‹ Letters sur la Morée, l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 8 sur 15 · PI · texte numérisé non relu

PI

'•MJiwi, Ju îf foJi-

Cliapelle Grecque à Cerigo

été notre surprise d'apercevoir au milieu d'un petit nombre de chaumières habitées par des pécheurs, un monument d'une petite proportion, il est vrai, mais qui n'en est pas moins un modèle de goût et de convenances , surtout si on le compare avec le mauvais fortin construit à l'entrée du même port par les Vénitiens (i)!

C'est la chapelle dont nous donnons le plan , l'élévation et la coupe {Planche II). Elle offre un carré long d'environ quarante-cinq pieds sur vingt-cinq. On y entre par l'une des extrémités latérales ; la porte, en plein cintre, est décorée de colonnes ; elle est surmontée de deux petites arcades servant de clocher, couronnées d'un amortissement portant une croix. La voûte qui couvre tout l'édifice est en berceau , et construite avec autant de solidité que d'économie , sans contre-fort extérieur.

Le dedans est divisé en deux parties , la nef et le sanctuaire , séparés par un mur percé d'une arcade, de chaque côté de laquelle est un autel. Cette nef contient seize stalles en bois le long des murs.

L'autel principal se trouve au fond du sanc-

(i) Dans la Planche précédente, qui offre la vue générale da port de San-Nicolo , on peut voir la situation de ce fort. La chapelle dont il est ici question , quoique très-petite , est aussi reconnoissable.

tuaire. Le tabernacle a la forme d'un petit temple rond enlouré de colonnes et fermé de draperies. Ce sanctuaire est la seule partie de l'édifice éclairée par le jour extérieur, adouci par des vitraux ; la nef, lorsque la porte est fermée, ne l'est que par les lampes et les cierges des autels, ce qui laisse les assistans dans une demi-teinte favorable au recueillement.

Cette chapelle a un autre trait de ressemblance avec les plus anciennes basiliques, je veux parler de la porte située non sur l'axe de l'édifice, ce qui paroîtroit tout naturel, mais sur l'un des côtés (i). Quelle est la cause de cette irré ulaiité qui nous paroîtroit choquante ? Peut-être est-ce dans la crainte , si la porte étoit en face de l'autel , que le prêtre ne fût distrait par les objets extérieurs qui seroient en opposition avec la gravité et le recueillement nécessaires en pareil lieu. C'est sans doute par la même raison, que dans la plupart des églises la porte principale est ordinairement fermée ; elle est même murée à Saint-Pierre de Rome, et ne s'ouvre qu'une fois tous les siècles, l'année du grand Jubilé.

(i) On en trouve en Italie plusieurs exemples : il en existe deux frappîins à Fiesolè proche Florence, dans l'ancienne cathédrale, et dans la basilique de San-Alcssandro, convertie ci) cimetière; caria porte actuelle est moderne, et, pour la faire dans l'axe de l'édifice, on a détruit l'ancienue tribune.

En suivant les bords de la mer, nous avons remarqué , à peu de distance du fort et sur le bord de la mer, une carrière d'où sans doute ont été tirées des pierres qui ont servi à la construction de quelque ville. On distingue les places d'où les blocs ont été détachés : ils ont été taillés carrément avec une patience infinie. Quelques unes de ces pierres , à en juger parle vide qu'elles remplissoient , dévoient être d'une grande dimension. Cette carrière présente un coup d'œil régulier : on la prcndroit d'abord pour des restes d'anciens bains ou pour les banquettes d'un amphithéâtre. Le local avoit été bien choisi pour faciliter l'exploitation; et, quelque immenses que fussent les matériaux, il étoit aisé de les transporter sur des radeaux à leur destination. Cette carrière paroît n'avoir servi que dans des temps très-reculés , à en juger par la couleur noirâtre du rocher et la nature du travail , qui n'a sûrement pas été exécuté par les Grecs modernes ni par les Vénitiens , dont les maisons sont construites avec les débris d'autres monumens.

Un peu plus loin se trouve une grotte formée par des stalactites : la voûte est appuyée sur une douzaine de piliers visiblement produits par l'écoulement des eaux séléniteuses ; ils sont loin de ressembler à des colonnes de cristal ,

ii/j. LETTRES

comme dans d'autres grottes (i) de la même matière , de'crites par les voyageurs : il est vrai que celle-ci sert parfois d'asile à des bergers et à des pécheurs qui y apprêtent leurs alimens.

Je me suis contenté , dans le dessin {PL IIJ) que j'en ai fait, d'indiquer les piliers de l'entrée , afin d'avoir plus de champ pour représenter la vue du pays circonvoisin , qui ne donne pas une idée agréable de File de Cythère.

Leshabitans parlent d'un autre souterrain (2), dont ils racontent des merveilles ; il se trouve malheureusement du côté de l'île qui uous est interdit.

Nous avons fait, un moment après, une découverte plus importante , c'est celle d'anciennes catacombes, dont aucun voyageur n'a, je crois, encore parlé ; elles sont taillées dans l'intérieur d'un rocher de plus de cent pieds d'élévation perpendiculaire , à la base duquel les flots viennent se briser , et qu'ils détruisent tous les

(i) Les groUes de Paros et d'Antiparqs. ( A^o^es Tournefort, Choiseul-Gouffier, Miladi Craven, elc.

(2) Spon , dans son Voyage du Levant , parle d'un |iobIe Vénitien, conîmandant à Spalatro, qui avoit été provéditeux* à Cérigo, et en avoit rapporté des colonnes qui ressembloient à du marbre blanc transparent, et n'étoient que des stalactites tirées sans doute de ce souterrain.

PLoii et CoTipe des cliaoubres sejmlclirales de Cei-iio.

jours. Ce rocher forme rextrémité d'une chaîne de montagnes, qui se prolonge dans rinte'rieur de l'île vers le nord. 11 est sitaé à peu de distance du fort de San-Nicolo, et du côté oppose il domine les ruines de l'ancienne ville de Cythère. Il a fallu tourner ce rocher pour arriver au sommet , où nous avons reconnu une grande quantité de tombeaux artislement taillés dans le roc.

L'aspect extérieur de ces monumens ne présente rien de curieux ; il est difficile de deviner s'ils ont été assujétis à un plan régulier, un tremblement de terre ayant ., dit-on , occasionné un affaissement qui a bouleversé le terrain. Plusieurs cliambres sépulcrales de diverses grandeurs ont été fendues et séparées : on en distingue cependant les parties correspondantes. Au milieu d'une plate-forme taillée également dans le rocher, on a oit une masse carrée et isolée ; elle est d'un seul morceau : la partie supérieure qui est détruite , laisse apercevoir dans l'intérieur deux places qu'on y avoit creusées à côté l'une de l'autre , pour y recevoir les corps ; en face de ce cénotaphe , une porte taillée dans le massif de la montagne, donne entrée dans une vaste salle souterraine {Planche IP^^Jig. 2) , carrée, et entourée de cabinets que séparent des pilastres assez régulièrement espacés, les uns

isolés, les autres formant une espèce de cloison. Seroit - ce un temple consacré aux divinités infernales, ou l'habitation des gardiens des tombeaux? Quoi qu'il en soit, le plan de cette excavation diffère en tout de celui des . chambres sépulcrales qui se trouvent au dessus, et où nous avons pénétré en gravissant à travers des monceaux de décombres qui en embarrassent l'entrée.

Voici ce que nous avons remarqué dans celles qui sont les mieux conservées , et qui , aux dimensions près , sont presque toutes semblables entre elles. En entrant, on trouve une chambre sans aucun ornement, qui paroît n'avoir servi que de vestibule : c'est dans la salle du fond {PL IF, fig. I, çXPl.y) que sont placés les tombeaux, ainsi disposés.

Dans la partie en face de l'entrée , et sous une arcade en plein cintre , on a creusé deux sarcophages parallèles entre eux, mais dont l'un est plus large et plus profond que l'autre de quelques pouces. Aux côtés du carré de la salle, sous des arcades pareilles , sont deux autres sarcophages, un seul de chaque côté : le tout est taillé dans le rocher. Il n'y avoit de rapporté que les dalles qui fermoient les ouvertures , et dont nous avons trouvé des débris. Ces dalles reposoient dans une rainure pratiquée à cet

SUR LA MOREE. 27

effet. La proportion des arcs et des autres parties de ces chambres est re'gulière : le style en est sévère et d'une grande simplicité. Il n'y. a ni moulures ni ornementd' architecture, mais les parois intérieures paroissent avoir été enduites d'une couche de mastic extrêmement dur, et sur lequel on distingue, quoiqu'avec peine, des traces d'anciennes peintures au trait en rouge et en noir. Les ornemens ressemblent à ceux que l'on voit sur les plus anciens vases étrusques ou plutôt grecs (i); ce qui feroit remonter ces peintures à une époque très-reculée. Nous avons ensuite creusé le sol, et avons été arrêtés à deux pieds de profondeur par le roc. Nous pensions d'abord que cet exhaussement étoit formé par le sédiment des eaux pluviales; mais nous nous sommes convaincus qu'il ne provenoit que de l'accumulation de la fiente des troupeaux et des cendres d'arbustes aromatiques qu'on y avoit brûlés; et même, en remuant cette terre, il s'en exhaloit une odeur forte et assez agréable. Nous avons trouvé quelques osscmens qui nous ont paru n'être que des os de brebis ou d'autres animaux domestiques. Ce qui nous a confirmé dans

(i) Ces vases, cl'uii travail exquis, qu'on a faussement considérés comme étrusques , sont pour la plupart tirés de la Sicile et des îles de la Grèce. Les Etrusques peuvent avoir imité ces vases; mais les Grecs en sont bien certainement les inventeurs. ( f'oyez Graves et Paars . et la collection du chevalier Hamilton. )

ridëe que ces catacombes de Ccrigo avoient servi de retraite à des bergers , c'est d'avoir vu dans la plus vaste de ces chambres , des restes de petils murs grossièrement maçonnés, et qui n'ont pu servir qu'à la distribution de ces espèces d'habitations. A côté de ces chambres, on en trouve deux autres disposées suivant le même plan , avec la seule différence que, sur les côtés de l'arcade du fond, on a pratiqué deux petites niches en hauteur, qui paroissent n'avoir pu contenir que des urnes lacrymatoires , des lampes, ou plutôt des vases cinéraires.

Il est très -remarquable que, dans ces catacombes , ou plutôt ces hypogées pour des tombeaux, les Grecs ont pratiqué les mêmes trous cintrés qu'on voit dans les chambres sépulcrales des familles romaines, et que les Latins appeloient rolurnharium. Ce sont des niches creusées régulièrement dans les murs; elles contenoient les vases cinéraires. ïl y avoit aussi au bas de ces mêmes murs des arcades plus grandes , sous lesquelles étoient les sarcophages. La différence la plus marquante de l'hypogée de Cérigo , est . le double tombeau qui existe sous la même niche. Cette réunion de deux sarcophages , leur disposition parallèle , leur différence de grandeur et de profondeur, semblent indiquer qu'ils contenoient les corps des époux , chefs de la famille ,

SUR LA MOREE. 29

tandis que ceux qui sont situés aux côtés de la salle dévoient être destinés pour les enfans. Quant aux petites niches creusées au fond de la même salle vers les angles , nous n'avons pas remarqué qu'il existât un vide intérieur, où le vase cinéraire dût être scellé comme dans les tombeaux des Romains. Ces vases , s'ils ont jamais existé , ne peuvent avoir été posés que dans le renfoncement de la niche, et non dans l'épaisseur du rocher, où nous aurions aperçu les traces de leur violation.

J'ignore quelles idées les anciens attachoient aux différentes manières d'inhumer les morts. Pourquoi certains sarcophages contenoient-ils le corps entier, et d'autres ne renfermoient-ils que l'urne cinéraire? Suivoit-on en cela les intentions du mourant ? ou étoit-ce une distinction, soit personnelle, soit fondée sur quelque opinion religieuse ?

Nous avons pénétré , en rampant , dans une grande quantité d'autres tombeaux : un seul nous a arrêtés ; il se trouve dans la partie la plus élevée de la montagne . Le rocher en face du sarcophage a une ouverture qui semble faite exprès pour servir de cadre au plus riche tableau. Les côtes de l'île forment un amphithéâtre dont la mer occupe le fond : elle présente un vaste horizon qui renferme plusieurs îles. D'un côté nous apercevion.<

3o LETTRES

la petite bourgade et le port de San-Nicolo , dont les rivages étoient animés par une troupe de pécheurs qui retiroient leurs filets ; de l'autre , les ruines désertes de Tancienne ville de Cythère se prolongeoient sur la pente de la montagne , depuis les tombeaux que nous venions de parcourir, et qui étoient sans doute ceux de ses habitans , jusque sur le bord de la mer; enfin, pour compléter l'intérêt de cette scène, nous vîmes en ce moment se développer au large un convoi de Aingt voiles , qu'un vent favorable poussoit hors l'Archipel.

Cette même montagne , taillée à pic du côté delà mer, présente plusieurs petites ouvertures régulières , qui font présumer qu'elle est en entier creusée de la main des hommes. Ces ouvertures , qui appartiennent bien certainement aux hypogées , peuvent à juste titre s'appeler columbarium ; les Latins ne les nommoient ainsi qu'à cause de leur ressemblance avec les trous pratiqués dans les colombiers pour les nids des pigeons , et ce nom leur convient , surtout aujourd'hui qu'ils servent d'asile àde nombreuses familles de ces oiseaux.

SUR LA MOBÉE. 3l

Cérigo .

Ruines de la ville de Cythère.^ — Restes du temple de Vénus. — Fouilles ; fragmens de statue. — Autres antiquités. — Costume des paysannes. — Chapelle de la Panagia. — Papas grec.

U N officier de la marine vénitienne , qui habite depuis quelque temps à Cérigo , nous a proposé de nous conduire dans l'endroit où sont les restes du temple de Vénus , que les habitans nomment le Palais de Ménélas. Le Papas ou prêtre grec qui dessert la chapelle de San-Nicolo , étant venu sur notrebord pour s'acquitter de quelque devoir de religion auprès de nos matelots, s'est offert aussi de nous accompagner, de nous servir d'interprète et de sauvegarde, étant très-respecté dans l'île. Nous avons accepté ses offres avec plaisir, et nous nous sommeà mis en route.

Après avoir côtoyé pendant quelque temps les bords de la mer, nous nous sommes arrêtés à considérer les débris de l'ancienne ville de Cythère : plusieurs tours encore debout , et des restes de murailles en marquent l'enceinte ; la

plupart des autres édifices ont e'té renversés ou recouverts par les sables qu'une petite rivière amoncelé à son embouchure. Les ruines descendent depuis les catacombes jusques dans la mer : c'est là même qu'étoit la plus grande partie des constructions, dont on ne découvre que les sommités. On assure que , dans un temps parfaitement cahiie , la transparence des eaux laisse voir à une grande profondeur les restes d'anciens monumcns.

Que de réflexions font naître ces grands bouleversemens de la nature! Une ville engloutie, ses raonumens supérieurs renversés , la montagne où ses habitans avoient creusé leur dernière demeure , fendue dans toute sa hauteur , montrant aux regards des sépulcres ouverts , et permet tant aux rayons du soleil de pénétrer dans des lieux souterrains , qui n'avoient été jusques alors éclairés que par des torches funéraires!.... Tel est le spectacle que présentent les ruines de la ville de Cythère. On doit regretter qu'un événement aussi remarquable n'ait point laissé de trace dans l'histoire, et que nous ignorions les causes physiques de cette catastrophe. Est-ce un tremblement de terre qui a fendu les rocs , enseveli cette rivière sous les sables , et affaissé une ville entière sous les eaux ? ou bien est-ce la mer qui, abandonnant ailleurs ses anciens domaines ,

SUR LA MOREE. 33

a usurpe les rivages de celte contrée?... Je me borne à citer les faits, et ne me permettrai pas d'aborder ces grandes questions , qui sont du domaine de la science.

Nous avons quitté ces ruines pour gravir les montagnes cjui dominent la ville, et où nous devions trouver celles du fameux temple. Le chemin étoit fatigant , et frayé à travers des rochers blanchâtres , sur lesquels le soleil donnoit à plomb , et dont la réverbération nous incommodoit beaucoup. Nous avons traversé plusieurs gorges profondes et resserrées, où la végétation n'est pas abondante ; on n'y rencontre que des oliviers, quelques vignes, et, dans le fond, de petits champs de blé. Nous avons suivi ensuite un joli ruisseau qui tombe , en cascade , des hauteurs ; il est bordé de lauriers-rose ^ de lentisques et de myrtes : ce sont les seules traces que cette île ait conservées des bocages fleuris qui dévoient l'embellir lorsqu'elle étoit habitée par les Nymphes.

On nous a montré de loin une chapelle construite sur les restes d'un ancien monument : nous étions trop fatigués pour nous détourner de notre route , et nous comptions d'ailleurs trouver à nous en dédommager amplement. Nous sommes enfin parvenus au but de notre voyage (^Planche VI )\ mais quel a été notre étonne-

ment de n'apercevoir, dans un champ labouré, qu'un petit nombre de colonnes d'une seule pièce, rongées par le temps : leurs chapiteaux manquoient ; leur base étant enfouie , il étoit difficile de reconnoître à quel ordre d'architecture elles appartiennent, et sur quel plan ce temple avoil été construit. Il en est de même de plusieurs autres colonnes et fragmens informes , qui ont servi à la construction d'une petite ferme située , ainsi que le monument , sur la plate-forme de la montagne. Ces colonnes s'élèvent du milieu des sillons ; elles n'existeront peut-être pas longtemps : le tranchant de la charrue qu'elles embarrassent les effleure sans cesse , les sape par le pied , et l'ignorant fermier se réjouira de voir ces respectables vestiges recouverts par de nombreux épis.

Du côté le plus escarpé de la montagne, il existe une vaste chaussée qui servoit de base à l'édifice antique : on y retrouve aussi des pierres irrégulièrement placées, qui peuvent en être des débris employés à réparer les brèches par où la terre végétale, si précieuse dans cette île , auroit pu se perdre. Cette considération importante pour le laboureur, préservera cette chaussée et les fondemens du temple d'une entière destruction.

Dans cet endroit on a fait des fouilles : notre

conducteur nous a dit qu'on en avoit retiré des objets curieux , et qu'on avoit même découvert des chambres construites en marbre. L'excavation étoit en ce moment remplie d'eau : à travers cette eau nous avons cru apercevoir les fragmens d'une statue. En effet, nous sommes parvenus à retirer une figure d'un beau marbre blanc , et d'une proportion plus forte que nature, mais malheureusement très-mutilée : on n'en distinguoit que les épaules couvertes d'une draperie ; la tête, les bras et le reste du corps manquoient. Comme elle étoit d'ailleurs trop pesante pour que nous fussions tentés de l'enlever , nous l'avons laissée sur la place. Peut-être fera-t-elle naître à d'autres voyageurs, plus curieux, le désir de continuer des fouilles qui peuvent devenir intéressantes , ces tronçons de colonnes , cette statue indiquant l'existence d'un monument de quelque importance (i).

(i) Cet emplacement paroit être celui du temple de Vénus- XJranie, dont Pausanias fait mention (/t'è. ///, cap. 23), et qui étoit le plus ancien de tous ceux qui avoient été construits en l'honneur de celte déesse, dans la Grèce. On y voyoit une statue de cette divinité , qui la représentoit tout armée. Spon et Wheler ont vu ce temple , qui est situé assez avant dans l'tle; mais ils n'en ont pas donné la description.

Les ruines qui sont sur le bord de la mer , près des catacombes , sont celles de l'ancienne ville de Cythère , qui étoit éloignée d'environ dix stades de son port , appelé Scandée. Ce port paroît être le même que celui de San-Nicolo, et pur conséquent la petite ville

Dans le reste de l'île on peut trouver , nous a-t-on dit, d'autres antiquités ; on nous a parlé d'une ville antique , appelée, par les Grecs modernes , Paleocora ( c'est-à-dire , T ancien lieu ) , où il se trouve des débris de mosaïque, des médailles , des pierres gravées que les paysans vendent aux étrangers. Un Anglais qui nous avoit précédés de peu de temps, avait recueilli un grand nombre de ces objets : nous n'avons trouvé qu'une médaille grecque , assez mal conservée et de peu d'intérêt.

Notre curiosité n'a donc pas été satisfaite , ce que nous avons vu ne répondant pas à Tidée que nous nous en étions formée. Aussi n'ayonsnous pas regretté de quitter ces lieux lorsque nous avons entendu un coup de canon , signal convenu pour nous rappeler à bord. Ayant distingué, avec nos lunettes , que l'équipage se disposoit à appareiller, nous sommes redescendus à la hâte par le même chemin. On s'est embarqué aussitôt ; le bâtiment a été toué hors du

de Scandée peut être représentée par le fort et le petit village qui entourent le port. { Note communiquée par M. Earbié du Bocage , membre de l'Institut de France. ) *

* Nous n'avons pas de plan détaillé de l'île de Cérigo. M. Barbie du Bocage a Lien voulu, d'après les renseignemens que je lui ai fournis, en dresser un de relie portioD AeViXe (Planche P'II); quoiqu'il ne soil pas d'une exactitude mathématique, ii indique cependant la position respective des roonumens que nous avons visités , et vitnt à l'appui de l'opinion exprimée par ce savant géographe.

Sa. a i 0/-i£Tct t^ .Mj^^ien d^ l'aria- ,

^ S l^s, Hes Di-aQ'onièri

is

f£ JlûnùZdpii^ i/iii cty^^^

iBIf

In

/wm

/*j0^4Jff a' UNE l^AIirZM £>JS LILM £>E ■ CerTCxO, anhefois CythERE ,

«®/ M. Barbie nu Bocage,

Toises «le France .

J. £ . Tardieu \Jciup ' ■

SUR LA MORÉE. Sy

port par des caïques de pécheurs , et. le vent se trouvant favorable , on a mis à la voile.

J'oubliois de vous décrire le costume des paysannes de Cérigo (^Planche /^///) ; il nous a paru remarquable, en ce qu'elles ne sont pas vêtues à la longue comme les autres Grecques ; elles ne portent qu'une espèce de soubreveste fort courte et ouverte par-devant. Cet habillement diffère peu de celui des hommes : la large culotte ou cajïan descend seulement plus bas; le voile dont elles se couvrent leur entoure la tête , et ne laisse voir que leurs yeux.

Dans mon dessin , je les suppose approchant avec respect d'une petite chapelle dédiée à la Vierge , nommée la Panagia ( toute sainte ) , et venant y faire quelque offrande : des vases déjà garnis de fleurs ornent la tablette en saillie , où parfois on vient dire la messe. J'ai fait entrer dans ma composition un Papas ou prêtre grec , dont l'ajustement consiste en une tunique, un surtout bleu bordé d'une fourrure , et un bonnet de feutre noir. On rencontre fréquemment de ces chapelles en Grèce , sur les routes , dans les bois , et jusque sur la sommité des rochers. Elles servent de but à des pèlerinages , marquent certains événemens extraordinaires, et même miraculeux.

Napoli de Malvoisie.

Dîner turc. — Description de la ville et de la forteresse de Malvoisie. — Costume des femmes. — Visite de l'Aga.

JN ous étions déjà éloignés d'une quinzaine de lieues de Cérigo et en vue de l'île de Milo ( l'ancienne Mélos ) , lorsque le vent a tourné. Ayant louvoyé toute une journée sans pouvoir avancer davantage , on s'est vu forcé de mouiller dans la rade de Napoli de Malvoisie, sur la côte orientale de la Morée , et dans le voisinage de l'antique Epidaure (surnommé Limera (i). La rade de Malvoisie est vaste, entourée de montagnes, et fermée par le rocher isolé sur lequel est bâtie la ville, dont nous étions éloignés de plusieurs milles.

(i) Il ne faut point confondre \ Eyidauro s- Limera des anciens, avec V Epidauros , bien plus célèbre, qui étoit dans le golfe Argolique. C'est à cette dernière, que le temple fameux d'Esculape appartenoit. Il y en avoit un aussi à Epidaiiros-Liinera de la Laconie; mais, loin d'être célèbre, nous ne le connoîtrions pas, si Pausanias ne nous l'avoit pas indiqué, en remarquant que l'Epidaure laconique étoit une colonie de l'Epidaure argotique.

SUR LA MORÉE. Sg

Le lendemain malin nous avons débarqué . impatiens de visiter une ville turque.

Nous cheminions paisiblement sur la plage , lorsque nous avons vu plusieurs cavaliers richement vêtus accourir avec rapidité en brandissant leurs armes d'un air menaçant; ils étoient suivis d'esclaves à pied, également armés. Ils nous ont aussitôt entourés en poussant de grands cris. Le passager turc qui nous accompagnoit, et dont le turban vert leur a inspiré du respect, les a harangués, leur a dit qui nous étions, et leur a déclaré que nos intentions n' étoient pas hostiles. Ils nous ont alors salués d'un air plus doux, ont mis pied à terre , et se sont assis en cercle sur le sable, nous engageant à les imiter. Aussitôt les esclaves ont présenté des pipes à la ronde , en signe de raccommodement ; puis on a causé quelque temps sans trop s'entendre. Ils ont ensuite remonté à cheval pour aller reconnoître le bâtiment, et nous ont laissé continuer notre route. Les habitans de Malvoisie prennent ces précautions dans la crainte d'être surpris par v les Maltais.

Après environ deux heures de marche , nous sommes arrivés à la ville. Elle est située sur le penchant de la montagne , du côté opposé à la rade , et communique à la terre ferme au moyen d'un pont d'une douzaine d'arches, fondé sur

une chaussée qui le met à Tabii des atteintes de la grosse mer. Cette construction hardie paroît avoir été faite par les anciens , et est digne d'eux ; mais elle a été réparée à différentes époques. Ce pont est défendu par une tour , sur la porte de laquelle se voit encore le lion de Saint-Marc, sculpté sur une table de marbre blanc , les Vénitiens et les Turcs ayant tour à tour possédé cette île. Ce chemin, le seul qui conduise à la ville, est taillé en pente douce autour du rocher. On y rencontre de distance en distance , sur le côté , des tombeaux situés comme autrefois hors des villes et sur le bord des routes.

ISotre interprète n'a pas eu de peine à nous procurer l'hospitalité ; plusieurs personnes nous ont offert leurs maisons : étant entrés dans la plus apparente , nous y avons trouvé avec plaisir une estrade garnie de coussins pour nous reposer.

En attendant le dîner, l'on nous a apporté le café. Prévenus qu'il étoit fait tout différemment du nôtre, et que l'on ne pouvoit le refuser sans impolitesse , nous y avons goûté ; il étoit épais comme du chocolat, et sans sucre. Les Turcs , au lieu de broyer le giain, le pilent, et le servent avec le marc ; la qualité de ce café , à en juger par l'odeur, paroissoit bonne, mais le goût en étoit fort désagréable. L'on a distribué des pipes : il a fallu

SUR LA MORÉE. /^l

fumer oiidu moins en faire semblant. La chambre n'étoit rien moins que magnifique : des coussins, des nattes, des pipes, des armes suspendues aux murs, et des vases pour diffcrens usages, posés sur des tablettes , en formoient tout Fameublement. Dans le fond de la salle se trouvoient des Turcs qui jouoient à une espèce de trictrac ; ils ne se sont nullement dérangés , et quoiqu'ils n'aient pas souvent l'occasion de voir des Francs, ils ne témoignoient pas beaucoup de curiosité.

On nous a bientôt apporté le dîner ; il étoit composé de petits pains sans levain, et à peine cuits; de morceauxde poisson salé, qui nageoient dans l'huile ; de raisins et de figues sèches , enfilées en forme de chapelet. Il falloit avoir la faim qu'un exercice violent nous avoit donnée , pour trouver cela mangeable ; quant au vin, il avoit un goût d'aromates si étrange , que la plupart d'entre nous ont été obligés de se contenter d'eau pure. Nous n'en étions pas moins touchés de la bonne intention de notre hôte, et honteux de montrer du dégoût pour des mets qui, à la vérité, n'étoient pas appétissans, mais que la manière obligeante dont ils nous étoient offerts , eût dû nous faire mieux agréer. Il faut aussi observer que nous n'étions pas dans une auberge : on ne les connoît guère que dans les

l\1 LETTRES

grandes villes , et Ton nous a assurés même que dans l'intérieur du pays, très-peu fréquenté par les voyageurs, l'ancienne hospitalité étoit observée dans toute son étendue. Nous avons cependant payé notre hôte , qui s'est offert de nous faire voir la ville et la citadelle ; il nous a menés par un chemin escarpé, à travers la ville haute, qui n'est qu'un monceau de ruines. On aperçoit partout les traces dévastatrices de la dernière guerre : les murs sont criblés de boulets et noircis par l'incendie ; les rues sont jonchées de débris de bombes. La citadelle qui couronne la cime des rochers , est en mauvais état ; quelques couleuvrines , démontées de leurs affûts et à moitié enterrées, sont remarquables par leur grandeur, et surtout par leur inutilité ; il n'y a pas , je crois , un seul canon en état de servir, et les habitans de la ville ne songent nullement aux dangers auxquels les expose leur insouciance.

En redescendant de la forteresse , nous avons rencontré deux femmes turques qui aussitôt ont pris la fuite ; elles étoient enveloppées en entier dans une grande capote de coton blanc : on ne voyoit que leurs yeux ; le reste de leur visage étoit voilé ; leurs pieds étoient chaussés de brodequins de maroquin jaune ; grandes , bien faites, elles paroissoient jeunes , à en juger par la grâce et la vivacité de leurs mouvemens.

La curiosité les portoit à se retourner à tout moment pour nous examiner, mais toujours en fuyant. Ce sont les deux seules femmes que nous ayons rencontrées dans la ville ; quelques autres cependant tâchoient de nous voir de dessus leurs terrasses et à travers leurs jalousies ; mais elles se retiroient aussitôt que nous les regardions.

De retour à notre bâtiment, nous avons eu la visite de l'Aga , gouverneur de la ville : nous nous sommes empressés de lui offrir la pipe et le café fait à la manière de France , qu'il n'a pas trouvé aussi mauvais que nous nous y attendions ; il a accepté nos cadeaux , qui consistoient en boîtes de confitures sèches , fromages , etc. , et il nous a surtout demandé de l'onguent d'Europe pour les blessures. Nous avons cherché les moyens de Tamuser : on lui a montré des dessins de paysage auxquels il n'a rien compris ; mais , à la vue d'un portrait en miniature , il a témoigné son étonnement et sa satisfaction par les gestes les plus expressifs; il vouloit absolument le garder ; il l'a rendu avec regret , et a même renvoyé son janissaire avec une bourse pour qu'on le lui veftdît. Toute représentation de figures humaines étant proscrite par leur religion, il est possible que ce portrait fût le premier qu'il eût vu : on le croiroit ainsi , à ei> juger par la surprise et le vif désir qu'il a mon-

très de l'avoir en sa possession. Au reste , il nous a promis sa protection , et nous a offert un janissaire pour nous accompagner dans nos promenades.

Napoli de Malvoisie.

Coup de vent; ses eftets. — Constructions antiques en polygones irréguliers. — Tour ou maison de plaisance turque fortifiée.

jN ous avons été retenus pendant trois jours à bord par un coup de vent si violent , qu'il étoit impossible de mettre les chaloupes en mer. On a heureusement eu le temps de porter trois amarres à terre. Malgré cette précaution et les ancres sur lesquelles nous étions affourchés , nous avons craint d'être jetés à la côte. La tourmente étoit telle , qu'on ne pouvoit se tenir sur le pont sans danger : les vergues étoient abaissées; néanmoins le vent couchoit le bâtiment sur le côté ; il soulevoit les flots à une grande hauteur, les brisoit, et Feau éparpillée retomboit en bruine que le soleil coloroit des teintes brillantes du prisme.

Pendant la durée de ce coup de vent , les objets les plus éloignés sembloient se rapprocher ; on les distinguoit de l'œil aussi nettement que si on les eût vus à travers d'une excellente

lunette ; et le ciel étoit tellement dégagé de vapeurs qu'il paroissoit d'un bleu presque noir.

Cette remarque nous a conduits à parler d'un phénomène qui avoit été parmi nous le sujet d'une fréquente controverse entre les artistes et les savans.

Les derniers prétendoient, par la décomposition des rayons solaires dans le prisme , prouver qu'il résultoit du mélange des trois couleurs primitives, le bleu, le rouge et le jaune, des rayons blancs ou sans couleur.

Les peintres au contraire , par le mélange des trois couleurs les plus transparentes et les plus pures qu'ils peuvent employer, obtenoient le plus beau noir possible. On leur objectoit qu'il y avoit loin des nuances célestes et impalpables de l'iris avec nos teintes opaques et terrestres; mais ils répondoient qu'il y avoit une plus grande différence encore entre le blanc et le noir.

Au reste, ajoutions-nous, les vapeurs suspendues à la surface de la terre doivent détériorer la couleur des rayons solaires , tout autant que la matière opaque des couleurs terrestres nuit à leur transparence; cependantplusil y a de brume dans l'atmosphère , plus la teinte de la voûte céleste est d'un bleu clair et blanchâtre , tandis que ce bleu devient de plus en plus intense , à

mesure que les vapeurs se raréfient ; et s'il n'en existoil pas du tout, le bleu se convertiroit en noir.

Or, en ce moment, le ciel étoit d'une pureté très -extraordinaire; tous les rayons du soleil, confondus dans le vide, le traversoient sans obstacle, et la voûte céleste, d'une nuance approchant du noir, nous sembloit être d'une profondeur incommensurable.

Cet exemple nous paroissoit frappant d'analogie avec le résultat de la peinture ; mais , s'il n'a pas convaincu nos antagonistes , il a au moins servi à charmer notre loisir qui nous paroissoit déjà fort long , car pendant la durée de ce coup de vent, comme on ne pouvoit mettre une seule embarcation à la mer , nous étions prisonniers dans le navire.

Aussi , dès que la tempête a été apaisée , nous nous sommes hâtés de nous faire conduire à terre ; les flots mutinésa voient dépassé leurs limites ordinaires, ils avoient couvert la plage de débris ; les parties les plus basses étoient encore inondées , et le chemin de la ville étoit impraticable.

Je me suis enfoncé dans les montagnes, cherchant à surprendre des tortues que la chaleur faisoit sortir de leurs retraites. Cette chasse peu fatigante m'a conduit jusqu'à un plateau élevé,

situé au fond de la rade , où j'ai fait la découverte de ruines ( Planche IX) qui n'avoient pas encore été remarquées , et qui sont un des monumens les plus curieux de la haute antiquité.

Du pied du rocher sur lequel elles sont situées, on les apej'çoit à peine, parce qu'elles sont entourées de débris informes, à travers lesquels ont poussé des arbustes qui les dérobent aux yeux du voyageur, et que d'ailleurs elles sont en grande partie recouvertes par des lianes et des vignes sauvages. Aussi est-il difficile de reconnoître le plan général de cette construction qui paroît cependant former un double rang de murs , dont les angles irréguliers suivent la forme de la montagne. Dans l'intérieur se trouvent plusieurs espèces de bâtimens ruinés : des restes de voûtes , des excavations qui pouvoient être des citernes , et d'autres édifices construits à des époques postérieures.

Je me suis attaché à l'examen des murs qui paroissent être ceux d'une vaste forteresse. Ils sont composés de blocs considérables de granit, dont la forme est celle d'un pentagone irrégulier, et qui sont en apparence entassés sans ordre , mais que par Texamen on reconnoît avoir été disposés d'une manière très - ingénieuse : ils sont joints parfaitement sans le se-

SUR LA MOREE. 49

secours d'aucun mortier, et la face extérieure en est si bien dressée et polie , qu'on peut juger que cette construction est le fruit d'une grande patience et de longs efforts.

Ce monument semble n'avoir pu être élevé que par des hommes d'une force extraordinaire, on diroit presque par des géans. Son antiquité doit remonter à une époque plus reculée que celle de tous les monumens qui sont bâtis par assises. Quand on pense aux forces motrices que l'on a dti y employer, on ne peut concevoir que les mêmes hommes, chez lesquels les arts étoient dans l'enfance, aient pu exécuter ce travail dont on ne pourroit même actuellement venir à bout qu'avec des moyens mécaniques très-puissans et bien calculés. On s'étonne que le même raisonnement qui leur a fait dresser aussi régulièrement la face extérieure de ces murailles , ne leur ait pas fait trouver plus simple de tailler les pierres carrément, plutôt qu'en une forme irrégi}lière. Est-ce un résultat de l'art ? ou plutôt ne seroit-ce pas la nature qui leur auroit indiqué ce moyen? En effet, plusieurs espèces de pierres , et même le granit, en se fracassant dans leur chute , tendent à se diviser en polyèdres , sur lesquels on reconnoît le poli de la nature : souvent même un léger vernis indique les bornes où s'arrête la force d'agrégation

5o LETTRES

qui tient unies les parties de ces solides. Plus les éle'mcns du granit sont homogènes et durs, plus la disposition pentagonale ou prismatique des morceaux se marque, et plus les subdivisions sont nombreuses et régulières (i). En conséquence , les premiers architectes , trouvant ces pierres toutes taillées , n ont fait que les transporter, et guidés par le mode que leur indiquoit la Nature, ils placèrent ces pierres selon l'analogie de leurs formes, et construisirent des murs plus ou moins solides , suivant la nature des matériaux, leur volume, et le temps qu'ils pouvoient donner à ce travail ; ensuite , pour perfectionner ces ouvrages et les rendre propres à remplir l'objet qu'ils se proposoient, c'est-àdire , à leur servir de barrière insurmontable contre leurs ennemis , ils taillèrent et aplanirent les faces extérieures de ces murailles.

11 ne faut cependant pas confondre les constructions polygones avec celles , bien plus expéditives , qu'élevèrent souvent les anciens , et qui sont encore en usage de nos jours , telles que celles en pierres sèches ou en moellons , qui n'exigent d'autre attention que d'arranger ces pierres, et de remplir, avec du mortier, les vides qu'elles laissent toujours entre elles.

(i) Ramond, Foyage. au Mont-Perdu et dans les P)rrènée&.

SUR LA. MORÉE. 5l

Les constructions polygones de Malvoisie sont disposées avec tant d'intelligence , que non seulement tous les angles rentrans et saillans s'ajustent parfaitement, et se touchent sur tous les points sans laisser le plus léger intervalle, mais encore cet arrangement est soumis au calcul de la pondération : de manière que ces solides, s'appuyant l'un sur l'autre, s'arcboutent mutuellement , et forment une combinaison à peu près semblable à celle de nos voûtes , dont on croiroit qu'elles ont donné la première idée. En effet , chaque solide , attendu sa forme pentagonaJe, se trouve pressé dans tous les sens par ceux qui l'avoisinent. Il en résulte un massif dont l'ensemble est si bien lié, qu'il s'en détacheroit une ou plusieurs parties sans que la construction pût en souffrir, le centre de gravité ne répondant qu'à des lignes transversales, et non à une ligne perpendiculaire , comme dans la construction par assises parallèles. Le travail nécessaire pour aplanir un plus grand nombre d'angles de toutes dimensions, est bien compensé par la réunion de deux avantages inappréciables, la plus parfaite solidité et l'économie des matériaux.

Pourquoi donc ce mode de construction a-t-il été abandonné ? Pourquoi ne le trouve t-on que dans les monumens de la plus haute antiquité,

OU dans leurs foibles imitations , telles que Vopus incertiim et les routes militaires des Romains ? Scroit-ce parce que la construction par assises parallèles est d'une plus facile exécution? ou bien , lorsque l'architecture s'est perfectionnée , a-t-on été choqué de l'irrégularité apparente des constructions polygones , et a-t-on préféré de bâtir par assises, dût-on perdre en solidité ce qu'on gagneroit en régularité ? De là A'ient peut-être qu'au lieu de trouver, dans le principe de la constitution polygone , l'idée des voûtes , on a long-temps multiplié les colonnes pour soutenir les plafonds ; ce qui se remarque surtout dans les temples égyptiens , où cette multiplicité de colonnes devient choquante , et de voit même nuire au développement des cérémionies religieuses. C'est sans doute pour éviter cet inconvénient que les anciens laissoient découverts beaucoup de leurs temples. Au reste , je suis bien loin de regretter l'ancien mode de construction, du moins pour la plupart des monumens ; mais ne seroit-il pas à désirer qu'on y revînt dans certains cas où l'élégance doit être sacrifiée à la solidité, par exemple , pour les fondations, les digues, les culées de pont, les murs de soutènement, et même ceux de fortification (i)?

(i) Note communiquée par M. Barhié du Bocage, relali^'emenl

Jl&K/e '<^<^^f-

:ifT:4sjn m/ÊlÉrM

Cap JVfinoa Promantornnn

EcJielle de dexLS Luenes raojreimé s

SUR LA MOEÉE. 53

J'ai quitté avec peine cet endroit intéressant; mais un vallon peu éloigné m'appeloit sous ses ombrages frais. Il s'y trouve une maison ( PlajicJie Xl^ , construite clans le goût italien, sur un tertre élevé, et entourée d'un beau jardin. Un bosquet d'orangers et de citronniers , plantés en quinconce , m'offroit une promenade charmante sous des rameaux chargés de

aux constructions antiques , et aux lieux remarquables de la rade de Mali^oisie ( Planche X ).

« Je pense que la forteresse dont parle ici l'auteur, étoit la citadelle de l'ancienne ville A' Epidaurus- Limera, qui, au raj^port de Pausanias ( lih. III, cap. 23), n'éloit pas éloignée de la iner , et avoit été construile sur une élévation. Les ruines de cette forteresse, et celles qui l'entourent, sont à peu de distance de la ville de Malvoisie, et par cette liaison, les haliitans du pays les appellent Palœa- Em\'usia , C ancienne M ah'oisie , ■çs.vce qu'ils \\omx\M.nl If'ïah'oisie , JEmwasia. Ne connoissant pas les noms anciens de beaucoup de villes ruinées, ils ont coutume de leur donner ceux des villes modernes, les plus voisines, en y ajoutant le prénom de uieux ou ancien.

» Il paroit que la ville 'X Epidaurus- Limera s'étendoit au nord de la forteresse, dans la vallée où M. Castellan a remarqué des habitations abandonnées, et des fragmens de marbi-e. Si on avoit pu fouiller dans la citadelle , il est vraisemblable qu'on y eût trouvé les restes du temple de Minerve. Dans la ville, il y avoit aussi , suivant Pausanias, un temple dédié à Vénus, et un autre à Esculape. Le port devoit être à l'embouchure du torrent qui arrose la vallée, et> en cheichant aux environs de cet endroit, on découvriroit certainement les fondations du temple de Jupiter - Sauveur, qui donnoit son nom au port, si m(?me on n'en retrouvoit pas quelque débris jilus considérable. La grotte de cent pieds de profondeur, située sur le bord de la rade, me paroit représenter celle dans laquelle se réfugia le serpent d'Esculape , lorsque les Epidauricns de l'Argolide fondèroit cette ville. Enfin, ce qui achève de déterminer l'identité de l'emplacement de ces ruines , avec celui de là ville à! EpidawT4.s- Limera , c'est que le voyageur a

fleurs et de fruits : là seulement régnoit quelque symétrie ; partout ailleurs toutes les cultures étoient distribuc'es suivant l'exposition d'un terrain inégal ou le caprice du jardinier.

On y trouve du blé , des vignes , un verger composé d'oliviers , de figuiers , d'amandiers et de cornouillers, ainsi que des massifs de tremi)!es et de chênes d'une espèce particulière (i), et dont le gland, plus gros que le

trouvé . dans le lit du toiTeut niOine, des cailloux de couleur variée, semblables à ceux que Pausaiiias indique aux eiivirons de cette ville. De plus, le cap avancé en mer, vers l'orient, et sur lequel on voit linc tour çt des ruines , peut fort bien représenter le cap Minoa, qui étoit surmonté d'un château de môme nom , protégeant un port appelé aussi lilinoa.

» Jusqu'à présent on a pensé que le cap et le cliâteau de Minoa répondoicnt à l'ile dans laquelle est située la ville àc Malvoisie , parce qu'on ne connoissoit pas de cap marquant sur cette côte; moi-même j'ai été de cette opinion j mais, lorsque je fais attention à ce que dit Pausanias , que Minoa est un cap près de la inlle d'Epidaurus- Limera ( Ap^vi ) et noti une île, je ne fais pas dilliculté de changer d'avis. Le texte latin de Ptolémée dit également que Minoa est un port et un cap. Strabon fait mention d'un fort ( <j)povp£ov ) du môme nom, comme étant voisin à" Epiduurus-Limera. Toutes ces autorités réunies donnent lieu de croire que le cap que M. CastelLm a visité à l'orient ^ Epidaurus- Limera est le cap Minoa des anciens ; que les ruines qui sont dessus, sont celles du château de Minoa , et que le mouillage au bas, est l'ancien port du môme nom. On ne placera donc plus ce fort de Minoa dans l'île où est située la ville de Napoli du Maluoisie , parce que cette île n'a jamais pu ôtre un cap ; qu'elle a toujours été entourée d'eau, et qu'elle n'est jointe au continent que par un pont ou une chaussée sur arcades, faits de mains d'hommes. C'est môme ce qui a fait donner à la ville qui y a été construite dans le moyen âge le nom d' Emi'asia oa Monenuasia, c'est-à-dire , en grec , Ventrée ou cjui n'a qu'une seule entrée. (i) Chône houx ( Quercus coccifera).

nôtre , est couvert d'une enveloppe épineuse. Des cyprès élancés sembloient avoir été dispersés çà et là pour varier le coup d'oeil ; enfin , le palmier l'emportoit sur tous les autres arbres par la hauteur et la majesté de son port. Un canal et plusieurs réservoirs en maçonnerie avoient été disposés de manière à arroser tout le terrain; mais les ruisseaux des montagnes, que Ton r.e se donne plus le soin de diriger, se perdent, et fournissent beaucoup moins d'eau. Ce vaste jardin est circonscrit par des rochers taillés h pic , couronnés de verdure , et qui en forment naturellement l'enceinte. La maison, qui est en assez mauvais état, avoit été construite et habitée par un Turc moins insouciant que ceux de sa nation. Il a été envié, persécuté . et obligé d'abandonner cette propriété.

Auprès des principales villes de la Morée, on rencontre de ces maisons de campagne qu'on nomme des Tours. Effectivement , la plupart servent de forteresses. Je ne donne le dessin que de celle-ci : on y remarquera surtout les escaliers extérieurs qui sont séparés de la maison , et ne servent qu'au moyen de ponts-levis qu'on retire la nuit. Les fenêtres sont fort élevées, et percées du côté de la mer. Au-dessus des portes il y a des espèces de mâchicoulis qui servent à voir, sans s'exposer, les assaillans , et même à

leur nuire. Le mur qui se trouve en face du spectateur, et qui regarde la campagne, est seulement percé de petites ouvertures qui servent de meurtrières. Il y a , attenant à la maison, d'autres constructions propres à différens usages, telles qu'un four, des etables, etc. , entourés d'un mur. Ces précautions sont nécessaires dans ce pays , habituellement r^ivagé par les guerres civiles et les brigands.

Les ruines désertes que nous renc ontrionsà chaque pas , et dont les habitans, par trop expo^ ses , devenus pasteurs de cultivateurs qu'ils étoient, se sont retirés avec leurs troupeaux dans des cavernes où l'on n'arrive que par des chemins qu'il est facile de défendre et de rendre impraticables , nous ont prouvé la méfiance qui existe dans toute la contrée. L'examen attentif de la maison isolée qui étoitsous nos yeux, nous a montré jusqu'à quel point cette méfiance est portée, non seulement contre les étrangers, mais encore de quelles précautions ils usent entre eux.

Cette maison, de peu d'étendue (la plus grande dimension est de neuf toises), est composée de quatre grandes chambres, dont trois à cheminées, mais sans aucun dégagement ni communication entre elles. Chacune a son entrée particulière, à laquelle on aboutit, comme nous l'avons déjà observé, par des escaliers

SUB LA MOREE. 07

extérieurs, détachés des murs, et sur lesquels on abat des ponts-levis qui se relèvent au moyen d'un contre-poids. Les habitans de ces chambres, quoique voisins, se trouvent ainsi isolés; et, loin de se réunir pour la défense commune , ils semblent se méfier les uns des autres , et ne compter que sur eux-mêmes pour leur sûreté ; tant la terreur qui règne dans ce malheureux pays est grande , soit qu'on doive l'attribuer à la tyrannie des Turcs , soit qu'on en cherche la véritable cause dans le brigandage exercé par les pirates qui infestent le pays , ou même par ses propres habitans.

Cette habitation n'a pas toujours été distribuée comme elle l'est à présent; on retrouve même , dans sa décoration extérieure , des traces d'un goût plus recherché que ne le comporte une maison de paysan. Elle a servi, nous a-t-on dit, de lieu de plaisance à quelque riche Turc. Nous croirions plutôt qu'elle a été construite lorsque les Vénitiens étoient en possession de la ville de Malvoisie et du reste de la Morée.

Quoi qu'il en soit, elle est habitée aujourd'hui par des villageois. Ils se sont partagé le terrain qu'ils cultivent. Ils ont des ruches , des troupeaux, une basse-cour bien fournie, et ils rendroient à ce lieu tous ses charmes et ses avantages, s'ils n'étoient pas si paresseux.

Tout près de là , nous avons reconnu des constructions antiques en assez mauvais état. Ce qu'il en reste avoit été, néanmoins, bâti avec soin en briques, et voûté. C'est avec peine qu'on peut pénétrer dans ces souterrains, qui ne nous ont offert rien de curieux. Les parties supérieures, recouvertes de terre, forment un monticule sur lequel ont crû des arbres et des arbustes. Tout auprès, se trouve une espèce de petit temple composé de six colonnes de marbre blanc , d'environ deux pieds de diamètre , encore debout, sur une base continue qui forme un parallélogramme d'environ huit pieds de large, sur quinze de longueur. L'espace renfermé par le mur paroît avoir servi postérieurement de réservoir pour les eaux; et les colonnes, disposées sur deux rangs , peuvent y avoir été posées pour soutenir un toit ou une treille. Quoi qu'il en soit, elles sont antiques, et il est probable qu'on retrouveroit, en faisant des fouilles en cet endroit, d'autres ruines dont la correspondance avec celles de la forteresse qui domine cette vallée, pourroit faire reconnoître le site d'une ville antique, qui, jusqu'à cette heure, auroit été entièrement ignorée. D'aillaurs, les rochers des environs sont percés d'une inliuité d'excavations d'où l'on a tiré des pierres; et on

SUR LA MORÉE. Sg

voit même encore , à l'entrée de ces grottes , des blocs à moitié taillés.

Mes compagnons de voyage, attirés en cet endroit, s'y étoient rémiis, et depuis, il est devenu le but de nos promenades. Nous appel- Ions cette habitation notre maison de campagne ; et, moyennant quelques paras, on nous y laisse cueillir autant de citrons et d'oranges que nous le désirons. Nous y trouvons aussi du bon laitage, des fromages frais, et Ion nous y prépare une boisson agréable, composée de miel battu avec du jus d'orange mêlé d'eau. C'est, je crois, le sorbet^ boisson favorite des Turcs.

Ailleurs , je n'aurois pas été étonné de trouver un pareil édifice, et ne Faurois pas remarqué; mais ici, au milieu d'un pays sauvage, presque désert, où l'on ne rencontre que rarement des traces de culture , chez un peuple nonchalant et ennemi de toute industrie , ce contraste m'a surpris et enchanté; et je dirai avec les Orientaux ; Lajleui' solitaire du désert n^ estelle pas préférable à toutes celles d un parterre F

6o LETTRES

Grottes habitées par les Moraïtes nomades ; leurs mœurs et leur costume.

JNous avons visité plusieurs grottes {PI. XII), qui se trouvent dans les montagnes escarpées dont la côte est bordée. Elles servent d'habitalion à des bergers et à leurs troupeaux, qui y passent la nuit, et qu'ils mènent dès le matin aux pàtui-ages des montagnes supérieures. Ces bergers sont tels qu'ils sont dépeints dans les idylles de Théocrite, ou comme on les voit représentés sur les bas-reliefs grecs. Ils ont conservé le costume antique dans sa première simplicilé : la douceur du climat leur permet d'aller presque nus : une simple chemisette de coton (l'ancien chûon)^ qui leur tombe seulement jusqu'au dessus du genou, assujétie autour du corps par une ceinture grossière ou une courroie, forme tout leur habillement. Les habitans des montagnes plus élevées portent des peaux de leurs agneaux, taillées de la même manière. Dans l'été, ils mettent le poil en dehors, et dans rhiver, ils le tournent vers la peau. Une

SUR LA MOBÉE. 6l

toile blanche roulée autour de leur lete , les met à Tabri de Fardcur du soleil (i); et leur chaussure consiste en un morceau de cuir qui garantit leurs pieds. Elle est attachée par des bandelettes, comme l'ancien brodequin.

Les grottes où ils se retirent ne sont fermées que par des amas de pierres, ou simplement des haies de ronces sèches, qui suffisent pour empêcher les troupeaux de s'échapper pendant la nuit. L'une de ces grottes se trouve au fond de la rade. L'ouverture, à mi-côte des rochers, est peu apparente. Elle est habitée par plusieurs familles de pasteurs. Ils en étoient sortis avec leurs troupeaux, lorsque nous y avons pénétré. Il étoit cependant resté à l'entrée , une foule de jeunes agneaux , gardés par un chien ; des chevreaux grimpoient sur les roches les plus escarpées, où ils broutoient des herbes aromatiques et de jeunes branches de lentisque. L'intérieiu' de la grotte a plus de cent pieds de profondeur. Il n'y a point de source aux environs ; mais ils y suppléent par les eaux qui fdtrent à travers le rocher, et qu'ils reçoivent dans des vases. Nous n'avons pas pénétré dans plusieurs

(i) Les Grecs se couvrent ordinairement la téta d'une petite calotte de laine rouge, autour de laquelle, pour i'assujétir, on roule une mousseline. Cette même calotle étoit en usage chez leurs ancêtres : on la retrouve figurée sur les vases grecs coloriés.

Voyez P. Millin , Motiumens antiijues , vol. IL

ouvertures étroites et profondes , où leurs femmes s'étoient peut-être retirées à notre approche, et nous nous sommes contentés de visiter leur mobilier, qui consistoit en nattes de feuilles de palmier et en couvertures de poils de chèvre qu'ils tissent eux-mêmes, et qui leur servent de lit. Des vases de terre pour préparer leurs alimens étoient auprès du foyer, ainsi que des vases de bois propres à recueillir le lait de leurs troupeaux, et des paniers pour leurs fromages. Nous n'avons rien dérangé , et nous nous sommes retirés après avoir contenté notre curiosité , leur laissant quelques petites monnaies turques pour les engager à la confiance ; ce qui nous a réussi : car, depuis, ils sont venus régulièrement, tous les matins, à notre bord, ont apporté du lait, des fromages, et nous ont même vendu quelques agneaux.

Cette vie indépendante a beaucoup de charme pour eux. N'ayant pas de demeure fixe, ils se mettent, par ce moyen, à l'abri des vexations des Turcs, avec lesquels ils ont peu de relations : ils ne vont à la ville que rarement, et pour se procurer, par des échanges , les objets de première nécessité. Ils ne paroissent pas se plaindre de leur misère ; élevés dans cet état, ils ne forment d'autres désirs que celui de conserver leur indépendance.

On a de la peine à se persuader qu'il existe si près du monde civilise des êtres aussi sauvages et aussi ignorans. En sont-ils moins heureux? ils ne vivent pas tout-à-fait isolés dans leurs solitudes ; ils connoissent les simples jouissances de la nature , sont entourés de leur famille , souvent très-nombreuse. La garde de leurs Iroupeaux; la fabrication de leurs nattes, de leurs paniers ; la préparation des peaux pour leur habillement; la récolte des fruits sauvages (car ils ne cultivent rien), forment leurs occupations et leurs plaisirs. Leur vie s'écoule dans une succession de jours tranquilles , que nous trouverions peut-être monotones, mais que l'habitude leur fait préférer à une existence plus civilisée , qu'il ne tiendroit qu'à eux de se procurer.

Dans une autre promenade à travers les montagnes du fond de la rade, vers le Nord, en laissant les constructions polygones à notre gauche, nous comptions nous rapprocher des ruines de l'ancienne ville à^ Epidaur us-Lime ra ^ que l'on marque sur les cartes dans cette direction. Mais arrivés au sommet de la montagne, au bas de laquelle étoit mouillé notre bâtiment, nous avons été surpris de revoir la mer, qui forme un vaste golfe bordé de rochers , et séparé de celui de Malvoisie par cette même montagne,

qui se prolonge en cap avancé. Sur ce cap , nous avons aperçu une tour et quelques pans (le mur, dont Tescarpement et les aspérités du terrain nous ont empêchés d'approcher.

Nous sommes redescendus sur les bords de la mer, que nous avons suivis quelque temps avec peine , à travers les rocs fracassés sur lesquels la houle vient se briser. Nous avons ensuite trouvé un sentier suspendu sur des précipices, et qui conduit à plusieurs grottes taillées dans le rocher. Ces cavernes, habitées comme celles de la rade de Malvoisie , sont fermées avec plus de soin par des murs en moellons percés d'ouvertures. Nous nous en sommes approchés ; mais des chiens énormes, qui paroissoient prêts à nous dévorer, nous en ont défendu l'accès ; et ce n'estpassans quelque regret que nous sommes revenus sur nos pas ; car nous désirions reconnoître avec plus de certitude, si ces grottes étoient l'ouvrage de la nature ou de l'art. Peutêtre , en les visitant avec soin , y reconnoîtroiton des catacombes : le voisinage de la ville antique rendroit cette conjecture vi'aisemblable.

Page 1