‹ Letters sur la Morée, l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 15 sur 15 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Lampsaki.

Découverte d'un temple antique ruiné. — Aspect développé de l'Hellespont. — Souvenirs historiques.

JMous nous occupions à relever, avec beaucoup de soin, le plan d'un moulin (t) situé sur la route qui, de Lampsati,se dirige vers l'intérieur des terres, et nous étions loin de prévoir que son existence dût nous coûter des regrets , lorsque plusieurs de nos compagnons de voyage, qui faisoient, à quelque distance , la chasse aux poules d'eau sur les bords d'une petite rivière, revinrent à la hâte nous annoncer la découverte de ruines qui ne pouvoient être que celles d'un des plus riches temples de l'antiquité. D'abord nous taxâmes leur récit d'exagération ; mais ils nous firent bientôt partager leur enthousiasme.

Guidés par eux vers l'orient, et parvenus à la rivière , nous en avons remonté le cours sur

(i) Il est marqué sur le plan ^ et j'en parlerai avec quelque détail lorsque je m'occupeiai de sarts mécaniques des Orientaux.

254 LETTEES

la rive gauche , l'espace d'un mille , et nous avons trouvé les ruines {Planche XXIU). Elles sont amoncelées sur le rivage : on en a distrait la plus grande partie pour en former une jetée qui repousse les eaux de la rivière, et en détermine le cours vers le moulin que nous venions de quitter. Ces eaux , grossies alors par les pluies , franchiss oient l'obstacle qu'on leur avoit opposé , et retomboient en cascade. Nous avons cependant reconnu, à travers des flots d'écume , les débris précieux arrachés au temple, qui dcvoit être magnifique , à en juger par ce qui reste. Un seul tronçon de colonne , de plusieurs pieds de diamètre , étoit debout. Les autres débris gisoient couchés sans ordre , à moitié ensevelis dans les sables, ou même recouverts par les eaux. Ces colonnes, d'environ trois pieds de diamètre , étoient d'un marbre blanc, veiné de gris. D'autres, plus petites, étoient de granit et de marbres de couleurs variées. On retrouve aussi des fragmens de coruiches et d'entablemens sculptés avec soin, des frises charg^ées d'ornemens d'un bon goût , et des bas - reliefs de marbre blanc , dont les Turcs ont mutilé les figures. Nous avons cherché en vain quelque fragment de chapiteau qui pût nous faire juger de quel ordre d'architecture étoit ce temple , dont il ne reste qu'un

SUR LA MOEÉE. 255

amas de ruines d'autant plus affligeant , qu'ici la main de l'homme a évidemment devancé l'effet du temps et des élémens. Ces ruines sont répandues sur la pente rapide d'un coteau, du sommet duquel il semble qu'on les ait précipitées pour servir au besoin , soit à construire ou à réparer la digue , soit à d'autres usages , et pour les transporter ailleurs, au moyen de la rivière , qui, dans l'hiver, est navigable. Il est certain que , dans l'état où sont ces matériaux , c'est-à-dire sans aucune liaison entre eux, on peut aisément les enlever peu à peu , les disperser, et les dénaturer au point de faire disparoître un des plus beaux témoignages de la magnificence antique.

Si l'on nous avoit permis de pénétrer dans une propriété particulière , entourée de murs , qui se trouve sur la plate-forme du coteau , peut-être aurions-nous été assez heureux pour y découvrir les fondemens du temple ; car le tronçon de colonne qui est debout au bord de la rivière ne paroît pas y avoir été fondé (i).

A la vue de toutes ces richesses nous regrettions le temps assez mal employé qui s'étoit

(i) J'avois d'abord pensé que ce temple, bien ceitainetnent fondé sur le coteau, étoit celui de Rhéa ou de la Mère des Dieux, que Strabon dit avoir été à quarante stades de la ville de Lampsaque ; mais ces ruines ne sont pas assez éloignées de Lampsaki , ou môme

2o6 LETTRES

écoulé depuis notre arrivée à Lampsaque; mais il nous restera au moins l'avantage d'avoir ouvert une source de jouissances à l'ami des arts anliques , qui , avec plus de loisir et de moyens que nous n'en avions, pourra exhumer ce monument du milieu de ses ruines , et dérober peut-être quelques faits historiques à la poussière de l'oubli. Au moins ne dira -t- on plus que cette côte célèbre n'a conservé de l'antiquité que les coteaux couverts des mêmes vignes dont Xercès fit don à Thémistocle quand ce républicain passa au service du grand Roi , de même qu'il lui donna les villes de Percote et de Palijesepsis , pour en tirer ses manteaux et autres vètemens, parce que leur territoire , estimé pour ses pâturages , nourrissoit des troupeaux dont la laine servoit à faire des étoffes qu'on peignoit de différentes couleurs (i).

Ce site est d'ailleurs admirable, et je voudrois pouvoir exprimer tout le plaisir que nous eûmes à le contempler. La ri^dère , resserrée par des coteaux escarpés , coule entre des arbres dont les branches retomboient en ber-

de Tchardak, pour pouvoir représenter le temple de Rhéa. Je pense donc que ces débiis peuvent être ceux du temple de Pi'iape , la principale divinité des Lampsacéniens, qui devoit exister dans les jardins , et non dans la ville môme de Lampsaque ; ce dieu étant le protecteur des jardins. ( JVote communiquée par M. Barbie du Bocage.) (i) Valerius Flaccus, Argonaut. , lib. IJI, f. 9.

ceaux au-dessus de la cascade , et projetoient une ombre aussi mobile que ses eaux. Les rayons du soleil , perçant les bouquets de feuillage , frappoient les marbres épars , et les coloroient de nuances d'autant plus vives, qu'ils étoient plus exposes à Fhumide bruine qui s'élevoit de la cascade. Ces effets piquans, ce contraste de la lumière et des ombres, celte fraîcheur délicieuse, les émansrtions des plantes , tout flattoit nos sens', et cette solitude , où les souvenirs du passé méloient leur charme aux jouissances du présent, nous paroissoit un séjour enchanté.

Un Turc qui nous a voit suivis , goûtoit des plaisirs d'une autre sorte. Immobile, accroupi sur ces marbres , il fumoit sa pipe , jetant un regard dédaigneux sur les ruines dont il étoit entouré ; ou bien il calculoit le profit qu'on en pouvoit tirer en sciant, par exemple , des tronçons de colonnes pour en faire des meules de moulin ou d'autres ustensiles d'un ordre encore moins relevé. Ce temple , nous a-t-il dit, subsistoit encore il n'y avoit pas très-long- temps; on pouvoit même alors pénétrer dans des constructions souterraines qui s'étendoient jusqu'à la ville , mais dont on a prudemment muré les issues.

L'heureuse découverte que nous venions de faire nous en présageoit de nouvelles. Ce pre-

mier succès nous encourageoit clans nos recherches , et nous faisoit souhaiter d'obtenir d'autres renseignemens , que l'on pouvoit se flatter d'avoir, moins des habitans du pays, qu'en comparant l'aspect des lieux avec les descriptions que les anciens en ont faites, et peut-être , par ce moyen , devions-nous parvenir à faire jaillir quelque lumière de ces élémens réunis. «.^

Nous avons d'abord cherché près de là des vestiges de constructions antiques, mais sans aucun succès , parce que ce local est embarrassé de bois qui nous déroboient les objets à une petite distance , ou bien il étoit divisé en propriétés cultivées , où nous ne pouvions pénétrer sans porter ombrage aux villageois , auxquels la curiosité des étrangers est toujours suspecte, et quelquefois nuisible. D'ailleurs , la ville , ou plutôt le village de Lampsaki , n'est qu'une réunion confuse de petites maisons basses , la plupart construites en bois , et qui ne présentent, dans leur développement, aucun édifice remarquable , ni même pittoresque. Après avoir cherché aux environs un endroit élevé , d'où l'on pût embrasser un vaste coup-d'œil , et , tout en y faisant entrer Lampsaki comme point de repère, y joindre quelques autres objets intéressans , j'ai choisi à cet effet un monticule

SUR LA MOREE. 'J.J(j

situé au midi de la ville, et qui sert de cimetière à ses habitans. Ces sortes de lieux, indépendamment de leur intérêt moral , sont quelquefois curieux pour les antiquaires , parce que , dans les marbres dont ils sont couverts , on peut reconnoître des fragmens an tiques plus ou moins défigurés , et que les Turcs ont fait servir à la décoration de leurs tombeaux. Au milieu de ceux-ci s'élève un massif de maçonnerie plus considérable , et qui paroît être d'une construction bien plus ancienne ; peut-être même est-ce le noyau de quelque cénotaphe (PI. XXIV).

De cette hauteur on jouit de l'aspect développé de l'HelIespont. Ce détroit, qui ressemble à une vaste et paisible rivière dont l'œil embrasse à la fois les deux bords, et qu'on peut traverser en peu d'instans, sépare deux parties du Monde de tout temps rivales , et réunit deux mers qui ont possédé tour à tour la capitale de l'empire du Monde. Il n'est point d'espace aussi resserré qui rappelle de plus grands événemens. On voit les nations franchir successivement cet obstacle que la nature avoit sans doute creusé à dessein , aller chercher dans de nouveaux climats , non pas plus de bonheur , mais une gloire frivole , ou même des avantages moins honorables.

Dès les temps fabuleux de la Grèce , FHelr lespont est témoin d'un combat que Bacchus ,

liGo LETTBES

revenant d'Asie avec son armée, eut à soutenir, contre un Roi de Thrace, qui lui disputa en vain le passage. Vers la même époque , Télite des guerriers de la Grèce s'embarque à Lagases, port de la Thessalie , et part pour une expédition dont l'objet est de s'emparer des trésors du roi de Golchos. En passant sur la côte d'Asie , les Argonautes s'y arrétentpour venger les droits de l'hospitalité , méconnus par les Bébryces. Pollux, dans un combat particulier, tue Amycus, leur roi, et délivre les peuples voisins d'un ennemi dont ils redoutoient la valeur et la férocité (i). Bientôt après , l'enlèvement d'Hélène sert de prétexte à une nouvelle invasion. La Grèce entière se lève , et tombe , de tout le poids du fer dont elle est armée , sur l'Asie. Troie résiste long-temps, et finit par être écrasée. Cependant les Asiatiques, las de porter le joug d'une nation turbulente , font à leur tour trembler un moment la Grèce , et Xercès , enchaînant les deux rives de l'Hellespont , menace de les réunir sous la même domination. Peu après , ce même détroit devient le théâtre où se termine la grande tragédie de la guerre du Péloponèse. L'orgueil des Athéniens est humilié , et les eaux de l'Hellespont sont rougies du sang

(i) Clément d'Alexandrie.

SUR LA morée: 261

des Grecs, acharnés les uns contre les autres. Mais un génie d'une trempe supérieure doit venger FEurope. Alexandre passe en Asie , la parcourt sur Taile de la victoire , soumet de vastes pays , et meurt trop tôtpour leur bonheur.

Cette riche contrée , toujours le but des désirs des peuples occidentaux , devient ensuite la proie des Romains ; ils courbent ses habitans 6OUS le joug, et dévastent ce pays sans pouvoir répuiser; mais cet Empire, semblable à un arbre antique , dont les branches énormes ne sont plus en proportion avec sa tige, se rompt sous le faix d'un inutile feuillage. De même cet énorme corps , frappé dans ses extrémités , ne conserve plus qu'une sève inutile.

Rome , déshéritée de F Empire , succombe. La nouvelle ville de Constantin chancelle déjà sur ses fondemens. Une nation barbare se répand en Asie, s'y établit d'abord, et, s'enorgueiilissant de la foiblesse de ses ennemis , elle repousse les Grecs, les cerne de toutes parts, eE les enferme , pour ainsi dire , dans leur capitale, dont elle vient souvent insulter les murailles.

Cependant les nations les plus vaillantes se réunissent par un motif de piété autant que pour venger leur honneur ; elles cherchent à contre-balancer la grande influence du Croissan t , et les Croisades parviennent d'abord à arrêter

ce torrent , prêt à tout engloutir ; elles n'empêchent pas néanmoins les Turcs de franchir la seule barrière qu'au défaut des hommes la nature semble leur opposer ; ils traversent l'Hellespont, n'ont qu'à pousser le colosse de l'Empire d'Orient : déjà ébranlé , il s'écroule. Toute l'Europe retentit de sa chute , et tremble d'en être écrasée. Mais l'esprit chevaleresque qui régnoit encore , annonce le réveil de l'Occident; il retrempe les âmes, et les Musulmans, restreints enfin dans des bornes plus étroites, ne résistent plus que par leur force d'inertie.

Considérons encore les objets qui nous entourent, et fixons de nouveau nos regards sur Lampsaque.

Son territoire, qui s'étendoit autrefois jusque vers la Propontide , étoit occupé par les Bébryces (i) , peuple barbare, et qui n'avoit d'autres relations avec les Grecs , que celles d'un commerce peu étendu. Le terrain fertile de cette partie de l'Asie , qui devint par la suite l'un des mieux cultivés , et surtout renommé par ses bons vins , étoit alors couvert de forets , et le nom de Pilyusa ou Pityoessa que portoit

(i^ On trouve des détails circonstanciés sur l'origine et l'histoire des Bébryces , dans un Mémoire sur les rois de Bithynie , par M. l'abLé Sevin. ( Mémoires de l'académie des Insciïptions et Belles -Lettres . )

d'abord la ville de Lanipsaque, feroit supposer qu'elle ctoit entoure'e de bois de pins.

Mandron , roi des Bëbryces, voulant faire jouir ses peuples des fruils de la civilisation (i) , de l'industrie et des arts de la Grèce, proposa à deux Phocéens , descendans de Codrus , roi d'Athènes, et que le commerce avoit attirés à Parium , d'engager leurs compatriotes à venir s'établir en Asie ; il promit qu'il leur céderoit des terres, et même qu'il partageroit la ville de Pityusa avec eux. L'un de ces Phocéens partit seul pour remplir cette mission, et revint bientôt après avec une colonie de Grecs , qu'on reçut d'abord avec tons les témoignages de l'amitié , et auxquels on accorda les avantages qu'on leur avoit promis. La bonne intelligence dura pendant quelque temps entre les deux peuples, qui même se réunirent pour repousser les ennemis communs de la patrie : mais les Eébryces , jaloux sans doute de la supériorité et des succès des Grecs , craignirent d'en être un jour asservis; et, ne pouvant se flatter de chasser par la force ces hôtes incommodes , et qui leur étoient devenus odieux , ils résolurent d'employer la trahison pour s'en défaire.

Ce complot, tramé en l'absence de Mandron,

(i) Polyaenns , pag. 7^5. Plutarque, tom. II, pag. 255.

ii64 LETTRES

fut déjoué par Lampsacé, safille. Cette généreuse princesse , après avoir employé tous les moyens de persuasion avec ses compatriotes sans pouvoiries dissuader de leur projet, fit prévenir les Phocéens de se tenir sur leurs gardes. Ceux-ci, en plus petit nombre que leurs ennemis , eurent recours à la ruse pour sauver leur vie : ils se réunirent à un jour marqué hors de la ville, sous prétexte d'un grand sacrifice et d'un repas public ; et , ayant attiré par ce moyen les perfides habitans de ce côté, ils les massacrèrent pendant qu'un de leurs détachemens marchoit vers la ville, dont il s'empara par surprise; ils firent ainsi tourner à leur profit le complot tramé contre eux , et proposèrent à Mandron de partager avec lui la souveraineté ; ce qu'il refusa , dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir favorisé , par son absence , le massacre de ses sujets : cependant il n'en tira aucune vengeance, et reconnut même la justice de l'action des Grecs, par laquelle ils n'avoient fait que prévenir et conjurer l'orage qui menaçoit leurs têtes.

Quant à Lampsacé, qui mourut peu après, et que les Grecs considéroient comme leur sauveur, ils lui élevèrent un tombeau dans la ville , lui dressèrent des autels ; et, pour immortaliser leur reconnoissance , ils changèrent le nom de

la ville en celui de Lampsaque , qu'elle a conservé jusques à présent.

Cette ville devint Fune des plus importantes de l'Asie mineure ; elle s'accrut même de la destruction de Pœsos , ville voisine , dont elle recueillit les habitans. Par la suite Lampsaque s'étant déclarée en faveur du roi de Perse, n'échappa à la colère d'Alexandre que par la présence d'esprit d'Anaximène , qui en étoit connu et chéri. Ce prince, honteusement insulté par cette ville , marchoit dans la ferme résolution de la détruire. Anaximène fut prié par ses concitoyens d'aller intercéder pour leur patrie commune ; mais , d'aussi loin qu'Alexandre l'aperçut : « Je jure, s'écria-t-il , de ne point accorj) der ce que vous venez me demander.... « Eh bien ! dit Anaximène , je vous supplie de détruire Lampsaque , et de rendre esclaves tous ses habitans.

Le jeune prince crut que le serment qui lui étoit échappé , et dans lequel il avoit prétendu renfermer une exception positive de ce qu'on lui demanderoit , le lioit d'une manière irrévocable , et il fut ainsi forcé de pardonnes^ à la ville rebelle.

Lampsaque fut une des premières villes de l'Asie mineure , qui devinrent alliées des Ropiajns, et, vers les derniers temps de la repu-

blique , clic vit un exemple de cruauté inouïe , qui démontre combien ctoit déplorable la condition des sujets de l'Empire ; elle l'éloit devenue encore plus depuis les proscriptions. Dans les provinces , les magistrats se croyoient autorisés , par cet exemple , à tyranniser les peuples ; car, après une si horrible cruauté exercée sur des citoyens , qu'y avoit-il qui pût paroîlre injuste envers des sujets?

Verres > ce monstre composé de l'assemblage de tous les vices , dont Cicéron raconte , dans le plus grand détail, les déprédations et les violences, s'étant fait donner par Dolabella, proconsul de Cilicie , une commission pour aller trouver Nicomède, roi de Bithynie,vintàLampsaque. A peine arrivé , il donna ordre à ses officiers et à son monde d'enlever la fille de l'un des plus illustres citoyens de la ville, qui se nommoit Philodamus. Le père, homme vénérable par son âge , et le frère de la jeune fille , se mettent en défense ; il se livra un combat où les gens de Yerrès furent extrêmement mallraités , et même l'un de ses licteurs fut tué. Ce n'est pas tout : l'horreur d'un tel attentat met en mouvement la ville entière. Le peuple s'ameute , et amasse du bois autour de la maison qu'occupoit Verres, pour y mettre le feu ; cependant les ci^ toyens romains , qui étoient établis dans la ville ,

SUB LA MOEÉE. 267

employèrent les prières et les représentations auprès des Lampsacéniens , qui se laissèrent fléchir, et permirent au coupable de se retirer: mais Yerrès porta ses plaintes à C. Néron, propréteur de la province, qui ne put se dispenser de prendre connoissance d'une émeute populaire où il y avoit eu du sang de répandu, un licteurtué, et un lieutenant-général mis en danger de la vie. Néanmoins l'injustice éloit si criante, que Verres ne put d'abord obtenir la condamnation de Philodamus ; enfin , aidé de Bolabella , il intimida tellement les juges , qu'il extorqua un arrêt par lequel Philodamus et son fils furent condamnés à avoir la tête tranchée,

La principale divinité qu'on adoroit à Lampsaque étoit Priape , fils de Bacchus et de Vénus, et que l'on croyoit né dans cette contrée (i). Ce n'étoit pas un dieu infâme , comme on l'a cru depuis ; il présidoit aux jardins et aux travaux de la campagne (2) , et son culte étoit le même que celui de Bacchus (3). Parla suite il devint licencieux, et les Lampsacéniens entretenoient la dévotion des pèlerins, qui accouroient enfouie de toutes les parties de la Grèce , par les prestiges dont la superstition ne manquoit pas de

(1) Pausanias, liv. IX, cliap. xxxi. Ovide, liv. 1.

(2) StraJ3on, liv. XIII.

(3) Athénôe, liv. I, cliap. .1x111.

s'entourer. Trouvant leur intérêt dans cette affluence d'elrangers, ils ne virent pas sans peine Fabolition de Tidolâtrie. Lampsaque ne fut pas moins encore long-temps une des principales villes de la contrée ; elle devint même le siège d'un évêque ; érigée ensuite en métropole, il s'y tint, en 364 ■> ^^^ concile qui n'est point reconnu par l'Eglise.

Cette ville a produit plusieurs grands hommes, parmi lesquels on dislingue Gliaron , qui avoit écrit une histoire de Perse et de sa patiie (i); Anaximène, précepteur d'Alexandre, qui sauva , comme je l'ai rapporté , sa patrie par un sophisme , et Métrodore , qui vivoit du temps d'Epicure. Que reste-t-il maintenant de cette ville célébrer' Quelques fragmens dispersés sans nulle adhérence entre eux. Les monumens auxquels ils appartiennent, sont détruits Jusques à leurs fondemens, dont il n'existe même plus de traces.

A A'oir le village misérable auquel on donne encore aujourd'hui le nom de Larnpsaque , on seroit tenté de croire que c'est par erreur qu'il l'a conservé, et qu'on doit chercher les ruines de la véritable Lampsaque dans un autre lieu.

Comment est-il possible, en effet, qu'une ville encore florissante plusieurs centaines d'années

(i) Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres , tom. XIV.

SUR LA MOBÉE 26g'

après l'ère chrétienne , qui étoit le siège d'une métropole où il devoit exister par conséquent plusieurs églises érigées dans le moyen-âge , et d'autres monumens de cette époque , n'en conserve nulle trace , et que la seule mosquée qui y existe, ne soit même qu'un bâtiment moderne , construit avec aussi peu de soin que les maisons de ses habitans ? Au reste , nous allons diriger nos recherches sur les plages voisines : peut-être en exhumerons -nous des vestiges qui nous mettront sur la voie de quelque découverte importante.

LETTPlE XIX.

Au Tcliardak.

Route de Lampsaki au Tchardak. — Description de ce bourg; temple antique, converti en une écurie; traces de plusieurs autres constructions aussi antiques. — Opinion sur la véritable place de la ville de Lampsaque.

Nous avons été visiter le joli village de Sardaki, ou le Tchardak, qui se trouve sur le bord de la mer, à quelques milles au nord de Lampsaque. Tchardak s en turc, signifie donjon, et ce nom lui vient sans doute d'une haute tour bâtie sur un promontoire ; elle sert de fanal pour indiquer l'entrée du canal aux vaisseaux venant de la mer de Marmara , et qui doivent se diriger de préférence vers cette côte , celle d'Europe étant bordée de récifs, comme nous en avons fait la mallieureuse expérience.

La route de Lampsaki au Tchardak est fort agréable et assez bien entretenue ; elle s'élève sur une chaussée, et, dans toute sa longueur, un trottoir règne sur l'un des côtés : sans cette précaution elle scroit impraticable dans la sai-

SUR LA MOREE. 27 1

son des pluies, le terrain étant extrêmement gras. Cette **oute ne seroit-elle pas une portion de celle que les anciens avoient construite le long de la côte d'Asie ? Elle est au moins telle qu'on nous représente les voies antiques , partagée en un chemin bas pour les voitures , et un autre plus élevé , construit en larges dalles , destiné aux gens de pied , aux bestiaux, et même à la cavalerie. Cette route aura été entretenue de temps immémorial , parce qu'elle présente encore les mêmes avantages qu'elle offroit anciennement. Il en est de même de plusieurs usages qui se sont perpétués, parce que leur utilité a été consacrée par l'expérience et le besoin journalier , tandis que presque tous ceux qui n'étoient que le résultat de circonstances particulières , du luxe , de la mode , ou d'autres considérations éventuelles , sont tombés en désuétude , et ont enfin été oubliés.

Le terrain de tout ce canton est excellent : aussi est-il cultivé avec autant de soin que d'intelligence, et l'aspect de ces campagnes fertiles nous retraçoit celui de nos plus riches provinces de France. Les propriétés sont entourées, et séparées l'une de l'autre par des haies d'arbustes odorans, ou par des cannes et des joncs entrelacés à claire-voie , d'une manière régulière et assez ingénieuse. Les cultures sont très-variées :

ici l'on voit une pièce de blé ; là , un champ de coton; plus loin, des planches d'herbes potagères ; partout, un agréable mélange de vergers, de vignes et de bouquets de bois. Ce coup d'œil est surtout remarquable lorsqu'on a touché à la côte opposée, qui est nue, stérile, sans arbres et même sans eau. Le bras de mer qui sépare ces deux contrées paroît avoir, comme une barrière insurmontable, préservé cette partie de l'Asie des guerres sans cesse renaissantes , et du passage dévorant des soldats. C'est cependant moins à ce fléau qu'il faut attribuer la stérilité actuelle dG l'autre rive , qu'à la nature du terrain et à sa pente rapide , qui s'oppose à la culture. Ce con-. traste nous a frappés vivement. L'Asie est un grenier d'abondance pour la capitale de l'empire , qui seroit bientôt en proie à la famine , si l'on cessoit de voir le détroit couvert de caïques chargées de tous les dons de cette terre fortunée. Revenons à la route du Tchardak : c'est une promenade qu'on s'est plu à embellir par des établissemens publics bien intéressans , je veux parler de fontaines qu'on y voit, à des distances très-rapprochées , distribuées sur les bords du chemin. Construites avec la plus grande simplicité , consacrées à la seule utilité , elles remplissent leur objet d'une manière plus touchante que les somptueuses fontaines que nous avons

SUR LA MORÉE. '2'j'ô

vues à Gallipoli. Il n'est pas besoin d'y inscrire cet adage persan :

*< Ne jette pas de boue dans la source où tu t'es désaltéré ; »

elles sont sous la sauve-garde publique. On n'y voit pas des vases de métal pendans à une chaîne : une simple calebasse creusée sert au même usage. Le voyageur altéré la trouve sur le rebord dii réservoir, s'en sert, la lave, et, après l'avoir baisée (i), la remet sur la même pierre, où un autre voyageur la retrouvera : les enfans eux-mêmes se garderoient d'y toucher autrement que pour s'erl servir de celte manière. Le même sentiment qui a fait ériger ces fontaines , a porté le fondateur à planter des arbres qui offrent des fruits et de l'ombrage , et sous lesquels on voit souvent son tombeau et ceux de ses descendans ,

(i) Cette action est assez ordinaire ehez les Turcs; elle marque le l'espect ou la reconnoissance. Je rencontrai un vieillard chargé de pains, et courbé sous ce faix. Un de ces pains roula par terre ; une femme accourt, ramasse le pain, le baise, et le remet dans la hotte. C'est particulièrement pour les papiers , que les pieux Musulmans font cette cérémonie, dans l'idée qu'ils ont que ces papiers peuvent renfermer le nom de Dieu. « Pour marque de l'amitié ( dit » Jean Copin, dans la relation de ses voyages) que le capitaine » arabe avoit pour nous, il prenoit le bout de sa barJje , et la baisoit » en nous nommant. C'est une démonstration de bienveillance qui 5) est presque en usage parmi tous les Mahométans ; et quand ils >) veulent témoigner du dégoût ou du mépris, ils prennent encore 5> le bout de leur barbe, et crachent dessus, m

qui considèrent cette propriété comme un lieu sacre. En un mot , on reconnoît dans ces monumens une intention bien marquée de bienveillance, dont on n'est pas étonné lorsqu'on parcourt ce pays , où des mosquées , des écoles , des hôpitaux et des hôtelleries attestent à chaque pas la piété des Musulmans. Les sultans donnent l'exemple de ces fondations pieuses en construisant des édifices publics, et surtout des mosquées, auprès desquelles on réserve un vaste terrain planté de cyprès et d'autres arbres toujours verts , où ils font édifier des tombeaux magnifiques pour eux et pour les personnes de leur famille. Cet usage a de l'analogie avec celui des empereurs romain^, qui faisoient élcA-^er d'immenses mausolées, où non seulement leurs parens, mais encore leurs affranchis et même leurs esclaves, avoient leurs places marquées : triste réunion, où chaque individu, de quelque rang qu'il eût été , n'occupoit plus que l'espace nécessaire pour recevoir l'urne qui contenoit ses cendres !

Je n'ai jamais rencontré une de ces fontaines, qu'elle ne m'ait rappelé l'une des plus touchantes idylles de Gessner. Soulevant les festons de lierre ou de chèvre-feuille quiretomboientsurle fronton , j'étois étonné de ne pas y voir inscrit le nom à!Amynias; et si une jeune Grecque au

maintien modeste, drapée de sonschall, la cruche de terre sur la tête, s'approchoit pour puiser de l'eau, j'ëtois prêt à lui demander le récit des derniers jours d'Amyntas , « de l'homme » vertueux, dont la vie ne fut qu'une chaîne j) de bienfaits, et qui, voulant faire du bien, j> long- temps après sa mort, conduisit cette i) source en ce lieu , et y planta ces arbres. »

Gessner, peintre de la nature et du sentiment, que n'as-tu pris tes modèles et puisé tes sujets dans cette contrée ! Tes pinceaux lui eussent restitué le charme qu'elle a perdu. Mais non ; ton âme sensible n'auroit vu qu'un triste contraste entre cette terre et les descriptions de ses po'êtes : une sombre réalité auroit rembruni tes couleurs , ou, pour tracer de rians tableaux, il t'eût fallu fuir les villes habitées par le Turc indolent et barbare, par le Grec dissimulé et rampant. Contraint de t'enfoncer dans les solitudes que dominent le Pholoë et le Taygète, tu aurois retrouvé , il est vrai , l'Arcadie toujours sauvage, toujours belle; mais que de peines et de fahgues t'auroient coûté quelques momens de plaisir! Plus sage et plus heureux, c'est dans ta patrie que tu as retrouvé la candeur, la franchise , la fierté, la valeur des anciens Grecs, les vertus, en un mot, que tu aimas tant à chanter. Une autre Arcadie plus fraîche , plus riante, s'offroit

à tes pinceaux. Epoux chéri, père adoré, tu fus fixé dans ta retraite par la bonté de ton cœur et la simplicité de tes goûts : tu ne songeois qu'au bonheur, et tu trouvas la gloire : la famille , tes amis et ton pays f inspirèrent mieux cent fois que ne l'eut fait la Grèce déshonorée.

Le village de Tchardak est dans une agréable position sur le bord de la mer, à l'extrémité d'un vallon arrosé par de nombreux ruisseaux qui descendent en cascades de coteaux couronnés de bois. Il paroît que les habitans vivent dans l'abondance , et qu'ils ne sont pas avares de leur superflu ; car ils nous offroient avec empressement des provisions de toute espèce. Quelquefois même une porte ou une fenêtre s'entr'ouvroit, et des femmes nous présentoient , en se cachant le visage , des paniers remplis de fruits, de fromages ou d'œufs frais. Nous voyions autour des maisons une infinité d'oiseaux domestiques , et surtout des oies d'une grosseur extraordinaire , et dont le plumage étoit éclatant de blancheur.

Nous avons vu aussi dans cet endroit , et pour la première fois , des troupes de grues ; elles paissoient le gazon auprès des ruisseaux, et nous laissoient approcher jusqu'à une certaine distance. Poursuivies, elles couroientplus vite que nous, en s' aidant de leurs ailes, s'élevoient pé-

SUR LA MOEEE. 277

niblemcnt ; mais lorsqu'elles avoient atteint une colonne d'air suffisante pour les soutenir, elles voloient avec grâce , et formoient des évolutions symétriques. Ces oiseaux font leurs nids sur les édifices les plus élevés , et Ton se garde bien de les y troubler. Si nous avions eu le malheur d'en tuer un , nous aurions couru les plus grands risques. J'ai rarement vu, dans un si petit espace, un aussi grand nombre de canards sauvages et de poules d'eau : la mer en étoit couverte. La pèche y est aussi fort abondante.

Les habitans de ces côtes font peu de commerce ; mais l'abondance des productions naturelles les fait jouir d'une honnête aisance , sans leur inspirer l'amour du gain et la soucieuse avarice qui en est la suite. Si l'on a quelquefois accusé ces peuples de mauvaise foi, de méfiance et de procédés peu délicats envers les étrangers , c'est que ces derniers y ont souvent donné lieu, ainsi qu'à des représailles fâcheuses ; mais il paroît qu'entre eux ils n'ont rien de cela à craindre. Leurs propriétés sont sous la sauve -garde publique : entourées seulement de haies ou de légères barrières en roseaux, ces foibles remparts , insuffisans contre les malintentionnés, ne leur servent qu'à se mettre à l'abri des incursions des troupeaux et des autres animaux domestiques. La plus touchante preuve que je puisse donner

de celte confiance, de cette bonne foi générale , c'est de voir la plupart des portes de leurs maisons sans serrures , fermées d'un simple loquet en bois , ou même souvent de cordons que les habitans se contentent de nouer pour indiquer qu'il n'y a personne au logis. Ce seul fait, que nous avons remarqué avec autant de surprise que de plaisir dans les environs de Lampsaque et du ïchardak , et que nous pouvons certifier, fait l'éloge le moins équivoque de la moralité des habitans.

Sur la place de la mosquée ( PL XXP^^ , nous avons aperçu divers fragmens antiques , et je soupçonne que celte mosquée elle-même fut construite sur d'anciennes fondations : le porche en est soutenu par des colonnes. Notre curiosité ayant été remarquée , on nous conduisit avec un empressement et une bienveillance qu'on a rarement ici pour les étrangers , vers un vaste bâtiment qui sert d'écurie. Le comble repose sur deux rangs de colonnes antiques de différens diamètres. Les chapiteaux ne sont pas, à beaucoup près , assortis aux colonnes , ni même en proportion avec elles : quelques uns sont posés en sens inverse ; elles ne sont pas elles-mêmes uniformément alignées et espacées, et l'on pourroit presque douter qu'elles eussent été fondées eu ce lieu. L'obscurité qui y régnoit, et l'impa-

SUR LA MOREE. 279

tience que tcmoignoient nos conducteurs, surtout lorsque nous voulions prendre des mesures, nous ont empêchés de vérifier si nous étions réellement sur l'emplacement d'un temple antique qui n'auroit pas encore été remarqué des voyageurs.

Il devoit appartenir à une ville assez importante , bâtie sur l'emplacement du village de Tchardak. Ce n'est pas , au surplus , l'édifice en lui-même , qui me feroit supposer l'existence de cette ville : ce seroit plutôt les divers ordres dont il est composé. En effet , la variété des chapiteaux et des colonnes semble indiquer la préexistence de monumens divers , dont ils seroient les débris. Si les Turcs les aA^oient employés à l'ornement d'une mosquée, on pourroit croire que l'importance qu'ils attachent à ce genre de monument auroit vaincu leur paresse , Et les auroit engagés à faire venir ces colonnes de Lampsaque ; mais l'usage qu'ils en ont fait, éloigne absolument l'idée d'une telle supposition, et prouve qu'ils les ont trouvées sous leur main. Il est probable que la plus grande partie de ces colonnes étoit sur pied, et qu'ils ont rétabli le moins mal qu'ils ont pu celles qui manquoient, les couronnant de divers chapiteaux trouvés dans le voisinage pour atteindre la hauteur de celles qui étoient entières, et asseoir

38o LETTRES

ie toit d'une manière régulière et horizontale;

Ce qui nous a fait encore supposer que nous foulions un sol historique, c'est un aqueduc pour la conduite des eaux qui alimentent les fontaines de Tchardak. Ces fontaines sont aussi plus nombreuses qu'il ne faut pour un très-petit village. On y remarque d'ailleurs des fragmens de sculpture antique , dont on s'est servi fort maladroitement pour les décorer. L'aqueduc se trouve , en remontant la petite rivière , vers l'extrémité de la vallée , au levant. Il existe dans le même endroit d'autres ruines que nous n'avons pas examinées avec assez de soin pour les décrire.

Quelle est donc cette ville grecque parfaite-^ ment oubliée , qui néanmoins a possédé plusieurs monumens qu'on peut supposer magnifiques, à en juger par ce qui reste ? Létude des anciens auteurs et l'examen attentif de ces ruines conduiroient peut-être à la soli^ion de ce problème.

En attendant qu'on ait reconnu et fixé la po-' sition des lieux avec plus d'exactitude que nous ne pouvons le faire , qu'on nous permette de réunir quelques faits , et d'en tirer des conséquences conjecturales que nous soumettons aux antiquaires.

Les anciens nous apprennent qu'il n'existoit sur cette côte que les villes de Lampsaque , de

SUR LA MOREE. 201

Pœsos et de Pariiim. Le Tchardak ne peut être la ville de Parium , qu'on place sur la Propontide , et par conséquent à quelques lieues plus au nord.

Voyons si ce seroit celle de Pœsos (i) qu'on doit chercher entre Parium et Lampsaque. Homère la nomme Pœsos et Apœsos ^ et Didyme, son scoliaste , ajoute qu'elle tient ce dernier nom d'un de ses rois. Strabon dit que c'etoit une colonie des Milësiens, parce que , apparemment, ils étoient venus s'y établir postérieurement à la guerre de Troie. Elle existoit encore vers l'an 5oo avant Jésus-Christ , puisqu'elle prit part à la révolte des Ioniens contre Darius , et qu'elle fut réduite comme les autres villes de rOeîlospont ; mais elle étoit détruite du temps de Strabon ; et ses habitans étoient passés à Lampsaque, sans doute avant Scyllax , car cet auteur n'en parle pas. Une rivière qui couloit sous ses murs avoit retenu le nom de Pœsus. La destruction de cet!e ville est-elle l'effet de quelque convulsion de la nature , de quelque fléau , ou la suite des malheurs de la guerre ? C'est ce qu'on ignore. Ce qui paroît certain , c'est qu'il n'en est plus question dans l'histoire depuis ce temps , et l'on ne désigne sur cette partie de la côte de l'Asie,

(i) Strsbon, lib.XIU

la plus rapprochée de Gallipoli, que Lampsaque, comme port ou \ï[\e de quelque importance.

Quel est maintenant Tétat de Tchardak? C'est un village où Ton rencontre à chaque pas des fragmens antiques. Nous y avons aussi reconnu ceux d'un ou même de plusieurs temples , et , en remontant la petite rivière qui se jette près de là dans la mer, on voit des restes d'aqueducs qui peut-être portent encore les eaux à un grand nombre de fontaines. Le port est petit, mais bien abrité , étant entouré par un promontoire sur lequel s'élève une tour qui sert de fanal. Tout annonce le local d'une ancienne ville, et la rivière, dans laquelle on pourroit reconnoître le Pœsus , feroit croire à la préexistence de la Aille Pœsos en cet endroit, situé en effet entre Lampsaque et Parium ; mais les ruines que nous avons entrevues au Tchardak , n'auroient pas échappé à Strabon , si la ville de Pœsos n'eût été totalement détruite de son temps. D'ailleurs , ces restes portent tous les caractères des constructions romaines, et même de celles du Bas- Empire. ISous y avons reconnu des chapiteaux de différens ordres , et surtout d'ordre composite que les Grecs n'ont jamais connu , et qui ne pouvoient appartenir qu'à des monumens bien postérieurs. Des aqueducs bâtis en briques et en petits moellons unis par le ciment , ne portent

ri.26.

oVtzrt' /utr <Z/9 Ttzrtùfu -/?/&• lâi-Fom J'^ Jacfuej- A^' jS

pas davantage le caractère de monumcns grecs. Or, si tous ces de'bris appartiennent au sol sur lequel ils sont dispersés, ce même sol n'est pas celui delà ville de Pœsos , qui n'existoit déjà plus du temps de Scyllax , c'est-à-dire plusieurs centaines d'annéesavarîti'époque que désignelestyle de ces constructions. Le village de Tchardak n'occupe donc pas la place de l'antique Pœsos. Cependant ce local étoit très-favorable à l'établissement d'une ville. Son port, sa rivière, la bonté du terrain qui l'environne , avantages que ne possède pas Lampsaki à un si haut degré, feroicnt soupçonner, malgré la dislance qui sépare ces deux villages , que Lampsaquc pourroit bien s'être étendue autrefois jusques en ce lieu, et que même le port de Tchardak étoit le véritable port de l'anlique Lampsaque (i) , celui

(i) L'idée de placer l'ancienne Lampsaque à Tchardak m'a paru d'abord d'autant plus juste, que Strabon dit que cette ville avoit un bon port, et que ce port ne pou voit exister que par le moyen des môles , dont on ne voit aujourd'hui aucun vestige à Lampsaki môme. ATchaiTlak, au contraire, un attérissement assez considérable, renfermant une espèce de lagune, seml)le indiquer un ancien port qui se seroit comblé , et dont les môles seroient couverts par les sables. Une tour môme , ou fanal, qui est situé sur ce banc de sable, annonce qu'il est construit sur une partie solide. Cependant, une personne, qui a visité ces côtes en i8i5, prétend qu'il n'y a aucun flébris tenant au sol à Tchardak; que l'attérissemcnt n'est qu'un composé de sables amoncelés et mouvans , et que les ruines sont toutes à Lampsaki môme. {Noie communiquée par M . Barbie du £ocage, qui, d'après les données exactes qu it possédait , et les notes que nous lui auons fournies , a eu la complaisance de tracer le plan de cette pwtie de la côte. d'Asie.) ( Planche XXVL )

OÙ mouillent maintenant les vaisseaux , ne pouvant être considéré que comme une rade bien moins sûre que n'étoit le port de Tchardakpour les navires des anciens , qui tiroient beaucoup moins d'eau que les nôtres. Au reste , nous n'avons réellement pas reconnu de monument antique fondé à Lampsaki , mais seulement des fragmens isolés , à l'exception de l'édifice situé sur le bord de la mer, et qui peut-être même n'a été formé que de marbres rapportés. Le temple même dont nous avons fait la découverte, et qui se trouve hors de ce village du côté de Tchardak, pourroit tout aussi bien appartenir à ce dernier endroit. Strabon marque l'ancienne ville de Percotc comme le point intermédiaire entre Lampsaque et A bydos. Or, si l'on s'accorde à reconnoître Percote dans un lieu subsistant sous le nom de Bergase ^ bien plus rapproché de Lampsaki que d'Abydos, il faudroit éloigner le site de Lampsaque vers le Tchardak, qui se trouve en effet à la distance requise. Ilseroit donc possible que cette ville célèbre, l'une des plus puissantes de l'Asie mineure , et qui , pendant plusieurs siècles, a été une place importante de commerce du Levant , couvrît toute cette côte depuis le Tchardakjusqu'au village de Lampsaki, qui auroit été l'un de ses anciens faubourgs. Cependant, si le port de Tchardak doit être

considéré plus spécialement comme celui de Lampsaque, pourquoi a-t-il perdu ce nom, et l'a-t-il laissé usurper par uo faubourg ou un village isolé?

On pourroit en accuser les géographes , et surtout les marins modernes, qui s'arrêtent de préférence dans ce dernier local, parce qu'il leur permet de jeter l'ancre sur une plus grande profondeur ; ils auront pris la partie pour le tout, et auront conservé à ce mouillage un nom fameux, ne laissant à l'ancien port de Lampsaque que le nom du fanal qui le rend remarquable , et qui même fortifie encore notre opinion. Elle nous paroîtra d'autant plus probable, si nous pouvons la faire cadrer avec le récit de l'un des événemens qui présente le plus d'authenticité par les détails dont il est accompagné, et par l'accord unanime des historiens : il nous servira en même temps à rectifier quelques autres erreurs où sont peut-être tombés les géographes modernes.

Lors de la célèbre victoire d'iffigos-Potamos, remportée par Lysandre sur les Athéniens pendant la guerre du Péloponèse (i), la flotte de ces derniers étoit d'abord mouillée au port d'Eléonte dans la Ghersonèse. Après avoir pris

(i) Xénophon, lib. II.

des vivres à Sestos, ils firent voile, et remontèrent le canal jusqu'au lieu appelé Mgos-Potamos ( la rivière de la Chèvre ) , où ils s'arrêtèrent vis-à-vis des ennemis qui étoient campés à Lampsaque. « En cet endroit l'Hellespont n'a- « voit que quarante stades de largeur ( environ » cinq quarts de lieue ). Lorsque Tarmée navale « de Lysandre s'avança à travers le détroit pour » attaquer celle des A théniens , l'armée de terre j> des Lacédémoniens se hâta de monter sur le » promontoire pour voir le combat, qui se livra » à la chute du jour ; car Lysandre surprit les » Athéniens qui avoient quitté leurs bâtimens » pour se disperser sur le rivage , où ils étoient j> occupés à préparer leur repas du soir, etc. »

Il résulte de ce récit , que la flotte des Athéniens étoit en face de Lampsaque , à l'embouchure d'une petite rivière ; ils avoient choisi sans doute une station favorable pour la manœuvre, et qui les mît en même temps à l'abri d'un coup de vent, imitant en cela les Lacédémoniens qui étoient au mouillage de Lampsaque, abrité par un promontoire.

Or, en face de Lampsaque , il n'existe pas de position préférable à celle de Gallipoli. En cet endroit le canal n'a pas en effet quarante stades de largeur ; ce qu'on ne peut pas dire de la partie où l'on marque l'embouchure de l'AEgos-

Potamos, et qui est une des plus larges du canal. OnpouiToit donc reconnoître l'iWigos-Potamos dans la petite rivière qui traverse encore la ville de Gallipoli , et vient se jeter dans son port.* L'armée de terre des Lacédémoniens, quiraonta sur le promontoire de Lampsaque ( celui du Tchardak ) , pouvoit très-bien , de ce point élevé et le plus rapproché de Gallipoli , apercevoir tous lesraouvemens des flottes rivales ; ce qu'elle n'auroit pu faire si FALigos-Potamos eut été à plusieurs lieues plus bas , comme l'indiquent toutes les cartes , distance beaucoup trop considérable pour qu'on pût distinguer les manœuvres des flottes, surtout à la fin du jour, moment dont Lysandre profita pour surprendre ses ennemis. De plus , le capitaine du vaisseau , qui alloit reconnoître la position des Athéniens , eut ordre d'élever un bouclier lorsqu'il les verroit dispersés sur le rivage. Ce fut après avoir aperçu ce signal, que Lysandre donna l'ordre à ses galères de traverser le canal pour livrer le combat. Il falloit donc que le vaisseau qui avoît été à la découverte , fût à la portée de la vue. L'auroit-il été s'il fût redescendu à plusieurs milles plus bas ? Il ne fit sans doute que traverser le canal , fort étroit , comme nous l'avons déjà dit, entre Gallipoli et Tchardak.

Cette explication ne paroîtroit-elle pas dé-

terminer d'une manière fort claire la position respective des deux armées navales , et confirmer en même temps la véritable situation du port et de la ville de Lampsaque , ainsi que celle de la rivière d'AEgos - Potamos ? Il faudroit , pour prouver cette assertion , ou au moins lui donner toute la probabilité nécessaire, réunir un plus grand nombre de faits et d'autorités ; mais je ne pousserai pas plus loin un examen qui seroit la matière d'une dissertation intéressante , et dont les matériaux me manquent. Je me borne pour le moment à éveiller l'attention des géographes sur une hypothèse qui demande toute leur attention.

Page 1