‹ Letters sur la Morée, l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 9 sur 15 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Mœurs et usages des Turcs habîtans de Malvoisie.

Après avoir parle des mœurs simples des Moraïtes nomades , je crois devoir vous faire part de quelques observations relatives à leurs voisins , les habitans de la ville de Malvoisie. Ces Turcs tiennentle milieu entre les peuples sauvages et les nations policées : leur demi- civilisation leur a enlevé, si je puis m'exprimer ainsi, Fécorce de la nature , sans leur donner le poli de l'art. Ils ne possèdent ni les vertus natives, ni les qualités brillantes et factices qui cachent les vices. Leurs mœurs sont un mélange d'orgueil et de bassesse, de courage et d'apathie. Us donnent tout à l'extérieur : on les voit se nourrir de la manière la plus mesquine, et porter des habillemens surchargés de broderies en or faux. Ils font parade de pipes garnies d'ambre jaune, d'armes damasquinées en argent; et leurs enfans vont dans les rues absolument nus. On y voit même de jeunes filles presque sans vétemens, quoique la jalousie fasse renfermer les femmes avec le plus grand soin dans des appartemens inaccessibles aux regarels,

OÙ le jour même ne pénètre qu'à travers de petites lucarnes élevées, garnies d'un treillage ou de vitraux colorés et dépolis. Leurs maisons sont intérieurement dénuées de tout ornement, des meubles les plus simples, et qui nous semblent les plus nécessaires , et elles sont peintes au dehors de riches couleurs.

Se considérant comme les maîtres du pays , ils s'arrogent sur les Moraïtes l'empire le plus absolu : leurs exactions les font redouter et haïr; aussi ne sortent-ils jamais de leurs maisons, ne fût-ce que pour se promener dans les rues, qu'ils ne soient armés d'un poignard et de plusieurs pistolets (i). Apprennent-ils que les Maltais , leurs ennemis jurés , ont opéré un débarquement, ou bien que les Magnotes ravagent le pays, ils courent au devant du danger, et combattent avec courage ou plutôt avec une fureur irréfléchie ; rentrent - ils ensuite dans leur ville , ils rejombent dans un engourdissement profond; l'oisiveté et la paresse font leur bonheur. Ils passent leur vie au café, dans quelque jardin, sur le bord d^un

(i) « Sans défense dans leurs demeures , sans sûrelé dans leurs « voyages, les Grecs ne quittoient point les armes ; ils s'acquittoient, j) armés, des fonctions de la vie commune, à la manière des Bar- » bares. Les Athéniens, les premiers, déposèrent les armes, et j> prirent des mœurs plus douces. « ( Thucydide , liv. L )

i^uisseau , auprès d'une eau jaillissante ou tombante ; ils restent là des journées entières, assis les jambes croisées, fumant leur pipe avec lenteur, et d'un air qu'on prendroit pour de la réflexion ; savourant goutte à goutte le café , leur boisson favorite , et s'amusant à compter et recompter les grains d'une espèce de chapelet ( I ) de corail ou de bois de santal qu'ils ont sans cesse entre les mains. J'en ai vu quelquefois qui ont lassé ma patience, parleur flegme et leur immobilité ; je les quittois , et, revenant quelques heures après , je les retrouvois à la même place et dans la même attitude. Lorsqu'ils nous voient promener de long en large pour le seul plaisir de faire de l'exercice, ils disent que nous sommes fous , que nous avons l'air de nous fuir nous-mêmes , de pousser devant nous le temps , et de le poursuivre en quelque sorte, tandis qu'eux, beaucoup plus sages , savourent tous les instans de leur existence , et les voient s'écouler comme le sable

(1) Ce chapelet, que les Musulrtjans nomment tespih, est composé de quatre-vingt-dix-neuf petites boules d'agate, de jaspe, d'ambre , de corail ou d'autre matière précieuse: il y en a même en perles fines. C'est sur ces chapelets que les Turcs récitent, à plusieurs reprises, les noms ou plutôt les attributs de Dieu, qui se trouvent au nombre de quatre-vingt-dix dans l'Alcoran. Il y a cependant de ces chapelets qui ont jusqu'à cinq cents gr;iius. ( Toderini, de la Littérature des l'urcs. )

de leurs horloges , dont ils comptent les grains. Us portent le même esprit de paresse dans les travaux qui exigeroient de l'activité. J'ai vu , chose à peine croyable, un serrurier assis sur un coussin, la pipe à la bouche, battre tout doucement le fer sur une petite enclume placée entre ses genoux.

Attribuera-t-on cette apathie au climat? C'est cependant le même qui a donné naissance à ces Grecs, le peuple le plus gai, le plus aimable, le plus actif. Et les Grecs modernes, ne les voit-on pas encore , lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes , qu'ils sont loin des yeux de leurs tyrans, se livrer à tout le délire de la joie? Ne cultivent-ils pas même les arts avec enthousiasme? N'ont-ils pas des poètes, des peintres, des musiciens, à la vérité assez médiocres , mais auxquels il ne manque qu'un autre théâtre , de l'émulation et de bons maîtres pour devenir des gens à talent ? Ne sont-ce pas les Grecs qui couvrent la Méditerranée de leurs flottes marchandes ? Sans cesse en mouvement pour leurs intérêts, ils sont les négocians, les fabricans et les colporteurs de tout le commerce de détail du Levant. Enfui , le sentiment intérieur de leur ancienne gloire n'est pas éteint chez eux ; ils se rappellent Homère : beaucoup d'entre eux le lisent, et les grands noms de leurs an-

entres les font encore tressaillir d'orgueil et de regret. Il est constant néanmoins que le caractère moral des Turcs est Fopposc de celui des Grecs. J'ai cherché en vain à expliquer d'une manière satisfaisante cette opposition qui m'a souvent frappé. Je laisse cette matière importante à discuter au moraliste et à l'observateur éclairé.

L'insouciance des Turcs a fait plus de tort aux arts que la lime du temps. Ils ne se donnent j)as la peine de tailler des pierres ; ils démolissent de superbes édifices antiques , et se servent des matériaux pour construire des baraques. J'ai vu les ruines d'un temple de la plus riche architecture, des blocs de granit, des marbres précieux, couverts de bas -reliefs et d'ornemens du plus beau fmi, servir à maçonner une digue grossière qui détournoi t les eaux d'un ruisseau pour faire tourner les roues d'un misérable moulin en bois. Ailleurs, ce sont des colonnes de tous ordres, arrachées à divers monumens pour servir de soutien au comble d'une écurie. Ici , c'est un autel qu'on a creusé en forme de mortier, qui sert à dépouiller le grain de son enveloppe ; un tombeau antique dont on a brisé le fond , formera la margelle d'un puits , et un autre servira d'auge où les troupeaux viendront s'abreuver. L'on trouvera,

enfin, dans un atelier de sculpteur, ou plutôt d'unbarbare fabricant de tombeaux, desmarbres dont il s'efforce d'effacer les inscriptions précieuses pour l'histoire de Tantiquitc , et cela pour y substituer l'épitaphe d'un obscur descendant de Mahomet. On ne peut faire un pas sans gëmir de voir dénaturer ces restes vénérables, et disparoitre en un instant le témoignage de tant de siècles de gloire.

Cependant nous n'avons remarqué nulle part, et il faut rendre cette justice aux Turcs, qu'ils aient détruit pour le seul plaisir de la destruction ; ils ne font pas le mal avec connoissance de cause , mais plutôt par ignorance que de propos délibéré : enfin , ils sont moins fanatiques et intolérans qu'on ne le pense communément.

SUR LA MOREE.

Course dans l'intérieur du pays. — Productions naturelles. — Habitations abandonnées. — Rencontre d'un conteur grec. — Metica, histoire moraïte.

JNous venons de faire une promenade de plusieurs lieues dans l'intérieur des terres, vers l'ouverture des montagnes du fond de la rade. Ayant suivi long-temps le lit d'un ruisseau qui est à sec , nous Tavons trouvé parsemé de débris curieux détachés de la masse des rochers qu'il traverse, et y avons reconnu des fragmens de granits, d'agates, de spaths colorés, de cristaux, ainsi que plusieurs espèces de marbres qu'on appelle anliqnes , et dont les carrières sont perdues, tels que le jaune et le vert. Ces mêmes marbres qui se voient en Italie , y ont été transportés de la Grèce , que les Romains ont tant de fois dépouillée pour enrichir l'Occident (i). Je regrette de n'avoir pas recueilli des échan-

(i) Pline, et beaucoup plus tard, Sidoine Apollinaire et Prudence, ont fait mention d'un marbre vert de la Laconie. A propoï des marbres antiques dont l'Italie est devenue, depuis plusieurs siècles, la carrière unique, l'observation que je fais, que ces marbrer

tillons de ces marbres précieux, pour les confronter avec ceux que Ton conserve en Italie, et m'assurer, par leur identité, de Fexistence des véritables carrières en Morée.

Nous marchions au milieu d'un pays désert sans apercevoir la moindre trace de culture ; seulement nous voyions de distance en distance des habitations abandonnées et tombant en ruines , entourées de bosquets composés d'arbres fruitiers livrés à la merci du voyageur.

Parvenus dans une vaste plaine couverte de rejetons de toute espèce qui marquent la fertilité du terrain , nous nous sommes dirigés vers un bois touffu que nous apercevions dans l'éloignement. Quelle a été notre surprise , de trouver en cet endroit écarté uhe grande quantité d'orangers et de citronniers chargés de fruits , que nos guides nous ont dit n'appartenir à personne ! Nous avons cueilli avec empressement quelques oranges ; elles étoient petites , la plupart rouges et extrêmement sucrées. Nous nous proposions de revenir en faire une plus ample provision , qui nous sera fort utile en mer. Au milieu de ce verger il existe une fontaine

viennent diiLevanl, , n'est pas nouvelle; mais elle confirme celle des anciens, et poiirroit mettre sur la voie pour découvrir ces carrières depuis si loiig-teraps oubliées On peut consulter à ce sujet l'ouvrage de Biaise Cariophilus : De Mannoribus . ( Voyez la note, page 52. )

âe construction turque , qui fournissoit une source abondante. Autour du réservoir étoient plantés irrégulièrement d'immenses platanes , des orangers, des sycomores et des grenadiers dont les branches s'entrelaçoient en berceau audessus des eaux qui les réfléchissoient , et dont la surface étoit parsemée de leurs jolies fleurs. Cet endroit délicieux flattoit tous les sens à la fois , et nous jouissions paisi])lement d'un doux repos, nous entretenant des causes qui avoient pu faire abandonner l'habitation construite près de là sur le penchant d'une colline couverte d'oliviers, lorsqu'un Grec , fort bien vêtu et d'une belle figure, s'est avancé vers nous. Après nous avoir salués cordialement, à la manière orientale, en portant la main à son cœur, il a étendu son uianteausurle gazop, et s'y est assis les jambes croisées.

Notre interprète l'a questionné sur le sujet de son voyage : il a répondu gaiement qu'il couroit le pays pour son plaisir et celui des autres ; po'éte, conteur, musicien, il alloit de ville en ville , chantant des romances , récitant des morceaux de poésies, et faisant des contes; et trouvoit autant de profit que d'agrément dans cette occupation.

Cette rencontre nous a rappelé nos troubadours, ainsi que les rapsodes qui parcouroient

anciennement la Grèce , et chantoient, en s'ac" compagnant de la lyre, les poèmes crHomère. Nous nous sommes assis autour de lui , nous disposant à récouter en silence. Il a préludé par quelques accords tirés d'un instrument presque semblable à une mandoline , mais plus petit et garni d'un manche fort long : il pinçoit les cordes avec un morceau d'écaillé de tortue ( Planche XIII). Après avoir exécuté plusieurs morceaux d'une difficulté qui nous a surpris, il a chanté , en s'accompagnant du même instrument, plusieurs airs de différens genres avec beaucoup de goût et d'expression; tantôt la modulation en étoit douce , langoureuse et triste ; tantôt elle devenoit gaie , vive , emportée. Flatté des applaudissemens que nous lui avons prodigués , il nous a proposé de nous raconter une histoire dont les principaux événemens s'étoient passés à l'endroit où nous nous trouvions.

L'ignorance où nous étions de la langue devoit rendre cette offre inutile pour nous ; mais notre interprète s'est chargé de recueillir les faits marquans de son récit , et de nous en faire jouir en nous les traduisant à mesure. Je serois tenté de croire que cette prétendue histoire n'est qu'un de ces contes faits à plaisir pour désennuyer les habitans de la ville de

Malvoisie. Après s'être rafraîchi, notre Grec a commence son récit (ju'il inlerrompoit de temps en temps pour laisser à l'inlerprèle le loisir de nous le traduire. Au reste , lorsque nous avons su à peu près de quoi il étoit question , en suivant ses yeux, ses gestes et l'expression extraordinairement juste de sa physionomie , nous le comprenions presque entièrement, tant il étoit bon pantomime. Il a entremêle' son histoire de plusieurs romances, qu'il a promis de nous donner par écrit. Grâce à ce secours, et à l'excellente mémoire de notre interprète, nous avons pu recueillir et lier les principaux faits de la narration du lafasan , et donner, par ce moyen, une idée de ces sortes de compositions (i).

(i) Dans Ja première édition îles Lettres sur la Morêc, noii.s avions siij)prlmé le récit du lafasan ou conteur grec, qui se trouvoit hors do proportion avec !e reste de l'ouvrage. Ce d'est mCme pas sans avoir long-temps hésité, que nous l'avons rétahli , en le dépouillant néanmoins de tous ses épisodes et de la plus grande partie des stances chantées , dont il étoit entremêlé; mais nous avons conservé avec soin tout ce qui pouvoit tendre à peindre les localités , et à faire connoHre, en les mettant en action, les mœurs et les hahitudes des habitans de ces contrées.

MELICA,

HISTOIRE JIORAÏTE, IMITEE DU GREC VULGAIRE.

La fortune est comme nue échelle ". vous montez autant d'échelons qu'il vous en faudra descendre; encore ne vous fiez pas à cette trompeuse qui, souvent, vous laisse tomber

du faîfe, et vous brise dans la chute

Mais quand on se voit au comble de l'affliction, c'est alors qu'il faut espérer d'être consolé : le plus étroit du défilé est le plus proche de la plaine. Elm. Fekk [Ethique pers.)

Les Moraïtes , habitans de l'antique Péloponcse , ont conservé quelques traces de leur origine ; on retrouve chez eux les mœurs pastorales , et les vertus naturelles de ces Grecs primitifs , dont la civilisation n'avoit pas encore poli les manières, éclairé l'esprit, et peut-être corrompu le cœur.

Mais ce n'est point dans les villes, d'ailleurs soumises au joug pesant des Turcs , qu'on doit chercher le caractère moraïte dans toute sa pureté ; il faut s'enfoncer dans l'intérieur des terres, en des lieux écartés des routes , entourés de montagnes presque inaccessibles, qui servent de barrières naturelles et de remparts à ces

SUR LA MOREE. ^^

agrestes vallons. C'est là où se trouvent des peuplades peu nombreuses soumises à l'autorité d'un chef, véritable père de famille ; car tous les individus qui la composent sans nulle communication avec leurs voisins, qu'ils considèrent souvent comme des ennemis , s'allient entre eux, et réunis autant par les liens du sang, que par l'intérêt commun, cette intimité toujours croissante donne à leurs mœurs une teinte patriarcale si bien empreinte dans les livres sacrés, et dont on retrouve des traces dans les poésies d'Homère, d'Hésiode et de Théocrite.

Romeco, chef de l'une de ces pleuplades, entraîné d'abord, par une âme ardente et sensible , loin de sa patrie , et après avoir parcouru l'Orient et une partie des contrées occidentales, revint dans son pays natal avec une fortune acquise sans fraude dans le commerce maritime ; il y rapporta surtout un trésor plus rare et plus précieux, des vertus et des connoissances variées qu'il vouloit rendre utiles à ses compatriotes à moitié barbares.

Il se retira non loin de la ville de Malvoisie, dans une vallée fertile mais écartée ; il défricha cet endroit sauvage où jadis s'élevoit une antique cité dont le nom même est oublié, et c'est avec les débris de monumens de marbre qu'il construisit sa modeste habitation. Les colonnes

d'un temple servoient de support à ses treilles , un riche sarcophage de réservoir aux eaux dune source , les tombeaux creusés dans le flanc des rochers lui tenoient lieu de magasins pour conserTer le produit de ses récoltes. Grâces à ses travaux, les moissons de doura et de froment couvrirent bientôt le fond de la vallée : des oliviers ombrageoient les coteaux, eL Ton voyoit croître et mûrir l'amande , la pèche et l'orange aux lieux jadis couverts de buissons épineux et d'arbres infertiles.

Déjà plusieurs familles de Moraïles avoicnt, quoique à regret, consenti à quitter leurs montagnes , et s'étoient établies dans le voisinage.

Romeco leur apprenoit à manier la charrue ; et, les retenant par les liens de la reconnoissance encore plus que par l'autorité, il polissoit leurs mœurs , et les civilisoit sans les corrompre. Cet homme vertueux méritoit de recueillir le fruit des bienfaits qu'il se plaisoit à répandre ; ses vœux commençoient même à se réaliser, mais cet espoir de bonheur s'évanouit bientôt comme ces feux qui s'élancent de la terre, éclairent un moment l'horizon , et retombent pour ne plus se rallumer.

Une nation du Nord, à peine policée, aiguisoit sur ses rocs glacés les traits qui dévoient lui frayer le chemin de l'asservissement du Pélopo-

nèse; les Russes me'ditoient depuis long-temps cette conquête, et ils étoient secondés par les Vénitiens (i) qui, se rappelant d'avoir été chassés de cette contrée , vouloient encore y déchaîner le lion de Saint-Marc.

Romeco, instruit de ce projet, voyoit avec douleur que la plupart de ses compatriotes, séduits par les brillantes promesses de ces étrangers, croyoient, en s'unissant à eux, assurer par là l'indépendance de la Grèce.

Eclairé par l'expérience , il pensoit aACC plus dé" raison qu'on ne recherchoit l'alliance de ses compatriotes que pour les asservir, et considéroit l'appât qu'on leur présentoit comme un piège.

Cependant il communiqua ses idées aux principaux habitans de sa peuplade et à ses voisins, qui consentirent tous à suivre des conseils dictés par la prudence.

Sur ces entrefaites , une flotte formidable traverse la Méditerranée : mais à peine a- 1- elle atteint les côtes du Péloponèse , que les dieux semblent désavouer cette injuste agression. Une tempête effroyable se prépare, les vents re-

(i) Le conteur paroît confondre ici la guerre de 1770 avec les précédentes. Les Vénitiens n'entrèrent pour rien dans cette dernière guerre; d'ailleurs , il n'indique pas l'époque précise à laquelle se rapporte son récit.

8o LETTRES

poussent et dispersent les vaisseaux , les vagues leur opposent des montagnes menaçantes, et la foudre frappe la cime de leurs mâts qu'elle iDrise.

Le plus imprudent de ces navires échoue sur les rochers qui ceignent le Taygète ; mais les marins courageux bravent le danger, et leur industrie le sauve de la destruction. Néanmoins la mer, pour s'apaiser, demande un sacrifice : une chaloupe, où se trouvoit l'unique enfant du capitaine, devient le jouet des vagues ; et l'infortuné père, du haut de son navire, voit cette frêle embarcation se renverser sur les mariniers : il reconnoît son fds luttant contre la mort qui l'entraîne dans i' abîme.

Les secours qu'on prodigue à ces malheureux sont vains ; et, malgré l'habileté de la manœuvre et le désespoir du capitaine , le vaisseau est entraîné par les courans loin du théâtre de cette funeste catastrophe.

Alors la mer se calme, rejette et roule sur la plage les cadavres de ses victimes ; Fiorelli seul entre ses compagnons conservoit un souffle de vie ; quelques Moraïtes charitables, accourus sur la côte et témoins de ce naufrage , se hâtèrent de lui donner des secours.

Quand le jeune Vénitien rouvrit les yeux, il fut surpris et presque effrayé de se voir entouré

SUR LA M orée; 8i

de gens inconnus et d'un aspect aussi agreste qu'extraordinaire, et tels qu'on lui avoit représenté les habitans de cette contrée, que les Francs appcloient des sauvages et des brigands ; mais , reconnoissant dans -leurs yeux la plus tendre sollicitude et dans leurs soins l'intention de le rendre à la vie , il tourna ses regards vers le ciel, et, portant leurs mains réunies sur son cœur, il chercha par ses gestes, au défaut du langage , à leur témoigner sa gratitude.

Les Moraïtes lui prêtèrent leur appui pour l'aider à les suivre ; ils le conduisirent vers les rochers où étoit creusée leur habitation : c'étoit une vaste grotte où ils reposoient la nuit entourés de leurs troupeaux. En ce moment, les femmes préparoient leur nourriture auprès du foyer; mais, à l'aspect d'un étranger, elles se hâtèrent de fuir, et s'enfoncèrent dans les réduits les plus écartés de leur habitation souterraine.

Lorsque Fiorelli eut réchauffé ses membres engourdis par le froid, qu'il eut changé ses vétemens européens, qui étoient en pièces et trempés par l'eau de la mer, contre la simple tunique grecque , on l'invita à prendre part à un repas grossier dont la nature avoit fait tous les frais , et que la faim assaisonnoit mieux que les épiées de rinde. Aussitôt après on étendit sur le sol, près du foyer, des peaux de brebis et des nattes

de feuilles de palmier. Fiorelli prit place sur ce modesie lit, et un sommeil réparateur ferma ses paupières appesanties.

Dès le lendemain, les habilans de la caverne , familiarisés avec lYtranger, et ne le considérant plus comme tel , se livrèrent à leurs occupations journalières , auxquelles il prêta lui-même une main maladroiLe ; néanmoins on sourioit avec bonté à ses efforts, car c'étoit le zèle de la reconnoissance qui le faisoit agir. Il accompagnoit aussi ses hôtes à la chasse , il leur apprenoit fart de tendre des pièges aux bétes sauvages et carnassières , et leurenseignoit les ruses employées par les Européens ; mais il étoit forcé de reconnoître la supériorité des forces et même de l'adresse des Moraïtes dans tous ces exercices.

Une vie complètement agreste ne pouvoit plaire long-temps à un jeune homme élevé au milieu des délices et des richesses de la ville souveraine de l'Adriatique : aussi désira- 1- il bientôt trouver les moyens de rejoindre son père, ce qu'il ne pouvoit exécuter qu'en se rapprochant de la partie de la Morée vers laquelle la flotte devoit se diriger.

Lorsqu'il put prononcer quelques mots dans le langage des Moraïtes, il chercha à exprimer ce désir en nommant la ville de Napoli di Malvasia. Les bons Moraïtes le comprirent , et le

fils de son hôte s'offrit pour lui servir de guide. Avant de quitter cette famille , Fiorelli , pour ajouter à ses témoignages de gratitude , voulut faire accepter à son hôte une somme qu'il a voit destinée à cet usage ; mais à l'aspect de cet or, qui porte l'empreinte du lion de Saint-Marc, le Moraïte s'écarte avec un mouvement d'horreur, le courroux s'allume dans ses yeux, et rejetant avec mépris la main qui lui offre le salaire de hospitalité, « Nous te l'avons accordée , dit-il, et non pas vendue ; d'ailleurs je vois à cet or que tu es Vénitien ; ce sont ces tyrans des mers qui m'ont enlevé deux de mes enfans ; ils gémissent maintenant dans les fers des chrétiens , plus barbares cent fois que ceux qu'ils appellent de ce nom. Va, reprends tes dons ; mais , quoique notre ennemi , tu n'as rien à craindre, nous respectons encore en toi notre hôte , celui qui a partagé le pain et le sel avec nous. Nous ne souillerons pas l'hospitalité par une perfidie ; le ciel a permis que nous te sauvions de la mort , nous voulons t'accorder plus que la vie : la faculté de revoir les tiens. » Je n'en ferai usage, dit Fiorelli, que pour vous marquer ma vive reconnoissance ; mon père, moi-même, nous avons quelque crédit parmi nos compatriotes : si vos enfans existent encore , je les rendrai à votre tendresse ,

ils plaideront ma propre cause , et acquitteront ma dette envers vous.

Fiorelli partit aussitôt avec son guide ; il traversa la chaîne escarpée des montagnes habitées par les Magnoles , cl au-delà desquelles la ville de Malvoisie est située. Partout il trouva la même hospitalité, parmi les familles errantes de bergers. Vers la fui du quatrième jour, il commença à descendre vers la plaine , et il aperçut de loin le rocher isolé qui supporte les hautes tours de ISapoli. Encore trop éloigné de cette ville pour se flatter d'y arriver le même soir, son guide le conduisit vers une maison qui s'élevoit du milieu des arbres de la vallée, et où ils dévoient demander l'hospitalité. Le guide prit les devants pour annoncer Fiorelli, qui continua seul sa route tracée sur les bords d'un ruisseau serpentant sous de frais ombrages.

En ce moment les derniers rayons du soleil faisoient éï^ver et répandoient dans les airs un nuage de parfums aromatiques ; les oiseaux sembloient le saluer par les plus doux ramages, et le murmure des eaux se joignoit à leurs chants.

Tout à coup une voix qui retentit dans le bocage fit oublier le chant des oiseaux et le murmure de Fonde , car elle étoit plus harmonieuse encore (i).

(i) Ici le lafasan chante en s'accompaguan.t de la mandoline^

SUR LA MOEÉE. 85

« Les longs jours d'hiver se sont enfuis avec » leurs tristes nuages, les traits de feu du père j) du jour éclairent et réchauffent de nouveau la » terre.

» Déjà les insectes ailés se hâtent d'éclore et » voltigent sur la tige des plantes couronnées » d'une jeune verdure ; ils attendent que les » boutons se changent en fleurs, et qu'ils ouvrent » leur calice rempli d'une céleste amhroisie.

>•> L'hirondelle est revenue avec le printemps ; « elle se joue dans le vague de l'air attiédi et » purgé de vapeurs , elle retrouve le nid qu'elle » avoit construit au-dessus de ma fenêtre, et » ses cris joyeux semblent me remercier du soin » que j'en ai pris en son absence.

» Avec elle revient son fidèle compagnon ; » ils réparent ensemble les brèches que la saison » des pluies a faites aux fragiles murailles de » leur demeure , ils ramassent les touffes de » laine que les brebis laissent suspendues aux » buissons épineux , et disputent aux zéphirs le

Sa narration est, comme je l'ai déjà dit, entremêlée de plusieurs morceaux de poésies, dont j'ai supprimé le plus grand nombre. Elle est d'ailleurs accentuée dans le genre du récitatif des improvisateurs italiens ; il l'interrompt aussi, comme ils le font, par quelques accords, soit pour re])rendre haleine , soit pour se donner le temps de composer la suite de leur fable. Enfin, ce récit devient parfois un véritable chant qu'on peut comparer au récitatif obligé , ou à nos romances.

» coton échappé de la graine qui le contenoit;

» Ils en tapissent leur nid et en font une j) couche moelleuse où la femelle va déposer ses » œufs ; son ami , perché sur les branches de 5> l'églantier , l'amuse par son doux gazouille- » ment ; et , s'il s'absente pour chercher sa » pâture , bientôt il revient avec joie la partager » avec sa compagne.

» Mais ses soins redoublent; il voltige, va, » revient; les petits sont éclos : ils ont percé » de leur bec effilé les murs lisses de leur pri- » son; ils secouent déjà leurs ailes couvertes de » duvet, gazouillent à leur tour, et répondent » à leur mère.

» Je jouissois autrefois du bonheur de ce » couple fortuné : ce spectacle m'intéresse en- » core , mais j'en suis émue ; leurs jeux ne me )> font plus sourire , leurs caresses portent le » trouble dans mes sens , des soupirs m'op- » pressent, et mes yeux se chargent de larmes » brûlantes.

w La joie turnultueuse m'importune ; au mi- )) lieu de la danse , mes pas se ralentissent , je » m'arrête distraite , rêveuse ; je suis heureuse » cependant : pourquoi donc pleurer i* le sais-je ?»

Fiorelli surpris s'arrête; lui-même il soupire tout bas, et à peine ose-t-il se mouvoir craignant de perdre un seul de ces sons harmonieux ; quoi-

qu'il ne comprenne pas le langage de l'enchanteresse, il devine que c'est celui du sentiment, peut-être même celui de l'amour.

Il avance avec précaution , cherche à écarter sans bruit les branches flexibles du laurier-rose ; mais à peine a-t-il eu le temps d'apercevoir une figure angélique , qu'un voile importun la lui dérobe , et la jeune fille , plus prompte et aussi légère que la timide gazelle, fuit épouvantée.

Fiorelli la suit des yeux, il s'avance vers l'habitation où elle est entrée , et qui est celle où il devoit recevoir l'hospitalité dont il a fait un si touchant essai ; mais il étoit loin de prévoir que cette démarche devoit semer sur le chemin de sa vie quelques roses et une moisson de soucis.

Un vieillard d'un noble aspect , marchant d'un pas assuré , s'avance vers lui et le salue avec l'expression de la bonté ; Fiorelli , encore ému de sentimens divers , oubliant qu'il est loin de sa patrie , en parle l'idiome ; il est aussi surpris que charmé d'entendre le Moraïte lui répondre dans le même langage; alors , pour écarter les soupçons que son costume déguisé pouvoit faire naître , il se hâte de raconter les détails de son naufrage , la manière dont il a été sauvé et accueilli par les habitans des côtes; il cache cependant qu'il faisoit partie de l'expédition dirigée contre le Péloponèse.

Le vertueux Romeco , car c'étoit ce chef , connoissoit déjà les malheurs de Fiorelli par le récit du guide Moraïte ; l'extérieur du jeune étranger le prévint favorablement ; il lui prodigua les consolations de Famitié , et lui offrit un asile , jusqu'à ce qu'il pût trouver les moyens de retourner dans sa patrie.

Ils entrent dans la maison ; Romeco appelle sa fille ; elle se présente avec la contenance la plus modeste; son voile cachoit en partie sa figure, mais ne pouvoit dérober les grâces de son maintien et la souplesse de ses mouvemens. Elle reconnoît aussitôt le jeune indiscret qui l'avoit surprise dans le bocage , et qu'elle avoit fui moins par un mouvement de crainte que par un sentiment de pudeur; elle rougit, baisse ses longues paupières; et si la curiosité l'invite encore à lever les yeux, les regards caressans de Fiorelli la forcent de détourner de nouveau les siens en rougissant davantage.

Son père lui ordomie de tout préparer pour recevoir et fêter son hôte, son ami, car il est celui de tous les malheureux; la jeune fille se retire emportant dans son cœur une foule de sensations et d'idées nouvelles qu'elle n'ose approfondir.

Melica avoit vu quatorze fois le bosquet se couvrir de feuillage et de fleurs moins fraîches

SUR LA MOREE. OQ

qu elle. Le printemps Tavoit vue jusqu'alors rire et folâtrer avec ses compagnes ; maintenant les promenades mélancoliques avoient remplacé les jeux; des soupirs vagues avoient succédé aux éclats de la joie , et des désirs inquiets l'agitoient sans cesse.

L'arrivée de Fiorelli mit le comble à son trouble , et fixa ses vœux ; FAmour , de sa flèche la plus acérée , la blessa pour la vie , et du même trait il atteignit le bel étranger. Mclica se trouvet-elle en sa présence , sa contenance est timide , embarrassée , ses yeux sont le plus souvent baissés, ou se détournent pour échapper aux regards de son amant. Parle-t-il, le son de sa voix fait palpiter son sein , colore ses joues ; approclie-t-il, elle brûle et frémit; s'ils'éloignç , un poids de glace semble peser sur son cœur , et communiquer à ses membres un subit engourdissement ; des larmes roulent sous ses paupières , ses idées errent sans but fixe , ses regards sont incertains, elle parle sans penser, se tait par distraction , se livre à une rêverie profonde qui a pourtant des charmes, et les pleurs cjui ruissellent involontairement sur ses joues, sont le seul remède à l'ardeur qui la consume.

Cependant Fiorelli n'est pas plus tranquille. Les attraits de la jeune Grecque s'offrent sans cesse à sa pensée , et portent le trouble dans ses

go LETTRES

sens. Il envie le bonheur de cette ceinture qui renferme et qui presse les contours de sa taille souple et légère , du zéphyr qui fait voltiger les larges plis de sa tunique, et se joue à travers la gaze de son voile et les boucles de ses cheveux. Sa mémoire fidèle lui retrace jusque dans ses songes les contours gracieux de son visage , et ce profd dont les lignes simples et harmonieuses semblent avoir été devinées par l'artiste grec qui a le mieux représenté la déesse de la beauté.

Avez-vous jamais aperçu des jeunes filles, les bras entrelacés , courir au sommet d'un coteau dont les rayons du soleil couchant rasent la cime? Ne les prendriez-vous pas pour les ombres aériennes qu'une ardente imagination se peint dans son délire ? Leurs pieds semblent détachés du sol, leurs vétemens lumineux ettransparens voilent à peine leurs formes délicates qui se dessinent sous ces légers tissus , comme le disque de l'astre du jour à travers les vapeurs.

Fiorelli avoit joui de ce coup d'œil enchanteur, pendant que Melica et ses compagnes folâtroient le soir sur les hauteurs qui dominent la vallée ; mais un spectacle plus délicieux encore mit le comble au trouble de ses sens.

Il étoit midi ; la jeune Grecque , fuyant l'ardeur de cette heure brûlante , avoit tourné ses

SUR LA MOEÉE. 9I

pas vers le fond du bocage , et suivant le ruisseau qui y prend sa source, elle étoit arrive'e sous un berceau touffu , formé par l'entrelacement des branches de sycomores et de platanes.

Assise sur un rocher tapissé de mgusse , et qui s'avançoit dans le lit du ruisseau, elle étoit entourée de nappes argentées qui venoient murmurer à ses pieds. Immobile, on l'auroit prise pour la nymphe des eaux du bocage ; elle en avoit la beauté , la fraîcheur et les grâces.

Fiorelli, guidé par sa rêverie dans ce lieu écarté, avoit aperçu Melica; surpris, enchanté, il l'avoit vue s'asseoir sous le feuillage qui, retombant en panaches au dessus de sa tête , ombrageoit la cascade , et sembloit devoir écarter de ce sanctuaire tout coup d'œil indiscret. Elle se croyoit bien seule dans cette solitude ; toutefois elle regarde autour d'elle , écoute si aucun autre bruit que le gazouillement des oiseaux et le murmure des ondes ne se fait entendre; alors, détachant les bandelettes qui retenoicntsa chaussure, serrant avec précaution son léger vêtement autour de ses genoux , elle confie au ruisseau ses pieds délicats , dont la transparence des eaux laisse apercevoir l'éclatante blancheur.

Cependant la timide Melica abandonne l'onde, et se retire. A peine a-t-ellc quitté cette place ^

que Fiorelii accourt, s'incline vers la source; pour calmer les feux dont ce spectacle vient d'embraser ses sens ; il boy, à longs traits de cette eau, si fraîche et si limpide, mais elle lui communique une nouvelle chaleur : car elle semble avoir retenu l'image enchanteresse dont son imagination est frappée.

Habitant sous le même toit , partageant les mêmes occupations, se voyant à toute heure sans obstacle comme sans méfiance , Melica et Fiorelii pouvoicnt-ils résister à l'ascendant qui les entraînoit l'un vers l'autre ? Aussi , sans croire se chercher, se re trou voient-ils sans cesse. Le lieu qu'ils chérissoient le plus étoit celui de leur première entrevue ; chaque matin , Melica venoit s'asseoir à l'ombre mobile des palmiers, auprès du ruisseau bordé de lauriers-rose : là, elle s'abandonnoit à ses douces rêveries , ou bien elle répétoit d'une voix incertaine les mêmes airs qui avoient attire son amant , et qui le faisoient accourir de nouveau.

En cet endroit, qu'il considéroit comme un asile sacré, Fiorelii avoit parsemé le gazon des plus jolies fleurs ; il l'avoit entouré des plus beaux arbustes; le noisetier, l'arbousier et le grenadier entrelaçoient leurs branches, et rendoient ce lieu impénétrable aux regards des curieux et aux incursions des bestiaux.

SUE LA MORÉE. gS

C'est là qu'ils passoient les plus doux momens de leur existence ; les heures s'écouloient dans les plus agréables entretiens : car au langage expressif des yeux et de la pantomime, avoit , succédé l'étude des idiomes qui leur étoiei;t propres, et dont ils s'étoient mutuellement donné des leçons.

Fiorelli récitoit et expliquoit à la jeune Grecque les strophes amoureuses du Tasse et de FArioste ; elle-même chantoit ensuite les stances d'Hafitz (i) et les romances grecques les plus touchantes. Un doux badinage succédoit à cette occupation : une tresse des longs cheveux de Melica se détachoit-elle , son amant offroit de la tresser de nouveau ; il savoit mêler avec art des fleurs à sa coiffure , il savoit disposer d'une manière nouvelle les plis de son voile ; mais ce n'étoit qu'un prétexte pour toucher à ses cheveux , à ses vêtemens , à sa personne ; ce n'étoit qu'une feinte pour s'approcher plus près d'elle , pour respirer son haleine embaumée. Souvent, pour prix de ses attentions , de son empressement, de ses leçons, il demandoit un baiser, qu'on lui disputoit d'abord pour en laisser prendre plusieurs ; leurs vœux innocens s'étoient bornés jusqu'alors à ces légères faveurs, quand

(i) Hafitï, j)oète persan, <jui a chaDlé les Roseg^ etc.

g4 LETTRES

un événement imprévu mil le comble à leur amour , à leur imprudence , et commença les jours de leurs malheurs. Ils présidoient souvent aux travaux et aux amusemens des bons Mora'ues. Le soir, lorsque la mer enchaînée par le calme, ne présentoit qu'une surface unie et limpide , une foule de pécheurs se dispersoit sur les côtes. Armés d'un trident, et à la lueur des flambeaux formés de branches résineuses du lentisque, ils entroient en silence dans les eaux de la mer ; le poisson , attiré par la clarté factice , sortoit de ses retraites : alors les pécheurs pouvoient le suivre des yeux jusque dans les enfoncemens des rochers ; là , resserré , et ne pouvant s'échapper, il étoit percé du trident.

Le jeune Vénitien assistoit à cette pèche ; parfois embarqué avec Melica, dans une légère caïque, il s'écartoit à dessein de la terre et des pécheurs ; dans le silence de la nuit , seul avec son amante, il la rassuroit par ses caresses, lui déguisoit tous les dangers de sa situation , dangers dont elle ne connoissoit même pas encore le plus redoutable : car elle se livroit avec une confiance virginale aux transports de son amant.

Cependant un soir la caïque aAoit été entraînée par les courans , et à leur insu , assez loin de la côte; le vent, d'abord léger, commcnçoit à rider la surface de la mer ; quelques nuages

SUR LA MORÉE. gS

passoient rapidement sur le disque de la lune , et sembloient, en les plongeant dans l'obscurité, leur présager un malheur.

lies vents fraîchissoient , et le balancement précipité de la nacelle fit sortir le couple amoureux de sa sécurité, et mit fm à leurs transports. Fiorelli jette un regard surpris autour de lui, il n'aperçoit plus la terre qu'à une grande distance, et remarque au loin les vagues blanchies d'écume qui semblent les menacer.

Il saisit les avirons , espérant être encore à temps de se rapprocher du bord qu'ils ont imprudemment quitté ; encouragé par sa maîtresse , il rame avec ardeur ; mais le courant devenu insurmontable , le porte avec rapidité vers des roches escarpées et menaçantes ; il reconnoît alors que ses efforts sont vains ; la terreur de ' Melica paralyse ses facultés, glace son courage, il s'abandonne au désespoir: en ce moment, la nacelle heurte sur les brisans, elle s'ouvre et s'enfonce

Le malheureux Fiorelli embrasse son amante que l'effroi avoit privé de ses sens ; il est englouti avec elle. Cependant Une la quitte point; d'un bras vigoureux il la soutient au dessus des flots, et nageant avec rapidité de l'autre bras, il fend les vagues et se dirige vers la terre , qu'un rayon secourable de la lune lui a fait apercevoir.

96 Lettres

Enfin , il touche le fond, il parvient à gravir l'escarpement de la plage ; et à peine y a-t-il déposé son précieux fardeau loin du danger, qu'il tombe lui-même anéanti. Melica ne donnoit aucuns signes de vie ; il ranime ses propres forces pour la serrer contre son sein, pour la réchauffer de son haleine ; il interroge les battemens de son cœur, et sent avec transport qu'il palpite encore , quoique bien foiblement. Il redouble de soins, de caresses : Melica ouvre les yeux, elle reconnoît son amant, le serre contre sa poitrine; sa bouche répond à la sienne , et semble le remercier.

Mais apercevant aussitôt le désordre de ses vêtemens imprégnés d'eau , et qui couvrent ses attraits sans les cacher, elle le repousse avec douceur , cherche à s'envelopper de son voile , se soulève avec peine , et propose à Fiorelli de regagner leur habitation. Appuyée sur lui, elle marche difficilement ; l'obscurité est si profonde , qu'ils désespèrent de pouvoir reconnoître leur route : ils ne savent pas même à quelle distance ils se trouvent de la vallée, et quelle est la direction qu'ils doivent suivre pour y arriver.

Aucun sentier ne se présente; des roches aiguës retardent leur marche, et les ronces embarrassent leurs pas ; un peu plus loin ,

SUR LA MOREE, 97

ils sont arrêtés par un rocher escarpé , qui leur offre une grotte ; elle peut leur servir d'abri. Accablés de fatigue, ils s'y arrêtent; un moment de repos leur étoit indispensable. Fiorelli ramasse aux environs, des feuillages dont il fait une couche pour son amante ; il trouve quelques fruits sauvages que la main de la Providence semble lui présenter, et une source est là pour les désaltérer.

Ce léger repas lès rend à la vie , mais, hélas ! à tous les désirs de Tamour. Comment Melica pouvoit-elle résister à son bien-aimé ! elle lui devoit l'existence Un doux et paisible sommeil leur ôta bientôt toute réflexion comme tout remords.

A peine l'aurore éclaire-t-elle l'entrée de cette grotte, asile des plaisirs, que les oiseaux, par leurs concerts , semblent célébrer la victoire de Tamour et le réveil du couple fortuné ; quelques larmes brillèrent dans les yeux de Melica , au souvenir de sa défaite , les baisers de son amant les séchèrent : elle cacha dans son sein sa confusion , sa rougeur et ses regrets tardifs.

Ils sortent enfin de leur retraite : un regard jeté sur la contrée leur fait reconnoître au loin les palmiers qui dominent le bosquet de Thospitalière vallée; ils se dirigent lentement de ce côté„

La jeune fille tremblante soupire à chaque

pas qui la rapproche du toit paternel , où elle a passé jusqu'alors des jours si innoeens , et qui va devenir le théâtre de longs malheurs.

Fiorelli prodigue à sa compagne les consolations de Famour , la nomme son épouse , et cherche à faire renaître dans son âme la sécurité , la joie , et il emhellit son avenir des roses du bonheur.

Ils ne tardèrent pas à rencontrer des serviteurs qui, dispersés sur la côte, avoient passé la nuit à leur recherche ; le respectable Piomeco, guidé par leurs cris d'allégresse, s'avance à la haie , et mêle à ses embrassemens des larmes que la douleur n'avoit pu lui arracher , mais qu'en cet instant la joie seule lui fait répandre. Sa fille, d'un air timide , lui présente son libérateur; il ne peut entendre l'expression de la reconnoissance paternelle , et recevoir sans embarras les louanges qu'on lui prodigue.

Le confiant Romeco avoit démêlé sans crainte les sentimens de ces deux jeunes gens , et même il les avoit Agisse développer avec plaisir, désirant fixer Fiorelli auprès de lui pour l'aider dans ses projets de civilisation. Il comptoit, en l'unissant à sa fille , l'enchaîner à jamais par les liens de Tamour et de la reconnoissance. En effet , le jeune Yénitien paroissoit avoir oublié, dans les bras de son amante , son père et sa pa-

SUR LA MOREE. gg

Irie : il ne respiroit plus que pour Tamour ; ce sentiment remplissoit tout son cœur, et usurpoit la place du devoir.

Il étoit temps néanmoins de prévoir les suites de son imprudente foiblesse , de se faire entièrement connoîlre à Melica , de lui développer les dangers de leur position, et de lui confier enfm les desseins formés par ses compatriotes sur le Péloponèse. Il lui demanda une entrevue secrète ; elle promit de se trouver, à l'entrée de la nuit , dans le bosquet solitaire.

Fiorelli arriva le premier au rendez -vous : son âme étoit obsédée d'une sombre mélancolie ; quoiqu'il fût résolu à verser ses plus secrètes pensées dans le sein de son épouse, il hésitoit encore , craignoit de troubler son repos , de déchirer le voile de sécurité qui entouroit son cœur ; et , en léclairant sur sa position , il trembloit de la rendre malheureuse.

Cependant ne valoit-il pas mieux devancer les événemens , que d'en être accablé , et prévoir le malheur pour en détourner les atteintes ; en proie à cette incertitude douloureuse, il parcouroit les détours du bocage. Ces lieux qu'il s' étoit plu à embellir, avoient perdu tous leurs charmes , et il marchoit au hasard sans rien voir, sans rien entendre.

C'est en vain que le zéphir courbe les branches

ÎOO LETTRES

fleuries du grenadier , ou fait pleuvoir sur ses pas à flocons la neige du jasmin ; il est insensible aux charmes de la nature , et même aux impressions de l'amour, car son amante est déjà près de lui , et il ne la voit pas. Muette de surprise , elle s'arrête et le considère en silence ; de plus en plus inquiète de l'apparente froideur et de la sombre rêverie qui ternit ses regards : « Fiorelli , tu ne m'aimes donc plus ? s'écrie- » t-elle. Ma présence n'a pas fait tressaillir ton >) cœur ; tes bras ne s'ouvrent plus pour me re- » cevoir ; ta bouche ne profère nulle exclama-

» tion de plaisir Fiorelli, tu ne m'aimes

» donc plus ? — Ah , mon amie , quel cloute >> injurieux ! c'est de toi , de toi seule , que je » m'occupois ; absente , je te voyois , je te par- » lois , je te consolois ; oui, je te consolois des j) maux qui te menacent. — Youdrois-tu m'a- » bandonner?c'estle seul malheur que je craigne. . j> — Assieds-toi à mes côtés , Melica , et n'in- » te.rromps pas le récit douloureux que j'ai à » te faire ; tu m'as ouvert ton âme tout en- « tière , il ne doit pas exister de secrets entre » nous , je vais te dévoiler le spectacle de mes » peines passées , et les dangers de notre » avenir. »

Alors il lui parla des liens qui l'attachoient à sa patrie : il y a laissé des parens, des amis ;

SUR LA moree; loi

abandonnera-t-il tous ces avantages pour s'ensevelir dans un désert avec son amante ? Ellemême , digne de tous les hommages , doit disposer des moyens que la fortune lui offre pour embellir les derniers jours de son père , pour sécher les larmes des malheureux, et fournir de l'aliment à celte bienfaisance céleste , qui la fait compatir aux misères humaines.

D'ailleurs , quelque agréable et paisible que soit sa retraite , bientôt elle ne la garantira plus de la fureur des hommes ; cette terre fortunée qu'elle aime, parce qu'elle est son berceau, va bientôt être souillée par les crimes de la guerre ; ces arbres qu'elle a plantés , ce toit protecteur de son enfance , vont être dévorés par la flamme; elle-même peut-être sera victime d'une soldatesque effrénée

Son père , voulant défendre ses foyers , ne pourra résister à une force redoutable , heureux encore s'il peut soustraire sa tête au danger, et aller s'ensevelir au fond des déserts avec les restes sanglans de ses compagnons d'infortune. « Et moi , ajoute-t-il, que pourrai-jc » seul , au milieu de ces désastres ? Rebelle à ma » patrie ; forcé de combattre mes compatriotes, » mon propre père , j'expirerai pour te dé- » fendre , sans pouvoir te préserver des mal- » heurs qui te menacent : ah ! fuyons plutôt

ï02 LETTRES

» celte terre désolée , fuyons à cette heure , » qu'il en est encore temps ; le peu d'or que je » possède peut favoriser ce projet ; confions » aux vents plutôt qu'aux hommes notre for- » tune , nos désirs , et l'espoir d'un avenir plus » doux ; une autre contrée te réclame , elle » t'offre une retraite paisible ; étoile venue de » rOrient , ton éclat fera pâlir celui de toutes » nos beautés. » t

Melica , penchée sur l'épaule de son ami , un bras passé autour de son cou, et le visage collé sur sa poitrine qu'elle inondoit de ses larmes , étoit absorbée dans une triste rêverie. - — Réponds-moi , fille charmante , consens-tu à me suivre ? — « N'es-tu pas mon maître, Fio- 3> relli ? ne suis-je pas à toi tout entière ? ne » peux-tu pas disposer de moi comme de ton M esclave ? Tu me tiendras lieu de tout ; mais » laisse-moi pleurer sur ma patrie , sur mes » Compatriotes ; je regrette cette terre chérie » qui. va être abreuvée de sang, mais je la » quitte pour te suivre ; mes yeux , habitués à i> te voir, te verront sans cesse ; tu me rendras )) une autre patrie ; mon père surtout ne nous j> quittera pas, et je pourrai encore retrouver » le bonheur; mon pays n'est-il pas celui où

)) respire mon amant? Mais Romeco con-

» sentira-t-il à cette fuite honteuse ? Il connoît

SUR LA MORÉE. Io3

î) ton Europe , il la méprise : voudra-t-il y rej) tourner ? Hélas ! s'il ne part pas , je reste ; tu î) ne m'aimerois plus, si je l'abandonnois aux j) dangers dont tu m'as fait un si affreux ta- » bleau.

M D'ailleurs , pourquoi quitter toi-même nos n contrées ? n'offrent-elles pas assez de peaux » pour ton habillement , assez de laitage pour » te rafraîchir? N'as-tu pas un cœur qui est tout » à toi ? n'es-tu pas aimé par mon père ? Fuyons yy ensemble au fond des déserts ; nous y atten- » drons , dans une profonde et inaccessible re- » traite , que les ennemis de notre repos se » soient écoulés comme le torrent d'hiver, alors » nous redescendrons dans nos plaines ; si la » foudre de la guerre n'a pas respecté ces bo- » cages , nous choisirons un vallon plus écarté ; » et dans la seule société de mon père et de tes » enfans , entourés de nos troupeaux et de M quelques serviteurs fidèles , nous recommen- » cerons une nouvelle , une innocente exisj> tence : loin de tous les êtres civilisés , nous » serons plus près du bonheur.

» Mais où m'égare mon inquiétude pour tout » ce qui m'est cher? Les malheurs dont tu m'as » parlé sont peut - être encore loin de nous » atteindre : l'orage est sous un autre horizon , >) le nôtre est calme , et la nature nous sourit. j>

Io4 LETTRES

Elle cessa de parler; et, regardant son ami avec un sourire mélancolique , elle le pressa sur son cœur; de douces larmes Lrilloient dans ses yeux qui se portoient tantôt vers le ciel pour rinvoquer, tantôt vers son amant, avec une expression de candeur, de modestie et de douce sécurité. L'astre du soir, qui argentoit son front et ses joues décolorées , la blancheur éclatante de ses vétemens, la faisoicnt ressembler à cette statue de la Pudeur, fruit de l'inspiration du ciseau antique, et qu'une imagination tendre a placé dans un bocage sacré pour en faire Tobjet de son culte.

Fiorelli , touché de tant de confiance , de dévouement et d'amour, étoit sur le point de sacrifier sans retour le devoir au bonheur

lorsque tout à coup le silence de la nuit est troublé par un bruit soudain ; il est répété par l'écho , et à sa dernière vibration succède un second coup qui retentit dans le cœur de Fiorelli , le froisse et le navre de douleur.

« Entends-tu ce bruit , Melica ? c'est celui de » la guerre : Ah ! mes presscntimens ne m'ont » point trompé ; déjà ce tonnerre des hommes 3) retentit jusque dans ces paisibles lieux ; voici » le jour terrible qui va éclairer les malheurs » de ta patrie; voici le moment que je rcdoutois, i) où tu ne seras plus en sûreté dans cette re-

SUR LA MOFtEE. Io5

» traite, il te faudra fuir : et moi, fuirai -je j) aussi? Oui, c'en est fait, mon premier devoir » est de protéger, de préserver de tout outrage » mon amante , mon épouse , de l'accompa- » gner même , s'il le faut , au fond d'un dé- » sert, et de consacrer mon existence tout en- » tière à l'amour, à Famitié et à la reconnois- » sance. Melica , reçois ici mes sermens , de ne » point t'abandonner, et de t'adorer jusqu'au

» trépas Mais, chère Melica , il est temps

» de nous quitter : réveillé peut-être par ce » bruit qui porte la mort dans mon âme , ton » père cherchera sa fille. Allons le retrouver : j) Adieu , Melica , adieu. »

Elle ne peut s'arracher des bras de son amatit, elle ne s'en sépare que pour revoler encore vers lui ; un noir pressentiment l'agite , il la rassure, la console ; enfin ils se séparent.

Cependant la flotte , long -temps retenue en mer par les vents contraires , étoit arrivée devantMalvoisie ; les hostilités avoient commencé. Déjà la mort s'élançoit sous toutes les formes des batteries flottantes ; les murailles s'écrouloient sous les chocs redoublés des boulets ; pendant la nuit les bombes traçoient dans les airs des arcs de feu qui se croisoient en tous sens sur la ville , et la menaçoient d'un entier incendie. Les habitans exaspérés montroient le

Io6 LETTRES

courage du désespoir; ils incommodoicnt aussi beaucoup les vaisseaux , et du sommet de la citadelle ils renvoyaient à la flotte une partie des coups et des maux qu'ils en recevoient.

Les ennemis , surpris d'une telle défense , et craignant de ne pouvoir réduire cette malheureuse cité par la force , résolurent d'employer d'autres moyens plus lents, mais plus certains ; ils effectuèrent plusieurs descentes pour interrompre les secours que la place recevoit des pays voisins , dont il arrivoit sans cesse des vivres et de nouveaux combattans.

Ils échouèrent encore souvent dans ces projets ; mais. Malvoisie étant bâtie sur un rocher ' isolé , qui ne tient à la terre ferme que par un pont , ils s'attachèrent à couper cette communication pour enfermer les habitans , et les condamner à une famine inévitable. Ils ne réussirent que trop dans cette entreprise : dès lors il leur fut facile de débarquer sur la côte , et de porter le ravage jusque dans l'intérieur du pays.

La vallée solitaire où habitoit Romeco, avoit jusqu'alors été respectée , ou plutôt on l'avoit oubliée ; ce chef avoit néanmoins tout préparé pour sa défense : les plus vaillans de ses compatriotes se réunissoient dans l'intérieur de son habitation ; les autres s'étoient retirés sur des montagnes inaccessibles.

On avoit rassemblé des armes , des provisions ; le soir les ponts-levis e'toient soigneusement fcrme's ; des gardes étoient postés pendant la nuit sur les terrasses d'où l'on pouvoit découvrir le pays à une grande distance.

La position de Fiorelli étoit cruelle ; l'aspect du danger qui menaçoit son bienfaiteur , les terreurs de son amante qui le conjuroit de la défendre , et lui rappeloit ses sermens , brisoient son cœur, tour à tour flottant entre l'amour, l'honneur , la reconnoissance et le devoir.

Une nuit il promenoit sur les terrasses sa mélancolique incertitude , lorsqu'il vit briller au loin des armes ; il crut même reconnoître la bannière de Saint-Marc , et ne douta pas que l'on ne vînt attaquer ses bienfaiteurs. Désirant les servir malgré eux et à leur insu, il s'échappe sans bruit de la maison par une issue secrète , résolu d'aller au-devant desYénitiens pour tâcher de détourner le danger qui menaçoil ses hôtes , en leur exposant les bienfaits qu'il en avoit reçus.

Il faillit être la victime de son imprudence : les Vénitiens, croyant apercevoir un Moraïte , alloient le sacrifier ; mais Fiorelli élève la voix , se fait reconnoître à son langage pour l'un de leurs compatriotes. On le questionne ; il se nomme.... Son père lui-même commandoit ce

détachement, chargé d'une reconnoissance importante ; quels sont ses transports , de retrouver un fils qu'il pleuroit encore ! En cet instant fortuné ils oublient tous deux leurs projets, et se dirigent vers les vaisseaux.

Les premiers épanchemens de la tendresse étant calmés , Fiorelli raconta de quelle manière il avoit été sauvé du trépas , et quelles obligations il avoit aux bons Moraïtes pour lesquels il ven oit solliciter protection et clémence. Son père lui promit de faire respecter la vallée hospitalière ; mais lorsque Fiorelli témoigna le désir d'y retourner, le noble Vénitien , qui avoit aisément pénétré le secret des amours de son fds , rejeta sa demande , fut inflexible , et lui défendit de penser désormais à la belle Grecque , que les lois impérieuses de la religion et de l'honneur lui prescrivoient d'oublier.

Fiorelli , en proie au plus violent désespoir, étoit gardé à vue , et ne pouvoit s'écarter des vaisseaux ; insensible aux caresses de son père , il rejetoit les consolations que lui prodiguoient ses amis. Humilié de l'opinion que les Moraïtes dévoient concevoir de sa fuite , six douleur étoit à son comble lorsqu'il se représentoit Melica, expirant victime de sa faute et de son apparente inconstance.

Cependant la famine étendoit ses ravages et

SUR LA MOREE. ÎO9

multiplioit la mort dans la yille assiégée , au point qu'elle fut obligée de capituler. Le père de Fiorelli, voyant son fils, dévoré de la fièvre des regrets, approcher rapidement de la tombe, crut devoir l'éloigner, et le chargea de porter dans sa patrie la nouvelle de cette conquête importante. Fiorelli , forcé d'obéir , vit avec désespoir le vaisseau s'éloigner d'une terre où il laissoit la moitié de son existence.

Les habitans de la vallée avoient été aussi surpris qu'indignés de la fuite du perfide étranger ; mais que devint Melica, lorsque, après avoir cherché en vain son amant dans tous les lieux qu'ils avoient si souvent parcourus ensemble , elle se trouva seule, isolée, et que le nom de Fiorelli, prononcé au milieu des sanglots, ne le fit plus accourir ?

Egarée , éperdue , elle courut se jeter dans ïes bras de son père , et lui confia avec ingénuité toute l'étendue de sa faute et de son malheur.

Romeco , outragé dans ce qu'il avoit de plus cher, jure de se venger. Il rassemble aussitôt les plus fidèles de ses amis ; et , après avoir exposé toute la perfidie du coupable Vénitien , il leur propose le sermentredoutable contre les traîtres. Non loin de là il existoit des souterrains que les anciens Grecs avoient creusés pour leur servir de dernières demeures ; dans ces hypogées , qui

IIO LETTRES

parfois avoient recelé des familles proscrites, ou les débris sanglans de peuplades persécutées , on voyoitune vaste salle soutenue par de massifs piliers; le journ'avoit jamais pénétré dans cette enceinte mystérieuse , qui n'étoit connue que d'un petit nombre de Moraïtes. C'est en cet endroit caché dans les entrailles de la terre, et où l'on n'arrivoit que par de longs détours, que le père implacable de Melica conduisit les principaux Moraïtes du canton.

Les flambeaux qui avoient éclairé leur marche furent réunis en un faisceau; celte sombre lueur devoit éclairer une scène horrible. Les amis de Romeco se rassemblèrent en silence autour de leur chef, qui d'une voix tremblante , mais animée par la fureur, leur rappela les bontés dont il avoit comblé Fiorelli , et le crime dont celui-ci s'étoit rendu coupable. Il n'eut pas besoin de les porter à la vengeance; un murmure confus, qui présageoit la tempête dont leur âme étoit agitée , lui annonça qu'ils étoient disposés à prêter le serment redoutable.

Alors Romeco s'arme d'un glaive ; il en tourne la pointe contre lui-même , et fait jaillir son sang ; une coupe le recueille , et , toute fumante , il la porte le premier à ses lèvres. Tous jurent sur la coupe de poursuivre le perfide étranger, et de l'immoler aux pieds de ce père outragé ;

tous baignent leurs lèvres dans cet horrible breuvage, qui sembloit exhaler le sentiment de la vengeance. Vengeance! répètent -ils par trois fois. Ce mot, retentissant sous les voûtes obscures de ces souterrains, fut porté jusqu'aux lieux les plus reculés , et les mânes de leurs aïeux semblent répondre vengeance ! vengeance !

Au sortir de cette scène d'horreur, les Moraïtes se répandirent dans la contrée. Enivrés de sang , la fureur leur prêta son éloquence ; de tous côtés se rallioient à eux les peuplades dispersées , et bientôt Komeco eut rassemblé un grand nombre de guerriers , prêts à seconder l'entreprise qu'il méditoit.

Dans le même temps l'escadre des alliés avoit remis à la voile , se dirigeant vers d'autres conquêtes, et l'on n'avoit laissé dans Malvoisie à moitié ruinée qu'une foible garnison.

On croyoit les Moraïtes accablés du coup que la prise de cette ville leur avoit porté, et qui paroissoit avoir retenti comme la foudre sur les plages voisines. Le commandement de cette place , forte encore par sa situation , avoit été laissé au père de Fiorelli.

Romeco , instruit du départ de l'escadre , crut le moment favorable pour se venger ; le nom de Fiorelli fit croire aux Moraïtes que celui qu'ils poursuivoient étoit resté exposé à leurs coups ,

ÎI2 LETTRES

et ils se disposèrent à exécuter leurs projets homicides.

Un habitant de Malvoisie qui s'étoit réfugié au milieu des Moraïtes, et dont ils n'avoient point de raison de se défier, offrit de servir de guide aux compagnons de Piomeco. Il connoissoit l'entrée d'un aqueduc qui portoit autrefois à la ville les eaux d'une source. Cette construction, digne, par sa solidité et sa hardiesse, des anciens Grecs, dont les ouvrages bravent les siècles, ne scrvoit plus à l'usage pour lequel elle avoit été originairement destinée. Le Malvoisien étoit sorti de la forteresse parce chemin ignoré, et dont l'extrémité aboutissoit dans une mosquée bâtie sur les fondations de l'ancien réservoir des eaux de l'aqueduc : la même route pouvoit servir à introduire l'élite des guerriers moraïtes ; mais une difhculté s'opposoit à ce projet (i).

Le pont qui unissoit la ville à la terre ferme avoit été rompu par les ennemis ; d'ailleurs ils avoient établi une garde dans la tour qui s'élevoit à son extrémité; mais que ne peut l'esprit humain, lorsqu'il est mû par le sentiment pro-

(i) La description des lieux est de la plus exacte vérité; il existe beaucoup de constructions antiques, tant à Malvoisie, que dans les environs. On peut consulter à ce sujet le plan figuré de la rade de Malvoisie , où les lieux dont il est question sont désignés < le récit du lafasan étant composé dV.près les localités.

SUR LÀ MORÉE. Il3

fond de la haine et de la vengeance ! Piomeco imagine un projet qu'il communique aux autres chefs moraïtes ; ils se concertent, et préparent en secret tout ce qui étoit nécessaire pour cette hardie expédition.

La lin d'une journée orageuse , et qui promettoit une nuit semblable, fut choisie pour attaquer les ennemis : ils jouissoient de la plus grande sécurité , ne se doutant pas que la tempête qui attristoit la nature en présageoit une qui devoit leur être encore plus funeste.

Les Moraïtes se rassemblent sur une langue de terre avancée en mer, et qui ne laissoit entre elle et le côté opposé qu'un passage assez étroit pour qu'il fût possible de le traverser à la nage ; le transfuge avoit déjà tenté ce trajet ; il se chargea de porter sur le rivage de Napoli un cordage dont l'extrémité devoit rester dans les mains de Pvomeco ; il fut accompagné par plusieurs Moraïtes aussi courageux que lui ; le ciel étoit toujours couvert de nuages épais , mais la mer étoit peu agitée. Ces généreux guerriers s'y précipitent, fendent les flots avec assurance , et se trouvent bientôt après à l'autre bord. Au signal convenu , Romeco attache au cordage un long câble auquel on avoit lié de distance en distance d'énormes branches d'arbres qui dévoient le soutenir h. la surface des eaux ; les Mo- I. 8

raïtes , à force de bras , parvinrent à ramener l'extrémité de ce pont volant à l'autre rive , où ils l'attachèrent au tronc noueux d'un antique figuier.

Alors tous ces guerriers, portant sur leur tête leur simple vêtement et leurs armes, n'eurent que peu de peine à nager en s'aidant du câble, et se secourant mutuellement jusqu'à l'autre bord. Là, décides à vaincre ou à périr, ils ne s'embarrassent plus de la conservation de leur pont, et, suivant en silence le chemin indiqué par leur guide , ils parviennent sans obstacle à l'aqueduc, et de là dans la mosquée, où ils se reposent un moment pour reprendre les forces qui doivent seconder leur courage.

Les habitans de la ville et la garnison jouissoient de la sécurité la plus parfaite ; seulement quelques gardes distribués sur les remparts et à la porte du commandant , se promenoient en silence ; on n'entendoit d'autres bruits que celui des vents qui agitoient les drapeaux victorieux plantés au sommet des tours , et celui des flots de la mer qui venoient se briser à leurs bases. Pendant cette nuit le gouverneur de la ville, le sévère Fiorelli veilloit lui-même,, absorbé dans une sombre méditation. Ses réflexions se portoient tantôt sur le départ forcé de son fds ; il lui sembloit le voir succomber aux angoisse*

SUR LA mor:ee. ii5

d'un amour malheureux ; tantôt il réflechissoit aux dangers de sa propre situation ; enfin les tourmens de l'ambition bourreîoient son âme d'une poignante inquiétude.

Appuyé sur les bords de la galerie élevée de son palais , il promenoit ensuite ses regards incertains sur la ville , ou les laissoit s'égarer sur la vaste étendue des eaux qui le séparoient de sa patrie , lorsqu'un bruit sourd , lointain et inaccoutumé, fixe son attention; il entrevoit à travers les brouillards de la nuit briller des armes à l'autre rive : il croit y reconnoître une réunion d'hommes ; peu après la mer se trouve coupée par une ligne blanchissante sur laquelle les flots viennent se brise;-. Enfin tout disparoît , le calme renaît , et il attribue cette vision aux jeux de l'imagination inquiète ou aux prestiges de la vue , qui donnent souvent un corps à des objets fantastiques; ayant même renoué le fil de ses idées , que la distraction avoit un moment rompu, et le sommeil appesantissant ses paupières, il alloit chercher à réaliser ses projets ambitieux dans des rêves flatteurs, lorsqu'il aperçut distinctement la porte de la mosquée voisine s'ouvrir : surpris , il redouble d'attention , et voit plusieurs hommes armés en sortir avec précaution.

Alors il ne doute plus qu'il ne se trame quelque

Ïl6 LETTRES

perfidie contre sa sûreté ; il va lui-même éveiller les principaux officiers qui demeuroient dans son palais, et leur ordonne de courir de poste en poste pour faire mettre les soldats sous les armes. Aux armes ! aux armes ! crie-t-on aussitôt de toute part.

Les Moraïtes , se voyant découverts , ne se déconcertent pas ; ils forment une phalange serrée , et vont droit au palais du commandant vénitien dans l'espoir d'empêcher les Francs de s'y réunir. Ils sont déjà devant les portes , et cherchent à les faire céder sous leurs coups. Fiorelli avoit rassemblé autour de sa personne ce qu'il avoit trouvé d'officiers et de soldats, et, voyant que les portes ne peuvent résister long-temps à l'ardeur des assaillans , il les fait ouvrir. Aussitôt une foule imprudente s'y précipite ; mais le tonnerre s'élance de plusieurs bouches à feu , et dévore nombre de victimes. Les Moraïtes s'arrêtent incertains ; mais Romeco , bravant la mort pour assouvir sa vengeance , les rallie : il fond sur les Vénitiens , les renverse sur leurs canons devenus inutiles . Dans la mêlée il cherche, il appelle à grands cris, et défie le perfide Fiorelli.

Tout à coup un bruit affreux se fait entendre , la terre tremble sous les pas des combattans , des tourbillons de flammes semblent s'exhaler d'un gouffre , et chassent au loin tous les obs-

tacles. Romeco est renversé, une foule de ses compagnons est moissonnée, et le silence le plus effrayantsuccède d'abord à cette explosion meurtrière ; mais bientôt il est troublé par les cris de mort et de désespoir.

Le palais du commandant des Vénitiens étoit devenu le dépôt des armes et des munitions de guerre , et un amas de poudre avoit été renfermé dans un souterrain qui avoit son issue sur le lieu même qui étoit en ce moment le théâtre du carnage. Je ne sais si l'affreux événement dû à la déflagration de cette espèce de mine fut un effet du hasard ou un piège tendu aux Moraïtes ; mais la mort ne choisit pas ses victimes , et fit périr un grand nombre de Francs ; le reste fuit épouvanté , ou se cache ; la plupart regagnent précipitamment leurs vaisseaux , et s'y embarquent, déplorant la perte de leur chef; car Fiorelli avoit péri. Romeco n'avoit pas succombé, mais on le retira du milieu des décombres , sanglant et privé de la vue. Il se consola néanmoins de cette perte , lorsqu'il sut que le même coup avoit tué son ennemi.

La vengeance des Moraïtes étant ainsi assouvie , ils pleurèrent sur le sort de leurs compagnons auxquels ils rendirent les derniers devoirs, et reprirent ensuite le chemin des montagnes , emmenant avec eux leur malheureux chef.

Il8 LETTRES

Que faisoit la triste Melica pendant cette nuit désastreuse? On lui avoit caché le but de l'expédition ; en proie à ses réflexions douloureuses , errante dans les bocages qui entouroient sa demeure, naguère si rians, maintenant si tristes , elle étoit indifférente à tout ce qui se passoit autour d'elle , et n'avoit d'autre sentiment que celui de son amour et de ses peines. Elle avoit aperçu des rassemblemens d'hommçs armés , mais elle croyoit qu'ils ne l'étoient que pour la défense de leurs propriétés , et non pour attaquer un ennemi qu'elle supposoit redoutable. Après avoir passé une partie de la nuit à gémir, l'épui-sèment de ses forces la fit tomber dans un sommeil pénible et agité par des songes effrayans , qui se succédoient dans son imagination bouleversée , et qui la réveillèrent enfin ; elle se leva, et résolut d'aller chercher du soulagement auprès de son père ; mais elle ne rencontra dans la maison que des femmes éplorées , qui lui apprirent le départ de Romcco et des guerriers moraïtes. Aussitôt l'air retentit de ses cris, et à la douleur d'avoir perdu son amant se joignit l'horrible crainte d'être la cause de la mort de son père. Après avoir passé cette journée dans une cruelle anxiété , le soir elle aperçut au loin dans la plaine le reste de la troupe des Moraïtes ; elle court à leur rencontre , leur redemande leur

chef; on hésite, elle persiste : on lui découvre alors Finfortuné vieillard, qu'on portoit sur les drapeaux enlevés aux ennemis. Elle vole dans les bras de Romeco , qui de ses foibles mains la

repousse « Vois , cruelle fille , lui dit-il d'une

» voix altérée par la douleur, contemple les » fruits de ta fatale imprudence ; les dieux m'ont » privé de la lumière , mais leur justice suprême » m'a vengé en même temps de ton séducteur ; » le perfide Fiorelli ne vit plus , et j'emporterai j) au moins dans le tombeau cette funeste eonso- >» lation. )) Melica n'existoit déjà plus elle-même ; une sueur froide baigne son front, et elle tombe inanimée

Depuis cet instant fatal le vertueux Romeco , en proie aux douleurs que lui causoient ses plaies , et aux peines plus cuisantes que lui fait éprouver son déshonneur , s'avançoit rapidement vers la tombe.

Melica , désespérée des suites de son imprudente conduite ; en proie aux tourmens de Tinquiétude , des remords et d'un amour malheureux; s'affoiblissant elle-même chaque jour, ne soutenoit son existence douloureuse que dans la crainte d'ôter la vie au fruit d'un instant de délire, et de priver son père des soins qui lui devenoient de plus en plus nécessaires.

Chaque instan t de l'éternité est marqué par des

événemens contradictoires : les parques n'atten-^ doient, pour trancher les jours du malheureux Romeco , que de pouvoir commencer la trame de ceux de son fils ; la même heure sonna pour le vieillard mourant et le nouveau-né ; elle retentit des derniers soupirs de l'un et des premiers

cris de l'autre Quel moment pour le cœur

d'une fdle , d'une mère!.,.. Melica, combattue entre deux sentimens contraires, ne put y résister ; et son âme , presque détachée de ses liens terrestres, fut sur le point de voler vers son éternelle demeure.

Cependant le cri de l'amour maternel fut plus fort que la douleur : les devoirs que son pouvel état lui imposoit, la forcèrent de vivre ; les larmes de la tendresse fdiale, sans cesser de couler, devinrent moins amères, et peu à peu la douce mélancolie remplaça les angoisses de la douleur. Alors elle s'occupa de soins pénibles , mais bien chers à son C(rur : elle fit élever un monument durable consacré aux mânes de son père ; elle le plaça dans le même lieu que son amant s'étoit plu à embellir; elle mêla aux arbustes fleuris des arbres funéraires ; et chaque jour elle venoit pleiuer sur la tombe qui renfermoit son père et f ombre de son amant.

Les semaines et les mois s'écouloient sans apporter de soulagement à sa douleur, et Ta-

SUR LA MOREE. 121

bandon dans lequel elle se trouvoit lui deyenoit de jour en jour plus à charge. De trois êlres qui lui avoient fait chéi ir la vie , deux n'existoient déjà plus pour elle, et sa propre existence ne sembloit attachée qu'a celle de son enfant : sans lui, elle auroit appelé la mort comme le seul remède à ses maux. Pâle , foible , abattue , pendant la nuit elle parcouroit d'un pas inégal et lent, les bosquets fleuris de la vallée; elle ressembloit à une ombre errante dans FElysée, séjour de l'éternel repos; et souvent l'aurore la surprenoit dans ses méditations douloureuses.

Mais ce Fiorelli dont elle déploroit la perte , ou, tout au moins, l'inconstance, l'a-t-il réellement oubliée? Son sort est peut-être aussi à plaindre que celui de sa victime. Revenons sur nos pas, mettons-nous sur ses traces, et suivonsle à partir du moment qu'il fut forcé par son père de quitter les rives du Péloponèse.

Son vaisseau , poussé par un vent favorable , parcourut, dans l'espace de quelques jours, l'étendue de la mer Adriatique , et bientôt parvint à l'entrée de ces rochers qui ceignent le bassin où s'élève Venise. Les marins, joyeux de porter dans leur patrie , la nouvelle glorieuse du succès de ses armes , éle voient des pavillons à l'extrémité des mâts, et saluoicnt, en faisant tonner leur artillerie , les forts dispersés sur les lagunes

A peine entré dans le port, Fiorelli se hâta de rendre compte au gouvernement de la république, de la mission dont il étoit chargé, et témoigna le désir de retourner sur le théâtre de la guerre ; mais son père avoit prévenu sa famille de la passion malheureuse de son fils, qu'il traitoit de folie, et avoit engagé ses parens à le retenir auprès d'eux. Aussi les sollicitations du Jeune homme furent vaines.

Cependant il n'avoit point oublié la promesse qu'il avoit faite aux Moraïtes nomades , prit des informations sur le sort de leurs compatriotes, qui gémissoient dans les fers; il parvint à les découvrir, et, en prodiguant l'or, il les rendit à la liberté. Indigné de la contyainte dans laquelle on le tenoit, et prévoyant qu'il ne pourroit quitter la ville que par surprise, il les envoya dans un port de l'Adriatique, peu éloigné, mais hors des domaines de la république, et leur donna l'ordre de fréter un bâtiment qui devoit le recevoir lui-même, et protéger sa fuite. Il ne garda auprès de sa personne que l'un des fds de son hôte , Grec adroit , intelligent, qui lui étoit tout dévoué , et devoit le servir dans l'exécution de ses projets.

Sur ces entrefaites, la nouvelle de la mort funeste du père de Fiorelli , et de la reprise de la ville de Malvoisie par les Moraïtes , arriva à

Venise , apportée par les officiers et les soldats de la garnison, qu'une terreur panique avoit fait rembarquer sur leurs vaisseaux. Ils cherchèrent à excuser leur lâcheté par un mensonge , et ils répandirent des bruits injurieux à la mémoire de leur chef, publiant partout qu'ils avoient été la victime d'une affreuse trahison.

Ils supposoient que leur commandant, de concert avec son fds , qui avoit long-temps vécu avec les Moraïtcs, et profitant des intelligences qu'il avoit conservées avec eux, leur avoit livré la ville , pendant que ce dernier alloit à Venise, pour recueillir les richesses de sa famille, au moyen desquelles ils formcroient en Moréc un Etat indépendant.

Us ajoutèrent que la mort de l'un , qui étoit tombé dans le piège tendu à ses seuls compatriotes, n'avoit rien changé aux projets de l'autre. En effet , l'empressement de Fiorelli à quitter sa patrie ; le soin qu'il avoit de se défaire de ses propriétés ; le rachat de plusieurs esclaves moraïtes, dans la seule vue de s'en faire un mérite auprès de ce peuple , étoient autant de preuves convaincantes de sa trahison.

Tous ces bruits adroitement calomnieux, répandus avec affectation , et auxquels la maligne oisiveté ajoutoit encore de nouvelles couleurs, parvinrent bientôt aux oreilles des membres du

sévère gouvernement de la république. Il en falloit moins , sans doute , pour éveiller son inquiète et soupçonneuse surveillance, et Ton convint aussitôt que Fiorelli seroit arrêté.

Cependant , le fidèle Moraïte qui s'étoit attaché à son libérateur de toutes les forces d'une âme sauvage , et dont le bon sens naturel y éclairé par son cœur, avoit su pénétrer le danger de leur situation, parvint aussi à découvrir cet important secret; il le révèle à Fiorelli, et le fait consentir, quoique avec peine, à s'éloigner de Venise. Ayant perdu son père, sans famille et sans amis, puisque la crainte de partager sa disgrâce les avoit dispersés ; détaché désormais de tous les liens que son ingrate patrie avoit rompus , et guidé par le seul intérêt de sa tendresse, il n'avoit plus d'autres désirs que de convaincre les Moraïtes de son innocence, et Melica de son constant amour.

Le soir même, accompagné du fidèle Moraïte , il sort du palais de ses aïeux ; une gondole bien servie le transporte en terre ferme; il y trouve des chevaux qui le mènent , par des routes détournées , vers le port où étoit le vaisseau chargé d'une partie de sa fortune et des Moraïtes qu'il avoit délivrés ; le vent étoit favorable ; on l'attendoit pour mettre à la voile ; l'ancre est levée ; et l'on part aussitôt.

Cependant Fiorelli tourne un dernier regard vers sa patrie ; des larmes roulent dans ses yeux ; il ne peut, de sang- froid, abandonner les lieux où s'est écoulée son enfance ; il y laisse les compagnons et les plaisirs de sa jeunesse , de douces habitudes qui s'étoient presque converties en besoins ; il abandonne même une grande partie de ses richesses, pour aller s'ensevelir dans une contrée barbare , dont les mœurs sont si contraires à celles de ses compatriotes, dont la rudesse est aussi âpre que les sites montagneux qu'ils habitent.

Mais l'amour l'appelle , l'imprévoyant mais véritable amour, qui dédaigne le luxe des cités, qui se réfugie et se plaît sous le chaume. Il y trouvera moins de politesse, mais plus de franchise; l'ignorance naïve au lieu de la morgue pédantesque ; et les merveilles de la nature lui tiendront lieu de celles des arts. Ses richesses lui permettront d'être le bienfaiteur de toute une contrée ; il achèvera l'ouvrage de Romeco ; et , uni à une femme charmante , dont les vertus sont adorées par ses compatriotes, et qui sera son intermédiaire avec eux , il aura la douce satisfaction de ne voir autour de lui que des cœurs contens, qui le béniront comme leur protecteur, leur ami, leur ange tutélaire.

Le vent , toujours favorable , éloignoit le vais-

seau des Etats vénitiens, et le dirigeoit vers la Morée ; en peu de temps , on atteint les limites de l'Adriatique ; Corfou, Cephallonie etZanthe disparoissent successivement , et le front chauve et découpé du Taygète se montre enfin aux regards enchantés des Moraïtes.

A la vue de cette côte chérie, ils font retentir les airs de leurs cris joyeux ; ils vont revoir leurs pénates, leurs familles. A peine a-t-on jetéFancre, qu ilsentourentFiorelli, embrassent ses genoux , mouillent ses mains de leurs larmes , et lui donnent tous les noms que la tendresse et la vénération leur suggèrent; ils l'enlèvent doucement dans leurs bras , le portent dans la chaloupe , et veulent être ses seuls conducteurs. Déjà leurs bras vigoureux, dont la joie double les forces , précipitent le jeu des rames ; ils dévorent l'espace sous leurs puissans efforts; et l'esquif léger vole à la surface de la mer, moins agitée que leurs cœurs.

Les habitans de ce rivage étoient accourus à l'aspect inaccoutumé d'un navire paré de banderoUes flottantes, et arrêté dans un port peu fréquenté, et où nul attrait de curiosité ni de commerce n'attiroit, pour l'ordinaire, les navigateurs. Cependant ce spectacle, qui n'annonçoitpas des intentions hostiles, les intéresse déjà. Quels sont ensuite leur surprise et leurs

transports , lorsqu'ils s'en tendent nommer, qu'ils croient apercevoir et qu'ils reçonnoissciit en effet leurs fils, leurs frères, leurs époux, leurs amis qui leur tendent les bras !

Quel doux moment pour Fiorelli, lorsque, mené en triomphe par la troupe des captifs reconnoissans, il touche le rivage, et que ces hommes de la nature expriment avec une énergique franchise, leurs sentimens de gratitude et d'amour! Cet instant fortuné compense toutes les peines, les inquiétudes passées, et semble être d'un heureux présage pour l'avenir.

Son vieux hôte de la caverne, envers lequel il avoit si noblement acquitté la dette de la reconnoissance , réclame avec justice le droit de lui accorder de nouveau l'hospitalité, et, accompagné de son heureuse famille, il s'achemine vers l'agreste retraite, qui, dans une circonstance funeste, lui a déjà servi d'asile.

Lorsque les premiers transports furent calmés, Fiorelli questionna avec empressement les Moraïtes sur le sort de la famille de Ftomeco ; mais ces bergers , dont les relations ne dépassoient pas les limites de la vallée qui les avoit vus naître , restés étrangers aux malheureux événemens qui s'étoient passés dans leur voisinage , ne purent satisfaire son inquiète curiosité.

Le lendemain , il fait débarquer ce qu'il a

JtaS LETTRES

sauvé de sa fortune ; le confie sans crainte aux bons Moraïtes ; récompense généreusement les marins qui ont favorisé sa fuite ; leur recommande la discrétion; leur fait ses adieux, et se dispose à partir lui-même pour la vallée des Palmiers.

Il ne tarda pas , en effet, à se mettre en route , accompagné de son premier guide et des deux fils de son hôte, qu'il a sauvés de l'esclavage. Ils sacrifient volontiers à son attachement pour lui, le plaisir qu'ils auroient eu à rester dans le sein de leur famille, dont ils avoient été si longtemps séparés. Tous sont pleins de jeunesse , de santé et d'espérance. Fiorelli jouit d'avance de sa prochaine réunion avec sa tendre épouse. Libre de tout soin , il va se consacrer tout entier au bonheur de sa nouvelle famille ; sa fortune lui permettra de répandre l'aisance parmi les Moraïtes de la contrée , et de leur procurer les douceurs d'une vie indépendante et industrieuse ; il fondera, en un mot, une colonie nouvelle qu'il enrichira par le commerce et les arts.

Tels sont les privilèges d'une jeune et souvent trompeuse imagination : dans les tableaux qu'elle nous offre, elle peint l'avenir des plus vives couleurs ; c'est l'aurore d'un beau jour ; et jamais elle ne prévoit, dans un ciel pur, la possibilité d'un orage.

SUR LA MOREE. 1 09

Après plusieurs jours d'une marche fatigante, nos voyageurs arrivèrent au sommet des montagnes d'où l'on découvre les tours de Malvoisie. Fiorelli ne peut maîtriser son impatience , à l'aspect de ces lieux voisins de l'hospitalière vallée : il voudroit, malgré la nuit qui s'avance, continuer sa route ; mais ses guides, harassés de fatigue, et qui ne sont pas exaltés comme lui par le plus tumultueux des sentimens, le supplient de prendre quelque repos dont ils ont tous besoin.

En cet endroit, il existoit une chapelle consacrée à la Panagia, et qui étoit le but des pèlerinages de ces cantons. Le portique servoit en même temps d'abri au voyageur fatigué, et au pâtre, qui s'y retiroit pour se garantir de l'ardeur du midi. L'un et l'autre y déposoient leur offrande, et y faisoient leur prière. Un Moraïte venoit d'y arriver pour s'acquitter d'un vœu(i). Il avoit allumé la lampe suspendue devant l'autel; Tavoit paré de fleurs; et, agenouillé aux pieds de la mère du Sauveur du monde , il s'acquittoit avec piété et ferveur des devoirs religieux qu'il s'étoit prescrits.

(i) L'histoire de ce vœu forme ici un épisode qui se lie d'une manière indirecte avec le sujet principal, mais qui peut, sans inconvénient j en être détaché sans nuire à la suite du récit des aventures de Melica : nous l'avons donc suppriuié.

l3o LETTRES

Nos voyageurs remercièrent eux-mêmes la Panagia, et se recommandèrent à sa puissante intercession , pour la re'ussite de leurs projets. Tous se réunirent ensuite pour faire le repas du soir, et se questionnèrent mutuellement sur le but de leur voyage.

Mais de quel coup subit autant qu'affreux Fiorelli n'est-il pas atteint, lorsqu'il apprend de la bouche duMoraïte, les malheurs arrivés dans la vallée des Palmiers ; la mort de Romeco , suite de la trahison d'un perfide étranger, qui, sans égard aux lois sacrées de l'hospitalité, les avoit violées , en séduisant Melica; et comment, après l'avoir abandonnée , dévoué à la mort par la peuplade réunie, il n'avoit échappé à la vengeance des Moraïtes que pour être victime d'une nouvelle perfidie qu'il avoit tramée contre eux?

Les compagnons de Fiorelli, reconnoissant l'étendue du danger qui le menace, en frémissent tout en renfermant en eux-mêmes l'expression de leur crainte; ils se contentent de lui jeter un coup d'œil qui exprime leur dévouement , et lui recommande la prudence. Le malheureux jeune homme les comprend , et persiste néanmoins dans une résolution qu'il avoit déjà formée. S'étant assuré que le pieux Moraïte ignoroit la langue devenue familière à ses compagnons de voyage, pendant leur longue captivité^

SUR LA MOREE. l3l

il leur expliqua une partie de ses projets. On convint que la petite caravane camperoit en cet endroit, assez éloigné des habitations pour ne pas donner des soupçons et porter ombrage, pendant que l'un d'eux iroit à la découverte, pour sonder les intentions des habitans de la vallée , prévenir Melica, et chercher à se la rendre favorable.

Feignant d avoir besoin lui-même de repos , il invite ses compagnons à s'y livi^er ; et, comme ils ne se doutoient pas de ses projets, ils ne tardent pas à être plongés dans un profond sommeil.

L'imprudent Fiorelli attendoit ce moment pour s'échapper avec précaution et sans bruit, et des qu'il s'est assez éloigné pour n'être pas entendu, alors il s'achemine à la hâte vers la vallée, par un chemin tracé au milieu d'une forêt de chênes verts et de lauriers , promenade charmante et solitaire où il s'étoit égaré mainte fois avec sa bien - aimée , et qui lui offroit à chaque pas de doux souvenirs : les dangers qui l'entourent n'ont pas même le pouvoir de les détruire.

Dans le cours de cette même nuit, la triste Melica , en proie à de fâcheux pressentimens , étoit obsédée par des songes confus ; ils présentoient à son imagination des tableaux dispa-

l32 LETTRES

rates. Il lui sembloit entendre tantôtdes concerts d'allégresse, tantôt les vocife'rations de la rage. Elle planoit sur les mers, entraînée par le charme des accens de son époux qui Tappelle ; elle vole , elle approche ; mais il fuit toujours en lui faisant signe du haut d'un navire ; et, au moment oii elle alloit le rejoindre, un son lugubre se fait entendre , et le fantôme s'évanouit. Le moment d'après , elle revoit Fiorelli entouré d'assassins , qui font briller sur sa tête leurs fers homicides ; elle accourt , se précipite pour le sauver : le songe cesse ; mais à son réveil , fatiguée de ces cruels pi^essentimens, elle descend de sa couche solitaire, jette un coup d'œil attendri sur le berceau où repose le fruit de ses amours, effleure de ses lèvres décolorées le front de l'innocente créature, qui goûte les douceurs d'un paisible repos, et semble lui sourire.

La triste Melica sort de sa demeure , traverse , à la lueur des étoiles , les vergers qui séparent l'habitation des vivans du champ de la mort : bientôt elle entre dans le bois de cyprès , et s'enfonce sous leur ombre épaissse et silencieuse.

L'inconstant zéphyr semble vouloir ralentir sa, marche et la détourner de sa résolution. Il fait serpenter derrière elle les longs plis de son feretgé , les extrémités de son voile , et les tresses négligées de ses longs cheveux ; il marque

SUR LA MORÉE. l33

le contour de sa taille flexible comme la jeune branche du laurier-rose.

Elle s'arrête un moment sur les bords du ruisseau , pour y puiser une eau limpide qui coule pour ne plus revenir : elle soupire ; son bonheur s'est écoulé comme cette onde !

Melica arrive enfin au tombeau : l'ange de la mort ombrage de ses ailes la blancheur du marbre. Ce monument n'est point recouvert d'une froide pierre ; une couche de terre où croissent quelques fleurs, cache sous ses germes féconds les ravages de la destruction. ( P/. Xiy.)

Elle soulève d'une main tremblante le vase qu'elle a apporté , et arrose les fleurs auxquelles la nature a prodigué les nuances les plus variées et les plus suaves parfums.

L'épouse infortunée se prosterne ensuite sur les degrés de marbre ; sa douleur concentrée s'exhale, se soulage par des larmes amères ; et, du milieu des sanglots , elle laisse échapper ces paroles : « Ombre respectable d'un père que j'ai » précipité dans la tombe, pardonne à ta fille » repentante; pi'ends pitié de ses remords; et, » du haut du séjour des justes, fais descendre sur î) son coupable cœur le souffle de la miséricorde ■» et de la consolation. »

Et s'adressant ensuite aux mânes de son amant :

l34 LETTRES

« O toi qui ne fis qu'apparoître un instant sur » la terre , réjouie par ta présence , tu as passé » comme ces lis que le vent brûlant du Midi » dessèche le même matin qui les voit éclore !

» La vigne, protégée ])ar le peuplier qu'elle » embrasse, croît avec lui, et soutient à son » tour son bienfaiteur, lorsque son tronc est » privé de verdure et de sève. Mes embrasse^ « mens et mes caresses n'ont pu te sauver du » trépas.

» Mais tu ne m'es pas enlevé tout entier ; « j'ai respiré ton souffle ; ton âme s'est mêlée à » la mienne , et elles ne quitteront ma dépouille jp mortelle que pour rester confondues dans » l'éternité.

» Plaintive tourterelle , qui d'un vol inquiet » parcourt les branches de ces noirs cyprès , tu » cherches peut-être le compagnon qu'on t'a » ravi. Joins tes accens mélancoliques auxexpres- '> sions de ma douleur : ainsi que toi, mes pensées » errent sans cesse autour de cette tombe.

■» Le vent s'élève : il semble gémir en péné- « trant l'épais feuillage; il courbe ces pavots, » et balance en murmurant leur tête élevée.

» Je veux les cueillir ces pavots ; j'en formerai » un bouquet que je placerai sur mon cœur : yy peut-être leur vapeur soporifique endormira- »» t-elle mes sens et ma douleur.

SUR LA MORÉE. l35

» Qu'elle est heureuse cette rose qui s'épa- » nouit à l'aspect du soleil levant! Elle ne sur- » A it pas à ses derniers rayons. J'ai p\iisé la vie » dans tes premiers regards ; tu n'es plus , et » moi j'existe encore ! »

A ces mots , qui expirent sur ses lèvres , elle tombe presque inanimée sur les marches du monument ; mais le souvenir de son fils la renda la vie.

En cet instant, l'étoile du matin commence à pâlir; une clarté plus vive s'élance de l'Orient, brille à travers les vapeurs du matin , et semble chasser devant elle les songes effrayans, les ombres plaintives , les pâles craintes et les fantômes qui assiègent limagination en proie à la mélancolie.

Melica va quitter le tombeau. « Adieu, bril- » lantes fleurs , adieu , sombre feuillage , s'écrie- » t-elle : ce n'est pas pour long-temps que je » vous quitte; demain, que dis -je, chaque » matin vous me reverrez , et je reviendrai avec » l'aurore mêler mes pleurs à sa bienfaisante » rosée. »

Tout à coup le feuillage s'agite ; une voix lointaine semble répondre aux derniers accens de Melica ; elle s'arrête stupéfaite , car elle a cru reconnoître la voix de son amant ; elle écoute , et l'haleine des vents lui apporte ces mots : « Me-

ï36 LETTRES

^> lira, sèche tes larmes, ton époux respire 5 il i> vit pour t'adorer , lu le reverras bientôt, au^

» jourd'hui peut-être ce soir, sur la plage

» déserte, auprès de la caverne mystérieuse.»

C'est la voix de Fioreili , elle ne peut en dour ter; elle veut lui répondre; mais le saisissement la rend muette ; elle voudroit s'élancer vers lui , ses genoux tremblans ploient ; elle touche le gazon humide, et ne peut qu'étendre ses bras vers le Ciel pour lui demander la confirmation de son bonheur.

Cependant , pourquoi son époux ne s'est-il pas montré? A-t-elle été abusée par une illusion trompeuse ? ou peut-être son imagination frappée lui a fait prendre ses vœux pour la réalité. Elle reste long-temps dans cette incertitude dou? loureuse, et retourne enfin dans son habitation, où elle compte avec anxiété toutes les heures de cette longue journée.

Elle hésite encore lorsqu'elle voit la fin du jour s'approcher. Se rendra- t-clle où son cœur l'appelle ? Peut-être un piège l'y attend , et que lui importe ? que craint-elle désormais ? IN'at-elle pas perdu tout son bonheur? Que peut-il lui arriver de pire? La mort! Elle l'a si souvent désirée ; mais son enfant a besoin de ses soins maternels : elle s'arrête indécise. Si cependant son époux lui-même! Cette idée absorbe

SUR LA MOREE. 107

toutes ses facultés , fixe ses irrésolutions ; elle part précipitamment. Déjà elle étoit à la moitié de sa course , sans s'apercevoir que des nuages menaçans lai déroboient les derniers rayons du soleil. Un vent impétueux s'élève, et fait jaillir les flots sur le rivage ; à tout instant ils l'atteignent » et semblent vouloir lui disputer le passage ; mais rien ne l'arrête , un instinct secret la guide , la pousse en avant. La tempête éclate, des torrens de pluie s'échappent des nuages , l'eau se mêle à la sueur dont ses cheveux sont trempés ; ils sont rabattus sur son visage ; ses vêtemens , qui sont pénétrés, glacent ses membres et embarrassent sa marche ; enfin , à l'aspect de la caverne, ses forces l'abandonnent, elle s'appuie sur le même rocher, où, dans une situation presque semblable , elle a été portée mourante par son amant.

Hélas ! ce fut là que , rendue à la vie pour connoîtrc l'amour, le délire de la passion , l'excès de la félicité, bientôt après elle a gémi sur la perte de sa vertu. Tous ces souvenirs pèsent sur son cœur, bouleversent ses sens; mais son trouble est à son comble, lorsque, à travers l'obscurité, elle croit voir un homme s'avancer lentement du fond de la grotte : il approche , elle tressaille ; un éclair entr'ouvre la nue ; son éclat brille sur le front de son

l38 LETTRES

amant, et le lui fait reconnoître. Lui-même aperçoit Melica , et arrive assez à temps pour la recevoir sur son sein , car elle a succombé à tant d'agitations et de fatigues.

Elle fut long-temps privée de ses sens ; enfin , les caresses de Fiorelli la rappellent à la vie : elle ouvre les yeux, mais ses yeux et son esprit égaré ne le reconnoissent plus. Est-ce un songe ? dit-elle ; où suis-je ? dans le séjour des ombres bienheureuses ?N'ai-je point vu...? Non, il ne se peut! N'est-il pas mort? ne m'a-t-il pas laissée seule sur cette terre mouillée de mes larmes ? Ce n'est point sa voix que j'ai entendue ; c'est celle de la tempête , qui retentit encore dans mon cœur. D'ailleurs, si c'étoit lui, m'eût-il abandonnée une seconde fois ? ne sait-il pas que son fils n'a. pas reçu ce soir les baisers de sa mère ? Il ne s'est point endormi sur mes genoux.

Le pauvre enfant ! Il m'appelle Ah ! j'y

vais, j'y cours. Où m'a égarée une fausse espérance ? J'ai tout bravé , la nature en courroux , la nuit. Maintenant où suis-je ? que me veut-on ? Et , s'adressant à Fiorelli , qu elle ne reconnoît pas : Bon Moraïte , lui dit-elle , qui t'a appris que j'étois ici? Ah!.... tu as pensé que j'avois besoin de ton bras pour me soutenir. En effet ,

je suis bien fatiguée ! Aide-moi Marchons.,..

Je ne puis ; mes forces m'abandonnent , et ce"

SUR LÀ MOREE. l'6^

pendant il faut bien que j'aille embrasser mon fils qui m'attend sans doute pour se livrer au sommeil. Et moi aussi, je vais bientôt m'endormir. Il est vrai que ce sera du sommeil de la mort Mais ta main innocente viendra répandre quelques fleurs sur ma tombe. J'en ai tant, et si souvent, parsemé celle de l'ingrat qui m'abandonne ! Paix ! n'est-il pas ton père ? Prie pour lui et pour moi

Fiorelli maudissoit son imprudente impatience ; il cherchoit, par ses caresses et ses discours , à ramener le calme dans le cœur de sa trop sensible amie, et à dissiper le trouble dont son esprit étoit agité ; mais elle ne répondoit que machinalement à ses soins empressés, vouloit lui échapper, et s'efforçoit de hâter sa marche pour se rapprocher de son habitation.

Aussitôt qu'elle en aperçut le faîte, elle quitta le bras de son amant ; et , malgré sa fatigue , l'agitation de ses sens lui donne de nouvelles forces : elle s'élance, en courant à travers la vallée , arrive et tombe exténuée auprès du berceau de son fils.

Fiorelli, n'osant sui\Te Melica jusque dans sa retraite, en parcourut pendant quelque temps les alentours, écoutant si rien d'extraordinaire pe lui manifestoitle besoin de ses secours; alors

l4o LETTRES

nulle considération ne l'eût arrêté, et, bravant tous les dangers , il se seroit livré lui-même à ses ennemis. Cependant, pour éviter de nouA^ellcs alarmes à sa malheureuse amie , il réfléchit à sa propre situation, regretta d'avoir abandonné si Jong-temps ses compagnons de voyage , qui , seuls , pouvoient lui servir de garans. Il dirigeoit déjà sa marche vers Fendroit oùilsl'attendoient sans doute avec la plus vive impatience, lorsqu'il aperçut, à travers Tobscurité , plusieurs gens armés. Il est obligé, pour les éviter, de tourner vers le rivage , se hâtant de regagner la caverne qu'il venoit de quitter, et où il croit être à l'abri de toute recherche.

Il avoit déjà été reconnu des le matin par un Moraïte qui avoit donné l'éveil à ses compatriotes, en mettant le feu aux signaux disposés à cet effet à la sommité des rochers; cette annonce d'un imminent danger, ou de quelque événement extraordinaire, avoit attiré et rassemblé les habitans des environs, qui tous se dirigeoient vers les mêmes souterrains où nous les avons vus jurer la perte du coupable Vénitien.

Celui-ci, retiré dans la grotte mystérieuse, alloit s'y livrer au repos en attendant qu'il pût trouver le moyen de rejoindre ses compagnons, lorsqu'il entendit le bruit des pas d'une troupe nombreuse qui s'avançoit vers sa retraite ; il

SUR LA MORÉE. ij^l

cherche un renfoncement qu'il avoit remarqué , et où il espère pouvoir se cacher; les Moraïtcs avancent de ce côté; il recule toujours, trouve un passage étroit, tortueux, et croit voir son salut dans cet heureux hasard; mais il entend qu'on le suit par le même chemin; et, malgré robscurité , il précipite sa marche : enfm, une foible lueur , qui apparoît dans le lointain , le guide et l'attire. Une réflexion l'arrête : Ne vat-il pas se livrer lui-même à ses persécuteurs P Il hésite s'il doit avancer davantage. J^es gens qui le suivent ne lui laissent pas le choix : entre deux dangers également redoutables, il préfère le plus éloigné. Le passage s'élargit, et une pente douce le mène enfui dans une vaste salle, où il voit , à la lueur des flambeaux , un rassemblement de Moraïtes qui jettent des cris d'étonnement et d'une joie féroce à l'aspect inattendu de leur victime. Ils l'entourent en tumulte , l'accablent de leur nombre , le chargent de liens et d'outrages : tous sont d'avis de mettre à exécution un jugement trop long -temps retardé , et que la Providence semble approuver en leur livrant leur ennemi.

Le Malvoisien , qui avoit joué le principal rôle dans l'expulsion des Vénitiens, ayant acquis un grand crédit dans la peuplade depuis la mort de Romeco, et qui espéroit lui succéder en épousant

ï/^2 LETTRES

sa fille , devint ici l'accusateur de Fiorelli : il rappelle les bontés hospitalières dont Romeco avoit comblé le perfide étranger, l'ingratitude dont il Favoit payé , sa fuite , sa réunion avec leurs ennemis , le piège horrible dont le chef et une partie des Moraïtes avoient été victimes ; enfin, son apparition furtive dans ces Heux souillés par ses crimes , annonçoit qu'il venoit en commettre de nouveaux; mais la Providence avoit permis que , tombé dans ses propres filets , il «vînt chercher une punition si bien méritée.

LeMalvoisien conclut à l'exécution de l'arrêt de mort prononce par les anciens de la peuplade ; et , faisant briller l'homicide candgiar aux yeux de l'assemblée, il fait retentir le cri de vengeance.

Fiorelli veut répondre à ses accusateurs, leur

découvrir la vérité ,leur épargner un crime

Les préventions sont trop fortes ; la haine a jeté de trop profondes racines, et de nouveaux cris de vengeance s'élèvent contre lui. Cependant on décide que le Jour doit éclairer son supplice. C'est, aux yeux de toute la peuplade assemblée , et sur la tombe de Romeco , que son meurtrier doit perdre la vie. Après lui avoir ôté tout moyen de salut, et posté quelques gardes chargés de veiller aux issues de la caverne , les Mo-

SUR LA MORÉE. l43

raïtes se refirent en le chargeant de menaces et de malédiclions.

Resté seul , Fiorelli promène ses regards sur ces horribles lieux éclairés par une lampe , jadis consacrée aux cérémonies funéraires ; il aperçoit sur la table de pierre des traces de sang; c'est celui que l'implacable Romeco a répandu , et qui a scellé le serment de mort juré contre l'innocent fugitif. A cette vue un froid mortel le

saisit; de lugubres pensées l'obsèdent Si

près du bonheur, de sa tendre épouse, de son enfant ! car il avoit entendu Melica prononcer, au milieu de ses gémissemens, le nom de l'innocente créature qui leur doit l'existence Et

il va périr victime d'un crime involontaire , qu'il venoit réparer par le don de sa main et le dévouement de sa vie entière au bonheur des Moraïtes !

Les heures silencieuses de la nuit s'écoulent, marquées par une succession d'idées sinistres : enfui , il entend retentir , dans les détours de ces lieux souterrains , les pas et les vociférations d'une foule impatiente ; et , croyant inutile désormais de faire de nouveaux efforts pour leur expliquer sa triste destinée , il se prépare à subir son sort avec courage et résignation.

La nuit avoit été sans repos pour Melica; un affreux délire ne lui avoit pas permis de rassem-

î44 LETTBÊS

bler ses idées,- lorsque les premiers rayons du jour vinrent éclairer le berceau de son enfant , qui lui sourit en lui tendant les bras. A cette douce vue elle sort de sa longue agonie ; ses sens se calment : elle interroge sa mémoire ; le souvenir de Fapparition de son amant la frappe ; ses pensées s'éclaircissent de plus en plus; et, pour se convaincre de la réalité de cette vision, elle sort de sa retraite , interroge ceux qu'elle rencontre; ils la fuient, ou lui répondent en hésitant.... Elle entrevoit Thorrible vérité qu'on veut encore lui dissimuler, leur redemande à grands cris son époux, et court éperdue.

On entraînoit Fiorelli vers le lieu de son supplice ; Melica perce la foule , pénètre jusqu'à lui, l'entoure de ses bras, le baigne de ses larmes, et se tourne vers ses bourreaux : « C'est moi , « s'écrie-t-elle , c'est mon père que vous vou- » lez venger ; eh ! ne lui ai-je pas déjà par- » donné, et du haut du cielRomeco lui-même , )) oubliant toute haine , ordonne la miséri- » corde.... D'ailleurs, étes-vous certains qu'il » est coupable ? S'il l'étoit , seroit-il revenu >> parmi nous , Seul , désarmé , sans méfiance ? » Il accouroit , je n'en doute pas , pour expier » ses torts , si toutefois il en a eu ; il vcnoit , » mon cœur me le dit; pour me rendre l'hon- « neur , et pleurer avec moi sur le tombeau de

SUR LA MORÉE. l45

» mon père : impitoyables, sourds âmes prières, » si vous le sacrifiez, pensez -vous que je lui » survive ; mon sang , le sang innocent de mon » fils se mêlera à celui de mon époux, et retom- » bera sur vos têtes coupables »

Un mouvement subit agite l'assemblée : des clameurs éloignées se font entendre , et l'on voit accourir à travers la campagne deux Moraïtes haletans et couverts de poussière ; ils agitent au-dessus de leur tête la toile déployée de leur coiffure ; la foule s'ourre à leur passage ; ce sont les compagnons de Fiorelli qui s'écrient , avec Texpression la plus franche et la plus énergique ; « C'est notre sauveur, notre » ami , notre frère que vous allez assassiner ; » nous sommes ses garans , et nous offrons » notre vie , si nous ne prouvons pas son in- » nocence. » Alors ils racontent quel est le motif généreux qui a engagé Fiorelli à quitter la vallée hospitalière , la violence qui lui a été faite par son père , son voyage à Venise , dont leur délivrance a été le fruit ; enfin son arrivée dans la Morée , guidé par le seul désir de consacrer sa fortune et son existence à sa chère Melica et à sa peuplade.

Ce témoignage non équivoque dans la bouche de leurs compatriotes , a porté la conviction dans l'àme de ces hommes irascibles , mais

l46 LETTRES

justes ; ils passent soudainement de la fureur à l'hilarité : ils ail oient égorger Fiorelli ; ils le comblent de caresses , lui expriment leurs regrets , le délivrent de ses liens , et reconduisent les deux époux en faisant retentir les airs de cris de joie et de chants d'hyménée.

Le ruisseau qui embellissoit la prairie , et fertilisoit ses rivages , grossi par les torrens d'hiver, franchit ses bords, entraîne tout sur son passage , et couvre la plaine de débris et de deuil ; mais ces ravages ne sont que passagers : la chaleur printanière ayant achevé de tarir la surabondance des eaux, elles rentrent dans leur lit accoutumé , retrouvent leur transparence , et coulent paisiblement au milieu des gazons et des fleurs qu'elles font renaître.

C'est ainsi que la vie des amans dont nous venons de tracer les infortunes , après avoir été éprouvée par des revers momentanés , va reprendre sa sérénité primitive , et s'écouler dans la paisible jouissance d'un bonheur qu'ils vont partager avec tout ce qui les entoure.

Après s'être unis par des liens consacrés par la religion , Fiorelli et Melica réalisèrent les projets du vertueux Romeco , en faisant jouir ses compatriotes des fruits de la civilisation ; ils leurprocurèrentl'aisance sans trop étendre leurs besoins , respectèrent leur croyance en les fai-

SUR LA MOREE. I47

sant renoncer aux pratiques superstitieuses ; ils adoucirent leurs mœurs , sans leur ôter la franchise et la naïveté ; enfin ils n'éclairèrent leur esprit qu'autant qu'il le falloit pour ne pas corrompre leur cœur; et, leur faisant goûter les charmes de la vertu , ils assurèrent leur félicité. Le conteur grec termine par cette péroraison : M Maintenant que nous avons conduit le couple fortuné à travers les dangers et les vicissitudes dans le port secourahle qui étoit le terme du voyage de leur jeunesse , tranquille sur leur sort, nous allons nous reposer nous-méme, et reprendre haleine , car il nous reste à fournir la suite de notre carrière ; en effet , que l'on ne croie pas que l'ange du bonheur, qui plane en ce moment sur cet heureux coin de terre , n'ait plus à combattre le ténébreux Esraïl qui lui dispute sans cesse la destinée des mortels : il doit même un jour avoir l'avantage ; si l'on en juge par les traces de dévastation qui nous entourent : les eaux de cette fontaine , si pures autrefois, sont obstruées dans leur cours ; les arbres que l'on ne taille plus , offrent à peine assez de fruits pour rafraîchir le voyageur égaré dans ces solitudes ; enfin cette maison qui a été habitée par la paix et le contentement, tombe en ruine, et ne sert plus d'asile qu'aux animaux sauvages et malfaisans.

l48 LETTRES

» Une autre fois vous apprendrez la cause de tous ces désastres , si mon premier récit vous a offert quelque intérêt , et que vous m'en demandiez la suite ; en attendant , que Dieu vous conduise , que toutes les portes de la félicité vous soient ouvertes , et que vos songes même ne vous offrent que de flatteuses illusions. »

C'est ainsi que les conteurs de l'Orient sou»tiennent l'attention de leurs auditeurs , en promettant la suite des aventures de leurs héros ; ils font durer leurs histoires aussi long-temps qu'ils le peuvent, s'assurant par ce moyen un nombreux auditoire , et des rétributions proportionnées à l'intérêt qu'ils ont su inspirer. Ori juge bien que nous n'avons pas voulu courir lô risque d'un nouveau conte , qui n'auroit peut^ être pas été encore le dernier ; nous avons donc remercié le lafasan ; chacun de nous lui ayant donné quelques paras , il s'est levé , a repris son manteau; et, jetant sa miandoline en bandoulière sur son épaule , il s'est remis gaiement en route pour aller enchanter, ou, ce qui revient souvent au même pour eux, endormir les Turcs désœuvrés qui habitent Malvoisie.

SUR li MORÉE. l49

Musique vocale des Grecs.

Quoique contraries dans nos projets, retenus loin du but de notre voyage , et impatiens de remettre en mer, nous passons néanmoins notre temps agréablement ; nous faisons presque tous les jours des promenades à terre. Tantôt nous visitons d'anciens débris, dont nous cherchons à deviner le plan de construction et l'usage ; tantôt nous parcourons des vallées écartées , où la nature présente les accidens les plus variés , les formes les plus âpres ou les sites les plus agréables. Nous allons aussi quelquefois à la ville de Malvoisie étudier les mœurs des habitans. Enfin , le soir, nous embarquant sur la chaloupe , nous parcourons les côtes , et les faisons retende nos chansons , tandis que le mouvement cadencé des rames marque la mesure.

Lorsqu'un vent léger ride la mer, nous nous abandonnons à l'impulsion de la voile, et écoutons en silence la douce mélodie des hymnes que les Grecs adressent à la Vierge. Ces chants religieux ont quelque chose de touchant dans leur

I 5o LETTRES

simplicité ; ils donnent une idée des anciens airs grecs , dont ils conservent peut-être le caractère , de même que le grec vulgaire a retenu en partie la prononciation modulée et la douceur de la langue de Démosthène et de Pindare. Ce charme est dû à la mélodie plus qu'à l'harmonie. Les Grecs chantent rarement en parties , ou s'ils le font, le motif de l'air n'est point étouffé sous la richesse des accompagnemens. Ces motifs , je les ai retrouvés quelquefois en Italie , et même dans notre patrie : ce sont ceux qui se gravent dans la mémoire avec le plus de facilité , parce qu'ils sont d'une mélodie simple , et qu'ils expriment un sentiment. Mais l'avouerai-je ? lorsqu'en Grèce, dans mes promenades à la campagne à la fin d'un beau jour, j'entendois au loin les voix de quelques jeunes paysannes agenouillées devant une chapelle isolée., et ornée seulement de festons de jasmin et de bouquets qu'elles venoient de cueillir, alors je ralentissois mes pas, je craignois de troubler cet acte religieux, et me tenois à l'écart. Ces accords que la nature seule inspiroit, ces pieux accens qui sembloient traverser le vague de l'air pour arriver jusques à l'Eternel, me représentoient les concerts des anges ; j'étois attendri , et me joignois mentalement à leurs prières. Ce culte naïf m'inspiroit aillant de respect que la plus pompeuse cérémonie. En effet,

SUR LA MORÉE. l5l

est-il un plus beau temple qu'une vaste contrée parée des bienfaits de la Divinité? Quelle est la voûte comparable à celle d'un ciel étoile ? Ce silence précurseur du repos de la nuit n'est -il pas plus touchant que les sons de l'orgue et d'un nombreux orchestre? Ces villageois, qui viennent remercier le Ciel d'une existence que la médiocrité de leurs désirs leur fait paroître si douce , ne valent-ils pas mieux, aux yeux de la Divinité, que ces riches fastueux qui paroissent dans les temples pour obéir à l'usage plutôt qu'à la voix de leur conscience ? C'est moins dans les villes que dans les champs qu'il faut chercher la religion ; elle fuit le faste et le bruit ; elle aime la solitude et le recueillement.

La musique turque ou plutôt celle des Grecs modernes n'estsans doute, comme tous les autres arts , que la copie pâle et décolorée de la musique des anciens ; elle n'en produit pas moins chez eux de vives impressions , qui sont même partagées jusqu'à un certain point par les étrangers ; et miladi Montague, qui en avoit fait une étude particulière, la préféroit même à la musique italienne.

Nous pourrions expliquer cette espèce d'engouement, en supposant que l'une est le produit des combinaisons les plus savantes de l'art, tandis que l'autre , tout en oubliant les règles , a con-

l52 LETTRES

serve l'inspiration de la nature , dont on retrouve en quelque sorte le cri plutôt que le chant. En effet, il y a plus de véritable mélodie que d'harmonie dans la musique des Orientaux , et c'est ce qui en fait le plus grand charme. Le chant surtout possède cet avantage , qui doit être mieux apprécié, que nous ne pouA ons le faire , par cçux qui comprennent la langue.

En effet, les plus beaux accords, dit Jean- Jacques Rousseau (i), ainsi que les plus belles couleurs, peuvent porter aux sens une impression agréable, et rien de plus ; mais les accens de la voix passent a l'âme , car ils sont l'expression naturelle des passions, et, en les peignant, ils les excitent. C'est par eux que la musique devient oratoire, éloquente, imitative ; ils en forment le langage. C'est par eux qu'elle peint à l'imagination les objets , qu'elle porte au cœur les sentimens. La mélodie est dans la musique ce qu'est le dessin dans la peinture ; l'harmonie n'y fait que l'effet des couleurs ; c'est par le chant, non par les accords , que les sons ont de l'expression , du feu , de la vie ; c'est le chant seul qui leur donne les effets moraux qui font toute l'énergie de la musique. En un mot, le seul phy-

(i) J. .T. Rousseau, Œuvres complètes , vol. XVI, Exam. de deux principes.

SUR LA MORÉE. l53

sique de l'art se re'duit à bien peu de chose , et l'harmonie ne passe pas au delà.

Je ne citerai qu'un Irait de l'influence de la musique sur les Orientaux , et il faut que le pouvoir qu'elle exerce sur leurs cœurs soit bien puissant, pour avoir touché celui d'un conquérant. Le cruel Amurat, ayant assiégé et pris Bagdad, donna ordre d'égorger trente mille Persans qui avoient mis bas les armes (i). Dans le nombre de ces malheureux il se trouvoit un musicien , qui supplia l'officier turc de suspendre pour un moment sa mort , et de lui permettre de parler à l'empereur. On le mena en présence d'Amurat, qui lui demanda ce qu'il avoit à dire, « Très- « sublime empereur , dit-il , ne souffre pas qu'un » art aussi excellent que l'est la musique , périsse » aujourd'hui avec Schahcuîi; je n'ai nul regret » à la vie , pour la vie même , mais seulement » pour l'amour de la musique, dont je n'ai pu « atteindre encore toutes les profondeurs. Laissc- » moi travailler à me perfectionner dans cet art » divin ; et si je suis assez heureux pour arriver » au point où j'aspire, je me croirai mieux par- )) tagé que si je possédois ton empire. »

On lui permit de donner un essai de ses talens. Aussitôt , semblable au chantre d'Ilion , il

(i) Canlemir, Histoire Otlomanc.

l54 LETTRES

prit un scheschdar (i), et, accompagnant sa voix decet instrument, il chanta d'un ton si pathétique la prise tragique de Bagdad et le triomphe d'Amurat , que ce prince fondit en larmes , et continua d'être attendri aussi long-temps que le musicien se fit entendre. L'empereur, à sa considération, ordonna non seulement qu'on sauvât la vie à ceux qui n'étoient pas encore exécutés, mais de plus qu'on leur rendît la liberté. Amurat voulut retenir le musicien auprès de lui , et en fit un très-grand cas.

(i) Sorte de psaltérion qui ressemble à la harpe, et qui a six cordes de chaque côté.

SUR LA MORÉE. l55

Page 1