‹ Letters sur la Morée, l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 14 sur 15 · PI. SI · texte numérisé non relu

PI. SI

Vue (lim Tomteau à GaJhpoli

CuaUJCsm. SU^ fo..<;i

J'ai dessiné le plan et l'élévation de plusieurs chapelles sépulcrales. On y remarque l'appareil d'assises de marbre de différentes couleurs. Ce mode de construction est fort en usage chez les Turcs , ainsi que la forme de leurs arceaux, qui ne sont point ogives comme dans les monumens gothiques, ni plein cintre comme dans ceux des Romains , mais terminés , vers le claveau , par deux portions de cercle qu'on peut comparer au double talon ~^. Dans Tune de ces chapelles, le tombeau tout en marbre blanc forme une caisse dont les deux bouts sont élevés verticalement de plusieurs pieds, et taillés sur un dessin contourné. Sur les côtés sont incrustées des inscriptions en lettres noires. La caisse est recouverte par deux dalles de marbre, en forme de toit. ( Planches XXI et XX IL )

Piei;re Belon parle de tombeaux antiques en forme de cône , pareils apparemment à ceux de la Troadc. « On voit auprès de Gallipoli, dit-il, » des sépulcres antiques des rois et des empe- » reurs de Thrace, faits comme une butte ronde, » qui ressemblent à de petits monticules : on » en voit plus loin sur les montagnes. » Nous n'avons pas été à portée d'observer ces tombeaux, et peut-être même n'existent-ils plus maintenant.

En sortant de la ville du côté du nord , la

côte est escarpée. C'est sur cette hauteur que se trouvent les toml^eaux turcs dont j'ai parlé préce'demment, et une grande quantité de ruines , au travers desquelles on voit çà et là quelques maisons. Cet endroit paroît avoir suhi un grand bouleversement. Des masses énormes de rochers ont croulé dans la mer : d'autres , suspendus sur le vide d'une manière effrayante , laissent entre eux des passages étroits et tortueux, qui ressemblent à un labyrinthe. 11 n'est pas besoin d'un événement extraordinaire pour expliquer ce bouleversement. On peut l'attribuer à l'effet de l'infiltration des eaux de la mer, qui ont peu à ;peu sapé les piliers soutenant les Aoûtes de carrières dont on voit encore les vestiges. Ces soutiens , venant à manquer, auront fait écrouler toute la plate-forme supérieure.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans un certain plaisir dont on ne peut rendre raison , et qui est commun surtout chez les artistes , que nous errions au milieu de ces débris , qui présentent des effets très-pittoresques. Quoique bien près du tumulte de la ville, nous ne devions entendre , en cet endroit, d'autre bruit que celui des vagues qui frappent en bouillonnant sur les rocs , et nous nous figurions être dans une solitude complète, lorsque les accords harmonieux d'une musique qui sembloit aérienne, excita

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noire surprise çt notre ciiriosiié. A mesure que nous changions déposition, les sons répercutés par les rochers se faisoient entendre d'une manière distincte , ou semhloient se perdre et s'éteindre dans l'éloignement. Trompés à tout moment par ces effets de l'acoustique, nous suivions un sentier frayé, lorsque nous rencontrâmes un Grec, avec lequel nous avions eu quelques relations pour l'approvisionnement de notre navire. Il nous reconnut : nous lui parlâmes de l'objet de nos recherches ; il sourit, et nous engagea à le suivre chez lui pour nous y reposer et nous rafraîchir, sa maison étant dans le voisinage . En effet, nous arrivons bientôt auprès d'une petite porte percée dans un mur d'enceinte assez élevé. Il ouvre : nous entrons dans une cour ombragée par des orangers, et au fond de laquelle se trouvoit un joli pavillon construit légèrement, à la manière du pays, mais peint au dehors avec des couleurs vives et assez bien contrastées.

Notre conducteur nous introduit aussitôt dans une espèce de parloir élégamment meublé , et divisé en deux parties par une balustrade à jour et des colonnes minces ornées de chapiteaux arabesques. La première division de cette chambre boisée en marqueterie , formoit une sorte de vestibule percé de deux portes en regard , et sur

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lesquelles retomboient de riches portières en étoffes de soie. L'autre division étoit élevée de plusieurs marches. Des tapis recouvroient le plancher, et les sophas du divan étoient d'une étoffe également en soie, qui provenoit,à ce qu'il nous dit, de nos manufactures de Lyon. Quatre fenêtres très - rapprochées , et qu'il entr'ouvrit, nous permirent d'apercevoir un jardin qui paroissoit bien entretenu.

Lorsque nous fumes assis, notre hôte frappa des mains , à la manière des Turcs , qui ordinairement ne donnent des ordres à leurs esclaves que par signes. On doit cet usage à celui observé dans le sérail, où le Grand -Seigneur est sers'i par des muets. D'ailleurs, le respet qu'on a pour ce lieu ne permet pas d'élever la voix , et les grands entre eux ne parlent autrement que par signes. On est même parvenu à tenir par ce moyen les conversations les plus longues et les plus expressives. Au reste , cet usage est trèsancien, et les Turcs peuvent l'avoir emprunté des Pvomains. Tacite rapporte que Pallas, affranchi de Claude, ayant été accusé de conspiration, et le délateur nommant des affranchis qu'il disoit être les complices de leur maître , Pallas se justifia en déclarant que, dans sa maison, il ne donnoit jamais aucun ordre que par signes et par gestes , et que, si la chose exigeoit quelque

détail , il écrivoit pour ne pas se .compromettre en parlant à ses gens.

Notre Grec donna donc de cette manière ses ordres au domestique , qui revint aussitôt avec des pipes et un brasier allumé , qu'il posa sur un trépied. Un moment après, à un second battement de mains, nous vîmes soulever la portière, et deux jeunes personnes entrèrent d'un air modeste ; fort jolies et couvertes d'un voile de mousseline brodée et transparente, ajusté à la grecque , c'est-à-dire de manière à faire ressortir plutôt qu'à dérober leurs attraits; elles nous saluèrent en portant la main à leur cœur, et , s'inclinant sur la main de leur père, elles la portèrent à leur front. C'étoient en effet les fJles de notre hôte. Nous étions loin de nous attendre à cette agréable visite , contraire aux usages généralement reçus dans ce pays. L'une de ces jolies Grecques tenoit un coffret; elle y prit des pastilles du sérail , qu'elle jeta sur les charbons. Sa sœur nous présenta alternativement des conserves de confitures et des fruits secs et parfumés. Peu habituées sans doute à voir des étrangers, ces charmantes filles étoient dans une contrainte que nous désirions voir cesser, quelque plaisir que leur présence nous procurât. Au reste, leur timidité parut s'évanouir dès qu'elles furent rentrées dans leur appartement, et elles

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commencèrent un petit concert , mariant fort agréablement leurs voix flexibles aux sons d'instrumens qui ressembl oient beaucoup à ceux de la harpe, et qu'on nous dit être la lyre. Les ordres de leur pcre, ou plutôt la coquetterie leur inspira cette manière de faire regretter leur présence , et de la prolonger en quelque sorte pour nous. En ce moment nous reconnûmes aussi les mêmes accords qui nous avoient déjà charmés, et qui partoient en effet de cette même maison bâtie sur les rochers qui dominent la côte.

C'est dans des habitations pareilles que les Grecs passent le temps qu'ils dérobent à leurs affaires ; d'autant plus heureux , que leur bonheur est un mystère qu'ils cherchent à rendre en quelque sorte impénétrable aux Turcs. Leurs maisons sont situées dans des quartiers éloignés, entourées de murs élevés , et ne présentent à l'extérieur aucune décoration qui annonce le luxe. Ils emploient ces moyens pour échapper aux avanies que les pachas ou même les officiers subalternes se permettent sans raison apparente , n'en alléguant d'autre que leur bon plaisir. Les Grecs, et surtoutles Juifs, à qui ils supposent des richesses, se voient souvent exposés à la demande de sommes qu ils ne peuvent refuser sans se rendre coupables de rébellion ; mais ces mêmes

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gens qui, le matin, vêtus d'une étoffe grossière dans leurs magasins ou dans les rues des bazars, s'inclinent devant le mendiant turc, et tremblent à l'aspect du janissaire armé d'une simple baguette , changent de rôle lorsqu'ils rentrent chez eux ; ils dépouillent alors leurs sous-guenilles , et se revêtissent d'habillemens de soie et de riches fourrures. Le petit marchand du matin s'endort le soir aux sons d'une musique délicieuse , couché sur des coussins de satin , et respirant une atmosplière embaumée par les fleurs les plus rares. C'est ainsi qu'ils savent se dédommager, dans l'intérieur, des privations qu'ils s'imposent au dehors. Ils sont despotes dans leur petit domaine : entourés d'esclaves qui obéissent au moindre signe ; de maîtresses ou de femmes toujours prêtes à satisfaire leurs caprices ou leurs désirs ; d'enfans élevés dans la soumission et le respect le plus profond pour le chef de la famille. Au milieu des recherches du luxe et de tous les raffmemens de la sensualité, ils coulent des jours qui seroient heureux s'ils n'étoient sans cesse empoisonnés par la crainte de les voir finir dans la misère , et quelquefois même terminés par le fatal lacet, ou le supplice encore plus cruel de la bastonnade: crainte fondée sur l'exemple des caprices de la fortune , moins

rares dans cette contrée qu'ailleurs : affreuse destinée qui, suspendue comme Fe'pée de Damoclès , menace tous les individus , et fait trembler le sultan lui-même sur son trône !

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LETTRE XVIL

Lampsaki , le aS février.

Description de Lampsaki; usages et mœurs de ses habitans. — Rencontre d'un derviche. — Barbiers turcs.

JN ous avons fait ce matin une tentative infructueuse pour sortir du canal des Dardanelles , et entrer dans la mer de Marmara. Le vent ëtoit favorable , mais si foible , que nous avons e'té obligés de faire remorquer le bâtiment par les chaloupes. A peine avions-nous doublé la pointe du cap sur lequel la ville de Gallipoli est construite, que le calme est survenu. Un courant très-rapide nous a entraînés, et nous a portés bientôt plus bas que le point d'où nous étions partis. Alors le vent ayant sauté au nord, il a fallu tourner vers Lampsaki , où l'on a mouillé un peu au-dessous de la ville.

Nous avdhs débarqué aussitôt pour visiter l'emplacement d'une ville célèbre , où les voyageurs qui nous ont précédés, prétendent cependant qu'il n'existe aucun vestige d'antiquités. A peine la chaloupe eut-elle abordé , qu'on l'amarra à une colonne de granit , plantée sur le

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bord de la mer, et destinée à cet usage, ainsi que plusieurs autres colonnes qu'on voit dispersées sur le rivage.

Sur la plage , à droite de l'entrée de la \'ille, j'ai aussi remarqué une enceinte formée de murailles assez basses. Au pourtour sont des tables de marbre blanc, disposées comme pour servir de sièges; et, à l'extrémité, sur une base élevée, on voit une espèce de chaire à prêcher, également en marbre blanc. Ce local n'est point embarrassé de décombres, et paroît fréquenté. D'après le rapport des habitans, il sert à quelque cérémonie religieuse, et l'iman se place dans la chaire pour lire tout haut des passages du Coran, C'est le seul monument de ce genre que j'ai vu en Turquie, Les Turcs ne se livrent à leurs pra? tiques religieuses que dans les mosquées , et rarement en plein air, si ce n'est lorsqu'ils se trouvent a la campagne loin des mosquées , en voyage, ou lors de leur fête du Ramazan.

Ces marbres n'ont pas été taillés par les Turcs ; ils ont probablement été arrachés à quelque construction du même genre, tel qu'un théâtre, qui pourroit avoir donné Fidée de ce monument singulier.

Les maisons de Lampsaki sont construites avec des débris antiques, et souvent la façade est bizarrement ornée de très-beaux fragmens. Des

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frises sculptées sont dressées verticalement aux côtés d'une porte, dont une petite colonne forme le couronnement. Nous avons vu dans les rues plusieurs tronçons en marbre de colonnes cannelées , d'un très-fort diamètre : on les a creusés , et ils servent , en guise de mortier , pour battre le grain , et le dégager de son enveloppe. Ailleurs , une corniche d'ordre corinthien, chargée d'ornemens travaillés avec délicatesse , formoit le réservoir d'une fontaine , ou plutôt un lavoir cil des femmes étoient occupées à laver du linge d'une blancheur moins éclatante que celle du marbre de ce fragment qui sans doute avoit appartenu à un magnifique édifice. D'autres fragmens dont l'énumération seroit trop longue , sont convertis en bornes^ employés à des fondations et à des usages enfin bien étrangers à leur origine.

Tant d'indications, qui s'offrent aux regards les moins attentifs , auroient dû faire naître la curiosité des amateurs de l'antiquité; mais il paroît que les voyageurs se sont contentés des réponses évasives des habitans, qui dérobent de tout leur pouvoir, à la connoissance des étrangers, les monumens antiques, dans la crainte de se voir dépouillés des trésors qu'ils croient enfouis sous ces ruines , et que les Francs ont , assurent-ils , le secret de retrouver.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les habitans modernes de la Sybaris d'Asie, de cette Lampsaque, dont le nom seul éveille les idées de luxe , de mollesse et de galanterie. Ce n'est plus maintenant qu'un misérable village , dont les habitans sont pauvres, quoique assez industrieux. Les femmes filent ou font de la toile au métier. Les campagnes sont cultivées avec intelligence. Nous avons trouvé dans les boutiques peu d'objets de simple commerce ; mais ceux de première nécessité , les comestibles surtout , y abondent. Nous y avons acheté d'excellent pain, d'autres provisions, et des dattes encore fraîches, qu'on apporte de l'intérieur du pays dans des paniers de feuilles de palmier. En cet état, ces fruits ont la chair ferme , blanche , sucrée et un peu farineuse, la peau tendue et d'un rouge doré. Pour le goût , ces dattes diffèrent beaucoup de celles qu'on transporte dans nos ports de mer.

Nous nous sommes arrêtés devant une boutique où l'on préparoit une sorte d'aliment qui se vendoit à mesure et tout chaud : c'étoit une pâte assez liquide pour s'échapper d'une espèce d'entonnoir, et qui , tombant sur un large plateau de cuivre , échauffé par-dessous , et arrosé d'huile d'olive, prenoit la forme du macaroni. Ce mets est appelé kadmph en turc.

Nous avons vu cuire de la même manière de

gros pois chiches : étendus sur le même plateau , on les tournoit de manière que ces légumes pussent, en roulant, s'imprégner d'huile et cuire également. Ils devenoient croquans , et ce mets fort simple n'étoit pas désagréable. Les Turcs l'appellent lahlahi. Les enfans , et surtout les buveurs , en font grand usage , parce qu'ils prétendent qu'il excite à boire. Les Romains faisoient aussi rôtir ces pois , et en mangeoient par désœuvrement , lorsqu'ils dévoient veiller une nuit entière (i).

Nous avons remarqué sur l'appui d'un autre magasin un grand panier rempli de diverses monnoies de cuivre , que le marchand nous assuroit être des médailles antiques. Nous y avons reconnu des sous de France , des hajocco de Rome , et d'autres monnoies de divers pays ; mais nous n'y avons vu qu'un petit nombre de médailles de peu de valeur. Peut-être , avec plus de connoissances dans ce genre , aurions-nous pu y faire quelque découverte. Je n'ai pu savoir si l'on exploitoit encore à Lampsaki , comme du temps de Belon, une veine de terre grasse (2), que les Grecs appellent pilu , dont les femmes turques font usage pour blanchir la peau , et qui

(1) Pline, liv. XXII, chap. xxv, et liv. XVIII, chap. xii.

(2) M. Poussich, drogman de Fiance, m'assure qu'elle existe «ncore à Lampsaki.

paroît être la même dont les Latins se servoient sous le nom de terra chia. On détrempe cette terre, et Ton en fait une sorte de pommade dont, en entrant dans le bain, les femmes se frottent le corps, le visage et les cheveux (i).

Nous avons retrouvé à Lampsaki la vive curiosité des Grecs. Les femmes n'étoient pas, à beaucoup près, aussi farouches que sur la côte d'Europe ; elles ne fuyoient pas à notre aspect: plusieurs même se montroienl à leurs fenêtres avec une sorte de coquetterie , et à visage découvert.

Les hommes y ont aussi conservé le goût des spectacles. Nous avons été témoins d'une scène que l'ignorance de la langue ne nous a pas permis d'interpré ter, mais qui avoit attiré de nombreux spectateurs. Une estrade , élevée à l'extérieur d'un café , servoit de théâtre à un Turc , grand, maigre, hâlé, portant une longue barbe , coiffé d'un bonnet pointu, et vêtu d'une mauvaise robe de soie jaune , assujétie par une courroie. Ses jambes étoient nues. 11 se promenoit lentement de long et de large , les bras croisés sur la poitrine ; et, les yeux tournés vers le ciel , il récitoit gravement, avec une prononciation

(i) Aviceiine appelle cette teri'c terra capillonim. Dioscoride exprime ainsi ses veilus : Extendit faciem , colorcm in fade et toto corpore commendat , in balneis pro nitro deterget.

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accentuée et même chantante , je ne sais quelle prière , ou bien il s'arrêtoit et faisoit les gestes et les contorsions les plus bizarres , qu'il accompagnoit d'un cri aigu et inarticulé. La foule qui l'entouroit , le regardoit en silence , ou l'encourageoit par quelques exclamations.

Nous n'avons pas attendu la fin de cette scène ; nous aurions craint de nous oublier jusqu'à manquer de respect à ce saint personnage ; car ils considèrent comme tel ce derviche ou santon , qui , nous a-t-on dit , appartient à l'un de ces nombreux ordres mendians, dont la principale occupation est de courir les provinces de l'empire ottoman pour y faire des prosélytes , et surtout des dupes. Au reste , les Turcs éclairés et de bonne compagnie se moquent de ces charlatans , et la mauvaise robe du derviche me rappelle un trait raconté par Lamay dans ses Lathàifon plaisanteries dans lesquelles il a inséré des maximes fort sévères pour les religieux (i).

Un derviche qui avoit perdu un œil , et qui avoit la cervelle un peu dérangée , demeuroit jour et nuit dans une grotte , où il souffroit beaucoup à cause de sa nudité ; il s'adressa un jour à Dieu , et lui dit : « Créateur des hommes , j) J€ n'ai point honte d'être borgne, et je ne me

(i) Voyez d'Herhelot. Bibliothèque orientale.

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» plains point de ce qu'il vous a plu de me faire » tel ; mais je souffre beaucoup à cause du froid , » et j'ai absolument besoin d'un habit. Je sais y> bien qu'il ne m'appartient pas de vous faire » cette instance ; mais enfin, où est votre libé- 3> ralité , et qu'est devenue cette profusion de ■>-> grâces que vous répandez sur tous les hommes, j> si vous m'abandonnez au besoin ? »

11 n'eut pas plus tôt dit ces paroles , qu'un de ses camarades , qui étoit caché , lui fit entendre ces mots : « Si vous avez trop froid dans votre » grotte, sortez-en, et réchauffez - vous à mon j> soleil. » Le derviche crut que cette voix venoitdu ciel, et répartit aussitôt; « Quoi donc! » Seigneur, n'avez -vous point d'autre habit à » me donner que le soleil ? En vérité , la libé- )) ralité n'est pas trop grande. » l^a même voix répliqua : « Borgne insolent, attends encore huit « jours , et tu auras un habit qui ne te coûtera » rien. »

En effet, au bout de la semaine, le santon vit un vieillard qui lui présenta un khircah^ ou robe de derviche , si vieille , si usée et si rapetassée , que , lorsqu'il l'eut bien considérée , il s'écria : « Seigneur , qui gouvernez toutes les » choses de ce monde , est-ce là tout l'ouvrage « que vous avez pu faire en huit jours? Vous » ne vous êtes pas ennuyé de garder cette

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» robe, et vous ne l'avez pas laissée sortir de » vos mains tant qu'il y a eu un seul lambeau i> entier. » Il ajouta encore plusieurs autres discours dignes d'un extravagant.

Ce que nous remarquons à peine dans notre patrie , parce que nous y sommes habitués , devient F objet de notre curiosité lorsque nous visitons les pays étrangers. Alors les actions les plus communes acquièrent de l'intérêt , au moins par leur nouveauté. L'on nous avoit vanté l'adresse des barbiers turcs. Nous avons voulu faire l'essai de leur talent. La boutique où nous sommes entrés , ressembloit assez à un café. La bonne compagnie s'y rassemble, l'on y prend des rafraichissemens ; et , au défaut de journaux , l'on se transmet les nouvelles , dont les barbiers sont en possession dans tous les pays d'être les mieux instruits. 11 en étoit de même chez les anciens ; et , si l'on en croit Plutarque , c'est à un barbier que l'on dut la découverte de la conjuration de l'eunuque Pothin, qui devoit poignarder César dans un repas.

La salle où nous étions n' avoit point de fenêtres ; mais elle étoit éclairée par les ouvertures de la voûte, disposées, comme dans les bains turcs , en rangs concentriques , et fermées par des cloches de verre à peu près de la forme

de celles dont on se sert dans nos jardins potagers. Du centre de la coupole pendoient plusieurs cerceaux de diffcrens diamètres , attachés horizontalement par des cordes au-dessus l'un de l'autre , et formant une sorte de lustre , qui servoit à étendre et à faire sécher le linge à l'usage de la toilette des Turcs. Immédiatement au-dessous s'éle\ oit un autel carré , qu'il n'a pas tenu à nous de croire antique , et sur lequel on entretenoit de la braise destinée à chauffer l'appartement , sécher les linges, et allumer les pipes de la compagnie. D'ailleurs, dans un angle de la pièce, il y avoit une petite cheminée , dont Fàtre est élevé de plusieurs pieds, et où l'on fait bouillir le café et l'eau des ablutions. Les murailles, qui sont recouvertes de boiseries enjolivées de ciselures et d'incrustations de différens bois , étoient en outre garnies de miroirs à manche , de rasoirs , de lanières de cuir , enfm de longues touffes de cheveux de différentes couleurs, et sur lesquelles les peignes étoient implantés (i). On remarquoit aussi , sur la saillie de la corniche , des vases de différentes formes, des bouteilles d'essence , des tasses, etc.

(i) JNous ne savons trop comment accorder cet usage profane avec le respect que les Turcs portent à cette touffe de cheveux qu'ils laissent croître au sommet de leur tôte, et par laquelle ils prétendent que leur bon ange doit les saisir pour les bisser dans le paradis.

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Les estrades où s'asseyent ceux qui se font raser, sont distribuées des deux côtés de la salle , et le divan en occupe le fond. Dans cette partie séparée du reste de la boutique par une bajustrade et des pilastres, le plancher est à hauteur d'appui, disposé en pente comme nos lits de camp , et couvert d'une natte. Nous y avons vu plusieurs Turcs qui dormoient d'un profond sommeil ; d'autres qui , en attendant leur tour, fumoient à la manière accoutumée ou avec des pipes persanes qu'on leur fournit, et qui sont plus recherchées ; elles diffèrent des autres en ce que la fumée du tabac traverse un vase de verre rempli d'eau rose , parcourt les longs replis d'un tuyau en cuir, et n'arrive à la bouche qu'après avoir perdu , dans ce long trajet , toute son âcreté ; en passant à travers cette eau parfumée , elle y contracte même un goût fort agréable,

Nous avons vu faire la tonte des cheveux; car les Turcs , comme l'on sait, ne se font pas raser la barbe , mais la léte. Au-dessus de la place où Ton s'assied, il y a un long crochet fixé au plancher, et auquel on suspend un vase de métal , percé d'un petit trou à son extrémité inférieure. Le barbier remplit ce vase d'eau tiède , et , faisant incliner la tête sur un grand bassin , aussi de métal, sans échancrure , il vous

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soumet à cette douche , frottant alternativement , avec du savon et avec la main, non seulement le crâne , mais encore toute la figure et le cou ; il s'accroupit ensuite sur une escabelle élevée, et, prenant la tête par les oreilles, il la fixe entre ses genoux , et commence son opération , qu'il exécute avec tant d'adresse et de dextérité , qu'il a l'air de jouer avec son immense rasoir , et qu'on ne s'aperçoit presque pas d'en être touché, quoique la peau reste nette et sans la moindre apparence de poil. Ces rasoirs ont plusieurs pouces de large : ce sont de véritables damas , si bien trempés, que le tranchant peut en être aminci d'une manière surprenante, et qu'ilparoît ployer sans pour cela qu'il s'ébrèche jamais. Après vous avoir rasé , le barbier vous nettoie les oreilles , vous coupe les ongles, et, tirant vos doigts l'un après l'autre , il les fait craquer en leur donnant une petite secousse ; il réitère l'usage de la douche , essuie et sèche votre tête avec des serviettes damassées de coton et à franges; ensuite, après avoir répandu sur vos cheveux et vos mains quelques gouttes d'essence de rose , il vous apporte le café et la pipe.

Enfin , pour que vous jugiez s'il ne manque rien à votre toilette , l'on vous présente un miroir à manche, de forme ovale ou à pans coupés, et très-artistement bordé de nacre de

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perle ou d'ivoire. Ce miroir ressemble beaucoup à ceux des anciens : seulement on a substitué Tusage du verre à celui du métal poli.

Pendant qu'on nous rasoit, un vieux Turc , que l'usage de l'opium avoit rendu tremblant , se faisoit épiler les poils blancs de la barbe par un jeune apprenti barbier. Il falloit que cet enfant eût la main bien légère ; car le Turc , conservant une gravité imperturbable , ne sourcilloit pas pendant le cours de cette opération, assez longue pour impatienter, tout autre qu'un impassible Oriental.

Dans les principales villes de la Turquie il y a aussi des barbiers qui vont par les rues et dans les maisons pour exercer leur état ; ils portent leur petite fontaine , un bassin de cuivre étamé, plusieurs serviettes blanches , et, tenant à la main leur miroir, ils le présentent avec civilité à ceux qui passent , afm qu'ils jugent s'ils ont besoin d'être rasés; et si quelqu'un veut se servir d'eux , ils vont s'établir à cet effet sous le premier auvent.

Les barbiers sont en plus grand nombre dans la Turquie que dans tout autre pays, par la raison sans doute qu'il est indispensable de se servir d'une main étrangère pour se faire raser la tête. Au reste , ces artisans n'étoient pas moins nombreux chez les anciens. Depuis Pu-

blius Ticinus Mena , qui appela des barbiers à Rome , et Scipion l'Africain , qui , le premier , se fit raser tous les jours (i) , ils pullulèrent dans cette ville, et surtout à Gonstantinople , d'une manière si extraordinaire , qu'à l'avènement de Julien au trône impérial , on fut obligé de faire de grandes réformes dans la maison du prince, dont les officiers étoient multipliés à l'infini : on cite , entre autres , qu'il s'y trouva mille cuisiniers et autant de barbiers (2).

(i) Varron et Pline.

(2) Histoire du Bas-Empire.

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