre , qui étouffe dans l'enceinte de ses fortifications comme dans une chemise de force, Pittsburg et Cincinnati ont fait disparaître les traces de leur première destination. Il ne reste du fort Pitt , que les Anglais avaient construit à quelques pas au-dessus du fort Duquesne, qu'un petit magasin converti en maison d'habitation ; il reste aussi à Pittsburg , de l'époque guerrière (ce sont ici les temps fabuleux) , le nom d'une petite rue qu'on appelle Allée de la Redoute , à cause d'une batterie qui y avait été placée pour balayer le cours du Monongahéla» A Cincinnati , le fort Washington a été rasé; sur le sol qu'il occupait, s'élève maintenant un bazar bâti par madame Trollope. Ce n'est pas un des exemples les moins curieux de la métamorphose éprouvée par l'Amérique depuis un demi-siècle , que la comparaison entre le procédé par lequel les villes s'y fondaient alors, et le mode actuel de les faire sortir de terre.
Il y a quelques semaines, je visitais en Peusylvanie le district d'où l'on extrait l'anthracite, charbon minéral, le plus commode des combusti-
ft« PlTTaBOBG.
bles (i) , qui est actuellemeat d*iui usage enÎTersel tout le long de rAtlamtiqae depuis Washington josqu a Boston , et dont la substitution au bois a produit une rérolntion domestique. Il y a six ou sept ans , lorsque Tosage de ee précieux combustible prit une rapide extension, le sol qui le renferme devint Tobjet de spéculations pradentesd'abord; puis démesurées, puis extravaganteis. Les spéculateurs traçaient des villes sur le terrain , à Tenyi les uns des autres. J'ai les plans détaiUés, avec les rues tracées au cordeau , et de belles (^aces pobliques soigneusement réservées, de telle ville qui n*a pas même une rue, de telle cité qui compte trais maisons à peine. Cet agiotage efiréné a produit pourtant une ville de trois milles âmes, Pottsville, dix ou douze chemins de fer grands ou petits, des canaux, des bassins, et des exploitations souterraines assez prospères. Quant aux prétendues métropoles, plusieurs d*eDtre elles sont des villages qu'on trouve florissants, lorsqu'on renvoie aux Mille et une Nuits les rêves de leurs fondateurs.
Dans cette région des mines d'antliracite , ou dans les districts manufacturiers des États du Nord-Est, ou le long des canaux de l'État de New-York, ou sur tous les points de l'Ouest, un voyageur a, plusieurs fois par jour, occasion de voir comment ici se créent
(1) L*aDtbracile de Pensylvanie ressemble au charbon da Fresnes (Nord) , deot il vieDl à Paris uoe petite quantité , ou plutôt à Taothracile du Dauphiné. Od ne peut l'employer avec avantage que dans des cheminées ou des poêles d'une coqsiraction parttenUère. (V«r la note 4 à la fia du volume).
aujourd'hui les villes. On bâtit d'abord une vaste au berge, avec colonoade en bois, véritable caserne où tous les mouvements, lever, déjeuner, dtner et souper s'opèrent au son de la cloche , avec une précision , un ensemble et une rapidité militaires, et dont le landhrd (hôtelier) est, de droit, général ou au moins colonel de milices. La- buvette (bar^oam) de Tauberge esl^ à la fois la bourse où se passent des centaines de marchés , sous le charme d'un verre de whiskey ou de gin, et le club qui retentit des discussions politiques, et où se préparent les élections civiles et militaires. Â peu près en même temps un bureau de poste est établi. Dans les premiers temps ^ c'est d'ordinaire le landlord qui fait les Umciiousdepostmaster. Dès qu'il y a quelques maisons , une église est bâtie aux dépens de la communauté naissante; puis l'on fonde une école et une imprimerie avec un journal ; et peu après une banque vient compléter la triple représentation de la religion , de la science et de l'industrie.
Un Européen de l'Europe continentale, pour qui cette idée de banque est intimement liée à celle d'une grande capitale , éprouve une vive surprise , même à la centième fois, lorsqu'il rencontre une institution de ce genre dans les localités qui ne sont encore qu'à l'état intermédiaire entre le village et la forêt primi- ^ve habitée par l'ours et le serpent à sonnettes. Sur les bords du Schuylkill , rivière récemment canalisée qn'i , partant du cœur de la région à anthracite, vient déboucher dans la Delaware, près de Philadelphie, on trouve un commencement de ville, bâti lors des